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title: Chapitre 3 — Philosophies du pouvoir et archicration
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edition: archicrat-ia
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status: essai_these
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path: sources/docx/archicrat-ia/Chapitre_3—Philosophies_du_pouvoir_et_archicration-version_resserree.docx
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Le chapitre précédent a éprouvé la profondeur historique du paradigme
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archicratique. Il a montré que la régulation précède l'État, la loi et
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la souveraineté constituée. Reste maintenant à confronter cette
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grammaire aux grandes pensées du pouvoir.
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Ce chapitre n'entre pas dans les doctrines comme dans un répertoire
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d'auteurs. Il les interroge à partir d'une question plus exigeante : que
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permettent-elles réellement de comprendre de la régulation ? Où
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situent-elles ce qui fonde ? Par quels moyens pensent-elles
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l'effectuation du pouvoir ? Quelles formes accordent-elles à la
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contestation, au différé, à la reprise ?
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Chaque auteur est retenu pour la prise singulière qu'il donne sur le
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pouvoir. Hobbes expose la paix obtenue par concentration souveraine ;
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Mauss, l'obligation relationnelle avant l'institution politique ;
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Bourdieu, la domination inscrite dans les dispositions ; Foucault, les
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dispositifs qui produisent de la normalité ; Arendt, l'apparition
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fragile d'un monde commun ; Rouvroy et Berns, la froideur d'une
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régulation algorithmique sans interlocuteur pleinement assignable. Aucun
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de ces gestes ne vaut comme totalité. Chacun éclaire une zone que les
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autres laissent en retrait.
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La lecture archicratique n'a donc pas vocation à absorber ces
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traditions. Elle vaut lorsqu'elle fait apparaître un écart que les
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catégories ordinaires laissent confus : entre la raison invoquée et
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l'opération réelle, entre la procédure prévue et la prise effective,
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entre la norme déclarée et l'épreuve disponible. Lorsqu'elle n'ajoute
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aucun discernement, elle doit se retirer ; lorsqu'une tradition
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philosophique corrige la triade, la déplace ou l'oblige à préciser ses
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propres limites, cette correction doit être accueillie.
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La traversée suivra plusieurs régimes de pensée : fondation de l'ordre,
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régulations incorporées, subjectivations affectives, justifications
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dialogiques, ouvertures conflictuelles, puissances machino-techniques.
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Le parcours ne distribuera pas des modèles à valider ou à rejeter. Il
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cherchera, dans chaque œuvre, le point où une régulation devient
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fondable, effective, contestable, ou au contraire se ferme sur ses
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propres conditions d'exercice.
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Le chapitre suivra donc une question directrice : comment une pensée du
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pouvoir permet-elle de comprendre qu'un ordre se fonde, agisse, puis
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puisse encore être repris par ceux qu'il affecte ?
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## 3.1 — Régimes des philosophies fondatrices de l'ordre — puissance instituante
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La philosophie politique moderne naît d'une inquiétude précise :
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qu'est-ce qui autorise l'obéissance ? Hobbes, Locke et Rousseau
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répondent à cette question par trois principes de fondation devenus
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canoniques : la peur, le droit naturel, la volonté générale. Chacun
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cherche à arracher l'ordre politique à l'arbitraire, à la violence
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privée ou à la dispersion des volontés. Chacun confie pourtant à ce
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fondement une charge telle que la régulation tend à s'y trouver
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subordonnée.
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||
Ce geste demeure indispensable. Un ordre sans principe de recevabilité
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se livre à la force, au hasard des intérêts ou à la capture par ceux qui
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disposent déjà des moyens d'imposer. Mais le principe qui autorise peut
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aussi absorber la dynamique qu'il devait rendre praticable. Il dit
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pourquoi l'ordre vaut ; il n'indique pas toujours selon quelles formes
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cet ordre peut être contesté, corrigé, modulé ou repris sans se
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dissoudre.
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||
C'est cette tension que la lecture archicratique examine ici. Hobbes
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pense la paix par concentration souveraine ; Locke limite le pouvoir au
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nom des droits ; Rousseau confie au peuple la source de sa loi. Ces
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trois pensées donnent à la modernité politique ses figures majeures
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d'institution. Elles laissent aussi paraître une difficulté commune :
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lorsque l'ordre reçoit sa légitimité d'un principe trop fortement
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constitué, la scène d'épreuve devient fragile. Elle peut être captée par
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le souverain, contenue par le droit, ou reconduite à l'unité normative
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du peuple.
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La section suivra trois formes de puissance instituante : la dissuasion
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centralisée, l'encadrement libéral, l'auto-législation civique. De
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Hobbes à Rousseau, la fondation gagne en intériorité politique : elle
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passe de la peur commune à la garantie des droits, puis à la volonté
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d'un peuple auteur de sa loi. Mais ce mouvement ne règle pas la
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difficulté archicratique. Plus le principe fondateur concentre la
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légitimité de l'ordre, plus les formes de reprise deviennent difficiles
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à maintenir hors de lui. C'est cette tension qu'il faut maintenant
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serrer au plus près.
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### 3.1.1 — Peur, contrat et Léviathan : *une régulation par dissuasion centralisée*
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Avant la loi, avant la délibération, avant toute confiance civique, il y
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a chez Hobbes une peur assez commune pour rendre l'ordre désirable.
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*Leviathan* (1651) part de cette nudité : livrés à eux-mêmes, les hommes
|
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disposent d'une liberté qui les expose mutuellement à la destruction.
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L'état de nature n'a rien d'une enfance de l'humanité ; c'est une
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condition de guerre, un espace où chacun peut devenir menace pour
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||
chacun, selon la formule du *bellum omnium contra omnes*.
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La peur n'est donc pas un accident psychologique. Elle possède chez
|
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Hobbes une valeur fondatrice. Elle rend les hommes capables de calculer
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leur propre conservation, de reconnaître la vulnérabilité commune, puis
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de consentir à une puissance qui les dépasse. Le contrat hobbesien ne
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repose pas sur une confiance première entre associés ; il procède d'un
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renoncement organisé. Chacun abandonne l'usage illimité de sa liberté
|
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naturelle afin que tous soient contenus par une autorité commune.
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||
Le souverain naît de ce transfert. Il n'est pas un arbitre placé entre
|
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des volontés déjà pacifiées, mais l'artifice qui rend la paix possible
|
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en concentrant la force. Cette concentration est la condition de son
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efficacité. Diviser le pouvoir, multiplier les instances concurrentes,
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||
ouvrir un droit permanent de reprise contre lui reviendrait, pour
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Hobbes, à réintroduire la guerre au cœur de l'ordre civil. La
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souveraineté doit donc être assez forte pour soustraire les hommes à
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leur propre puissance de nuisance.
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||
Le chapitre XVII du *Leviathan* condense cette génération politique :
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« La multitude, ainsi unie en une seule personne, est appelée une
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République, en latin Civitas. C'est là la génération de ce grand
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||
Léviathan. » (*Léviathan*, chap. XVII, trad. François Tricaud, Paris,
|
||
Sirey, 1971)
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La formule est décisive : la multitude ne devient peuple qu'en étant
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unifiée dans une personne artificielle. Le politique hobbesien ne
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commence pas par une scène de parole, mais par une réduction de la
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dispersion. La paix exige que les volontés cessent de se faire face
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comme foyers autonomes de violence. Le Léviathan est l'instrument de
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cette réduction : une machine d'unification, de commandement et de
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dissuasion.
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Cette construction donne à Hobbes une netteté analytique rare. L'ordre
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politique requiert des moyens d'effectuation ; un principe sans
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puissance demeure impuissant ; une paix déclarée sans capacité de
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contrainte reste exposée à l'effondrement. Sa cratialité est massive,
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concentrée, assumée. Elle ne se cache pas derrière le langage de
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l'harmonie. Elle prend acte du conflit en le neutralisant par une force
|
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supérieure.
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||
La difficulté apparaît au même endroit que la force du modèle. Si la
|
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paix dépend de la concentration souveraine, toute épreuve adressée au
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souverain prend l'allure d'un péril. La contestation ne peut plus être
|
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pensée comme une ressource interne de régulation ; elle menace de
|
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rouvrir l'état de nature. La division, le différend, la pluralité des
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||
prises deviennent suspects dès qu'ils touchent à l'unité du pouvoir. Le
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conflit n'est pas institué : il est contenu.
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L'ordre hobbesien possède ainsi un fondement lisible et une opération
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efficace, mais il manque d'une forme politique capable d'accueillir la
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reprise. La sécurité y est obtenue par dessaisissement. Les sujets
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peuvent être protégés, mais ils ne disposent guère d'une scène où
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rapporter l'exercice de la puissance à ce qu'elle produit sur eux. Le
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souverain répond de la paix ; il ne comparaît pas vraiment devant ceux
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qu'il pacifie.
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La leçon est nette. Hobbes montre qu'une régulation dépourvue de force
|
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demeure fragile ; il montre aussi qu'une force intégralement concentrée
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finit par appauvrir la co-viabilité qu'elle prétend sauver. La paix
|
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civile est arrachée à la guerre, mais cette victoire laisse peu d'espace
|
||
pour une conflictualité praticable. Dans ce modèle, l'ordre tient par la
|
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crainte de ce qui le dissoudrait.
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### 3.1.2 — Droit naturel et propriété : *une régulation par l'encadrement libéral*
|
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||
John Locke ne reprend pas le problème hobbesien depuis la peur, mais
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depuis l'abus possible du pouvoir institué. La question devient chez lui
|
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: comment empêcher l'autorité chargée de protéger les hommes de menacer
|
||
les droits qu'elle devait garantir ? Le *Second traité du gouvernement
|
||
civil* répond à partir d'un principe de retenue. La vie, la liberté et
|
||
la propriété ne sont pas produites par l'institution politique ; elles
|
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lui préexistent et mesurent sa légitimité.
|
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L'état de nature lockéen n'a pas la noirceur hobbesienne. Les hommes y
|
||
sont libres, égaux, soumis à une loi naturelle que la raison peut
|
||
reconnaître. Mais cette condition demeure précaire. Faute de juge
|
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commun, chacun peut interpréter son droit, réparer lui-même l'offense
|
||
subie, punir selon son intérêt ou sa passion. Le problème ne tient pas à
|
||
une guerre originaire permanente ; il tient à l'absence d'une instance
|
||
impartiale capable de trancher les litiges.
|
||
|
||
Le pacte politique répond à cette faille. Il n'engendre pas un maître ;
|
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il institue un pouvoir mandaté. Les individus ne remettent pas leur
|
||
existence à une puissance souveraine qui les absorberait. Ils confient à
|
||
un gouvernement la charge de rendre sûrs les droits dont ils étaient
|
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déjà titulaires. Le pouvoir reste légitime tant qu'il demeure fidèle à
|
||
la fin pour laquelle il fut établi. Il devient usurpateur dès qu'il
|
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attente aux droits qu'il devait sécuriser.
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||
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||
Locke formule ce point au paragraphe 124 du *Second traité* :
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« La plus grande et la principale fin que se proposent les hommes,
|
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lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement,
|
||
c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles
|
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bien des choses manquent dans l'état de nature. » (*Second traité du
|
||
gouvernement civil*, §124, trad. D. Mazel, Paris, GF-Flammarion, 1992)
|
||
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||
La propriété occupe ici une place nodale. Elle ne désigne pas uniquement
|
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la possession matérielle ; elle condense la vie, la liberté, les biens,
|
||
l'appropriation par le travail, la continuité d'un domaine soustrait à
|
||
l'arbitraire d'autrui. Elle devient la raison d'être du gouvernement et
|
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la borne de son action. Le pouvoir politique n'a pas vocation à refondre
|
||
la société ; il garantit un cadre où les droits peuvent être conservés,
|
||
transmis, défendus.
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||
L'architecture libérale introduit un gain archicratique net par rapport
|
||
à Hobbes. La puissance publique n'est plus laissée sans limite interne.
|
||
Elle rencontre des principes qui la précèdent, des droits qu'elle ne
|
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peut violer sans se délégitimer, un consentement qui conditionne son
|
||
autorité. La régulation lockéenne introduit donc une forme de retenue
|
||
institutionnelle : le pouvoir agit sous mandat, la loi encadre
|
||
l'exécution, la résistance devient pensable lorsque le gouvernement
|
||
trahit sa fin.
|
||
|
||
Mais cette retenue a son envers. En faisant de la protection de l'acquis
|
||
le centre de gravité du politique, Locke réduit la régulation à une
|
||
fonction de garantie. L'ordre social est envisagé comme un cadre à
|
||
préserver davantage que comme une matière traversée de tensions à
|
||
travailler. La propriété donne une borne au pouvoir ; elle donne moins
|
||
de ressources pour penser les asymétries qu'elle peut produire, les
|
||
exclusions qu'elle stabilise, les dépendances qu'elle rend juridiquement
|
||
invisibles.
|
||
|
||
La scène d'épreuve existe chez Locke, notamment à travers le
|
||
consentement, la loi, le droit de résistance et le jugement porté sur la
|
||
fidélité du gouvernement à sa mission. Pourtant, cette scène reste
|
||
fortement indexée sur la protection des droits déjà reconnus. Elle
|
||
intervient lorsque le pouvoir excède son mandat ; elle saisit moins bien
|
||
les dominations qui naissent à l'intérieur même de l'ordre légal. Ce qui
|
||
est juridiquement protégé peut aussi devenir politiquement soustrait à
|
||
la discussion.
|
||
|
||
Locke apporte ainsi une correction indispensable à Hobbes : la puissance
|
||
doit être bornée. Mais cette borne ne suffit pas à rendre la régulation
|
||
vivante. L'encadrement libéral protège contre l'arbitraire souverain ;
|
||
il peine à penser les formes de co-viabilité qui exigent autre chose
|
||
qu'une conservation des droits acquis. La difficulté lockéenne tient à
|
||
ce point : le droit limite la puissance, mais il ne transforme pas
|
||
nécessairement les conditions sociales qui rendent cette puissance
|
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inégalement accessible.
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### 3.1.3 — Volonté générale et législation de soi : *une auto-régulation vertueuse*
|
||
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||
Reste une difficulté que ni la peur hobbesienne ni la garantie lockéenne
|
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ne résolvent : comment obéir à une loi sans recevoir cette loi comme
|
||
étrangère ? *Du Contrat social* (1762) répond par une opération plus
|
||
exigeante que le pacte de sécurité ou la protection des droits acquis :
|
||
faire du peuple l'auteur de la norme à laquelle il consent d'obéir. La
|
||
volonté générale désigne cette source interne de légitimité : le
|
||
collectif ne reçoit plus l'ordre du dehors ; il se donne la règle à
|
||
laquelle il obéit.
|
||
|
||
Cette opération déplace en profondeur la grammaire moderne de
|
||
l'autorité. Hobbes cherchait la paix dans l'unification souveraine ;
|
||
Locke voulait préserver des droits naturels contre l'abus du
|
||
gouvernement ; Rousseau demande comment l'obéissance peut devenir
|
||
liberté. Le problème n'est plus de contenir les individus ou de protéger
|
||
leurs possessions. Il s'agit de former un corps politique capable de
|
||
vouloir en commun sans retomber dans la somme des intérêts particuliers.
|
||
|
||
Le livre I du *Contrat social* formule cette conversion :
|
||
|
||
« Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la
|
||
suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps
|
||
chaque membre comme partie indivisible du tout. » (*Du Contrat social*,
|
||
I, 6)
|
||
|
||
Tout se joue dans cette mise en commun. Le pacte rousseauiste ne produit
|
||
pas un appareil extérieur chargé de maintenir l'ordre. Il institue un
|
||
peuple. Les individus ne s'additionnent pas ; ils changent de statut en
|
||
entrant dans un corps collectif où la loi peut être comprise comme
|
||
expression de leur liberté commune. La volonté générale n'est donc pas
|
||
une opinion majoritaire, ni un compromis d'intérêts, ni une addition de
|
||
préférences. Elle prétend viser ce que le corps politique peut vouloir
|
||
en tant que corps.
|
||
|
||
La force de Rousseau tient à cette identification entre légitimité et
|
||
auto-législation. L'arcalité démocratique cesse d'être transcendante :
|
||
elle devient immanente au peuple institué. La loi vaut parce qu'elle
|
||
procède de ceux à qui elle s'applique, non parce qu'elle descend d'une
|
||
autorité extérieure. À ce titre, Rousseau donne à la modernité
|
||
républicaine l'une de ses intuitions les plus fécondes : un ordre
|
||
politique n'est libre que si les sujets peuvent s'y reconnaître comme
|
||
auteurs de la norme.
|
||
|
||
Cette intuition exige pourtant une condition morale redoutable. Pour que
|
||
la volonté générale ne dégénère pas en agrégat de volontés
|
||
particulières, il faut former des citoyens capables de préférer le bien
|
||
commun à leurs intérêts immédiats. La vertu civique devient ainsi une
|
||
pièce maîtresse du dispositif rousseauiste. Éducation, mœurs, religion
|
||
civile, attachement à la patrie, rites communs : autant de médiations
|
||
destinées à produire un peuple capable de vouloir comme peuple.
|
||
|
||
Le rôle du législateur révèle la difficulté. Rousseau écrit au livre II
|
||
:
|
||
|
||
« Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes. » (*Ibid.*, II,
|
||
7)
|
||
|
||
La formule n'est pas une concession marginale. Elle signale que
|
||
l'auto-législation requiert une médiation presque impossible : il faut
|
||
aider un peuple à devenir l'auteur d'une loi qu'il n'est pas encore
|
||
pleinement capable de vouloir. La souveraineté populaire repose alors
|
||
sur une pédagogie politique exigeante, parfois vertigineuse. Pour que le
|
||
peuple se donne la loi, il faut déjà qu'il soit préparé à vouloir selon
|
||
la loi.
|
||
|
||
La difficulté archicratique surgit ici. Rousseau ouvre une scène
|
||
d'autonomie collective d'une puissance inégalée ; mais cette scène
|
||
supporte mal l'écart persistant entre le peuple réel et le peuple tel
|
||
qu'il devrait vouloir. La volonté générale ne se présente pas comme une
|
||
position parmi d'autres. Elle prétend dire le commun en sa vérité. Dès
|
||
lors, la dissidence risque d'être comprise comme erreur, faction,
|
||
corruption de l'intérêt commun, incapacité à vouloir librement.
|
||
|
||
Ce risque ne réduit pas Rousseau à une pensée autoritaire. Ce serait
|
||
trop pauvre. Il faut plutôt reconnaître la tension interne du modèle :
|
||
Rousseau cherche la liberté la plus haute, celle d'un peuple qui n'obéit
|
||
qu'à lui-même ; mais cette liberté réclame une unité civique si forte
|
||
qu'elle peut raréfier les formes légitimes du désaccord. La pluralité
|
||
devient difficile à accueillir lorsqu'elle paraît menacer la volonté
|
||
commune au lieu d'en nourrir l'élaboration.
|
||
|
||
Rousseau reste incontournable pour une pensée archicratique. Il montre
|
||
qu'une régulation politiquement habitable ne peut se satisfaire d'un
|
||
pouvoir extérieur, même limité. Elle doit pouvoir être reprise par ceux
|
||
qu'elle engage. Mais il montre aussi, par tension interne, qu'une
|
||
reprise identifiée à l'unité du peuple peut se fermer aux écarts qui
|
||
rendent cette reprise effective. Le peuple devient source de la loi ;
|
||
encore faut-il que cette source ne se transforme pas en miroir normatif
|
||
où toute altérité se trouve suspecte.
|
||
|
||
Hobbes, Locke et Rousseau donnent à la modernité politique trois
|
||
réponses fondatrices. La peur peut instituer la paix, mais elle
|
||
dessaisit ceux qu'elle protège. Le droit peut borner le pouvoir, mais il
|
||
tend à fixer l'ordre autour de l'acquis. La volonté générale peut faire
|
||
du peuple l'auteur de la loi, mais elle supporte mal les écarts qui
|
||
troublent son unité.
|
||
|
||
La lecture archicratique ne diminue pas ces conquêtes. Elle en repère le
|
||
point de fragilité : l'ordre y reçoit une raison forte avant de recevoir
|
||
des formes suffisantes de reprise. Il reste à penser comment ce qu'un
|
||
pouvoir produit peut être disputé sans retour à la guerre, sans
|
||
réduction à la propriété protégée, sans absorption dans l'unité
|
||
proclamée du peuple. Il faut alors quitter les philosophies de la
|
||
fondation pour suivre des régulations moins visibles, incorporées aux
|
||
pratiques, aux corps, aux dispositifs et aux formes silencieuses du lien
|
||
social.
|
||
|
||
## **3.2 — Régimes de la diffusion, du silence et de l'incorporation —** *puissance immanente*
|
||
|
||
Les pensées fondatrices de l'ordre plaçaient la régulation sous
|
||
l'autorité d'un principe identifiable : souveraineté, contrat, droit
|
||
naturel, volonté générale. Avec Mauss, Bourdieu, Foucault, Schmitt et
|
||
Rosa, le centre de gravité se déplace. Le pouvoir n'apparaît plus
|
||
d'abord comme acte d'institution ; il circule dans les obligations, les
|
||
corps, les classements, les dispositifs, les décisions d'exception ou
|
||
les rapports sensibles au monde. L'ordre peut agir sans se déclarer.
|
||
|
||
L'enquête change alors d'échelle. Une régulation peut produire de la
|
||
stabilité sans fondation publique immédiatement repérable, contraindre
|
||
sans commandement, distribuer les places sans décret, orienter les
|
||
conduites sans justification explicite. Elle se loge alors dans des
|
||
médiations plus diffuses : dette, habitus, norme, regard, urgence,
|
||
rythme, affect. Le pouvoir ne se dissout pas dans cette dispersion ; il
|
||
gagne parfois en efficacité parce qu'il s'incorpore aux pratiques
|
||
ordinaires.
|
||
|
||
La difficulté archicratique se déplace. Après des fondations qui
|
||
risquaient d'absorber l'épreuve dans un principe trop fortement
|
||
constitué, cette section rencontre des ordres plus fuyants. Ils ne
|
||
s'imposent pas toujours depuis un centre identifiable ; ils agissent
|
||
dans les habitudes, les milieux, les classements, les affects ou les
|
||
dispositifs. Leur force tient précisément à cette diffusion : ce qui
|
||
régule devient moins aisément assignable, donc plus difficile à
|
||
contester, à reprendre ou à transformer.
|
||
|
||
Mauss ouvre la voie par la logique du don : le lien oblige avant l'État.
|
||
Bourdieu montre comment les structures sociales se déposent dans les
|
||
dispositions. Foucault décrit les dispositifs qui fabriquent de la
|
||
normalité plutôt qu'ils ne proclament la loi. Schmitt intervient comme
|
||
borne paradoxale : l'exception reconcentre d'un coup ce que les
|
||
régulations diffuses dispersent. Rosa rappelle enfin que la viabilité
|
||
d'un monde engage aussi sa texture sensible, même lorsque cette
|
||
intuition manque d'institution.
|
||
|
||
Ce passage de la fondation explicite à l'immanence régulatrice permet de
|
||
comprendre pourquoi certaines dominations persistent sans justification
|
||
ouverte, pourquoi certaines normes agissent sans auteur manifeste,
|
||
pourquoi certains ordres paraissent naturels alors qu'ils sont
|
||
historiquement produits. C'est ce champ d'opérations silencieuses qu'il
|
||
faut examiner.
|
||
|
||
### **3.2.1 — Le *fait social total* comme matrice incorporée : *une régulation par le don***
|
||
|
||
Bien avant qu'une société se donne un État, une loi générale ou un
|
||
contrat formel, elle peut déjà être tenue par l'obligation de rendre.
|
||
L'*Essai sur le don* (1925) explore cette puissance du lien : donner,
|
||
recevoir, rendre ne sont pas des gestes dispersés, mais une séquence qui
|
||
engage les biens, les personnes, les prestiges, les dettes, les mémoires
|
||
et les forces symboliques.
|
||
|
||
La notion de fait social total porte cette intuition. Mauss écrit dès
|
||
l'introduction :
|
||
|
||
« Dans ces phénomènes sociaux "totaux", comme nous proposons de les
|
||
appeler, s'expriment à la fois et d'un coup toutes sortes d'institutions
|
||
: religieuses, juridiques et morales — et celles-ci politiques et
|
||
familiales en même temps ; économiques — et celles-ci supposent des
|
||
formes particulières de la production et de la consommation, ou plutôt
|
||
de la prestation et de la distribution ; sans compter les phénomènes
|
||
esthétiques auxquels aboutissent ces faits et les phénomènes
|
||
morphologiques que manifestent ces institutions. » (*Essai sur le don.
|
||
Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques*, dans
|
||
*L'Année sociologique*, seconde série, t. I, 1923-1924 ; éd. numérique
|
||
Les Classiques des sciences sociales, p. 7)
|
||
|
||
Le don mobilise en même temps le droit, la religion, l'économie,
|
||
l'honneur, la parenté, la rivalité, la fête, le rite. Il ne se laisse
|
||
pas isoler comme conduite morale ou transaction matérielle. Il règle un
|
||
monde relationnel. Donner, recevoir, rendre : cette séquence organise
|
||
les positions, maintient les alliances, ranime les dettes, prévient la
|
||
rupture, expose chacun à la mémoire du lien. La société tient par
|
||
circulation obligée, non par commandement central.
|
||
|
||
La force de Mauss vient de cette découverte : l'obligation peut être
|
||
contraignante sans prendre la forme d'une loi écrite. Elle peut être
|
||
socialement impérieuse tout en gardant l'apparence du geste libre. Le
|
||
don est « obligatoire et cependant libre » : cette formule concentre
|
||
l'ambiguïté de toute régulation incorporée. Nul souverain n'ordonne
|
||
l'échange ; nul contrat formel n'en fixe l'ensemble des termes ;
|
||
pourtant, ne pas donner, refuser de recevoir ou manquer au retour peut
|
||
rompre l'honneur, déclencher l'hostilité, défaire l'alliance.
|
||
|
||
Le mana, que Mauss analyse notamment à partir des traditions
|
||
polynésiennes, ajoute une épaisseur à cette régulation. Il ne faut pas
|
||
en faire un principe mystique décoratif. Il désigne la charge d'autorité
|
||
attachée aux choses, aux noms, aux gestes, aux personnes. Mauss écrit :
|
||
|
||
« Le mana polynésien, lui-même, symbolise non seulement la force magique
|
||
de chaque être, mais aussi son honneur », avant d'ajouter que l'une des
|
||
meilleures traductions de ce mot est : « autorité, richesse ». (ibid.,
|
||
p. 48-49)
|
||
|
||
Ce qui importe ici, c'est que l'objet donné n'est jamais inerte. Il
|
||
porte quelque chose de celui qui donne, de son rang, de son prestige, de
|
||
sa force sociale. Il oblige parce qu'il demeure habité par une relation.
|
||
La chose circule, mais elle attache. Elle passe de main en main tout en
|
||
maintenant une dette active.
|
||
|
||
Le potlatch en donne la forme agonistique. L'échange y devient dépense,
|
||
défi, rivalité de prestige, destruction parfois spectaculaire des
|
||
richesses. Mais cette intensification reste prise dans la triade du
|
||
donner, recevoir, rendre. La violence symbolique de la rivalité n'abolit
|
||
pas le lien ; elle le met sous tension. Le prestige se gagne par
|
||
l'exposition de la dette et par la capacité de retour. La régulation
|
||
maussienne est relationnelle, mémorielle, cérémonielle.
|
||
|
||
La leçon est décisive pour notre enquête : une société peut être
|
||
fortement réglée sans État, sans bureaucratie, sans loi générale
|
||
abstraite. Le don reçoit sa force de traditions, de croyances, de
|
||
mémoires collectives et d'obligations incorporées. Il agit par la dette,
|
||
l'honneur, le prestige, la menace de rupture. Son épreuve n'est pas
|
||
séparée du lien : elle a lieu dans le retour attendu, dans la cérémonie,
|
||
dans la réponse donnée ou refusée devant les autres.
|
||
|
||
Mais le modèle garde une limite nette. Cette régulation ne différencie
|
||
pas encore clairement les plans qu'elle mobilise. Le religieux,
|
||
l'économique, le juridique, le familial, l'affectif et le politique s'y
|
||
mêlent dans une même texture. Cette force d'intégration rend la société
|
||
tenable ; elle réduit aussi les marges de désengagement, de critique et
|
||
de reprise individuelle. Le don maintient le lien, mais il attache ceux
|
||
qu'il relie.
|
||
|
||
Mauss fait ainsi relais entre l'archéogenèse du chapitre précédent et la
|
||
confrontation philosophique du présent chapitre. Il montre que le lien
|
||
peut réguler avant l'institution politique constituée. Il ne fournit pas
|
||
encore le modèle d'une régulation réflexive et différenciée. Son apport
|
||
est ailleurs : rendre pensable une puissance du retour, de la dette et
|
||
de l'honneur, là où les théories modernes cherchaient trop vite la loi,
|
||
le contrat ou la souveraineté.
|
||
|
||
### 3.2.2 — Habitus, champ et violence symbolique : *une régulation par inertie sociale*
|
||
|
||
Une domination peut être d'autant plus efficace qu'elle n'a plus à se
|
||
présenter comme domination. Elle passe alors dans la tenue du corps,
|
||
l'accent, le goût, la gêne, l'assurance, le sentiment d'être ou de ne
|
||
pas être à sa place. Ce que Bourdieu nomme habitus désigne précisément
|
||
cette histoire sociale devenue disposition pratique. Le pouvoir agit
|
||
d'autant mieux qu'il prend la forme du probable, du naturel, du
|
||
convenable, de ce que chacun croit pouvoir ou ne pas pouvoir faire.
|
||
|
||
L'habitus donne son nom à cette mémoire incorporée du social. Dans *Le
|
||
sens pratique* (1980), Bourdieu le définit comme :
|
||
|
||
« Des systèmes de dispositions durables et transposables, structures
|
||
structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes,
|
||
c'est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de
|
||
pratiques et de représentations. » (*Le sens pratique*, Éditions de
|
||
Minuit, 1980, p. 88)
|
||
|
||
La formule est dense, mais elle dit l'essentiel : les structures
|
||
sociales ne restent pas extérieures aux agents. Elles deviennent des
|
||
manières de percevoir, d'agir, de juger, d'anticiper. L'ordre social se
|
||
prolonge dans les corps. Il n'a pas à rappeler en permanence ses
|
||
interdits, car il forme ceux qui sauront d'eux-mêmes où aller, comment
|
||
parler, quoi espérer, quoi éviter.
|
||
|
||
L'auto-exclusion symbolique en donne une manifestation parlante. Des
|
||
individus issus de milieux populaires peuvent se sentir déplacés dans un
|
||
musée, un théâtre, une grande école, un restaurant prestigieux, sans
|
||
qu'aucun règlement ne les en chasse. Le seuil est intérieur. Il tient à
|
||
une expérience accumulée de l'illégitimité, à une perception incorporée
|
||
du seuil, à une anticipation silencieuse du regard d'autrui. L'ordre
|
||
opère alors par consentement contraint, mais un consentement formé par
|
||
l'histoire sociale elle-même.
|
||
|
||
Le champ donne à cette incorporation son espace de lutte. Champ
|
||
scolaire, artistique, scientifique, politique : chacun possède ses
|
||
capitaux, ses hiérarchies, ses profits symboliques, ses règles d'entrée.
|
||
Les agents n'y arrivent pas équipés de la même manière. Ils n'y
|
||
perçoivent pas les mêmes possibles, n'y risquent pas les mêmes
|
||
sanctions, n'y disposent pas du même droit pratique à l'audace. La
|
||
domination ne ferme pas toujours la porte ; elle apprend à certains
|
||
qu'ils n'avaient pas lieu de frapper.
|
||
|
||
L'école occupe, chez Bourdieu et Passeron, une place exemplaire. Dans
|
||
*La reproduction* (1970), elle apparaît comme une institution capable de
|
||
convertir des héritages sociaux en mérites scolaires. Elle présente ses
|
||
verdicts comme neutres, alors qu'elle récompense des dispositions
|
||
inégalement distribuées : familiarité avec la langue légitime, aisance
|
||
devant l'abstraction, rapport confiant au savoir, maîtrise des codes
|
||
culturels attendus. La domination s'y exerce avec une efficacité
|
||
redoutable parce qu'elle prend le visage de l'évaluation objective.
|
||
|
||
*La distinction* étend ce diagnostic aux goûts et aux pratiques
|
||
culturelles. Le jugement esthétique n'est pas une préférence innocente.
|
||
Il classe, sépare, hiérarchise. Une manière d'aimer une œuvre, de parler
|
||
d'un plat, d'habiter son corps, de s'habiller, de rire ou de se tenir
|
||
peut devenir marqueur de position sociale. La culture ne flotte pas
|
||
au-dessus des rapports sociaux ; elle les raffine, les masque, les rend
|
||
désirables ou honteux.
|
||
|
||
La violence symbolique condense cette logique à son point le plus
|
||
intime. Elle ne s'ajoute pas de l'extérieur à des sujets déjà constitués
|
||
; elle travaille les schèmes par lesquels ils perçoivent le monde et
|
||
leur propre place dans ce monde. Dans *La Domination masculine*,
|
||
Bourdieu écrit :
|
||
|
||
« Le pouvoir symbolique ne peut s'exercer sans la contribution de ceux
|
||
qui le subissent et qui ne le subissent que parce qu'ils le construisent
|
||
comme tel. » Il faut alors, ajoute Bourdieu, rendre compte de « la
|
||
construction sociale des structures cognitives qui organisent les actes
|
||
de construction du monde et de ses pouvoirs », construction elle-même
|
||
inscrite « dans le corps des dominés sous la forme de schèmes de
|
||
perception et de dispositions ». (*La Domination masculine*, Paris,
|
||
Seuil, 1998, p. 45)
|
||
|
||
Ce passage donne à la régulation incorporée sa formule la plus dure. Le
|
||
pouvoir symbolique ne contraint pas depuis un dehors visible ; il
|
||
façonne les catégories par lesquelles les agents interprètent leur
|
||
position. Il règle le monde en réglant les manières de le percevoir. Il
|
||
ne frappe pas toujours ; il nomme, classe, consacre, disqualifie, puis
|
||
laisse les corps achever le travail.
|
||
|
||
Pour la lecture archicratique, l'avertissement est rude. Une scène
|
||
d'épreuve qui oublie les habitus, les capitaux, les classements et les
|
||
anticipations incorporées risque de confondre égalité formelle et
|
||
égalité réelle. Des individus peuvent être admis dans un espace tout en
|
||
y entrant déjà diminués, hésitants, illégitimes à leurs propres yeux. Le
|
||
pouvoir symbolique n'interdit pas toujours la parole ; il prépare les
|
||
conditions dans lesquelles certains n'osent pas la prendre, ou ne sont
|
||
pas entendus lorsqu'ils la prennent.
|
||
|
||
La limite de Bourdieu tient à la force même de son dévoilement. Il rend
|
||
les mécanismes de reproduction d'une lisibilité rare ; la transformation
|
||
y apparaît moins architecturée que la domination. Les marges de
|
||
réflexivité, de rupture, d'invention collective existent dans son œuvre,
|
||
mais elles ne reçoivent pas toujours une forme régulatrice comparable à
|
||
celle qu'il donne aux mécanismes de reproduction. L'analyse arme la
|
||
critique ; elle laisse plus ouverte la question des médiations par
|
||
lesquelles cette critique peut devenir reprise durable.
|
||
|
||
### 3.2.3 — Dispositifs, biopouvoirs, gouvernementalité : *une régulation sans dialogue*
|
||
|
||
La norme moderne n'a pas toujours besoin de frapper pour produire de
|
||
l'obéissance. Elle observe, classe, compare, mesure, corrige, aménage
|
||
des milieux où les conduites deviennent prévisibles. Dans *Surveiller et
|
||
punir* (1975), Foucault donne à cette mutation sa généalogie la plus
|
||
tranchante : le pouvoir quitte le spectacle du supplice pour entrer dans
|
||
l'économie discrète des disciplines.
|
||
|
||
Le pouvoir souverain frappait le corps du condamné en se donnant en
|
||
spectacle. Le pouvoir disciplinaire travaille autrement : il répartit
|
||
les corps dans l'espace, règle les gestes, contrôle les horaires,
|
||
observe les écarts, mesure les performances. Il ne cherche pas d'abord à
|
||
impressionner ; il dresse, compare, normalise.
|
||
|
||
Le panoptique de Bentham devient alors, chez Foucault, bien davantage
|
||
qu'un modèle architectural. Il montre comment une dissymétrie du regard
|
||
peut produire de l'obéissance sans intervention permanente. Être
|
||
potentiellement visible suffit à modifier la conduite. La surveillance
|
||
devient une possibilité incorporée. Le sujet apprend à se conduire comme
|
||
s'il était regardé. La norme pénètre l'action avant même que la sanction
|
||
n'intervienne.
|
||
|
||
Foucault formule, dans *Il faut défendre la société*, une thèse devenue
|
||
centrale :
|
||
|
||
« Le pouvoir ne se donne pas, ni ne s'échange, ni ne se reprend, mais il
|
||
s'exerce et il n'existe qu'en acte. » (*Il faut défendre la société.
|
||
Cours au Collège de France, 1975-1976*, cours du 7 janvier 1976, éd.
|
||
Seuil/Gallimard, coll. Hautes Études)
|
||
|
||
Cette phrase marque une rupture avec les modèles qui traitent le pouvoir
|
||
comme chose possédée, transférée ou localisée. Le pouvoir n'est pas un
|
||
bien ; il est une relation active, un ensemble de prises, de conduites
|
||
sur les conduites, de rapports mobiles entre savoir et action. Il existe
|
||
dans ses effets, ses relais, ses points d'application, ses résistances.
|
||
|
||
La notion de dispositif donne à cette mobilité sa forme la plus précise.
|
||
Dans les *Dits et écrits*, Foucault écrit :
|
||
|
||
« Ce que j'essaie de repérer sous ce nom, c'est, premièrement un
|
||
ensemble résolument hétérogène comportant des discours, des
|
||
institutions, des aménagements architecturaux, des décisions
|
||
réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés
|
||
scientifiques, des propositions philosophiques, morales,
|
||
philanthropiques, bref : du dit aussi bien que du non-dit. Voilà les
|
||
éléments du dispositif. Le dispositif lui-même, c'est le réseau qu'on
|
||
établit entre ces éléments. » (« Le jeu de Michel Foucault », dans *Dits
|
||
et écrits*, t. III, Paris, Gallimard, 1994, p. 299)
|
||
|
||
Le dispositif n'est pas une institution de plus. Il désigne la prise qui
|
||
se forme entre des éléments hétérogènes : une prison, une école, un
|
||
hôpital, une expertise, une statistique, un formulaire, une architecture
|
||
de surveillance, un vocabulaire médical ou administratif. La normativité
|
||
naît du réseau. Elle tient moins dans chaque élément pris à part que
|
||
dans leur capacité commune à orienter le champ du possible.
|
||
|
||
Avec la gouvernementalité, Foucault franchit un seuil supplémentaire.
|
||
Gouverner ne consiste plus à commander des sujets juridiques ; cela
|
||
signifie conduire des conduites. L'État, le marché, la médecine, la
|
||
police, la statistique, la démographie, l'économie politique composent
|
||
des rationalités pratiques qui agissent sur des populations, des
|
||
risques, des comportements, des probabilités. La norme n'interdit pas
|
||
uniquement ; elle incite, aménage, prévient, optimise.
|
||
|
||
La biopolitique radicalise ce déplacement. Le vivant devient objet de
|
||
gestion : natalité, santé, longévité, hygiène, mortalité, circulation,
|
||
sécurité. Le pouvoir prend pour matière la population, ses rythmes, ses
|
||
vulnérabilités, ses variables. Il ne frappe plus le corps rebelle à
|
||
titre exemplaire ; il administre des régularités biologiques et
|
||
sociales. Il produit des milieux où certains comportements deviennent
|
||
attendus, rentables, prévisibles.
|
||
|
||
Dans *Naissance de la biopolitique* (1979), l'analyse du néolibéralisme
|
||
montre que cette rationalité peut emprunter la liberté elle-même. Le
|
||
sujet gouverné n'est pas nécessairement écrasé ; il est invité à se
|
||
gérer, à se valoriser, à optimiser ses choix, à devenir entrepreneur de
|
||
lui-même. La contrainte change de texture. Elle agit dans les
|
||
incitations, les évaluations, les comparaisons, les dispositifs
|
||
d'auto-ajustement. Le sujet croit se mouvoir librement dans un
|
||
environnement déjà chargé d'attentes.
|
||
|
||
Foucault oblige l'analyse archicratique à changer d'échelle. La
|
||
régulation ne se laisse pas lire dans les déclarations de principe ;
|
||
elle doit être suivie dans les savoirs, les normes, les infrastructures,
|
||
les procédures, les environnements de conduite. Le fondement se
|
||
fragmente en rationalités locales, en savoirs autorisés, en évidences
|
||
pratiques. L'effectuation circule dans des techniques d'observation, de
|
||
classement, de correction et d'incitation. L'adresse politique se
|
||
complique : il n'y a pas toujours un auteur, un centre ou une décision à
|
||
interpeller.
|
||
|
||
Sa limite tient à cette puissance descriptive. Foucault rend
|
||
admirablement lisibles les microphysiques de la régulation ; il laisse
|
||
plus indéterminée la forme d'une reprise instituée. Il montre les
|
||
résistances, les contre-conduites, les luttes locales, mais il se méfie
|
||
des architectures normatives capables de stabiliser une régulation
|
||
légitime. Cette méfiance protège contre les grands fondements ; elle
|
||
rend plus difficile la construction d'une scène durable où les
|
||
dispositifs puissent être confrontés à leurs effets.
|
||
|
||
L'archicratie hérite de Foucault une règle de vigilance : ne jamais
|
||
juger une régulation à partir de ce qu'elle dit d'elle-même avant
|
||
d'avoir suivi ses dispositifs. Mais elle doit pousser plus loin la
|
||
question que Foucault laisse ouverte : comment faire comparaître les
|
||
dispositifs eux-mêmes ? Sans ce retour critique, la critique demeure
|
||
mobile, incisive, généalogique ; la reprise, elle, reste dispersée.
|
||
|
||
### **3.2.4 — Exception souveraine et théologie implicite : *une régulation imposée***
|
||
|
||
Il suffit parfois qu'une situation soit déclarée exceptionnelle pour que
|
||
l'ordre ordinaire change de nature. Les garanties se suspendent, les
|
||
délais se contractent, la discussion paraît dangereuse, la décision
|
||
réclame l'urgence pour elle-même. *Théologie politique* (1922) donne à
|
||
cette logique sa formule la plus brutale : la souveraineté se révèle
|
||
dans l'acte qui décide de l'exception.
|
||
|
||
Dans *Théologie politique* (1922), la formule initiale est célèbre :
|
||
|
||
« Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle. »
|
||
(*Théologie politique*, trad. J.-L. Schlegel, Paris, Gallimard, 1988, p.
|
||
15)
|
||
|
||
Tout Schmitt est déjà là. La souveraineté ne se comprend pas à partir du
|
||
fonctionnement régulier de la loi, mais à partir du moment où la loi ne
|
||
suffit plus. L'exception révèle qui détient la décision ultime. Le droit
|
||
ordinaire peut répartir les compétences, formaliser les procédures,
|
||
stabiliser les institutions ; la crise dévoile l'instance capable de
|
||
dire que la situation sort du cadre et qu'un autre régime d'action doit
|
||
s'imposer.
|
||
|
||
La pensée schmittienne ne cherche pas la régulation dans la continuité
|
||
des normes. Elle la cherche dans le geste qui décide quand la norme est
|
||
suspendue au nom de l'ordre. Ce geste n'a pas besoin de recevoir sa
|
||
légitimité d'une délibération préalable. Il affirme la situation
|
||
d'urgence, désigne la menace, impose le cadre, tranche entre l'ami et
|
||
l'ennemi. La décision précède ici la justification, ou plutôt la
|
||
justification est contenue dans l'acte qui s'autorise lui-même.
|
||
|
||
La seconde formule de *Théologie politique* éclaire la profondeur de ce
|
||
geste :
|
||
|
||
« Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l'État sont des
|
||
concepts théologiques sécularisés. » (ibid., p. 46)
|
||
|
||
Schmitt ne dit pas que l'État moderne serait religieux au sens
|
||
confessionnel. Il affirme que certaines de ses catégories gardent la
|
||
structure du théologique : souveraineté, décision, exception,
|
||
omnipotence, miracle, suspension de l'ordre régulier. Le souverain
|
||
occupe la place de celui qui peut interrompre la normalité. Il n'agit
|
||
pas en permanence, mais sa possibilité d'agir fonde l'ensemble du
|
||
système.
|
||
|
||
Pour une analyse archicratique, Schmitt dévoile une borne extrême :
|
||
celle de la régulation par décision non dialogique. L'arcalité s'y
|
||
concentre dans l'autorité qui tranche ; la cratialité prend la forme
|
||
d'une suspension effective de la norme ; l'épreuve disparaît au moment
|
||
même où elle serait la plus nécessaire, puisque l'urgence justifie son
|
||
ajournement. Le politique ne s'ouvre pas comme espace de reprise ; il se
|
||
resserre autour de la décision capable de sauver l'ordre en suspendant
|
||
ses formes habituelles.
|
||
|
||
Cette pensée garde une portée aiguë pour comprendre les régimes
|
||
d'urgence, les pouvoirs exécutifs élargis, les mesures de sécurité, les
|
||
états d'exception sanitaires, militaires ou antiterroristes. Elle permet
|
||
aussi de lire certains dispositifs contemporains où la décision
|
||
automatique, le protocole de sûreté ou l'alerte algorithmique suspendent
|
||
des garanties au nom du risque. La structure schmittienne peut survivre
|
||
sous des habits techniques : une instance, humaine ou machinique,
|
||
qualifie la situation d'exceptionnelle et modifie aussitôt le régime
|
||
ordinaire de traitement.
|
||
|
||
Mais Schmitt ne fournit pas une théorie de la co-viabilité. Il pense la
|
||
décision, la frontière, l'intensité politique, la désignation de
|
||
l'ennemi. Il ne pense pas la médiation capable de maintenir un conflit
|
||
sans le convertir en menace existentielle. Chez lui, la tension ne se
|
||
travaille pas ; elle se tranche. La pluralité ne devient pas ressource
|
||
d'épreuve ; elle risque de basculer dans la division ami/ennemi. L'ordre
|
||
se sauve par condensation souveraine, au prix d'une fermeture de la
|
||
reprise.
|
||
|
||
Schmitt doit rester dans le chapitre comme borne, non comme modèle. Il
|
||
rappelle qu'aucune régulation ne peut esquiver la décision, le péril et
|
||
le basculement critique. Mais il expose aussi ce qu'il faut refuser :
|
||
une politique où la suspension de l'épreuve devient la condition du
|
||
salut. La régulation touche ici son point critique lorsque l'urgence ne
|
||
peut plus confisquer le droit de discuter ce qui est fait en son nom.
|
||
|
||
### 3.2.5 — Résonance et stabilisation du lien : *une régulation affective insuffisamment instituée*
|
||
|
||
Un monde peut être réglé, administré, accéléré, optimisé, et pourtant
|
||
devenir muet. C'est dans cette faille que s'inscrit *Résonance. Une
|
||
sociologie de la relation au monde* (La Découverte, 2018) : la modernité
|
||
ne souffre pas uniquement d'un excès de contrainte ou d'un déficit de
|
||
justice, mais d'une perte de réponse entre les sujets et ce qui les
|
||
entoure.
|
||
|
||
Cette thèse prolonge ses travaux sur l'accélération sociale.
|
||
L'accélération technique, l'accélération du changement social et
|
||
l'accélération des rythmes de vie produisent une pression continue
|
||
d'adaptation. Les institutions, les carrières, les affects, les outils,
|
||
les liens et les horizons d'attente se modifient à un rythme qui
|
||
fragilise l'expérience d'un monde habitable. Le sujet moderne doit
|
||
rester disponible, performant, mobile, réactif ; cette disponibilité
|
||
permanente peut devenir une forme d'appauvrissement relationnel.
|
||
|
||
La résonance désigne, pour Rosa, une autre manière d'être au monde. Elle
|
||
n'est ni fusion, ni harmonie, ni retour nostalgique à une communauté
|
||
perdue. Elle suppose qu'un sujet puisse être atteint par ce qui lui
|
||
répond et le transforme. Rosa la définit comme un mode de relation dans
|
||
lequel le sujet et le monde se touchent, se répondent et se transforment
|
||
mutuellement. Elle n'est pas, écrit-il, « une relation d'écho, mais une
|
||
relation de réponse » (*Résonance. Une sociologie de la relation au
|
||
monde*, trad. S. Zilberfarb et S. Raquillet, Paris, La Découverte, 2018,
|
||
p. 200).
|
||
|
||
Cette formule donne la texture propre de Rosa : une pensée de la
|
||
réponse, de l'affection et de la transformation réciproque. Elle
|
||
rappelle une dimension souvent négligée par les théories du pouvoir :
|
||
une régulation politiquement habitable ne tient pas par les normes, les
|
||
procédures et les institutions prises à part. Elle appelle aussi des
|
||
formes sensibles d'attachement, de confiance, de disponibilité et de
|
||
réception.
|
||
|
||
L'apport de Rosa tient donc à la dimension affective de la co-viabilité.
|
||
Un monde peut être juridiquement réglé, administrativement efficace,
|
||
techniquement performant, tout en devenant inhabitable si les sujets n'y
|
||
rencontrent plus que des injonctions muettes, des contraintes de
|
||
vitesse, des dispositifs sans réponse. La résonance indique ce manque.
|
||
Elle nomme une condition sensible de l'existence commune : pouvoir être
|
||
affecté sans être détruit, répondre sans être absorbé, transformer sans
|
||
réduire le monde à un stock disponible.
|
||
|
||
La limite est nette. Rosa décrit une qualité de relation, mais il
|
||
fournit peu de médiations institutionnelles pour traiter les conflits où
|
||
cette relation se rompt. La résonance indique ce qui manque aux sociétés
|
||
accélérées ; elle ne dit pas assez comment arbitrer des intérêts
|
||
incompatibles, traiter des asymétries, organiser des épreuves, instituer
|
||
des délais, rendre contestables les dispositifs qui produisent le
|
||
mutisme du monde. Elle donne une orientation normative forte, mais peu
|
||
d'instruments pour faire tenir la tension.
|
||
|
||
L'analyse archicratique peut intégrer Rosa comme rappel salutaire : la
|
||
co-viabilité exige une dimension sensible, faute de quoi la régulation
|
||
devient froide, procédurale, inhabitable. La résonance ne peut pourtant
|
||
tenir lieu de paradigme régulateur. Elle enrichit l'archicration par
|
||
l'attention aux attachements, aux affects et aux formes de réponse ;
|
||
elle ne remplace ni la médiation, ni l'opposabilité, ni les lieux où les
|
||
désaccords doivent être portés.
|
||
|
||
À travers Mauss, Bourdieu, Foucault, Schmitt et Rosa, la régulation
|
||
quitte le registre des grands principes déclarés. Le lien oblige par le
|
||
retour ; les dispositions règlent les conduites avant même qu'une règle
|
||
soit formulée ; les dispositifs produisent de la normalité par
|
||
agencement ; l'urgence suspend la norme au nom du péril ; la résonance
|
||
rappelle qu'un monde réglé peut rester inhabitable s'il ne répond plus à
|
||
ceux qui l'habitent.
|
||
|
||
Le point commun n'est pas une doctrine, mais une difficulté : ces formes
|
||
agissent puissamment et comparaissent mal. Le don enferme l'épreuve dans
|
||
l'obligation du lien ; l'habitus la rend difficile en incorporant les
|
||
hiérarchies ; le dispositif la disperse ; l'exception la suspend ; la
|
||
résonance la laisse sans institution suffisante. Toutes ruinent l'image
|
||
d'un pouvoir logé au centre et clairement assignable ; aucune ne règle
|
||
pleinement la question d'une reprise praticable par ceux que ces
|
||
opérations affectent.
|
||
|
||
La section suivante déplacera encore l'analyse. Il faudra partir des
|
||
processus par lesquels des sujets, des affects, des interdépendances et
|
||
des individuations composent des mondes. Avec Spinoza, Elias, Simondon
|
||
et Arendt, la régulation ne sera plus abordée comme principe ou
|
||
dispositif, mais comme devenir : composition de puissances, formation de
|
||
conduites, résolution de tensions, apparition d'un commun.
|
||
|
||
## **3.3 — Régimes de la subjectivation, de l'affect et de la configuration —** *puissance émergente*
|
||
|
||
Il existe une profondeur de la régulation que ni les fondations de
|
||
l'ordre ni les dispositifs silencieux ne suffisent à atteindre. Avant
|
||
qu'un pouvoir soit justifié, appliqué, incorporé ou contesté, il faut
|
||
encore que des êtres puissent se former, s'affecter, se retenir,
|
||
s'individuer, apparaître les uns devant les autres. La régulation ne
|
||
concerne pas uniquement des normes, des institutions ou des mécanismes
|
||
d'obéissance. Elle engage aussi la matière vivante des sujets et des
|
||
mondes qu'ils composent.
|
||
|
||
La section précédente avait suivi des formes d'ordre difficiles à
|
||
assigner : le don, l'habitus, le dispositif, l'exception, la résonance.
|
||
Il faut maintenant descendre vers des processus plus génétiques. Les
|
||
affects peuvent augmenter ou diminuer une puissance d'agir. Les
|
||
interdépendances peuvent transformer la contrainte en conduite
|
||
incorporée. Les tensions peuvent produire des formes au lieu de détruire
|
||
ce qu'elles traversent. La parole et l'action peuvent faire paraître un
|
||
monde commun là où il n'y avait qu'une pluralité dispersée.
|
||
|
||
Cette famille de pensées ne ramène donc pas la régulation vers un
|
||
centre. Elle la reconduit vers des devenirs : composition affective chez
|
||
Spinoza, formation historique des conduites chez Elias, individuation
|
||
transductive chez Simondon, apparition publique chez Arendt. Chacun de
|
||
ces gestes révèle une condition que l'analyse politique manque
|
||
lorsqu'elle s'en tient aux principes d'autorité ou aux appareils de
|
||
normalisation.
|
||
|
||
L'enjeu archicratique se resserre alors. Une régulation politiquement
|
||
habitable ne peut ignorer les affects qui la portent, les conduites
|
||
qu'elle façonne, les tensions dont elle hérite, les apparitions qu'elle
|
||
rend possibles ou qu'elle empêche. Mais ces profondeurs peuvent rester
|
||
politiquement muettes. Un affect doit pouvoir être repris autrement que
|
||
par contagion ; une autocontrainte doit pouvoir être interrogée ; une
|
||
individuation doit devenir partageable ; une apparition doit trouver des
|
||
relais sans perdre sa liberté d'irruption. C'est dans cet écart entre
|
||
genèse et reprise que se joue la portée de ce troisième ensemble.
|
||
|
||
### 3.3.1 — Conatus, affects et multitude — *une régulation intuitive*
|
||
|
||
Avant la loi, il y a l'effort d'exister. Avant l'obéissance, des corps
|
||
exposés à ce qui les augmente ou les diminue. Avant la paix civile, une
|
||
matière affective où circulent joie, peur, haine, espérance, tristesse,
|
||
imagination, confiance, superstition et servitude. C'est dans cette
|
||
région que la politique spinoziste trouve son point de départ.
|
||
|
||
Dans l'*Éthique*, le conatus donne sa formule à cette dynamique :
|
||
|
||
« L'effort par lequel chaque chose s'efforce de persévérer dans son être
|
||
n'est rien à part l'essence actuelle de cette chose. » (*Éthique*, III,
|
||
prop. 7, trad. C. Appuhn, Paris, GF-Flammarion, p. 143)
|
||
|
||
Le conatus n'est pas un instinct psychologique de conservation. Il nomme
|
||
l'effort même par lequel une chose existe en acte. Toute existence
|
||
persévère, cherche à maintenir sa puissance, entre dans des rapports qui
|
||
l'augmentent ou l'affaiblissent. L'individu n'est pas une forteresse
|
||
intérieure. Il se compose avec ce qui l'affecte. Il devient davantage ou
|
||
moins capable selon les rencontres qui le traversent.
|
||
|
||
La joie et la tristesse prennent ici une portée politique directe. La
|
||
joie marque un passage à une puissance d'agir plus grande ; la tristesse
|
||
indique une diminution. Ces affects ne relèvent pas d'une intimité
|
||
psychologique séparée du commun. Ils forment les conduites, nourrissent
|
||
les croyances collectives, attachent les hommes à des causes qu'ils
|
||
comprennent parfois mal. Une multitude peut être conduite par la peur,
|
||
soudée par la haine, livrée à la superstition, ou au contraire amenée
|
||
vers des rapports qui accroissent sa capacité commune.
|
||
|
||
Le *Traité théologico-politique* rend impossible toute lecture irénique
|
||
de cette dynamique. Spinoza y écrit :
|
||
|
||
« Le Droit Naturel de chaque homme se définit donc non par la saine
|
||
Raison, mais par le désir et la puissance. Tous en effet ne sont pas
|
||
déterminés naturellement à se comporter suivant les règles et lois de la
|
||
Raison ; tous au contraire naissent ignorants de toutes choses et, avant
|
||
qu'ils puissent connaître la vraie règle de vie et acquérir l'état de
|
||
vertu, la plus grande partie de leur vie s'écoule, même s'ils ont été
|
||
bien élevés \[...\]. » (*Traité théologico-politique*, chap. XVI, §3)
|
||
|
||
La lucidité du passage est rude. Les hommes ne vivent pas d'emblée selon
|
||
la raison. Ils désirent, imaginent, craignent, obéissent à des affects
|
||
passifs, suivent des images, des signes, des autorités, des promesses de
|
||
salut ou de vengeance. Une société ne devient pas viable par déclaration
|
||
rationnelle. Elle doit traiter la matière affective qui la traverse,
|
||
faute de quoi les passions tristes gouvernent sous le nom de l'ordre, de
|
||
la foi, de la sécurité ou du peuple.
|
||
|
||
Le problème politique devient alors celui d'une conversion. Comment des
|
||
affects passifs peuvent-ils devenir puissance plus active ? Comment une
|
||
multitude cesse-t-elle d'être le jouet de la peur ou de la haine ?
|
||
Comment un corps politique peut-il produire des rapports où les êtres
|
||
gagnent à vivre ensemble au lieu de se diminuer réciproquement ? La
|
||
co-viabilité n'est pas donnée par nature. Elle se gagne dans des
|
||
compositions capables d'augmenter la puissance commune.
|
||
|
||
L'État trouve ici sa grandeur et sa mesure. Il n'a pas vocation à
|
||
écraser les conatus singuliers, ni à immobiliser les corps dans une paix
|
||
morte. Il doit empêcher leur destruction mutuelle et créer des
|
||
conditions où chacun puisse agir sous des rapports plus adéquats. Une
|
||
paix qui ne serait que silence, crainte ou passivité resterait pauvre.
|
||
La paix devient politique lorsqu'elle libère les puissances de l'emprise
|
||
des passions tristes.
|
||
|
||
Pour l'archicratie, Spinoza déplace l'épreuve vers la vie affective des
|
||
ordres : un régime fondé, exécuté ou discuté peut rester politiquement
|
||
pauvre si les affects qu'il suscite demeurent hors champ. Rend-il les
|
||
êtres plus actifs ? Les attache-t-il à leur servitude ? Accroît-il leur
|
||
puissance commune ou organise-t-il leur impuissance par la peur, la
|
||
dette imaginaire, la superstition, l'ennemi désigné ? La question de
|
||
l'épreuve ne porte plus uniquement sur les institutions. Elle touche la
|
||
qualité affective du monde commun.
|
||
|
||
La limite ne tient pas à un manque de force philosophique. Elle tient à
|
||
la traduction politique de cette force. Spinoza donne une intelligence
|
||
magistrale de la conversion affective, de la multitude et des servitudes
|
||
passionnelles. Il précise moins les formes publiques par lesquelles
|
||
cette conversion pourrait être disputée, corrigée, évaluée, sans se
|
||
transformer en pédagogie autoritaire des passions. L'archicratie doit
|
||
retenir de lui cette vérité première : aucune régulation ne demeure
|
||
habitable si elle méconnaît les affects dont elle vit.
|
||
|
||
### 3.3.2 — Interdépendance, autocontrainte, configuration : *une régulation morphogénétique*
|
||
|
||
Une contrainte peut réussir au point de ne plus être perçue comme
|
||
contrainte. Elle devient tenue du corps, pudeur, anticipation, maîtrise
|
||
de soi, seuil de gêne ou de dégoût. Là où l'ordre paraît naturel, une
|
||
longue histoire a souvent travaillé les gestes.
|
||
|
||
Dans *Über den Prozeß der Zivilisation* (*La civilisation des mœurs*,
|
||
1939), puis dans *La Société des individus* et *La dynamique de
|
||
l'Occident*, Elias suit cette histoire lente. Il ne sépare pas
|
||
l'individu d'un côté et la société de l'autre. Les êtres humains se
|
||
forment dans des chaînes d'interdépendance où chacun agit par rapport à
|
||
d'autres, dépend d'eux, les anticipe, les redoute, les imite, les
|
||
contraint ou s'y ajuste.
|
||
|
||
La configuration désigne cette trame mouvante. Une cour princière, une
|
||
famille, une administration, une armée, un marché ou un État ne forment
|
||
pas une addition d'individus. Ce sont des ensembles de positions liées,
|
||
traversés par des dépendances réciproques, des équilibres instables, des
|
||
marges d'action inégalement distribuées. Le pouvoir n'y réside pas dans
|
||
une substance possédée par tel acteur. Il se joue dans les relations
|
||
mêmes, dans la manière dont chacun dépend du jeu des autres.
|
||
|
||
*La société de cour* donne à cette idée sa figure la plus nette : le roi
|
||
lui-même, pourtant placé au sommet, ne règne pas hors du champ des
|
||
pressions curiales.
|
||
|
||
« Le roi jouit au sein de la cour d'une situation privilégiée : alors
|
||
que tous les courtisans subissent des pressions d'en bas, d'en haut et
|
||
de tous les côtés, le roi seul ignore toute pression s'exerçant sur lui
|
||
d'en haut. Mais la pression à laquelle il est exposé de la part de ses
|
||
sujets est certainement considérable. \[...\] Leurs pressions ne sont
|
||
pas convergentes : les potentiels d'action des sujets du roi, potentiels
|
||
déterminés par les relations d'interdépendance, sont souvent dirigés les
|
||
uns contre les autres, de sorte qu'ils s'annulent. » (*La société de
|
||
cour*, chap. IV, « Le roi au sein de la société de cour », Champs
|
||
Essais, 1985, p. 118)
|
||
|
||
Le passage retire au pouvoir royal son apparence de pure verticalité. Le
|
||
roi domine parce qu'il occupe une position où les dépendances se
|
||
croisent sans se coaliser. Sa supériorité tient moins à une extériorité
|
||
souveraine qu'à l'équilibre mouvant des rivalités qui l'entourent. La
|
||
configuration n'encadre pas le pouvoir après coup ; elle en constitue la
|
||
forme concrète.
|
||
|
||
Les sociétés tiennent aussi par cette prévisibilité apprise. Différer
|
||
une impulsion, régler une parole, contenir une violence, ajuster un
|
||
geste, anticiper la réaction d'autrui, intérioriser des seuils de pudeur
|
||
ou de honte : ces opérations ne relèvent pas d'une morale suspendue
|
||
au-dessus de l'histoire. Elles sont produites par l'allongement des
|
||
chaînes d'interdépendance. Plus les relations se densifient, plus
|
||
l'impulsion immédiate devient coûteuse.
|
||
|
||
Elias nomme *Selbstzwang* cette autocontrainte par laquelle le contrôle
|
||
extérieur se convertit en conduite incorporée. Le processus de
|
||
civilisation ne raconte pas une ascension morale de l'humanité. Il
|
||
décrit un déplacement du mode de contrainte. Ce qui s'exerçait de façon
|
||
visible, brutale, intermittente, s'inscrit peu à peu dans les manières
|
||
de table, les postures, les violences admissibles, les émotions qu'il
|
||
convient de montrer ou de retenir, le rapport au corps, au dégoût, à la
|
||
honte, à la tenue.
|
||
|
||
L'État moderne participe puissamment à ce déplacement, sans l'épuiser.
|
||
La monopolisation de la violence, la concentration fiscale, la formation
|
||
des cours, l'extension des administrations, la circulation des modèles
|
||
de distinction produisent un monde où les conduites doivent devenir
|
||
compatibles à distance. L'ordre n'a plus à intervenir à chaque instant
|
||
par coup porté. Il agit dans la capacité acquise à se retenir.
|
||
|
||
L'impôt donne à cette analyse un point d'observation particulièrement
|
||
précis. Il concentre la question de l'obligation commune. Il peut être
|
||
vécu comme prédation, tribut, extorsion ; il peut aussi devenir
|
||
contribution reconnue, prix d'une protection, marque d'appartenance,
|
||
support d'un ordre administratif durable. Tout dépend de la conversion
|
||
politique de la ponction. Lorsque le prélèvement ne se rattache plus à
|
||
une validité partagée, l'impôt redevient capture.
|
||
|
||
C'est ici qu'Elias devient précieux pour notre essai : une régulation
|
||
durable transforme les conduites. Elle n'installe pas uniquement des
|
||
normes ; elle modèle des seuils affectifs, des attentes, des habitudes
|
||
d'anticipation, des distances intérieures. Une société tient parce
|
||
qu'une part de son ordre n'a plus besoin d'être rappelée. Elle a migré
|
||
dans les corps.
|
||
|
||
Cette migration, pourtant, n'est pas innocente. Plus la contrainte
|
||
devient intime, moins elle se laisse contester comme contrainte. Ce qui
|
||
fut produit par des chaînes historiques prend l'allure de la civilité,
|
||
du bon goût, de la maîtrise personnelle. L'autocontrainte rend la
|
||
coexistence possible ; elle peut aussi priver les sujets du langage
|
||
nécessaire pour interroger ce qui les a formés.
|
||
|
||
La différence avec Bourdieu permet de préciser le point. Bourdieu
|
||
analyse les positions, les capitaux, les classements, la reproduction
|
||
des hiérarchies. Elias suit la genèse longue des conduites, la
|
||
fabrication historique de seuils psychiques et corporels. Chez Bourdieu,
|
||
les dispositions portent la marque des dominations sociales. Chez Elias,
|
||
elles expriment l'allongement des interdépendances et la conversion
|
||
progressive de la contrainte extérieure en contrainte de soi.
|
||
|
||
Le problème se resserre alors. La co-viabilité ne peut se passer
|
||
d'autocontrainte : aucune société durable ne vit dans l'immédiateté
|
||
pulsionnelle. Mais une autocontrainte devenue indiscutable ouvre une
|
||
autre captivité. Le problème archicratique ne consiste pas à choisir
|
||
entre contrainte extérieure et maîtrise intériorisée. Il consiste à
|
||
rendre discutables les formes mêmes par lesquelles une société apprend
|
||
aux sujets à se contenir et à se tenir.
|
||
|
||
### 3.3.3 — Transduction, individuation, tension : *une régulation potentielle*
|
||
|
||
L'individu n'est pas le commencement. Il est ce qui apparaît lorsqu'un
|
||
champ de tensions trouve une résolution partielle. Cette thèse suffit à
|
||
déplacer toute pensée de la régulation : avant de demander comment
|
||
maintenir un ordre, il faut comprendre comment une forme advient.
|
||
|
||
Dans *L'individu et sa genèse physico-biologique* (1958), puis dans
|
||
*L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information*,
|
||
Simondon refuse de partir d'êtres déjà constitués. L'individu est un
|
||
résultat provisoire d'individuation. Avant lui subsiste une réalité
|
||
préindividuelle, chargée de potentiels, d'écarts, d'incompatibilités.
|
||
Une forme naît lorsque ces tensions trouvent une solution locale qui
|
||
transforme le champ sans l'épuiser.
|
||
|
||
« L'individu serait alors saisi comme une réalité relative, une certaine
|
||
phase de l'être qui suppose avant elle une réalité préindividuelle »
|
||
(*L'individuation à la lumière des notions de forme et d'information*,
|
||
introduction, Grenoble, Jérôme Millon, p. 25).
|
||
|
||
La phrase fixe le renversement simondonien. L'individu ne contient pas
|
||
sa propre origine ; il provient d'une opération plus vaste que lui.
|
||
L'analyse doit alors remonter vers la réalité préindividuelle, vers les
|
||
tensions et les potentiels dont l'individu n'est qu'une phase
|
||
provisoire.
|
||
|
||
La métastabilité nomme cette condition.
|
||
|
||
Un système métastable n'est ni un équilibre mort, ni un chaos. Il
|
||
contient de l'énergie potentielle, des tensions disponibles, des écarts
|
||
susceptibles de produire une structuration. L'instabilité n'y est pas un
|
||
défaut à supprimer. Elle devient réserve de transformation. L'ordre peut
|
||
naître d'un déséquilibre, pourvu que ce déséquilibre soit travaillé
|
||
plutôt que nié.
|
||
|
||
La transduction désigne l'opération par laquelle une résolution se
|
||
propage. Une structuration locale modifie le champ, ouvre une nouvelle
|
||
résolution, puis une autre. La forme ne descend pas sur une matière
|
||
passive. Elle se constitue dans l'activité qui la fait advenir. Chaque
|
||
pas transforme les conditions du pas suivant. La genèse devient
|
||
elle-même productrice de structure.
|
||
|
||
Pour une pensée de la co-viabilité, la leçon est puissante. Une société,
|
||
un milieu technique, une institution, un collectif ne rencontrent pas
|
||
toujours des tensions que l'on pourrait résoudre par retour à un
|
||
principe, par commandement ou par conservation de l'existant. Certaines
|
||
situations exigent une invention de compatibilité. Il faut trouver le
|
||
point où un déséquilibre peut produire une forme, où une solution locale
|
||
reconfigure le milieu, où une tension cesse d'être menace pour devenir
|
||
puissance de structuration.
|
||
|
||
Le milieu associé donne à cette intuition une précision supplémentaire.
|
||
Un individu technique ne vaut pas hors du milieu avec lequel il
|
||
fonctionne. Dans la concrétisation technique, les éléments ne restent
|
||
pas juxtaposés ; leurs fonctions se répondent, se soutiennent, se
|
||
corrigent. Une machine devient plus concrète lorsqu'elle réduit ses
|
||
incompatibilités internes et produit avec son milieu une cohérence
|
||
active. Ce modèle ne doit pas être transféré brutalement au politique,
|
||
mais il offre une image rigoureuse de la viabilité : une forme tient
|
||
lorsque ses parties cessent de se contrarier de façon stérile.
|
||
|
||
Le gain pour l'archicratie n'est pas un nouveau modèle institutionnel.
|
||
C'est une grammaire du devenir. Une régulation peut être pensée comme
|
||
individuation continue : série de résolutions partielles, maintien de
|
||
potentiels, ajustement de tensions, invention progressive de
|
||
compatibilités. Elle ne doit pas fermer trop vite ce qu'elle traite.
|
||
Elle doit donner forme sans épuiser la réserve de transformation.
|
||
|
||
Cette prudence est indispensable. Les conflits politiques n'ont pas la
|
||
texture d'un cristal, d'un organisme ou d'un objet technique. Ils
|
||
engagent des mémoires blessées, des droits, des intérêts, des
|
||
responsabilités, des asymétries de pouvoir. La transduction éclaire la
|
||
genèse des formes ; elle ne dit pas qui participe à cette genèse, qui en
|
||
supporte le coût, qui peut la contester, qui peut la réorienter.
|
||
|
||
Simondon doit être conservé à sa juste hauteur. Il ne fournit pas une
|
||
politique complète. Il rend pensable une structuration sans origine
|
||
souveraine, une cohérence sans plan extérieur, une résolution sans
|
||
clôture définitive. Cette ressource est précieuse pour l'archicratie, à
|
||
condition de ne pas transformer l'ontogenèse en échappatoire. Le devenir
|
||
n'annule pas la question de l'adresse, du conflit et de la
|
||
responsabilité.
|
||
|
||
### 3.3.4 — Pluralité, natalité, action : *une régulation par émergence*
|
||
|
||
Un espace politique peut disparaître aussitôt que se dispersent ceux qui
|
||
le faisaient exister. Il n'a pas la solidité d'un bâtiment, ni la
|
||
permanence d'un appareil. Il tient à la présence active d'êtres humains
|
||
qui parlent, agissent, se montrent et prennent le risque de commencer
|
||
quelque chose devant d'autres.
|
||
|
||
C'est cette fragilité qu'Arendt place au cœur du politique dans *La
|
||
Condition de l'homme moderne* et *Essai sur la Révolution*. Le pouvoir
|
||
ne se définit pas d'abord par domination, souveraineté ou gestion. Il
|
||
surgit entre des êtres pluriels lorsqu'ils agissent de concert. Il
|
||
s'évanouit lorsque cette co-présence se défait. Le politique n'est pas
|
||
une substance ; c'est un entre-deux vivant.
|
||
|
||
La natalité donne à cette pensée son foyer. Là où beaucoup de
|
||
philosophies politiques partent de la peur, de la mort, du besoin ou de
|
||
la conservation, Arendt part de la naissance. Naître, c'est introduire
|
||
dans le monde une capacité de commencement. Agir, c'est inaugurer une
|
||
suite dont personne ne maîtrise entièrement les conséquences. Le
|
||
politique dépend de cette imprévisibilité : une parole risquée, un geste
|
||
inaugural, une initiative qui ouvre un avenir sans pouvoir le posséder.
|
||
|
||
L'espace d'apparition désigne le lieu de cette expérience. Arendt écrit
|
||
:
|
||
|
||
« L'espace de l'apparaître commence à exister dès que les hommes
|
||
s'assemblent sur le mode de la parole et de l'action ; il précède par
|
||
conséquent toute constitution du domaine public et des formes de
|
||
gouvernement, c'est-à-dire les diverses formes sous lesquelles le
|
||
domaine public peut s'organiser. Il a ceci de particulier qu'à la
|
||
différence des espaces qui sont l'œuvre de nos mains, il ne survit pas à
|
||
l'actualité du mouvement qui l'a vu naître : il disparaît non seulement
|
||
à la dispersion des hommes — comme dans le cas des catastrophes qui
|
||
ruinent l'organisation politique d'un peuple —, mais aussi au moment
|
||
de la disparition ou de l'arrêt des activités elles-mêmes. »\
|
||
(*La Condition de l'homme moderne*, Calmann-Lévy, 1961, p. 258)
|
||
|
||
Toute la difficulté archicratique affleure ici. Une régulation peut
|
||
disposer de normes, d'administrations, de procédures, d'indicateurs et
|
||
de contrôles, tout en manquant le politique si ceux qu'elle affecte ne
|
||
peuvent paraître, parler, initier, répondre. L'apparition n'est pas un
|
||
décor de la vie commune. Elle est la condition par laquelle des êtres
|
||
cessent d'être traités comme populations, intérêts, fonctions ou
|
||
variables, et deviennent acteurs d'un monde partagé.
|
||
|
||
Mais l'action arendtienne porte deux périls. Elle est imprévisible, car
|
||
nul ne maîtrise ce qu'il commence. Elle est irréversible, car ce qui a
|
||
été fait ne peut être aboli. Arendt répond à cette double fragilité par
|
||
le pardon et la promesse. Le pardon empêche le passé d'enfermer
|
||
définitivement l'acteur dans son acte. La promesse arrache un fragment
|
||
de stabilité à l'avenir incertain :
|
||
|
||
« Contre l'imprévisibilité et la chaotique incertitude de l'avenir, le
|
||
remède se trouve dans la faculté de faire et de tenir des promesses. »
|
||
(Ibid., p. 297)
|
||
|
||
La promesse n'a pas la dureté d'un appareil. Elle tient par parole
|
||
donnée, confiance, engagement mutuel. Elle stabilise sans confisquer le
|
||
commencement. Elle permet à la pluralité de ne pas se dissoudre dans
|
||
l'événement pur. Dans cette force fragile réside l'une des grandeurs
|
||
d'Arendt : la politique a besoin d'engagements qui durent, mais elle
|
||
meurt lorsque la durée étouffe l'initiative.
|
||
|
||
La difficulté commence lorsque l'apparition publique rencontre des
|
||
mondes de grande échelle. Les paroles doivent passer par des médias, des
|
||
institutions, des traductions, des archives, des procédures. Les
|
||
promesses affrontent des administrations, des infrastructures, des
|
||
temporalités économiques, des réseaux techniques, des conflits de masse.
|
||
L'espace d'apparition ne se conserve pas par sa grâce propre. Il lui
|
||
faut des relais assez solides pour durer, assez hospitaliers pour ne pas
|
||
transformer l'action en comportement conforme.
|
||
|
||
La méfiance d'Arendt envers ces relais demeure précieuse. Elle sait
|
||
combien l'administration peut remplacer l'agir par la gestion, combien
|
||
la fabrication peut réduire le politique à l'exécution d'un plan,
|
||
combien le social peut envahir l'espace public jusqu'à l'étouffer. Mais
|
||
cette méfiance laisse une question entière : comment faire durer
|
||
l'apparition sans la bureaucratiser ? Comment donner prise à ceux qui
|
||
parlent et agissent lorsque le monde partagé dépend aussi de systèmes
|
||
techniques, économiques, écologiques et juridiques qui excèdent la
|
||
présence immédiate ?
|
||
|
||
La conséquence est nette : une régulation qui ne laisse pas apparaître
|
||
ceux qu'elle affecte reste politiquement pauvre, même lorsqu'elle
|
||
fonctionne. Mais l'apparition doit trouver une durée. Le pardon et la
|
||
promesse ouvrent un passage ; ils ne portent pas à eux seuls la
|
||
complexité des mondes contemporains. Il faut des institutions où le
|
||
commencement puisse revenir, où la parole ne soit pas absorbée par la
|
||
procédure, où la pluralité demeure capable d'initiative dans un monde
|
||
déjà structuré.
|
||
|
||
Avec Spinoza, Elias, Simondon et Arendt, la régulation atteint ses
|
||
conditions de genèse : affects qui augmentent ou diminuent la puissance
|
||
d'agir, interdépendances qui forment les conduites, tensions dont
|
||
naissent les formes, apparitions où des êtres deviennent acteurs d'un
|
||
monde commun. Cette traversée donne au paradigme archicratique une
|
||
profondeur que l'analyse des principes, des normes ou des dispositifs ne
|
||
pouvait fournir.
|
||
|
||
La difficulté change de nature à chaque étape. La conversion des affects
|
||
appelle des formes publiques qui ne tournent pas à la pédagogie des
|
||
passions. L'autocontrainte ouvre une question plus sourde : comment
|
||
reprendre ce qui nous a formés de l'intérieur ? L'individuation éclaire
|
||
le devenir des formes, mais laisse entière la question du conflit entre
|
||
acteurs. L'apparition concentre enfin l'enjeu de la durée : comment
|
||
préserver l'irruption politique sans la livrer à la bureaucratie qui
|
||
prétend la conserver ?
|
||
|
||
La section suivante peut dès lors aborder les régimes dialogiques de la
|
||
justification. Une fois reconnue la profondeur des affects, des
|
||
interdépendances, des individuations et des apparitions, reste à
|
||
comprendre comment des mondes ainsi formés peuvent se rendre recevables
|
||
les uns aux autres, soumettre leurs valeurs à des épreuves, et
|
||
transformer leurs désaccords en prises communes plutôt qu'en clôtures
|
||
rivales.
|
||
|
||
## **3.4 — Régimes dialogiques de la justification —** *puissance distribuée*
|
||
|
||
Un ordre peut être fondé, incorporé, affectivement porté, historiquement
|
||
formé, et demeurer pourtant incapable de répondre à une question
|
||
élémentaire : devant qui ses raisons comparaissent-elles ? Une
|
||
régulation ne devient politiquement habitable qu'en rencontrant des
|
||
formes où ses principes, ses effets, ses classements et ses prétentions
|
||
peuvent être exposés à d'autres raisons que les siennes.
|
||
|
||
La difficulté change alors de registre. Comprendre la genèse d'un ordre
|
||
ne règle pas encore la question de sa comparution. Un ordre peut naître,
|
||
se diffuser, se déposer dans les conduites ou se former dans les
|
||
affects, tout en demeurant incapable de répondre devant d'autres raisons
|
||
que les siennes. Il faut examiner les scènes où les positions doivent se
|
||
rendre recevables. Justifier, dans ce contexte, ne signifie pas couvrir
|
||
après coup une décision déjà prise. C'est accepter qu'une valeur, une
|
||
institution, une expertise, une médiation ou un attachement rencontre
|
||
une épreuve qui ne lui appartient pas d'avance.
|
||
|
||
Cette section aborde donc des pensées où la régulation passe par la
|
||
distribution des prises : équilibre des pouvoirs, grammaires de
|
||
justification, réseaux de médiation, ralentissement cosmopolitique,
|
||
pensée complexe des interactions. Montesquieu ouvre cette série en
|
||
montrant qu'un pouvoir devient moins dangereux lorsqu'il rencontre
|
||
d'autres pouvoirs capables de l'arrêter. Boltanski et Thévenot déplacent
|
||
l'épreuve vers les mondes de justification et les grandeurs
|
||
concurrentes. Latour impose de suivre les médiations par lesquelles
|
||
humains et non-humains composent les collectifs. Stengers demande de
|
||
ralentir les décisions afin que les situations ne soient pas confisquées
|
||
par ceux qui savent déjà. Morin rappelle enfin qu'un ordre vivant se
|
||
pense par relations, boucles, dépendances et incertitudes.
|
||
|
||
Leur point commun n'est pas une doctrine du dialogue harmonieux. Rien
|
||
ici ne garantit l'accord. La justification peut échouer, les grandeurs
|
||
peuvent entrer en conflit, les réseaux peuvent se fermer, le
|
||
ralentissement peut devenir impuissance, la complexité peut servir
|
||
d'alibi à l'indécision. Mais chacune de ces pensées arrache la
|
||
régulation à la clôture d'un principe unique. Elle oblige à penser des
|
||
ordres où ce qui vaut doit pouvoir être confronté, traduit, contesté,
|
||
repris.
|
||
|
||
Le problème archicratique prend ici une forme dialogique : une
|
||
régulation ne tient pas parce qu'elle parle, mais parce qu'elle accepte
|
||
d'être interrompue par ce qu'elle affecte. Elle ne devient habitable
|
||
qu'en organisant des passages entre justification et effectuation, entre
|
||
pluralité des raisons et capacité d'agir, entre conflit des valeurs et
|
||
reprise commune. C'est ce régime distribué de l'épreuve qu'il faut
|
||
maintenant examiner.
|
||
|
||
### 3.4.1 — Invention de la disposition modérée *— une régulation par équilibre des puissances*
|
||
|
||
Un pouvoir devient dangereux lorsqu'il peut aller jusqu'au bout de
|
||
lui-même. La liberté politique ne dépend pas d'une vertu intime du
|
||
gouvernant, ni d'une origine pure de l'autorité. Elle dépend d'une
|
||
disposition des forces assez bien agencée pour empêcher qu'une puissance
|
||
ne se change en domination sans frein. C'est par ce problème que
|
||
*L'Esprit des lois* entre dans notre enquête.
|
||
|
||
Montesquieu ne cherche pas d'abord le fondement du pouvoir. Il observe
|
||
ses climats, ses mœurs, ses institutions, ses corps intermédiaires, ses
|
||
abus, ses limites. La loi n'y apparaît jamais comme commandement isolé.
|
||
Elle appartient à un ensemble de rapports : nature du gouvernement,
|
||
principe qui l'anime, extension du territoire, économie, religion,
|
||
histoire, usages, distribution des autorités. Penser politiquement,
|
||
c'est comprendre comment ces rapports peuvent produire de la modération
|
||
ou, au contraire, livrer l'ordre à la concentration.
|
||
|
||
La formule du livre XI donne à cette intuition sa netteté :
|
||
|
||
« Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la
|
||
disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » (D*e l'esprit
|
||
des lois*, livre XI, chap. IV)
|
||
|
||
Tout est dans cette "disposition des choses". Montesquieu ne demande pas
|
||
au pouvoir de se limiter par bonté. Il cherche une structure où sa
|
||
propre expansion rencontre une résistance interne. La liberté ne naît
|
||
pas d'une absence de pouvoir, mais d'un arrangement où les puissances se
|
||
surveillent, se retiennent, se contraignent réciproquement. Un pouvoir
|
||
sans contre-pouvoir tend vers l'abus ; un pouvoir arrêté par un autre
|
||
devient politiquement traitable.
|
||
|
||
Cette modération n'est pas inertie. Elle organise une conflictualité
|
||
réglée. Le législatif, l'exécutif et le judiciaire ne valent pas comme
|
||
trois morceaux abstraits d'un appareil d'État. Ils forment des fonctions
|
||
différenciées dont la confusion menace immédiatement la liberté. Lorsque
|
||
celui qui fait la loi dispose aussi de la force pour l'exécuter, la
|
||
règle peut devenir instrument de sa propre tyrannie. Lorsque juger se
|
||
confond avec légiférer ou exécuter, la vie des citoyens dépend d'une
|
||
puissance qui n'a plus à sortir d'elle-même pour agir.
|
||
|
||
Montesquieu le formule avec une précision devenue canonique :
|
||
|
||
« Lorsque, dans la même personne ou dans le même corps de magistrature,
|
||
la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n'y a
|
||
point de liberté ; parce qu'on peut craindre que le même monarque ou le
|
||
même sénat ne fasse des lois tyranniques, pour les exécuter
|
||
tyranniquement. Il n'y a point encore de liberté, si la puissance de
|
||
juger n'est pas séparée de la puissance législative, et de l'exécutrice.
|
||
» (*De l'esprit des lois*, livre XI, chap. VI)
|
||
|
||
La séparation n'a ici rien d'une juxtaposition froide. Elle vise une
|
||
circulation empêchée de l'abus. Chaque puissance garde une capacité
|
||
propre, mais aucune ne doit pouvoir absorber les autres. Le juge protège
|
||
contre l'arbitraire de l'exécution et contre la loi devenue violence. Le
|
||
législateur donne forme générale sans disposer immédiatement de tous les
|
||
moyens de contrainte. L'exécutif agit, mais son action rencontre la loi
|
||
et la possibilité du jugement. La liberté se tient dans cette
|
||
différenciation active.
|
||
|
||
La pensée de Montesquieu apporte ainsi une ressource majeure : elle
|
||
montre qu'une régulation peut se protéger d'elle-même par composition
|
||
des pouvoirs. Là où Hobbes concentrait la force pour sauver la paix,
|
||
Montesquieu distribue les prises pour empêcher que la paix civile ne
|
||
devienne servitude régulière. La crainte ne porte plus sur la guerre de
|
||
tous contre tous, mais sur l'abus né de la concentration. Le problème
|
||
n'est plus de produire une unité souveraine ; il est d'organiser une
|
||
retenue durable.
|
||
|
||
Cette retenue possède une portée archicratique évidente. L'arcalité
|
||
n'est pas enfermée dans une source unique ; elle se déplace vers une
|
||
disposition institutionnelle qui rend le pouvoir recevable parce qu'il
|
||
peut être arrêté. La cratialité n'est pas supprimée ; elle demeure
|
||
nécessaire à l'action publique, mais elle se trouve divisée, exposée,
|
||
retenue. L'archicration apparaît dans la possibilité même de faire
|
||
comparaître une puissance devant une autre, de rendre l'exercice du
|
||
pouvoir justiciable, discutable, institutionnellement freinable.
|
||
|
||
La limite tient à la forme de cette modération. Montesquieu pense
|
||
admirablement l'équilibre des puissances constituées ; il dit moins
|
||
comment les groupes exclus, les classes dominées, les voix sans rang,
|
||
les expériences minorées peuvent entrer dans le jeu des contre-pouvoirs.
|
||
Les corps intermédiaires modèrent l'absolutisme, mais ils peuvent aussi
|
||
protéger des privilèges. La séparation des pouvoirs empêche la tyrannie
|
||
par confusion des fonctions ; elle ne garantit pas encore que ceux qui
|
||
subissent les effets d'un ordre disposent de prises suffisantes pour en
|
||
contester les raisons.
|
||
|
||
Montesquieu reste une étape forte, non un achèvement. Il donne à
|
||
l'archicratie une leçon indispensable : aucun pouvoir ne doit être
|
||
laissé sans résistance constituée. Mais il oblige aussi à pousser plus
|
||
loin la question de l'épreuve. Arrêter le pouvoir par le pouvoir demeure
|
||
essentiel ; encore faut-il savoir qui accède à ces puissances d'arrêt,
|
||
quelles expériences elles entendent, quelles exclusions elles
|
||
reconduisent, quels effets elles laissent hors champ.
|
||
|
||
La modération montesquienne ouvre ainsi le régime dialogique de la
|
||
justification, sans l'accomplir entièrement. Elle installe la première
|
||
condition : un pouvoir doit rencontrer des limites internes,
|
||
différenciées, capables de le retenir. Les pensées suivantes déplaceront
|
||
cette exigence vers les mondes de valeur, les médiations, les
|
||
attachements et les complexités où se décide la recevabilité concrète
|
||
d'un ordre commun.
|
||
|
||
### 3.4.2 — Mondes sociaux, grandeurs, épreuves — *une* *régulation modulaire ajustée*
|
||
|
||
Un désaccord ne devient pas politique parce qu'il oppose des intérêts.
|
||
Il le devient lorsque ceux qui s'affrontent doivent donner des raisons,
|
||
produire des preuves, invoquer des grandeurs, accepter que leur position
|
||
soit mesurée autrement que par la force dont ils disposent. La dispute
|
||
entre alors dans un régime fragile : chacun prétend avoir raison, mais
|
||
cette prétention doit passer par une scène où elle peut être mise en
|
||
discussion.
|
||
|
||
C'est ce seuil que *De la justification. Les économies de la grandeur*
|
||
(Gallimard, 1991) place au centre de l'analyse. Boltanski et Thévenot ne
|
||
partent ni d'un consensus déjà formé, ni d'une domination déjà
|
||
démasquée. Ils observent les moments où l'accord se défait, où une
|
||
situation devient contestable, où des acteurs ordinaires mobilisent des
|
||
principes pour rendre leurs griefs recevables. La sociologie quitte
|
||
alors la seule critique des structures cachées pour prendre au sérieux
|
||
la compétence critique des personnes.
|
||
|
||
Une phrase condense cette orientation :
|
||
|
||
« Le déroulement des disputes, lorsqu'elles écartent la violence, fait
|
||
\[...\] apparaître des contraintes fortes dans la recherche d'arguments
|
||
fondés. » (*De la justification. Les économies de la grandeur*,
|
||
Gallimard, 1991, p. 26)
|
||
|
||
La dispute n'est pas ici un bruit social à réduire. Elle devient un
|
||
analyseur. Dès qu'elle renonce à la violence nue, elle oblige les
|
||
acteurs à chercher des appuis plus généraux que leur intérêt immédiat.
|
||
Ils doivent montrer que leur position vaut au regard d'un principe
|
||
partageable, qu'elle peut être reconnue par d'autres, qu'elle s'inscrit
|
||
dans un ordre de grandeur capable de soutenir une prétention à la
|
||
justice.
|
||
|
||
La notion de cité donne forme à cette exigence. Une cité n'est pas une
|
||
communauté empirique, ni un groupe social localisable. Elle désigne une
|
||
grammaire de justification, un ordre dans lequel certaines grandeurs
|
||
peuvent être reconnues comme légitimes. La cité inspirée valorise la
|
||
création, l'élan, la singularité. La cité domestique donne prix à la
|
||
tradition, à la fidélité, à la hiérarchie personnelle. La cité de
|
||
l'opinion reconnaît la visibilité et la renommée. La cité civique
|
||
valorise le collectif, le mandat, la représentativité. La cité marchande
|
||
s'ordonne autour de la concurrence et du désir. La cité industrielle
|
||
privilégie l'efficacité, la mesure, la performance, la fiabilité.
|
||
|
||
Ces cités ne sont pas de simples cases typologiques. Elles expliquent
|
||
pourquoi les désaccords deviennent parfois si difficiles à trancher.
|
||
Deux acteurs peuvent parler depuis des mondes différents sans employer
|
||
les mêmes preuves, sans reconnaître les mêmes objets, sans accorder le
|
||
même poids à la même situation. Un responsable invoque l'efficacité
|
||
industrielle ; un syndicaliste, la justice civique ; un héritier, la
|
||
continuité domestique ; un artiste, l'inspiration ; un entrepreneur,
|
||
l'opportunité marchande ; un communicant, l'opinion. Aucun de ces
|
||
registres ne se réduit spontanément aux autres.
|
||
|
||
La régulation commence alors lorsque les grandeurs entrent à l'épreuve.
|
||
Un principe n'entre réellement en justification qu'au moment où la
|
||
situation le met à l'épreuve. Ainsi, l'élection éprouve une grandeur
|
||
civique ; le marché éprouve une grandeur marchande ; le concours,
|
||
l'examen, l'audit ou le test éprouvent une grandeur industrielle ; la
|
||
cérémonie éprouve une grandeur domestique ; la visibilité publique
|
||
éprouve une grandeur d'opinion ; l'œuvre ou l'événement créateur
|
||
éprouvent une grandeur inspirée. Chaque monde possède ses objets, ses
|
||
repères, ses preuves, ses manières de dire qui est grand, qui est petit,
|
||
qui est recevable, qui ne l'est pas.
|
||
|
||
Cette théorie apporte une ressource forte à notre démarche
|
||
intellectuelle. Elle montre que la justification n'est pas une
|
||
décoration morale ajoutée aux rapports sociaux. Elle est une opération
|
||
de régulation. Quand l'accord vacille, les acteurs cherchent des
|
||
principes supérieurs communs, des équivalences, des formats d'épreuve.
|
||
Ils tentent de transformer le différend en situation jugeable. La
|
||
puissance ne disparaît pas ; elle doit apprendre à parler, à se
|
||
soutenir, à passer par des grandeurs qui s'exposent.
|
||
|
||
Là se joue une forme explicite de cratialité distribuée. Agir dans un
|
||
monde social ne consiste pas uniquement à imposer, obéir, incorporer ou
|
||
apparaître. Il faut aussi pouvoir faire valoir. Faire valoir une
|
||
plainte, une mesure, une qualité, une contribution, une dette, une
|
||
efficacité, un mandat. Cette puissance de justification n'appartient pas
|
||
d'avance à une institution centrale. Elle circule entre acteurs capables
|
||
de mobiliser des ordres de grandeur selon les situations.
|
||
|
||
Mais cette circulation reste fragile. Les mondes peuvent se heurter sans
|
||
se convertir. Un compromis peut stabiliser une situation, mais il garde
|
||
souvent la marque de son hétérogénéité. Une entreprise peut invoquer à
|
||
la fois l'efficacité industrielle, la responsabilité civique et la
|
||
compétitivité marchande ; une politique publique peut mêler justice
|
||
collective, expertise technique et réputation médiatique ; une
|
||
institution éducative peut osciller entre égalité civique, sélection
|
||
industrielle et héritage domestique. Le compromis tient tant que les
|
||
grandeurs qu'il associe ne se dénoncent pas mutuellement comme
|
||
impostures.
|
||
|
||
Boltanski et Thévenot donnent ainsi une pensée précieuse des accords
|
||
précaires. Ils ne cherchent pas une norme supérieure capable d'absorber
|
||
toutes les autres. Ils montrent comment les acteurs passent d'un monde à
|
||
l'autre, comment ils dénoncent une grandeur au nom d'une autre, comment
|
||
ils construisent des arrangements provisoires, comment ils transforment
|
||
une épreuve de force en épreuve de justification. La régulation devient
|
||
modulaire : elle dépend du monde convoqué, des objets disponibles, des
|
||
preuves admises, des compromis acceptables.
|
||
|
||
La portée archicratique est nette. L'arcalité se distribue dans des
|
||
principes pluriels de validité. La cratialité s'exerce dans la capacité
|
||
à mobiliser des preuves, à déplacer une situation vers un monde, à faire
|
||
reconnaître une grandeur. L'archicration prend la forme d'une scène où
|
||
ces prétentions peuvent être confrontées sans être ramenées trop vite à
|
||
un fondement unique. Une régulation devient plus habitable lorsqu'elle
|
||
accepte que plusieurs ordres de justification puissent la mettre à
|
||
l'épreuve.
|
||
|
||
La limite apparaît au même endroit. Le modèle suppose que la dispute
|
||
puisse entrer dans un régime de justification. Or certaines situations
|
||
échappent à cette condition. Il existe des asymétries trop fortes, des
|
||
humiliations trop incorporées, des violences trop massives, des
|
||
exclusions trop anciennes pour que les acteurs disposent réellement des
|
||
mêmes chances de faire reconnaître leur monde. Il existe aussi des
|
||
espaces où la scène est capturée d'avance : par l'expertise, par
|
||
l'argent, par la réputation, par le droit d'accès à la parole, par la
|
||
maîtrise des objets de preuve.
|
||
|
||
La justification ne suffit donc pas à garantir l'épreuve. Elle peut même
|
||
devenir une nouvelle barrière lorsque seuls certains acteurs savent
|
||
parler la langue recevable, produire les bons indicateurs, citer les
|
||
bons principes, entrer dans les formats admis. Une critique peut être
|
||
juste et rester inaudible faute d'objet reconnu. Une souffrance peut
|
||
être réelle et ne pas trouver la grandeur qui la rendrait présentable.
|
||
Une domination peut neutraliser l'épreuve en imposant le monde dans
|
||
lequel elle accepte d'être jugée.
|
||
|
||
Cette pensée appelle un prolongement plutôt qu'une célébration. Elle
|
||
donne une grammaire décisive des justifications publiques, mais elle ne
|
||
règle pas à elle seule la question des conditions d'accès à la scène.
|
||
Pour l'archicratie, l'enjeu consiste alors à articuler deux exigences :
|
||
permettre aux mondes de justification de comparaître les uns devant les
|
||
autres, et vérifier que ceux qu'une régulation affecte disposent
|
||
effectivement des moyens d'entrer dans l'épreuve.
|
||
|
||
Boltanski et Thévenot ouvrent ainsi le cœur dialogique de cette section.
|
||
Après Montesquieu, qui arrêtait le pouvoir par le pouvoir, ils montrent
|
||
que les raisons elles-mêmes doivent pouvoir être arrêtées par d'autres
|
||
raisons. La régulation ne devient pas pluraliste parce qu'elle tolère
|
||
des valeurs différentes ; elle le devient lorsqu'elle institue des
|
||
épreuves où ces valeurs peuvent se mesurer, se contester, composer, ou
|
||
révéler leur insuffisance.
|
||
|
||
### 3.4.3 — Réseaux hybrides, symétrie, diplomatie — *une régulation distribuée*
|
||
|
||
Un collectif ne se compose jamais avec des humains nus face à des choses
|
||
muettes. Il se forme parmi des instruments, des textes, des
|
||
laboratoires, des sols, des virus, des capteurs, des fleuves, des
|
||
cartes, des procédures, des animaux, des normes, des récits, des
|
||
machines. La politique moderne a longtemps fait comme si elle pouvait
|
||
séparer proprement les sujets qui décident et les objets dont ils
|
||
disposent. Latour part de l'échec de cette séparation.
|
||
|
||
Le titre de 1991 donne à ce geste sa formule la plus célèbre : *Nous
|
||
n'avons jamais été modernes*. La modernité avait prétendu organiser le
|
||
monde par grands partages : nature et société, faits et valeurs, objets
|
||
et sujets, sciences et politique. Elle n'a pourtant cessé de produire
|
||
des hybrides : techniques chargées de choix sociaux, faits scientifiques
|
||
construits par des chaînes matérielles, crises écologiques mêlant chimie
|
||
atmosphérique, économie, droit, énergie, modes de vie, controverses
|
||
publiques. Le moderne purifie en discours ce qu'il mélange en pratique.
|
||
|
||
La théorie de l'acteur-réseau naît de ce constat. Elle refuse de partir
|
||
d'une "société" déjà constituée, comme si le social expliquait par
|
||
avance les associations. Il faut suivre les chaînes par lesquelles des
|
||
êtres hétérogènes se lient, se traduisent, se stabilisent. Un
|
||
laboratoire ne produit pas un fait par la conscience isolée d'un
|
||
chercheur ; il mobilise instruments, inscriptions, protocoles,
|
||
financements, collègues, graphiques, revues, controverses, institutions.
|
||
Un fait tient parce qu'un réseau tient. Une décision politique tient de
|
||
la même manière : par des porte-parole, des dossiers, des chiffres, des
|
||
coalitions, des dispositifs techniques, des récits de légitimité.
|
||
|
||
La traduction désigne cette opération de liaison. Traduire, ce n'est pas
|
||
répéter dans une autre langue une réalité déjà donnée. C'est déplacer,
|
||
intéresser, enrôler, faire tenir ensemble des êtres qui n'avaient pas
|
||
d'emblée le même problème. Un chercheur transforme une bactérie en
|
||
donnée ; un ingénieur transforme une contrainte matérielle en choix
|
||
technique ; un militant transforme une rivière polluée en cause publique
|
||
; un juriste transforme une atteinte diffuse en objet de droit. Chaque
|
||
traduction crée une chaîne de dépendances. Elle rend certains êtres
|
||
présents, en écarte d'autres, modifie les termes de la situation.
|
||
|
||
La régulation change alors de texture. Elle n'apparaît plus comme
|
||
application d'une norme à un monde déjà ordonné. Elle devient
|
||
composition d'un collectif où des existants hétérogènes doivent être
|
||
rendus compatibles, représentables, discutables. Gouverner ne signifie
|
||
plus commander depuis un centre intact ; cela signifie organiser les
|
||
médiations par lesquelles les êtres affectés peuvent entrer dans la
|
||
définition de ce qui compte.
|
||
|
||
Cette exigence prend une force particulière dans *Politiques de la
|
||
nature* (1999). La question écologique interdit de maintenir le vieux
|
||
partage entre faits scientifiques et choix politiques. Le climat, les
|
||
sols, les océans, les virus, les forêts, les espèces menacées
|
||
n'attendent pas à l'extérieur de la cité que les humains décident de les
|
||
prendre en compte. Ils affectent déjà les conditions de vie commune.
|
||
Encore faut-il qu'ils puissent être représentés, traduits, portés dans
|
||
une arène où leur présence devienne opposable.
|
||
|
||
Le porte-parolat devient ici décisif. Un fleuve ne prend pas la parole
|
||
dans une assemblée ; un glacier ne rédige pas de plainte ; une espèce
|
||
menacée ne produit pas d'argumentation juridique. Des scientifiques, des
|
||
habitants, des juristes, des artistes, des associations, des experts,
|
||
des administrations parlent pour eux. Mais cette délégation n'a rien
|
||
d'innocent. Qui parle ? Au nom de quoi ? Avec quelles preuves ? Selon
|
||
quel mandat ? À partir de quelles mesures ? Avec quelles exclusions ? Le
|
||
porte-parole rend présent, mais il peut aussi capturer ce qu'il prétend
|
||
représenter.
|
||
|
||
Latour oblige ainsi la régulation à passer par une diplomatie des
|
||
existants. La diplomatie n'est pas ici politesse entre puissances déjà
|
||
reconnues. Elle désigne le travail plus difficile par lequel des êtres
|
||
qui ne partagent ni langage, ni preuve, ni temporalité, ni vulnérabilité
|
||
doivent entrer dans une situation commune. Un indicateur scientifique,
|
||
un récit autochtone, une expertise juridique, une expérience paysanne,
|
||
un modèle climatique, une image satellite, une mémoire locale ne se
|
||
valent pas indistinctement ; ils ne se réduisent pas davantage à un
|
||
critère unique. Il faut construire les scènes capables de les faire
|
||
comparaître sans les mutiler.
|
||
|
||
L'*Enquête sur les modes d'existence* pousse ce geste plus loin. Les
|
||
Modernes ne vivent pas dans un monde unifié par une raison homogène. Ils
|
||
circulent entre plusieurs régimes de vérité, plusieurs modes
|
||
d'attestation, plusieurs manières de vérifier ce qui existe et ce qui
|
||
vaut. Le droit ne vérifie pas comme la science ; la technique ne
|
||
persévère pas comme la religion ; la fiction ne fait pas exister comme
|
||
la politique ; l'économie n'atteste pas comme l'attachement. Chaque mode
|
||
possède ses exigences, ses erreurs propres, ses conditions de félicité
|
||
et d'infélicité.
|
||
|
||
Cette pluralité intéresse directement notre propos. Une régulation
|
||
devient pauvre lorsqu'elle impose à tous les êtres le même format de
|
||
preuve. Elle devient dangereuse lorsqu'elle laisse un régime parler à la
|
||
place de tous les autres : la science transformée en gouvernement, le
|
||
marché en ontologie, le droit en clôture, la technique en destin,
|
||
l'opinion en réalité totale. Latour apprend à repérer ces erreurs de
|
||
catégorie. Beaucoup de violences modernes viennent de là : on force un
|
||
mode d'existence à répondre dans la langue d'un autre, puis on le
|
||
déclare inconsistant parce qu'il ne produit pas la bonne preuve.
|
||
|
||
La ressource pour l'archicratie est considérable. L'arcalité ne se loge
|
||
plus dans une source unique de validité ; elle circule dans des chaînes
|
||
d'attestation. La cratialité n'est plus monopole d'un centre ; elle se
|
||
distribue dans les médiations, les objets, les instruments, les
|
||
porte-parole, les dispositifs capables de faire agir. L'archicration
|
||
devient l'épreuve par laquelle ces chaînes sont rendues visibles,
|
||
discutables, révisables. La scène politique ne réunit plus des sujets
|
||
abstraits devant des objets disponibles ; elle compose un monde où les
|
||
êtres affectés doivent trouver des modes de présence.
|
||
|
||
Mais cette pensée a son point fragile. Suivre les associations éclaire
|
||
leur formation ; cela ne garantit ni leur justice, ni leur opposabilité.
|
||
Décrire un réseau ne dit pas encore qui peut l'interrompre. Multiplier
|
||
les porte-parole ne règle pas la question de leur légitimité.
|
||
Reconnaître les hybrides ne suffit pas à organiser des seuils
|
||
d'opposabilité. Une controverse peut être ouverte et pourtant capturée
|
||
par ceux qui disposent des instruments, du vocabulaire, de l'accès
|
||
médiatique, du crédit scientifique ou juridique. Un être peut être
|
||
"représenté" de mille manières et rester politiquement sans prise.
|
||
|
||
C'est ici que l'archicratie doit durcir l'héritage latourien. La
|
||
composition ne vaut politiquement que si elle expose ses médiations à la
|
||
reprise. Qui a été enrôlé ? Qui a été traduit ? Qui a été rendu muet ?
|
||
Quel porte-parole peut être contesté ? Quelle chaîne d'attestation peut
|
||
être réouverte ? Quel existant affecté reste hors scène ? Sans ces
|
||
questions, la diplomatie des réseaux risque de devenir une cartographie
|
||
brillante des attachements, sans garantie suffisante pour ceux qui en
|
||
supportent les effets.
|
||
|
||
Latour demeure pourtant indispensable à ce chapitre. Après Montesquieu,
|
||
le pouvoir devait rencontrer d'autres pouvoirs ; après Boltanski et
|
||
Thévenot, les raisons devaient rencontrer d'autres raisons. Avec Latour,
|
||
les existants eux-mêmes demandent comparution : objets techniques,
|
||
milieux naturels, instruments, vivants, infrastructures, attachements,
|
||
preuves, récits. La régulation ne peut plus être pensée comme un ordre
|
||
imposé à un monde passif. Elle devient travail de composition entre des
|
||
êtres hétérogènes, sous condition d'épreuve, de traduction et de
|
||
contestation.
|
||
|
||
La leçon finale est nette : un monde commun n'est pas donné. Il se
|
||
fabrique. Il se dispute. Il se vérifie dans les médiations qui le
|
||
rendent habitable ou inhabitable. Latour donne à l'archicratie une
|
||
pensée puissante de cette fabrication ; il lui laisse la tâche de
|
||
formaliser les conditions politiques par lesquelles les réseaux composés
|
||
peuvent être arrêtés, repris, contestés et rendus responsables devant
|
||
ceux qu'ils affectent.
|
||
|
||
### 3.4.4 — Cosmopolitique, ralentissement, épreuves situées — *une régulation critiquée*
|
||
|
||
Une décision peut être mauvaise avant même d'être prise. Elle l'est déjà
|
||
lorsqu'elle a défini trop vite la situation, les acteurs pertinents, les
|
||
savoirs recevables, les délais acceptables, les êtres qui comptent et
|
||
ceux qui peuvent être sacrifiés comme bruit, retard ou résistance
|
||
irrationnelle. Stengers part de ce danger : la pensée qui sait d'avance
|
||
fabrique souvent le monde qu'elle prétend seulement décrire.
|
||
|
||
La cosmopolitique ne désigne pas chez elle une morale de la tolérance,
|
||
ni un rêve d'accord universel. Elle impose une inquiétude plus rude :
|
||
que faisons-nous disparaître lorsque nous croyons bien décider ? Quels
|
||
êtres, quelles pratiques, quels savoirs, quelles vulnérabilités sont
|
||
rendus muets par les cadres mêmes qui organisent la discussion ? Le
|
||
problème n'est pas d'ajouter davantage de voix à une table déjà dressée,
|
||
mais de demander qui a dressé la table, selon quelles règles, avec
|
||
quelles exclusions.
|
||
|
||
Stengers formule cette prudence à partir d'une inquiétude précise :
|
||
|
||
le risque de « transformer en clef universelle neutre, c'est-à-dire
|
||
valable pour tous, un type de pratique dont nous sommes particulièrement
|
||
fiers » (Isabelle Stengers, « La proposition cosmopolitique », dans J.
|
||
Lolive et O. Soubeyran dir., *L'émergence des cosmopolitiques*, Paris,
|
||
La Découverte, coll. Recherches, 2007, p. 47).
|
||
|
||
Le ralentissement n'a ici rien d'une mollesse. Il désigne une règle de
|
||
prudence. Ralentir, c'est suspendre la prétention d'un savoir, d'une
|
||
institution ou d'une procédure à valoir pour tous sans reste. C'est
|
||
refuser la bonne conscience des solutions trop mobiles, trop
|
||
transportables, trop immédiatement généralisables. Une régulation
|
||
devient critiquable lorsqu'elle transforme sa propre pratique en clé
|
||
universelle, puis traite ce qui lui résiste comme archaïsme, ignorance
|
||
ou obstacle.
|
||
|
||
Cette exigence prolonge et déplace Latour. Là où Latour suit les réseaux
|
||
et les porte-parole, Stengers insiste sur le risque de capture contenu
|
||
dans toute composition. Composer un monde commun devient dangereux
|
||
lorsque la composition écrase les pratiques qu'elle prétendait
|
||
accueillir. Une situation n'est jamais un cas neutre. Elle a ses
|
||
attachements, ses savoirs locaux, ses rythmes, ses blessures, ses
|
||
obligations. La rabattre trop vite sur un protocole disponible revient à
|
||
la perdre au moment même où l'on prétend la traiter.
|
||
|
||
La figure de l'idiot, reprise de Deleuze et déplacée par Stengers, donne
|
||
à cette retenue son personnage conceptuel. L'idiot ne propose pas une
|
||
solution concurrente. Il ralentit. Il empêche que le consensus se
|
||
referme trop vite. Il pose la question qui embarrasse les évidences :
|
||
pourquoi faut-il décider ainsi ? Qui a rendu cette urgence indiscutable
|
||
? Qu'est-ce qui n'a pas encore été entendu ? Qu'est-ce que cette
|
||
situation exige que nos catégories ne savent pas recevoir ?
|
||
|
||
La portée régulatrice est considérable. Une institution, une expertise,
|
||
une politique publique, une procédure technique peuvent fonctionner tout
|
||
en étant déjà capturantes. Elles peuvent décider efficacement au prix
|
||
d'une mutilation de la situation. Elles simplifient, accélèrent,
|
||
traduisent, classent, priorisent. Ces opérations sont parfois
|
||
nécessaires ; elles deviennent dangereuses lorsqu'elles ne rencontrent
|
||
aucun contre-temps, aucune obligation d'écouter ce qu'elles
|
||
disqualifient.
|
||
|
||
La cosmopolitique stengersienne installe donc une épreuve avant
|
||
l'épreuve. Avant de juger une revendication, il faut se demander si elle
|
||
a pu apparaître dans un format qui ne la condamne pas d'avance. Avant
|
||
d'évaluer un savoir, il faut examiner les conditions qui l'ont rendu
|
||
recevable ou non. Avant d'arbitrer entre des intérêts, il faut vérifier
|
||
que la situation n'a pas déjà été découpée selon l'intérêt du plus fort,
|
||
du plus rapide, du plus expert, du plus institutionnellement audible.
|
||
|
||
C'est ici que Stengers devient décisive pour notre enquête. Elle oblige
|
||
l'archicration à se préoccuper des seuils antérieurs de comparution. Une
|
||
scène d'épreuve peut être formellement ouverte et matériellement
|
||
injuste. Un débat peut accueillir des participants tout en leur imposant
|
||
une langue qui annule leur expérience. Une procédure peut offrir un
|
||
recours tout en définissant les preuves de manière à rendre certains
|
||
torts imprésentables. La question n'est plus seulement : peut-on
|
||
contester ? Elle devient : dans quel monde faut-il entrer pour être
|
||
reconnu comme contestataire recevable ?
|
||
|
||
Le ralentissement prend alors une valeur politique précise. Il ouvre un
|
||
intervalle où les cadres d'évaluation peuvent être interrogés avant
|
||
d'être appliqués. Il donne du temps aux attachements, aux
|
||
vulnérabilités, aux pratiques minorées, aux savoirs situés. Il ne
|
||
garantit aucune harmonie ; il empêche seulement que la décision se
|
||
présente comme nécessaire avant d'avoir été exposée à ce qu'elle ne
|
||
voulait pas savoir.
|
||
|
||
Cette force a pourtant sa limite. Ralentir permet d'éviter qu'une
|
||
situation soit confisquée par les catégories du plus rapide, du plus
|
||
expert ou du plus puissant. Mais aucune société ne peut faire du
|
||
ralentissement son principe unique. Il faut parfois trancher, protéger,
|
||
réparer, interdire, financer, engager des moyens. Une crise sanitaire,
|
||
une pollution durable, une violence institutionnelle, une catastrophe
|
||
écologique ne peuvent rester indéfiniment ouvertes au nom de
|
||
l'attention. La question devient alors celle des seuils : à quel moment
|
||
la retenue protège-t-elle l'épreuve ? à quel moment devient-elle abandon
|
||
de ceux qui subissent déjà ? Stengers donne une règle de prudence
|
||
précieuse ; mais elle dit moins comment instituer les passages entre
|
||
attention, décision et responsabilité.
|
||
|
||
Cette difficulté devient plus vive encore lorsque les rapports de force
|
||
sont inégaux. Les plus puissants savent parfois demander davantage de
|
||
délais, d'expertises, d'études ou de concertations pour neutraliser
|
||
l'action. Le temps donné à l'écoute peut devenir le temps gagné par la
|
||
domination. Une entreprise polluante, une administration mise en cause,
|
||
un acteur économique menacé de sanction peuvent invoquer la complexité
|
||
pour différer toute décision. Il faut donc distinguer deux
|
||
ralentissements : celui qui ouvre l'épreuve en donnant voix à ce qui
|
||
était écrasé ; celui qui enterre l'épreuve en prolongeant l'impuissance
|
||
de ceux qui attendaient réparation.
|
||
|
||
Pour l'archicratie, la leçon est double. Aucune régulation ne mérite
|
||
confiance si elle ne sait pas ralentir devant ce qui résiste à ses
|
||
catégories. Mais aucune régulation ne peut s'en remettre à la lenteur
|
||
comme garantie. Il faut instituer des contre-temps vérifiables : qui
|
||
peut demander la suspension ? pour quels motifs ? selon quelles preuves
|
||
? pendant combien de temps ? avec quelle obligation de reprise ? sans
|
||
ces conditions, la retenue critique risque de rester une vertu
|
||
intellectuelle plus qu'une puissance politique.
|
||
|
||
Stengers occupe donc une place nécessaire dans ce régime dialogique.
|
||
Montesquieu arrêtait le pouvoir par le pouvoir ; Boltanski et Thévenot
|
||
obligeaient les raisons à rencontrer d'autres raisons ; Latour faisait
|
||
entrer les existants et leurs porte-parole dans la composition du monde
|
||
commun. Stengers ajoute une exigence plus inquiète : aucune scène ne
|
||
doit être présumée juste tant qu'elle n'a pas éprouvé ses propres
|
||
exclusions. La régulation devient habitable lorsqu'elle ralentit assez
|
||
pour entendre ce qui résiste, puis assez ferme pour transformer cette
|
||
écoute en formes opposables.
|
||
|
||
### 3.4.5 — Dialogue, complexité, auto-éco-régulation — *une régulation comme écologie du lien*
|
||
|
||
Un monde commun ne se défait pas toujours par conflit frontal. Il peut
|
||
aussi se perdre par simplification. Une logique prend le dessus, réduit
|
||
les autres à des variables secondaires, transforme l'incertitude en
|
||
erreur, la contradiction en anomalie, l'interdépendance en chaîne
|
||
linéaire de causes. La pensée de Morin entre par ce refus : aucune
|
||
régulation vivante ne peut tenir longtemps si elle mutile la complexité
|
||
de ce qu'elle prétend organiser.
|
||
|
||
Dans *La Méthode*, puis dans ses travaux sur la pensée complexe, l'enjeu
|
||
n'est pas de produire une théorie décorative de la pluralité. Il s'agit
|
||
de penser des systèmes ouverts, traversés par des interactions, des
|
||
rétroactions, des boucles, des dépendances réciproques, des antagonismes
|
||
internes. Le réel n'y apparaît jamais comme addition d'éléments séparés.
|
||
Il se forme dans des relations où chaque terme transforme les autres et
|
||
se transforme par eux.
|
||
|
||
La notion de dialogique donne à cette pensée son nerf. Elle ne désigne
|
||
pas un dialogue apaisé entre opinions, mais la coexistence active de
|
||
logiques antagonistes qui demeurent nécessaires l'une à l'autre. Ordre
|
||
et désordre, autonomie et dépendance, stabilité et crise, identité et
|
||
altérité, organisation et perturbation : ces couples ne se résolvent pas
|
||
dans une synthèse supérieure. Ils doivent être maintenus en tension,
|
||
faute de quoi le système se rigidifie ou se dissout.
|
||
|
||
Morin formule cette exigence avec une netteté particulière :
|
||
|
||
« Le principe dialogique nous permet de maintenir la dualité au sein de
|
||
l'unité. Il associe deux termes à la fois complémentaires et
|
||
antagonistes. » (*Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, coll.
|
||
Points, 2005,* p. 98-99)
|
||
|
||
Le passage fixe le point décisif : la contradiction n'est pas traitée
|
||
comme un accident à éliminer ; elle devient une condition
|
||
d'intelligibilité. Une régulation complexe ne pacifie pas les tensions
|
||
en les dissolvant. Elle apprend à les maintenir dans une forme où leur
|
||
antagonisme reste productif.
|
||
|
||
Cette idée modifie profondément la conception de la régulation. Réguler
|
||
ne consiste plus à ramener l'hétérogène sous une norme unique. Il faut
|
||
apprendre à composer avec des contradictions qui ne disparaîtront pas.
|
||
Dans une société vivante, l'ordre a besoin d'un certain désordre pour
|
||
s'adapter ; l'autonomie dépend de relations qui la rendent possible ;
|
||
l'identité se nourrit d'altérité ; l'organisation se transforme par les
|
||
crises qu'elle traverse. Supprimer l'un des pôles au nom de l'autre
|
||
revient à appauvrir le système.
|
||
|
||
L'auto-éco-régulation prolonge ce déplacement. Un être, une institution,
|
||
une société ne se maintiennent pas par clôture. Leur autonomie dépend
|
||
d'un milieu, de ressources, d'échanges, de contraintes, de
|
||
perturbations. S'auto-organiser, ce n'est pas s'arracher à
|
||
l'environnement ; c'est produire une forme propre à partir de relations
|
||
avec ce qui la dépasse. Toute autonomie réelle est donc écologique :
|
||
elle se construit dans la dépendance, non contre elle.
|
||
|
||
Morin formule cette autonomie dépendante avec netteté :
|
||
|
||
« Le système doit se fermer au monde extérieur afin de maintenir ses
|
||
structures et son milieu intérieur qui sinon, se désintégreraient. Mais
|
||
c'est son ouverture qui permet cette fermeture. » (Ibid., p. 31)
|
||
|
||
L'autonomie n'est pas isolement. Elle suppose des échanges, des flux,
|
||
des contraintes venues du dehors. Une institution, un vivant, un ordre
|
||
social ne se conservent qu'en travaillant ce qui les traverse. La
|
||
fermeture protège une forme ; l'ouverture lui donne de quoi durer.
|
||
|
||
La portée politique de cette idée est forte. Une institution qui se
|
||
croit autonome parce qu'elle ferme ses frontières devient aveugle à ses
|
||
conditions d'existence. Un État qui traite la société comme matière
|
||
administrable oublie les rétroactions qu'il provoque. Une économie qui
|
||
se pense séparée du vivant détruit les milieux dont elle dépend. Une
|
||
procédure qui prétend neutraliser les conflits peut finir par étouffer
|
||
les signaux qui l'auraient avertie de sa propre dérive.
|
||
|
||
Morin fournit ainsi une ressource précieuse pour notre enquête : la
|
||
régulation devient écologie du lien. Elle n'est ni fusion des
|
||
différences ni conservation d'un équilibre immobile. Elle consiste à
|
||
entretenir des relations entre des niveaux de réalité hétérogènes :
|
||
biologique, social, technique, symbolique, institutionnel, économique,
|
||
affectif. Elle doit faire circuler des informations, accueillir des
|
||
rétroactions, intégrer des crises, corriger ses simplifications,
|
||
empêcher qu'une logique partielle ne se fasse passer pour totalité.
|
||
|
||
Cette pensée permet aussi de relire les auteurs précédents. Montesquieu
|
||
avait montré qu'un pouvoir doit rencontrer d'autres pouvoirs. Boltanski
|
||
et Thévenot avaient fait apparaître la pluralité des grandeurs. Latour
|
||
avait étendu la composition aux existants hybrides et aux porte-parole.
|
||
Stengers avait imposé le ralentissement devant ce que les cadres
|
||
dominants écrasent. Morin donne à cet ensemble une intelligibilité
|
||
systémique : une régulation habitable ne juxtapose pas des pluralités ;
|
||
elle organise leurs interactions sans prétendre les rendre homogènes.
|
||
|
||
La leçon archicratique se précise alors. L'arcalité ne peut être réduite
|
||
à un principe fixe, car les raisons d'un ordre se transforment avec les
|
||
relations qui le constituent. La cratialité ne peut être pensée comme
|
||
force unitaire, car l'action se distribue dans des boucles, des milieux,
|
||
des rétroactions, des dépendances. L'archicration ne peut être limitée à
|
||
une procédure ponctuelle, car l'épreuve doit porter aussi sur la manière
|
||
dont un système apprend, corrige, relie et réagit à ses propres effets.
|
||
|
||
Mais la complexité a son danger. Elle peut devenir un mot-refuge. On
|
||
invoque alors l'enchevêtrement des causes pour éviter de décider, la
|
||
pluralité des facteurs pour dissoudre la responsabilité, l'incertitude
|
||
pour différer l'action, la systémicité pour rendre toute critique
|
||
impuissante. La complexité devient un alibi lorsqu'elle remplace
|
||
l'identification des prises. Une pensée de la complexité devient
|
||
politiquement utile lorsqu'elle aide à discerner les niveaux d'action,
|
||
les rétroactions décisives, les seuils critiques et les responsabilités
|
||
situées.
|
||
|
||
C'est ici que Morin rencontre sa limite. Il donne une grammaire
|
||
puissante de la relation, de la dialogique et de
|
||
l'auto-éco-organisation. Il formalise moins les lieux où ces exigences
|
||
deviennent contraignantes : quelles institutions peuvent apprendre de
|
||
leurs effets ? quelles procédures obligent un système à entendre ses
|
||
rétroactions ? quels seuils imposent une correction ? qui peut signaler
|
||
qu'une logique partielle est en train d'écraser les autres ? La
|
||
complexité éclaire la co-viabilité ; elle ne suffit pas à l'instituer.
|
||
|
||
Pour l'archicratie, l'enjeu consiste donc à retenir Morin sans se
|
||
dissoudre dans le vocabulaire du complexe. Une régulation habitable doit
|
||
relier ce qu'elle distingue, distinguer ce qu'elle relie, maintenir les
|
||
antagonismes productifs sans les convertir en chaos. Elle doit surtout
|
||
rendre ses propres simplifications contestables. Toute régulation
|
||
simplifie pour agir ; toute la question est de savoir si cette
|
||
simplification peut être revue par ceux qu'elle affecte.
|
||
|
||
Morin clôt ainsi le régime dialogique de la justification en lui donnant
|
||
une profondeur écologique. Il ne remplace ni Montesquieu, ni Boltanski
|
||
et Thévenot, ni Latour, ni Stengers. Il les relie autrement. Le pouvoir
|
||
doit être arrêté, les raisons doivent être éprouvées, les existants
|
||
doivent être représentés, les situations doivent être ralenties, les
|
||
relations doivent être comprises dans leurs boucles et leurs
|
||
dépendances. La régulation dialogique n'est donc pas une conversation
|
||
générale ; elle devient un travail d'organisation des tensions dans un
|
||
monde ouvert.
|
||
|
||
La section 3.4 a permis d'établir un point crucial : la régulation ne
|
||
devient pas habitable par pluralité déclarée, mais par construction de
|
||
scènes où les puissances, les raisons, les existants, les situations et
|
||
les relations peuvent comparaître. Montesquieu installe la retenue
|
||
institutionnelle. Boltanski et Thévenot déplacent l'épreuve vers les
|
||
grandeurs. Latour fait entrer les hybrides et leurs porte-parole.
|
||
Stengers impose le ralentissement devant les exclusions que les scènes
|
||
dominantes produisent. Morin donne à l'ensemble une écologie des
|
||
interdépendances.
|
||
|
||
Cette fécondité a pourtant une limite commune. Ces pensées décentrent
|
||
les monopoles de la normativité, mais elles laissent souvent ouverte la
|
||
question de l'institution durable de cette distribution. Comment
|
||
construire des formats d'épreuve qui ne soient ni capturés par les
|
||
puissants, ni dissous dans l'informel ? Comment garantir que la
|
||
pluralité des voix ne devienne pas décor participatif ? Comment faire
|
||
durer des scènes où les divergences restent opératoires sans être
|
||
neutralisées ?
|
||
|
||
La section suivante devra donc franchir un nouveau seuil. Une fois
|
||
reconnue la nécessité des justifications, des médiations, des
|
||
porte-parole, des ralentissements et des interdépendances, il faut
|
||
examiner les régimes qui prétendent instituer ces exigences dans des
|
||
procédures, des scènes publiques, des conflits réglés et des formes
|
||
délibératives. La parole ne devra plus être seulement recevable ; elle
|
||
devra recevoir des lieux, des règles, des temporalités, des garanties.
|
||
C'est là que se jouera la différence entre dialogue, délibération et
|
||
opposabilité réelle.
|
||
|
||
## **3.5 — Régimes délibératifs et ouvertures scéniques — *puissance procédurale***
|
||
|
||
Une parole peut circuler sans rien déplacer. Une scène peut être ouverte
|
||
sans rien exposer. Une procédure peut organiser l'échange tout en
|
||
laissant intactes les conditions qui rendent certaines voix faibles,
|
||
tardives, inaudibles ou déjà traduites dans la langue du pouvoir. La
|
||
délibération démocratique porte une promesse immense ; elle porte aussi
|
||
une équivoque. Elle donne forme à la parole, mais cette forme peut
|
||
devenir filtre. Elle promet l'épreuve, mais elle peut se refermer en
|
||
traitement.
|
||
|
||
La difficulté commence ici : une scène ne vaut pas encore épreuve ; une
|
||
procédure ne vaut pas encore opposabilité ; une délibération ne vaut pas
|
||
encore reprise. Pour qu'une parole devienne régulatrice, elle doit
|
||
pouvoir affecter les cadres qui la reçoivent. Elle doit rencontrer des
|
||
lieux, des délais, des règles, des garanties, mais aussi la possibilité
|
||
de contester ces règles lorsqu'elles reconduisent l'asymétrie qu'elles
|
||
prétendaient neutraliser.
|
||
|
||
Cette section examine donc les régimes qui prétendent instituer la
|
||
comparution politique. La bureaucratie légal-formelle promet
|
||
l'impartialité par la règle, mais risque de remplacer l'épreuve par la
|
||
conformité. Le lieu vide du pouvoir démocratique empêche l'appropriation
|
||
souveraine, mais peut laisser le pouvoir sans adresse praticable. Les
|
||
pensées du dissensus rendent visible la conflictualité, mais doivent
|
||
encore penser son passage vers des formes durables. Les dispositifs
|
||
expérimentaux rouvrent des scènes de participation, mais restent souvent
|
||
suspendus entre brèche démocratique et simulation consultative.
|
||
|
||
L'enjeu n'est pas de défendre ou de récuser la procédure. Sans forme, le
|
||
conflit se disperse ou s'épuise. Mais une forme qui ne peut pas être
|
||
reprise devient capture. La question décisive sera donc la suivante : à
|
||
quelles conditions une scène publique permet-elle à ceux qu'un ordre
|
||
affecte de faire comparaître cet ordre, d'en contester les critères, et
|
||
d'en transformer les effets ?
|
||
|
||
### 3.5.1 — Bureaucratie et légalité formelle : *une régulation voulue impartiale*
|
||
|
||
L'arbitraire a souvent un visage. La bureaucratie moderne naît contre
|
||
cette menace : décider sans faveur, sans colère, sans filiation, sans
|
||
privilège, sans caprice personnel. Elle promet que les cas seront
|
||
traités selon des règles générales, par des agents compétents, dans des
|
||
formes stables et prévisibles. Sa force historique vient de là. Elle
|
||
substitue au pouvoir incarné une chaîne d'actes impersonnels.
|
||
|
||
Weber a donné à cette forme son analyse classique. Dans le type pur de
|
||
domination légale-rationnelle, l'obéissance ne va pas d'abord à une
|
||
personne, mais à une règle tenue pour valide. Le fonctionnaire n'agit
|
||
pas comme propriétaire de sa charge ; il occupe une fonction définie,
|
||
dans une hiérarchie, selon des compétences écrites, avec des dossiers,
|
||
des procédures et des limites formelles. L'administration moderne se
|
||
présente ainsi comme une machine d'égalité procédurale : traiter des
|
||
situations différentes par des critères communs.
|
||
|
||
Weber donne à cette logique sa forme la plus concrète lorsqu'il souligne
|
||
le rôle de l'écrit :
|
||
|
||
« La gestion de l'organisation moderne repose sur des documents écrits
|
||
(dossiers ou archives) qui sont conservés en leur forme originale »
|
||
(*Caractéristiques de la bureaucratie*, dans P. Birnbaum et F. Chazel
|
||
dir., *Sociologie politique*, t. 1, Paris, Armand Colin, 1971, p.
|
||
256-263, section III). Le bureau naît de cette combinaison entre
|
||
fonctionnaires, matériel administratif et dossiers.
|
||
|
||
La formule paraît sèche ; elle est pourtant décisive. Le dossier arrache
|
||
la décision à la présence immédiate. Il conserve, compare, transmet,
|
||
justifie, rend vérifiable. Il permet à l'administration de survivre aux
|
||
personnes qui la servent. Dans cette objectivation écrite, la
|
||
bureaucratie gagne sa force : elle stabilise les critères, rend les
|
||
décisions traçables, limite l'emprise de l'humeur, du rang ou de la
|
||
faveur.
|
||
|
||
Il faut reconnaître ce progrès. La règle impersonnelle protège contre le
|
||
bon plaisir. Elle donne au citoyen une attente de traitement égal. Elle
|
||
rend possible le recours, la justification, la mémoire institutionnelle,
|
||
la continuité de l'action publique. Une société complexe ne peut pas
|
||
vivre de décisions purement charismatiques, locales ou discrétionnaires.
|
||
La procédure introduit une retenue : elle empêche que chaque situation
|
||
soit livrée à l'arbitraire de celui qui décide.
|
||
|
||
Mais cette conquête porte son envers. Plus la régulation se confond avec
|
||
la conformité formelle, plus le conflit risque d'être transformé en
|
||
dossier à traiter. La situation n'entre dans l'institution qu'après
|
||
avoir été traduite : demande recevable, pièce manquante, critère rempli,
|
||
délai dépassé, catégorie applicable, compétence de service, voie de
|
||
recours. Ce passage par la forme est nécessaire ; il devient dangereux
|
||
lorsqu'il fait disparaître ce qui ne se laisse pas coder.
|
||
|
||
Les guichets, tribunaux, commissions, conseils, agences et autorités
|
||
administratives offrent bien des scènes. Mais ces scènes sont souvent
|
||
déjà cadrées par des langages d'accès. Il faut savoir formuler une
|
||
demande, produire une preuve admissible, entrer dans une catégorie,
|
||
respecter une temporalité, adopter une position reconnue par
|
||
l'institution. Celui qui conteste le barème, le critère, la catégorie ou
|
||
le format de l'évaluation peut voir sa parole rabattue sur une erreur de
|
||
forme. Le dissensus n'est pas toujours interdit ; il est parfois rendu
|
||
intraduisible.
|
||
|
||
C'est ici que la procédure révèle sa fermeture propre. Elle ne se
|
||
contente pas d'organiser l'épreuve ; elle définit ce qui pourra compter
|
||
comme épreuve. Elle ne se contente pas d'accueillir une plainte ; elle
|
||
décide en amont sous quelle forme cette plainte devient recevable. Elle
|
||
ne se contente pas de traiter des conflits ; elle transforme certains
|
||
conflits en problèmes administratifs, en anomalies de dossier, en écarts
|
||
à corriger. La scène subsiste, mais saturée par ses propres conditions
|
||
d'entrée.
|
||
|
||
Le risque n'est donc pas la bureaucratie comme telle. Une régulation
|
||
sans formes impersonnelles livrerait les plus faibles à la faveur, à
|
||
l'influence ou à l'improvisation. Le risque commence lorsque la forme ne
|
||
peut plus être interrogée par ceux qu'elle affecte. Une procédure juste
|
||
dans son principe peut devenir politiquement pauvre si elle ne permet
|
||
pas de contester ses propres critères de justice. Elle traite également,
|
||
mais à partir d'un découpage qui peut rester inégalitaire.
|
||
|
||
La question archicratique surgit avec précision. Une procédure devient
|
||
réellement régulatrice lorsqu'elle canalise les demandes tout en faisant
|
||
apparaître les asymétries que son propre langage produit. Elle doit
|
||
permettre de demander : qui peut entrer dans la forme ? qui reste dehors
|
||
? quels torts deviennent visibles ? quels torts sont reformulés jusqu'à
|
||
perdre leur sens ? quelles catégories protègent, et quelles catégories
|
||
neutralisent ?
|
||
|
||
À cette condition, la bureaucratie peut devenir davantage qu'un appareil
|
||
de traitement. Elle peut devenir une scène d'épreuve des normes
|
||
administratives elles-mêmes. Les règles ne disparaissent pas ; elles
|
||
comparaissent. Les dossiers ne servent plus uniquement à classer ; ils
|
||
peuvent révéler ce que le classement abîme. Les recours valent
|
||
lorsqu'ils exposent, derrière l'erreur individuelle, la logique
|
||
institutionnelle qui la reproduit.
|
||
|
||
Faute de cette reprise, la légalité formelle produit une normativité
|
||
sans véritable scène. Elle donne des voies, mais verrouille parfois leur
|
||
usage. Elle promet l'impartialité, mais peut dissimuler les inégalités
|
||
d'accès à la langue, au temps, aux preuves et aux ressources nécessaires
|
||
pour faire valoir un droit. Elle protège contre l'arbitraire personnel,
|
||
tout en laissant grandir un arbitraire plus froid : celui des catégories
|
||
qui ne se savent plus discutables.
|
||
|
||
La leçon de ce premier régime est donc nette. La procédure est
|
||
indispensable à la co-viabilité, car elle empêche que le pouvoir se
|
||
réduise à la personne qui l'exerce. Mais elle ne devient archicration
|
||
que si elle expose ses propres conditions de recevabilité. Autrement dit
|
||
: une demande traitée n'est pas encore une parole entendue ; une règle
|
||
appliquée n'est pas encore une norme éprouvée ; une décision conforme
|
||
n'est pas encore une régulation habitable.
|
||
|
||
Ce point mène directement à Lefort. La bureaucratie risque de saturer la
|
||
scène par excès de forme. La démocratie, elle, ouvre un autre problème :
|
||
le pouvoir n'est plus censé s'incarner pleinement. Il demeure vacant,
|
||
disputable, sans propriétaire légitime. Mais un lieu vide ne garantit
|
||
pas encore une prise. Il faut maintenant comprendre ce que devient la
|
||
régulation lorsque le pouvoir ne se ferme plus dans la procédure, mais
|
||
se dérobe dans l'indétermination même de la démocratie.
|
||
|
||
### 3.5.2 — Le lieu vide et la visibilité du pouvoir : *régulation sans incarnation*
|
||
|
||
Un pouvoir incarné se conteste en visant un corps, un nom, une figure.
|
||
Un pouvoir désincarné pose une difficulté plus subtile : il échappe à
|
||
l'appropriation, mais il peut aussi devenir plus difficile à adresser.
|
||
La démocratie moderne ouvre cette tension. Elle refuse que le pouvoir se
|
||
confonde durablement avec une personne, un parti, une classe, une
|
||
doctrine ou un corps sacralisé. Elle institue une vacance. Reste à
|
||
savoir si cette vacance donne prise.
|
||
|
||
Lefort a donné à cette intuition sa formule décisive. La démocratie ne
|
||
se définit pas d'abord par l'unité d'un peuple déjà réconcilié avec
|
||
lui-même. Elle se définit par l'impossibilité pour quiconque de
|
||
s'identifier pleinement au lieu du pouvoir. Là où la monarchie
|
||
incorporait le pouvoir dans la figure royale, là où le totalitarisme
|
||
prétend refaire corps avec la société entière, la démocratie maintient
|
||
une séparation. Le pouvoir s'y exerce, mais ne peut être possédé sans
|
||
contradiction.
|
||
|
||
Dans *Essais sur le politique. XIXe-XXe siècles*, Lefort écrit :
|
||
|
||
« Le lieu du pouvoir devient un lieu vide. Inutile d'insister sur le
|
||
détail du dispositif institutionnel. L'essentiel est qu'il interdit aux
|
||
gouvernants de s'approprier, de s'incorporer le pouvoir. Son exercice
|
||
est soumis à la procédure d'une remise en cause périodique. Il se fait
|
||
au terme d'une compétition réglée, dont les conditions sont préservées
|
||
d'une façon permanente. Ce phénomène implique une institutionnalisation
|
||
du conflit. » (« La question de la démocratie », dans *Essais sur le
|
||
politique. XIXe-XXe siècles*, Seuil, coll. Esprit, 1986, p. 27-28)
|
||
|
||
Le passage donne sa force au modèle. Le vide n'est pas absence de
|
||
pouvoir ; il est impossibilité de son appropriation définitive. Les
|
||
gouvernants occupent une fonction, ils n'incarnent pas le corps social.
|
||
Ils peuvent être remplacés, contestés, remis en jeu. La démocratie
|
||
protège ainsi la division du social contre toute prétention à l'unité
|
||
substantielle. Elle empêche qu'un groupe dise : le pouvoir, c'est nous ;
|
||
la société, c'est nous ; le peuple, c'est nous.
|
||
|
||
Le vide n'est pas absence de pouvoir ; il est impossibilité de son
|
||
appropriation définitive. Les gouvernants occupent une fonction, ils
|
||
n'incarnent pas le corps social. Ils peuvent être remplacés, contestés,
|
||
remis en jeu. La démocratie protège ainsi la division du social contre
|
||
toute prétention à l'unité substantielle. Elle empêche qu'un groupe dise
|
||
: le pouvoir, c'est nous ; la société, c'est nous ; le peuple, c'est
|
||
nous.
|
||
|
||
Cette vacance ne concerne pas le pouvoir pris isolément. Elle atteint
|
||
les repères mêmes par lesquels une société se donne ses fondements.
|
||
Lefort l'énonce avec une force particulière :
|
||
|
||
« L'essentiel, à mes yeux, est que la démocratie s'institue et se
|
||
maintient dans la dissolution des repères de la certitude. Elle inaugure
|
||
une histoire dans laquelle les hommes font l'épreuve d'une
|
||
indétermination dernière, quant au fondement du Pouvoir, de la Loi et du
|
||
Savoir, et au fondement de la relation de l'un avec l'autre, sur tous
|
||
les registres de la vie sociale. » (*Essais sur le politique. XIXe-XXe
|
||
siècles*, Seuil, coll. Esprit, 1986, p. 29)
|
||
|
||
La démocratie laisse le pouvoir sans propriétaire et défait l'assurance
|
||
d'un fondement ultime où viendraient se rejoindre pouvoir légitime, loi
|
||
juste et savoir vrai. Le commun demeure ouvert parce que ses repères ne
|
||
peuvent plus être refermés dans une certitude dernière. Cette
|
||
indétermination est une conquête : elle interdit la clôture totalisante,
|
||
maintient la division, expose toute prétention à parler au nom du tout.
|
||
|
||
Mais c'est précisément ici que commence la difficulté archicratique. Un
|
||
vide symbolique ne vaut pas encore scène d'épreuve. Une indétermination
|
||
démocratique ne garantit pas que les sujets disposent de prises visibles
|
||
pour contester ce qui les affecte. La vacance peut protéger contre
|
||
l'incarnation souveraine tout en laissant le pouvoir se déplacer vers
|
||
des chaînes technocratiques, juridiques, gestionnaires, économiques ou
|
||
informationnelles qui agissent sans apparaître pleinement. Le pouvoir
|
||
n'est plus possédé par un corps ; il n'est pas nécessairement exposé
|
||
pour autant.
|
||
|
||
Il faut donc distinguer deux fonctions du vide. La première est
|
||
indispensable : interdire l'incarnation pleine du pouvoir, maintenir la
|
||
division, empêcher qu'une partie s'identifie au tout. La seconde reste à
|
||
construire : rendre cette vacance praticable par des scènes, des lieux
|
||
d'adresse, des temporalités de dispute, des procédures de remise en
|
||
cause, des contre-pouvoirs visibles. Le vide protège contre
|
||
l'appropriation ; l'opposabilité exige des lieux, des délais, des
|
||
recours, des contre-pouvoirs visibles.
|
||
|
||
La tâche archicratique ne consiste donc pas à combler le lieu vide. Le
|
||
combler reviendrait à reconduire le fantasme d'une unité politique enfin
|
||
réconciliée avec elle-même. Il faut au contraire l'équiper. Équiper le
|
||
vide, c'est instituer des formes où l'indétermination démocratique
|
||
devient traversable : débats publics dotés d'effets, recours
|
||
accessibles, responsabilités localisables, scènes de controverse,
|
||
garanties de réponse, archives décisionnelles, possibilité de contester
|
||
non seulement une décision, mais la manière dont elle a été produite.
|
||
|
||
Lefort demeure alors indispensable, mais non suffisant. Il donne la
|
||
condition symbolique d'une démocratie non totalitaire : le pouvoir ne
|
||
doit appartenir à personne. L'archicratie ajoute une exigence de
|
||
praticabilité : ce qui n'appartient à personne doit pouvoir être adressé
|
||
par tous ceux qu'il affecte. Sans cette traduction scénique, la vacance
|
||
démocratique risque de devenir abstraction. Elle ouvre le politique,
|
||
mais ne garantit pas encore que l'épreuve trouve un lieu.
|
||
|
||
Ce déplacement conduit vers les pensées du dissensus. Si le pouvoir ne
|
||
peut être incarné, encore faut-il que le conflit puisse apparaître. La
|
||
question n'est plus seulement de préserver le vide, mais de faire surgir
|
||
des scènes où ceux qui étaient comptés pour rien, mal représentés ou
|
||
maintenus hors parole puissent imposer une reconfiguration du commun.
|
||
C'est là que Rancière, Mouffe et Tassin deviennent nécessaires.
|
||
|
||
### 3.5.3 — Dissensus et égalité présupposée : *une régulation par la polémique*
|
||
|
||
Le conflit ne devient politique qu'en trouvant une scène. Tant qu'il
|
||
reste plainte dispersée, colère privée, souffrance muette ou opposition
|
||
sans adresse, il peut troubler l'ordre sans le reconfigurer. Le
|
||
dissensus commence lorsque ce qui n'avait pas lieu d'être entendu force
|
||
l'espace commun à se redéfinir. Il ne réclame pas une place déjà prévue
|
||
; il conteste le partage qui décidait d'avance qui pouvait parler, où,
|
||
au nom de quoi, avec quel poids.
|
||
|
||
Jacques Rancière donne à cette intuition sa forme la plus radicale. La
|
||
politique ne prolonge pas l'administration du social. Elle surgit contre
|
||
ce qu'il nomme la police, entendue non comme appareil répressif, mais
|
||
comme ordre du visible, du dicible et du pensable. La police distribue
|
||
les places, les fonctions, les capacités reconnues. Elle décide ce qui
|
||
compte comme parole et ce qui reste bruit. Elle ne bâillonne pas
|
||
toujours ; elle classe.
|
||
|
||
Dans *La Mésentente*, Rancière écrit :
|
||
|
||
« L'activité politique est celle qui déplace un corps du lieu qui lui
|
||
était assigné ou change la destination d'un lieu ; elle fait voir ce qui
|
||
n'avait pas lieu d'être vu, fait entendre un discours là où seul le
|
||
bruit avait son lieu, fait entendre comme discours ce qui n'était
|
||
entendu que comme bruit. » (*La Mésentente. Politique et philosophie*,
|
||
Galilée, 1995, p. 53)
|
||
|
||
Cette phrase fixe le cœur du dissensus. La politique ne consiste pas à
|
||
ajouter une opinion dans un débat déjà constitué. Elle modifie les
|
||
conditions mêmes de l'apparition. Celui qui était compté comme voix
|
||
secondaire, compétence mineure, population administrée, catégorie
|
||
assistée ou présence sans titre impose une scène nouvelle. Il ne demande
|
||
pas à être mieux traité dans l'ordre existant ; il oblige cet ordre à
|
||
reconnaître qu'il avait mal distribué le commun.
|
||
|
||
L'égalité joue ici un rôle central. Elle n'est pas un horizon à
|
||
atteindre au terme d'une procédure. Elle est présupposée dans l'acte
|
||
même par lequel ceux qui n'étaient pas autorisés à parler parlent comme
|
||
égaux. Le dissensus selon Rancière tient à cette audace : agir comme si
|
||
l'égalité était déjà vraie, pour faire apparaître l'inégalité de l'ordre
|
||
qui la refusait. La politique devient alors vérification polémique d'une
|
||
égalité niée.
|
||
|
||
Cette puissance d'interruption importe directement à l'archicratie. Elle
|
||
rappelle qu'une scène peut être parfaitement organisée et rester
|
||
policière si elle ne laisse comparaître que les voix déjà reconnues.
|
||
Elle rappelle aussi qu'une procédure peut traiter des demandes sans
|
||
jamais exposer le partage qui rend certaines demandes recevables et
|
||
d'autres inaudibles. Le dissensus force l'archicration à descendre
|
||
jusqu'au seuil d'apparition : qui peut être vu ? qui peut être entendu ?
|
||
qui possède le droit pratique de nommer le tort ?
|
||
|
||
La limite apparaît avec la même force. Rancière pense magnifiquement
|
||
l'irruption, la subjectivation, la rupture du partage policier. Il dit
|
||
moins comment cette rupture devient durée sans perdre sa charge. Une
|
||
parole surgit, une scène se reconfigure, un tort reçoit un nom ; mais
|
||
comment cette reconfiguration se maintient-elle ? Comment éviter que
|
||
l'événement soit absorbé par l'institution, ou qu'il s'épuise faute de
|
||
relais ? La politique aux vues de Rancière donne à l'archicratie une
|
||
exigence de surgissement ; elle lui laisse la tâche d'en penser les
|
||
formes de reprise.
|
||
|
||
Mouffe aborde le conflit depuis un autre angle. Le problème n'est plus
|
||
l'irruption d'un sujet hors compte, mais la permanence des antagonismes
|
||
dans les sociétés démocratiques. Contre les modèles qui font du
|
||
consensus rationnel l'horizon de la démocratie, elle soutient que la
|
||
conflictualité n'est pas un accident à dépasser. Elle appartient à la
|
||
texture du politique. La démocratie ne vit pas en supprimant
|
||
l'antagonisme ; elle le transforme en confrontation agonistique.
|
||
|
||
Dans *Le Paradoxe démocratique*, elle formule ainsi la distinction
|
||
décisive entre ennemi et adversaire :
|
||
|
||
« Le but de la politique démocratique est de construire le "eux" de
|
||
telle sorte qu'il ne soit plus perçu comme un ennemi à détruire, mais
|
||
comme un adversaire. \[...\] Un adversaire est un ennemi, mais un ennemi
|
||
légitime avec lequel on partage des points communs parce que l'on
|
||
partage avec lui une adhésion aux principes éthico-politiques de la
|
||
démocratie libérale : la liberté et l'égalité. Mais nous sommes en
|
||
désaccord quant à la signification et la mise en œuvre de ces principes.
|
||
» (*Le Paradoxe démocratique*, trad. D. Beaulieu, Beaux-Arts de Paris
|
||
Éditions, 2016, p. 108)
|
||
|
||
Son geste est précieux. Mouffe ne cherche pas à refroidir le conflit
|
||
jusqu'à le rendre inoffensif. Elle veut empêcher qu'il bascule dans la
|
||
destruction de l'autre. L'adversaire n'est pas un partenaire de
|
||
conversation pacifiée ; il reste celui que l'on combat. Mais ce combat
|
||
se tient dans un cadre où son droit à défendre une interprétation
|
||
concurrente des principes démocratiques demeure reconnu. La démocratie
|
||
devient alors l'art fragile de transformer l'ennemi en adversaire sans
|
||
dissoudre l'intensité du désaccord.
|
||
|
||
Cette pensée corrige utilement l'idéal délibératif. La parole publique
|
||
ne devient pas démocratique parce qu'elle vise l'accord. Elle le devient
|
||
lorsqu'elle permet à des interprétations rivales de la liberté, de
|
||
l'égalité, de la justice ou du peuple de s'affronter sans quitter le
|
||
monde commun. L'agonisme ne cherche pas l'harmonie ; il donne une forme
|
||
politique à l'antagonisme.
|
||
|
||
La limite tient au cadre lui-même. Chantal Mouffe affirme la nécessité
|
||
d'une confrontation agonistique, mais elle précise moins les formes par
|
||
lesquelles ce cadre se constitue, se révise, se protège contre sa propre
|
||
capture. Qui décide que l'adversaire reste légitime ? Quand une position
|
||
quitte-t-elle l'agonisme pour entrer dans la destruction ? Comment les
|
||
institutions rendent-elles cette conflictualité traversable sans la
|
||
neutraliser ? L'agonisme donne une grammaire du combat démocratique ; il
|
||
laisse encore ouverte la question de ses lieux, de ses seuils et de ses
|
||
effets.
|
||
|
||
Étienne Tassin déplace alors l'accent vers le monde commun. Le conflit
|
||
ne vaut politiquement que s'il se tient dans un espace où des êtres
|
||
peuvent apparaître les uns aux autres, s'exposer, s'adresser, risquer
|
||
une parole. Il ne suffit pas que le dissensus surgisse, ni que
|
||
l'adversaire soit reconnu. Encore faut-il qu'un monde soit assez
|
||
consistant pour accueillir cette confrontation sans la convertir en
|
||
guerre, en bruit numérique, en fragmentation affective ou en pure
|
||
juxtaposition de colères.
|
||
|
||
Son apport tient à cette exigence d'habitation conflictuelle. Le commun
|
||
n'est pas l'accord préalable des perspectives ; il est ce qui permet à
|
||
des perspectives étrangères, parfois incompatibles, de se rencontrer
|
||
sans se détruire. Le conflit peut alors devenir cosmo-politique : il ne
|
||
vise ni la fusion ni l'élimination, mais la composition difficile d'un
|
||
monde où les différends demeurent adressables.
|
||
|
||
La leçon commune se dessine. Rancière rappelle qu'il n'y a pas de scène
|
||
politique sans interruption du partage établi. Mouffe montre que le
|
||
conflit démocratique doit se convertir en agonisme pour éviter la
|
||
logique d'anéantissement. Tassin insiste sur le monde commun comme
|
||
condition d'une conflictualité non guerrière. Chacun déplace une
|
||
dimension de la polémique : apparition, adversité, habitation.
|
||
|
||
L'archicratie reçoit ici une exigence majeure. Réguler ne signifie pas
|
||
pacifier le conflit jusqu'à le rendre inoffensif. Il faut lui donner une
|
||
scène où il puisse apparaître, une forme où il puisse durer, une prise
|
||
où il puisse transformer les cadres qu'il conteste. Sans apparition, le
|
||
tort reste muet. Sans adversité reconnue, le conflit se durcit en guerre
|
||
symbolique ou réelle. Sans monde commun, les scènes se dispersent et les
|
||
paroles cessent de se répondre.
|
||
|
||
Mais cette famille de pensées laisse apparaître une difficulté finale.
|
||
Le surgissement peut rester sans durée, l'agonisme sans institution,
|
||
l'habitation du monde commun sans prise sur les décisions. Une
|
||
régulation politique exige que ces trois dimensions se répondent sans
|
||
s'étouffer ou être étouffées. Il faut des lieux où le tort puisse forcer
|
||
l'apparition, des règles où l'adversaire ne soit pas transformé en
|
||
ennemi, des formes où le monde commun survive à la violence des
|
||
désaccords.
|
||
|
||
C'est vers cette question que mène la suite. Les dispositifs
|
||
expérimentaux contemporains tenteront de donner au dissensus un lieu, un
|
||
rythme, une méthode, parfois une incidence sur la décision. Ils devront
|
||
être jugés à partir de cette exigence : ouvrir une scène ne suffit pas ;
|
||
encore faut-il qu'elle rende le conflit opposable, durable et capable
|
||
d'affecter les normes qu'elle met en discussion.
|
||
|
||
### 3.5.4 — Régime expérimental et pluriel institutionnalisé : *une régulation mise à l'épreuve*
|
||
|
||
Après la bureaucratie, le lieu vide et le dissensus, une dernière figure
|
||
doit être examinée : celle des dispositifs expérimentaux qui prétendent
|
||
rouvrir la scène démocratique. Assemblées tirées au sort, jurys
|
||
citoyens, conventions thématiques, budgets participatifs, forums
|
||
hybrides : ces formes cherchent à faire revenir dans l'espace public des
|
||
paroles, des expériences et des diagnostics que les circuits
|
||
représentatifs ordinaires laissent souvent à distance.
|
||
|
||
Leur promesse est forte. Elles ne partent pas d'un peuple abstrait, ni
|
||
d'une volonté générale déjà constituée. Elles installent des formats
|
||
limités, situés, encadrés, où des personnes ordinaires peuvent entendre
|
||
des arguments, confronter des informations, reformuler un problème,
|
||
produire un avis, parfois même peser sur une décision. Le commun n'y est
|
||
pas présupposé ; il se cherche dans une expérience organisée.
|
||
|
||
John Dewey donne à cette orientation son arrière-plan le plus profond.
|
||
La démocratie n'est pas chez lui un décor institutionnel posé sur une
|
||
société déjà formée. Elle relève d'une enquête collective. Un public se
|
||
constitue lorsque des conséquences indirectes affectent des personnes
|
||
qui doivent apprendre à identifier ce qui leur arrive, à nommer le
|
||
problème, à en discuter les causes, puis à organiser une réponse. La
|
||
politique commence alors moins par la représentation d'une volonté
|
||
préexistante que par la formation d'un public capable d'enquête.
|
||
|
||
Cette idée est capitale pour notre propos. Une scène expérimentale
|
||
devient intéressante lorsqu'elle transforme une expérience diffuse en
|
||
problème public. Elle permet à des personnes affectées de sortir de la
|
||
plainte dispersée, de rencontrer des informations, d'interroger des
|
||
experts, d'entendre d'autres positions, de produire un jugement
|
||
collectif provisoire. L'expérimentation démocratique vaut alors comme
|
||
apprentissage : elle forme un public en même temps qu'elle traite un
|
||
problème.
|
||
|
||
James S. Fishkin donne à cette intuition une forme procédurale précise
|
||
avec le sondage délibératif. Il ne s'agit plus de recueillir une opinion
|
||
brute, immédiate, souvent peu informée. Il s'agit de créer une situation
|
||
dans laquelle un échantillon représentatif peut délibérer après avoir
|
||
reçu des informations pluralisées et discuté avec d'autres citoyens.
|
||
Dans « Vers une démocratie délibérative : l'expérimentation d'un idéal
|
||
», il écrit :
|
||
|
||
« Ce que j'appelle un "sondage délibératif", c'est essentiellement un
|
||
sondage, ou une enquête, à partir d'un échantillon de personnes,
|
||
constitué aléatoirement, que l'on interroge avant et après avoir discuté
|
||
ensemble des enjeux. » (« Vers une démocratie délibérative :
|
||
l'expérimentation d'un idéal », trad. D. Reynié, *Hermès, La Revue*, n°
|
||
31, CNRS Éditions, 2001, p. 211)
|
||
|
||
La formule rend visible le déplacement recherché : l'opinion n'est plus
|
||
saisie comme donnée immédiate ; elle est mise en situation de
|
||
transformation. Le même public est interrogé avant et après la
|
||
discussion. Entre les deux moments, quelque chose peut advenir :
|
||
information, confrontation, déplacement des préférences, hiérarchisation
|
||
nouvelle des enjeux. La délibération devient expérience contrôlée de
|
||
formation du jugement.
|
||
|
||
Fishkin précise ensuite l'ambition du dispositif :
|
||
|
||
« Une telle enquête prend la forme d'une consultation publique qui
|
||
satisfait deux valeurs démocratiques fondamentales, la représentativité
|
||
et la délibération des assemblées. » (ibid., p. 212)
|
||
|
||
Tout l'intérêt et toute la limite sont là. L'expérimentation tente
|
||
d'associer deux exigences souvent dissociées : la représentativité
|
||
statistique et la qualité délibérative. Elle veut éviter l'opinion de
|
||
masse sans discussion et le débat restreint sans représentativité. Elle
|
||
fabrique une scène intermédiaire, ni élection, ni référendum, ni
|
||
assemblée parlementaire, ni forum spontané. Une scène construite pour
|
||
éprouver ce que penserait un public mieux informé, placé dans des
|
||
conditions de discussion plus exigeantes.
|
||
|
||
Hélène Landemore prolonge cette voie en donnant à l'ouverture
|
||
démocratique une portée plus radicale. La diversité des points de vue
|
||
n'est pas pour elle un supplément moral ajouté à la décision. Elle
|
||
devient une ressource épistémique. Des groupes pluralisés peuvent mieux
|
||
repérer certains problèmes, corriger certains angles morts, produire des
|
||
solutions moins capturées par l'entre-soi social, professionnel ou
|
||
partisan. L'ouverture ne vaut donc pas par générosité participative ;
|
||
elle accroît la robustesse du jugement collectif.
|
||
|
||
Cette thèse éclaire les usages contemporains du tirage au sort et des
|
||
mini-publics. Leur intérêt ne tient pas au charme d'une participation
|
||
ponctuelle. Il tient à la possibilité de faire entrer dans l'élaboration
|
||
publique des expériences, des savoirs situés et des manières de
|
||
raisonner que les élites politiques ou administratives tendent à
|
||
négliger. Une convention citoyenne, un jury tiré au sort ou un forum
|
||
hybride peuvent devenir des instruments d'élargissement cognitif du
|
||
commun.
|
||
|
||
Mais cette promesse reste instable. Une scène ouverte peut demeurer
|
||
périphérique. Un avis peut être produit, publié, salué, puis laissé sans
|
||
suite. Une convention peut être consultée sans que ses conclusions
|
||
engagent ceux qui l'ont convoquée. Un budget participatif peut donner
|
||
prise sur des objets mineurs tout en laissant intacts les arbitrages
|
||
structurants. Une assemblée tirée au sort peut être exemplaire dans sa
|
||
méthode et faible dans ses effets.
|
||
|
||
La difficulté archicratique tient à cet écart entre participation et
|
||
incidence. Une expérimentation démocratique ne devient pas régulatrice
|
||
parce qu'elle fait parler des citoyens. Elle le devient lorsque la
|
||
parole produite dans la scène peut atteindre les normes, les catégories,
|
||
les priorités ou les décisions qui organisent l'action publique. Sans ce
|
||
passage, l'ouverture devient consultation. La conflictualité est
|
||
accueillie, mais elle reste sans prise.
|
||
|
||
Barbara Stiegler permet ici de durcir le diagnostic. Le vocabulaire de
|
||
l'expérimentation, de l'adaptation, de l'innovation et de
|
||
l'apprentissage peut être repris par des rationalités gouvernementales
|
||
qui ne cherchent pas à démocratiser la décision, mais à ajuster les
|
||
conduites. La participation peut alors devenir une technologie de
|
||
capture douce : on écoute, on cartographie les résistances, on reformule
|
||
les attentes, on produit un sentiment d'inclusion, sans modifier les
|
||
structures qui fixent les possibles.
|
||
|
||
Le risque n'est pas imaginaire. Une démocratie contemporaine peut
|
||
multiplier les consultations et appauvrir en même temps les lieux
|
||
effectifs de décision. Elle peut organiser des débats tout en décidant
|
||
ailleurs. Elle peut demander aux citoyens de contribuer à
|
||
l'acceptabilité de réformes déjà orientées. Elle peut transformer
|
||
l'expérimentation en pédagogie de l'adaptation : apprendre aux publics à
|
||
consentir à des contraintes plutôt que leur donner les moyens d'en
|
||
discuter les raisons.
|
||
|
||
La question devient alors nette : à quelles conditions une
|
||
expérimentation démocratique cesse-t-elle d'être une scène auxiliaire
|
||
pour devenir une épreuve politique réelle ?
|
||
|
||
Trois exigences s'imposent.
|
||
|
||
La première concerne le cadre. Une scène expérimentale doit avoir une
|
||
durée, une mémoire, une reconnaissance publique, des règles d'accès et
|
||
de restitution. Sans cadre instituant, elle reste précaire, révocable,
|
||
dépendante du bon vouloir de ceux qui l'ont ouverte. L'arcalité de
|
||
l'expérience tient ici à sa légitimité : pourquoi cette scène vaut-elle
|
||
? qui l'a instituée ? à qui doit-elle répondre ? que devient ce qu'elle
|
||
produit ?
|
||
|
||
La deuxième concerne l'effet. Une scène qui ne peut rien infléchir
|
||
fabrique de la parole décorative. La cratialité de l'expérimentation se
|
||
mesure à sa capacité d'agir sur des normes, des budgets, des décisions,
|
||
des calendriers, des catégories administratives, des priorités
|
||
publiques. Il ne suffit pas qu'un avis soit entendu ; il faut que son
|
||
rejet même exige une réponse motivée. Sans obligation de suite, la
|
||
participation devient matériau politique sans puissance.
|
||
|
||
La troisième concerne l'épreuve. Les participants doivent pouvoir
|
||
discuter le problème posé, mais aussi le cadrage du problème. Ils
|
||
doivent pouvoir interroger les informations reçues, les experts choisis,
|
||
les options exclues, les temporalités imposées, les critères de
|
||
recevabilité. Une scène expérimentale devient archicration lorsqu'elle
|
||
expose ses propres conditions de production. Elle ne traite pas
|
||
uniquement un désaccord ; elle accepte que son propre cadre soit mis en
|
||
question.
|
||
|
||
À cette aune, les dispositifs contemporains apparaissent ambivalents.
|
||
Certains ouvrent de véritables brèches : ils transforment la perception
|
||
d'un problème, déplacent les termes du débat, obligent les institutions
|
||
à répondre, produisent des formes nouvelles de légitimité. D'autres
|
||
simulent l'épreuve : ils sollicitent des paroles, mais neutralisent leur
|
||
effet ; ils mettent en scène la participation, mais conservent hors
|
||
champ les décisions structurantes. Entre les deux, beaucoup restent
|
||
inachevés, suspendus entre promesse démocratique et fragilité
|
||
institutionnelle.
|
||
|
||
Le régime expérimental ne doit donc pas être célébré comme
|
||
accomplissement. Il doit être traité comme laboratoire instable de
|
||
l'archicration. Il rend perceptible ce qu'exige une régulation
|
||
démocratique habitable : non l'ouverture ponctuelle d'un espace de
|
||
parole, mais l'institution de scènes où des expériences puissent devenir
|
||
problèmes, où des désaccords puissent devenir prises, où des conclusions
|
||
puissent produire des obligations.
|
||
|
||
La section 3.5 peut alors se refermer sur une thèse claire. La procédure
|
||
protège contre l'arbitraire, mais elle peut fermer l'épreuve. Le lieu
|
||
vide empêche l'incarnation du pouvoir, mais il doit être équipé pour
|
||
devenir praticable. Le dissensus fait apparaître le tort, mais il doit
|
||
trouver une durée. L'expérimentation démocratique ouvre des scènes
|
||
nouvelles, mais elle reste insuffisante tant que ces scènes n'affectent
|
||
pas les centres de décision.
|
||
|
||
Une régulation politique ne devient donc pas habitable parce qu'elle
|
||
fait parler. Elle le devient lorsque la parole trouve une forme, une
|
||
adresse, une mémoire et une puissance de transformation. Sans scène, le
|
||
conflit se disperse. Sans effet, la scène devient décor. Sans
|
||
possibilité de reprise, la délibération se réduit à une parenthèse.
|
||
|
||
Le parcours conduit de la bureaucratie aux dispositifs expérimentaux
|
||
vers une même exigence : instituer le conflit sans le neutraliser. La
|
||
forme procédurale doit rester contestable ; la vacance démocratique doit
|
||
devenir adressable ; le dissensus doit pouvoir durer ; l'expérimentation
|
||
doit produire des obligations. C'est à cette condition qu'une scène
|
||
publique peut devenir épreuve, qu'une procédure peut devenir
|
||
opposabilité, qu'une délibération peut devenir reprise.
|
||
|
||
Mais ce point ouvre aussitôt la question suivante. Les régimes
|
||
contemporains ne se contentent plus d'encadrer la parole ou d'organiser
|
||
la décision. Ils modulent des conduites, anticipent des comportements,
|
||
calculent des probabilités, gouvernent par protocoles et par
|
||
architectures techniques. La scène politique n'est plus seulement
|
||
fermée, abstraite ou fragile ; elle peut être contournée. Que devient la
|
||
co-viabilité lorsqu'on passe de la scène au flux, de la parole au
|
||
protocole, de la confrontation à la corrélation ? C'est ce basculement
|
||
que la section suivante doit affronter.
|
||
|
||
## **3.6 — Régimes d'agencements — *une puissance machinique***
|
||
|
||
Le pouvoir le plus difficile à reprendre n'est pas toujours celui qui
|
||
interdit. C'est celui qui agence.
|
||
|
||
Jusqu'ici, le chapitre a traversé des pensées où le pouvoir pouvait
|
||
encore être nommé : souverain, droit, volonté générale, don, habitus,
|
||
dispositif, exception, scène, justification, dissensus. Avec les régimes
|
||
machino-techniques, une difficulté plus froide apparaît. La régulation
|
||
n'a plus besoin de se présenter comme pouvoir. Elle peut passer par des
|
||
seuils, des vitesses, des standards, des protocoles, des interfaces, des
|
||
calculs. Elle ne commande pas toujours ; elle rend probable. Elle ne
|
||
justifie pas toujours ; elle fait fonctionner. Elle ne réduit pas
|
||
nécessairement la parole au silence ; elle peut la contourner.
|
||
|
||
C'est ce contournement qui importe ici. Une régulation peut devenir
|
||
massive sans produire de scène proportionnée à ses effets. Elle peut
|
||
organiser des conduites par plateformes, architectures logicielles,
|
||
normes techniques, systèmes de classement, boucles de recommandation,
|
||
protocoles d'accès ou modèles prédictifs, sans jamais se laisser saisir
|
||
comme décision unitaire. Celui qui cherche à contester ne rencontre plus
|
||
un souverain, une loi, un guichet, une assemblée, parfois même pas une
|
||
règle formulée. Il rencontre un fonctionnement.
|
||
|
||
La machine n'est donc pas un thème ajouté à la philosophie du pouvoir.
|
||
Elle en déplace les conditions. Elle transforme les lieux où se forment
|
||
les raisons, les opérations et les épreuves. Ce qui fonde peut être
|
||
enfoui dans des paramètres. Ce qui opère peut être distribué dans des
|
||
infrastructures. Ce qui devrait comparaître peut se dissoudre dans des
|
||
ajustements continus. La question n'est plus : qui décide ? Elle devient
|
||
aussi : qu'est-ce qui rend certaines conduites possibles, rapides,
|
||
visibles, rentables, recommandées, tandis que d'autres deviennent
|
||
coûteuses, lentes, invisibles ou improbables ?
|
||
|
||
Quatre pensées permettent de servir ce seuil. Deleuze et Guattari
|
||
ouvrent une physique des flux, des agencements et des captures. Yuk Hui
|
||
refuse que la technique soit pensée comme un destin universel et
|
||
réintroduit la pluralité des mondes techniques. Bernard Stiegler montre
|
||
que la technique peut prolétariser le temps, l'attention et les savoirs,
|
||
mais qu'elle peut aussi devenir support de désautomatisation. Rouvroy et
|
||
Berns conduisent enfin la difficulté à son point critique : une
|
||
régulation algorithmique sans sujet constitué, sans norme déclarée, sans
|
||
scène de rupture.
|
||
|
||
La question qui guide cette section n'est donc pas technophobe. Elle ne
|
||
consiste pas à opposer l'humain à la machine, ni la politique à la
|
||
technique. Elle demande autre chose : une régulation machinique
|
||
peut-elle encore être rendue adressable ? Ses critères peuvent-ils être
|
||
connus, discutés, contestés ? Ses effets peuvent-ils être repris par
|
||
ceux qui les subissent ? Là où la modulation remplace la scène,
|
||
l'archicration risque de perdre son lieu. C'est ce risque qu'il faut
|
||
suivre.
|
||
|
||
### 3.6.1 — Régimes d'agencements — *une régulation machinique*
|
||
|
||
Deleuze et Guattari entrent dans cette section parce qu'ils empêchent de
|
||
confondre le pouvoir avec son visage institué. Un ordre peut tenir sans
|
||
centre. Il peut tenir par coupures, branchements, inscriptions,
|
||
recodages. Il peut produire des conduites sans se présenter comme règle.
|
||
Leur pensée ne nous intéresse donc pas comme célébration des flux, mais
|
||
comme théorie des captures.
|
||
|
||
Dans *L'Anti-Œdipe*, la machine ne désigne pas d'abord l'objet
|
||
technique. Elle nomme une opération : connecter, couper, faire passer,
|
||
arrêter, inscrire, relancer. Corps, désirs, signes, capitaux,
|
||
territoires, institutions et langages entrent dans des agencements qui
|
||
produisent du réel. Le pouvoir ne plane pas au-dessus de ces
|
||
agencements. Il travaille dans leurs branchements.
|
||
|
||
La citation du *socius* donne à cette pensée son entrée la plus utile
|
||
pour notre enquête :
|
||
|
||
« La machine sociale ou *socius* peut être le corps de la Terre, le
|
||
corps du Despote, le corps de l'Argent. Elle n'est jamais une projection
|
||
du corps sans organes. C'est plutôt le corps sans organes qui est
|
||
l'ultime résidu d'un *socius* déterritorialisé. Le problème du socius a
|
||
toujours été celui-ci : coder les flux du désir, les inscrire, les
|
||
enregistrer, faire qu'aucun flux ne coule qui ne soit tamponné,
|
||
canalisé, réglé. » (*L'Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie 1*, Les
|
||
Éditions de Minuit, 1972, p. 21)
|
||
|
||
La phrase est rude : aucun flux ne doit couler sans être tamponné,
|
||
canalisé, réglé. La régulation n'apparaît plus comme loi surplombante.
|
||
Elle devient travail d'inscription. Ce qui compte d'abord n'est pas
|
||
l'ordre proclamé, mais la manière dont les circulations sont marquées,
|
||
filtrées, retenues, relancées. Le *socius* n'interdit pas ; il
|
||
enregistre. Il ne réprime pas ; il code.
|
||
|
||
Cette idée donne une première leçon décisive. Une société se reconnaît à
|
||
la manière dont elle traite ses flux : flux de désir, de travail, de
|
||
monnaie, de signes, de corps, de marchandises, de données. Elle les
|
||
autorise, les bloque, les ralentit, les accélère, les rend visibles, les
|
||
rend honteux, les transforme en valeur ou en menace. Le pouvoir n'a pas
|
||
besoin d'être posé au sommet pour agir. Il suffit qu'il tienne les
|
||
passages.
|
||
|
||
Le désir lui-même ne relève pas, chez Deleuze et Guattari, d'une
|
||
intimité psychologique à gouverner après coup. Il produit. Il agence. Il
|
||
fabrique des liaisons réelles :
|
||
|
||
« Si le désir produit, il produit du réel. Si le désir est producteur,
|
||
il ne peut l'être qu'en réalité, et de réalité. Le désir est cet
|
||
ensemble de synthèses passives qui machinent les objets partiels, les
|
||
flux et les corps, et qui fonctionnent comme des unités de production.
|
||
Le réel en découle, il est le résultat des synthèses passives du désir
|
||
comme auto-production de l'inconscient. » (ibid., p. 18)
|
||
|
||
Cette thèse interdit de réduire le désir à un manque privé ou à une
|
||
énergie psychologique. Le désir produit. Il agence. Il fait tenir des
|
||
objets, des corps, des signes, des institutions, des investissements.
|
||
L'ordre social ne vient pas ensuite contenir une matière désirante
|
||
extérieure à lui. Il se branche sur elle, la code, la décode, la recode.
|
||
|
||
C'est pourquoi le capitalisme occupe une place si particulière dans leur
|
||
analyse : il libère des flux tout en les recapturant par l'argent, le
|
||
marché, la dette, l'axiomatique économique. Sa puissance vient de cette
|
||
mobilité. Il défait des codes anciens tout en imposant des prises
|
||
nouvelles. Il laisse circuler pour mieux convertir. Il ouvre des
|
||
passages et les rattache à une mesure dominante.
|
||
|
||
La régulation machinique apparaît alors comme une régulation par capture
|
||
mobile. Elle n'a pas toujours besoin d'une loi stable. Elle peut
|
||
fonctionner par connexion, par vitesse, par seuil, par conversion, par
|
||
segmentation. Elle produit des zones de passage et des zones d'arrêt.
|
||
Elle rend certains trajets évidents, d'autres impraticables. Elle ne dit
|
||
pas toujours : tu dois. Elle installe un champ où certaines conduites
|
||
deviennent spontanées, allant de soi.
|
||
|
||
L'intérêt archicratique est ici considérable, mais il doit être tenu
|
||
avec rigueur. Deleuze et Guattari obligent à penser des régulations qui
|
||
précèdent la scène, qui la débordent ou qui l'évitent. Beaucoup d'ordres
|
||
contemporains agissent ainsi : ils ne demandent pas d'abord l'obéissance
|
||
; ils configurent l'environnement d'action, ils les piratent. Une
|
||
interface, une plateforme, un classement, un protocole logistique ou un
|
||
circuit financier ne se présentent pas comme souverains. Ils orientent
|
||
pourtant les conduites en organisant les passages.
|
||
|
||
L'arcalité devient alors difficile à localiser. Elle ne prend pas la
|
||
forme d'un principe public. Elle se loge dans la consistance de
|
||
l'agencement : ce qui paraît aller de soi parce que tout le système le
|
||
rend fonctionnel. Le fondement n'est pas aboli ; il devient immanent au
|
||
branchement. Ce qui vaut, c'est ce qui circule, ce qui connecte, ce qui
|
||
se convertit, ce qui tient dans le réseau de production.
|
||
|
||
La cratialité, elle, gagne en puissance parce qu'elle perd son visage.
|
||
Elle agit dans les coupures, les vitesses, les accès, les standards, les
|
||
compatibilités. Elle ne frappe pas toujours ; elle paramètre. Elle ne se
|
||
concentre pas nécessairement ; elle se distribue. Elle ne parle pas
|
||
forcément ; elle agence.
|
||
|
||
Reste le point décisif : Deleuze et Guattari donnent une physique des
|
||
captures, pas une politique suffisante de l'épreuve. Ils pensent les
|
||
lignes de fuite, les devenirs, les ruptures de segments, les
|
||
recompositions d'agencements. Mais une ligne de fuite ne fait pas encore
|
||
une scène. Une bifurcation ne fait pas encore une opposabilité. Un
|
||
devenir ne fait pas encore une institution capable de répondre.
|
||
|
||
C'est la limite à serrer. Si tout se joue dans les flux, où faire
|
||
comparaître ce qui capture ? Si les agencements produisent les sujets et
|
||
les trajectoires, qui peut les interrompre, avec quel langage, devant
|
||
quelle instance ? Si l'ordre se fabrique par branchements, comment ceux
|
||
qui en supportent les effets peuvent-ils en contester les prises ? La
|
||
pensée deleuzo-guattarienne rend le pouvoir moins naïvement localisable
|
||
; elle rend aussi l'épreuve plus difficile à formaliser.
|
||
|
||
Il faut donc conserver Deleuze et Guattari comme seuil, non comme
|
||
modèle. Ils montrent que la régulation peut se passer de centre, de
|
||
norme déclarée, parfois même de sujet stable. Ils forcent l'archicratie
|
||
à regarder ce qui code les passages avant de juger ce qui parle au nom
|
||
de l'ordre. Mais ils ne donnent pas encore les formes politiques d'une
|
||
reprise durable. Ils ouvrent des fuites ; ils n'instituent pas leurs
|
||
garanties.
|
||
|
||
La leçon finale tient en peu de mots : les flux régulent. Les
|
||
agencements produisent. Les captures gouvernent. Mais une régulation par
|
||
flux ne devient politiquement habitable que si ses branchements peuvent
|
||
être nommés, ses codages contestés, ses effets repris. Sans cela, la
|
||
modulation remplace la scène. Et ce qui circule librement peut être
|
||
capturé avant même d'avoir appris à comparaître.
|
||
|
||
### 3.6.2 — Technodiversité et cosmotechnie — *une régulation post-universaliste*
|
||
|
||
La technique dominante avance rarement en disant : voici le monde que je
|
||
transporte. Elle se présente comme efficacité, solution, mise à niveau,
|
||
optimisation, modernisation. Elle prétend ne rien imposer d'autre qu'un
|
||
meilleur fonctionnement. C'est ainsi qu'elle conquiert : non en
|
||
déclarant sa cosmologie, mais en la rendant invisible.
|
||
|
||
Yuk Hui part de cette dissimulation. La technique moderne s'est souvent
|
||
donnée comme destin universel, comme si une même rationalité
|
||
instrumentale devait progressivement s'étendre à toutes les sociétés.
|
||
Calculer mieux, produire plus vite, connecter davantage, automatiser,
|
||
prévoir, extraire, optimiser : ces verbes semblent appartenir à une
|
||
grammaire neutre du progrès. Ils portent pourtant une certaine idée du
|
||
monde. Ils supposent un rapport au temps, à la nature, aux objets, aux
|
||
vivants, aux gestes, à la mémoire, à la communauté.
|
||
|
||
Le concept de cosmotechnique sert à briser cette neutralité. Dans «
|
||
Cosmos, cosmologie et cosmotechnique », Yuk Hui écrit :
|
||
|
||
« Je donnerai une définition préliminaire de la cosmotechnique ici : la
|
||
cosmotechnique signifie l'unification entre l'ordre cosmique et l'ordre
|
||
moral à travers les activités techniques. » (trad. française d'un
|
||
extrait de *The Question Concerning Technology in China: An Essay in
|
||
Cosmotechnics*, *La Deleuziana*, n° 4, 2016, p. 106)
|
||
|
||
La formule oblige à déplacer le regard. Une technique n'est pas un outil
|
||
posé dans un monde déjà donné. Elle participe à l'ordre du monde. Elle
|
||
relie des gestes à des valeurs, des opérations à des finalités, des
|
||
artefacts à des manières de vivre. Cultiver, bâtir, coder, mesurer,
|
||
soigner, connecter, archiver, automatiser : aucun de ces actes n'est
|
||
purement fonctionnel. Chacun engage une certaine relation entre ce qui
|
||
vaut, ce qui existe et ce qui doit être transformé.
|
||
|
||
La modernité technique a précisément tendu à effacer cette épaisseur.
|
||
Elle a présenté sa propre cosmotechnique comme absence de
|
||
cosmotechnique. Son efficacité serait sans monde, son calcul sans
|
||
orientation, son automatisation sans morale, son infrastructure sans
|
||
mémoire. Cette prétention est le cœur du problème. Une technique qui
|
||
s'avoue située peut être discutée. Une technique qui se présente comme
|
||
universelle transforme ses opposants en retardataires.
|
||
|
||
La technodiversité n'est donc pas une défense aimable des traditions
|
||
locales. Elle désigne une lutte contre la confiscation des devenirs
|
||
techniques. Il ne s'agit pas de préserver des outils anciens dans un
|
||
musée des formes de vie, ni d'ajouter un supplément culturel à la
|
||
mondialisation numérique. Il s'agit de rouvrir la possibilité que les
|
||
techniques puissent être pensées, inventées, limitées et orientées selon
|
||
des mondes différents.
|
||
|
||
Cette pluralisation a une portée régulatrice directe. Une collectivité
|
||
ne subit pas une technique comme une pluie venue du ciel. Elle peut
|
||
demander ce qu'elle installe, ce qu'elle rend dépendant, ce qu'elle rend
|
||
désirable, ce qu'elle rend obsolète. Une infrastructure numérique, une
|
||
agriculture pilotée par données, une médecine prédictive, une logistique
|
||
automatisée, une ville dite intelligente déplacent les moyens d'action
|
||
en même temps que les critères du raisonnable. Elles décident ce qui
|
||
doit être mesuré, ce qui peut être négligé, ce qui devient compatible,
|
||
ce qui devra s'adapter.
|
||
|
||
C'est là que Hui devient nécessaire dans cette section. Après Deleuze et
|
||
Guattari, les flux ne peuvent plus être pensés comme de simples
|
||
circulations. Ils sont portés par des mondes. Une capture n'est jamais
|
||
purement technique ; elle est aussi cosmologique. Elle dit ce qui compte
|
||
comme mouvement légitime, comme vitesse souhaitable, comme relation
|
||
acceptable, comme avenir pensable. Le capitalisme computationnel ne se
|
||
contente pas de connecter les sociétés. Il exporte une grammaire du
|
||
monde : scalabilité, disponibilité permanente, extraction de données,
|
||
optimisation des comportements, réduction des milieux à des variables.
|
||
|
||
Bifurquer ne veut donc pas dire fuir la technique. Cela veut dire
|
||
refuser qu'une trajectoire technique parle au nom de toutes les autres.
|
||
C'est pouvoir dire : pas cette dépendance, pas cette vitesse, pas cette
|
||
manière de calculer, pas cette forme d'automatisation, pas cette
|
||
destruction des gestes, pas cette réduction du milieu. Une société reste
|
||
capable de régulation lorsqu'elle peut encore interrompre l'évidence
|
||
d'une infrastructure et demander quel monde elle rend obligatoire.
|
||
|
||
La difficulté commence lorsque plusieurs mondes techniques se
|
||
rencontrent. La pluralité ne suffit pas à produire une justice des
|
||
techniques. Des cosmotechniques peuvent s'ignorer, se concurrencer, se
|
||
capturer ou s'instrumentaliser. Une tradition peut être vivante ou
|
||
devenir prétexte. Une infrastructure globale peut détruire un milieu
|
||
local, mais un milieu local peut aussi se fermer à toute critique au nom
|
||
de sa singularité. Une urgence écologique peut exiger des coordinations
|
||
qui excèdent les formes situées. La technodiversité ouvre un espace ;
|
||
elle ne règle pas les conflits qui l'habitent.
|
||
|
||
C'est ici que l'exigence archicratique intervient, mais elle doit
|
||
intervenir sans rabattre la pluralité sur un centre. Il ne s'agit pas de
|
||
trouver une norme unique devant laquelle toutes les cosmotechniques
|
||
devraient s'incliner. Il s'agit d'instituer des scènes où les mondes
|
||
techniques puissent se rendre discutables : exposer leurs dépendances,
|
||
leurs effets, leurs fermetures, leurs promesses, leurs coûts. Une
|
||
cosmotechnique ne mérite pas d'être protégée parce qu'elle est
|
||
différente ; elle mérite d'être entendue si elle accepte, elle aussi,
|
||
d'entrer dans l'épreuve.
|
||
|
||
Yuk Hui ne donne donc pas un programme institutionnel. Sa force est
|
||
ailleurs : il retire à la technique dominante son masque de neutralité.
|
||
Il montre que l'universel technique n'est souvent qu'un provincialisme
|
||
victorieux, devenu infrastructure mondiale. Dès lors, la question n'est
|
||
plus de choisir entre progrès et tradition, innovation et conservation,
|
||
global et local. Elle est de savoir quelles trajectoires techniques
|
||
peuvent encore être disputées avant de devenir irréversibles.
|
||
|
||
Cette sous-section ne doit pas sortir de Hui par une morale de la
|
||
pluralité. Elle doit rester dans cette inquiétude : la technique
|
||
dominante n'a pas besoin d'interdire les autres mondes. Il lui suffit de
|
||
les traduire dans sa propre grammaire, puis de les tolérer comme
|
||
variantes locales d'un avenir qu'elle a déjà défini. La technodiversité
|
||
commence lorsque cette grammaire cesse d'aller de soi et devient
|
||
elle-même objet de conflit.
|
||
|
||
### 3.6.3 — Grammatisation et prolétarisation cognitive — *une régulation industrielle*
|
||
|
||
La machine ne prend pas que des gestes. Elle prend du temps. Elle
|
||
retient, découpe, reproduit, anticipe. Elle entre dans la mémoire,
|
||
l'attention, l'attente, le désir. Avec Bernard Stiegler, la technique
|
||
cesse d'être un dehors de l'humain : elle devient le milieu où se
|
||
forment les individus, les collectifs, les héritages, les oublis.
|
||
|
||
Aucun humanisme intact ne survit à cette thèse. L'humain ne précède pas
|
||
ses supports comme une conscience pure viendrait ensuite fabriquer des
|
||
outils. Il s'extériorise dans des traces, des images, des écritures, des
|
||
machines, des archives, des codes. Ces supports ne gardent pas
|
||
passivement ce qui a eu lieu. Ils orientent ce qui pourra être perçu,
|
||
appris, transmis, désiré, anticipé. Une société se règle aussi par ce
|
||
qu'elle confie à ses mémoires extérieures.
|
||
|
||
Stiegler nomme rétentions tertiaires ces supports matériels de mémoire.
|
||
L'écriture, le livre, la photographie, le cinéma, l'enregistrement
|
||
numérique, les bases de données, les algorithmes ne prolongent pas la
|
||
mémoire comme des accessoires. Ils la reconfigurent. Ils modifient les
|
||
circuits de l'attention, la possibilité de transmettre, la forme des
|
||
savoirs, la cadence des attentes. La politique commence déjà dans ces
|
||
supports, avant même qu'une institution prenne la parole.
|
||
|
||
La grammatisation donne à ce processus sa forme historique. Des
|
||
continuités vécues deviennent des unités discrètes : sons, gestes,
|
||
images, comportements, profils, opérations. L'écriture grammatise la
|
||
parole. La machine industrielle grammatise le geste. Les médias de masse
|
||
grammatisent l'attention. Le numérique grammatise les traces, les
|
||
préférences, les relations, les temps de réaction. À chaque étape, une
|
||
part de l'expérience devient calculable, transférable, recombinable,
|
||
exploitable.
|
||
|
||
Rien de cela ne condamne la technique. La grammatisation rend possibles
|
||
l'école, le droit, la science, l'art, l'archive, la transmission longue.
|
||
Elle donne au différé des supports. Elle permet qu'un savoir survive à
|
||
celui qui l'a produit, qu'une parole revienne, qu'un geste soit appris,
|
||
qu'une mémoire dépasse la présence immédiate. Sans rétention tertiaire,
|
||
le commun manquerait d'épaisseur temporelle.
|
||
|
||
Le poison commence lorsque l'extériorisation ne revient plus vers ceux
|
||
qu'elle forme. Un savoir sort du corps, passe dans la machine, puis
|
||
revient comme prescription. Un geste devient procédure. Une attention
|
||
devient donnée. Une préférence devient profil. Une mémoire devient stock
|
||
exploitable. Ce qui avait été déposé hors de soi cesse de nourrir une
|
||
capacité ; il devient dépendance.
|
||
|
||
Stiegler condense cette perte dans une formule décisive :
|
||
|
||
« La prolétarisation est ce qui constitue une extériorisation sans
|
||
retour. » (*La Société automatique 1. L'avenir du travail*, Fayard,
|
||
2015, p. 96)
|
||
|
||
Le "sans retour" porte tout le drame. La technique appauvrit quand elle
|
||
capture ce qu'elle devait relancer. Le support ne soutient plus
|
||
l'individuation ; il la remplace. Le savoir ne circule plus entre sujet,
|
||
milieu et outil ; il se fige dans un système qui fonctionne à la place
|
||
de ceux qu'il équipe. Le travailleur perd son savoir-faire. Le
|
||
consommateur perd ses savoir-vivre. Le citoyen perd ses savoir-juger.
|
||
|
||
Le numérique étend cette dépossession aux puissances noétiques. Il ne
|
||
grammatise plus uniquement des gestes de production, mais des
|
||
attentions, des désirs, des raisonnements, des relations, des
|
||
hésitations. Il capte des traces, propose avant la recherche, classe
|
||
avant le jugement, recommande avant le choix, automatise avant la
|
||
compréhension. Le sujet n'est pas interdit de penser ; il est pris de
|
||
vitesse.
|
||
|
||
Le mot décisif est alors *pharmakon*. Stiegler en fait le nom de
|
||
l'ambivalence technique :
|
||
|
||
« Toute rétention tertiaire est un *pharmakon*. » (Ibid., p. 106)
|
||
|
||
Le *pharmakon* n'équilibre pas gentiment remède et poison. Il désigne
|
||
une puissance instable, capable de soutenir ou de ruiner selon les
|
||
circuits qu'elle installe. Une écriture peut ouvrir la mémoire ou
|
||
l'atrophier. Une plateforme peut donner accès ou produire dépendance. Un
|
||
algorithme peut guider une exploration ou enfermer dans la répétition.
|
||
Une école numérique peut appuyer l'attention ou la pulvériser. L'objet
|
||
ne décide pas par lui-même ; le milieu de pratiques tranche.
|
||
|
||
La régulation technique change alors de matière. Elle porte sur les
|
||
circuits de retour. Que revient-il aux sujets de ce qu'ils ont
|
||
extériorisé ? Quel savoir récupèrent-ils ? Quelle attention
|
||
regagnent-ils ? Quelle capacité de jugement demeure ? Quelle mémoire
|
||
commune se constitue ? Une technique politiquement habitable n'est pas
|
||
celle qui fonctionne mieux ; c'est celle qui augmente la capacité de
|
||
reprendre ce qu'elle inscrit.
|
||
|
||
Les industries numériques attaquent précisément cette reprise. Elles
|
||
règlent des rythmes avant de régler des opinions. Notifications,
|
||
recommandations, défilements, scores, sollicitations, classements : ces
|
||
microformes capturent des fragments de temps psychique. Elles arrivent
|
||
avant la décision, avant la lecture, avant la patience, avant le
|
||
silence. Elles transforment l'attention en matière première et le désir
|
||
en surface d'extraction.
|
||
|
||
Le soin commence avec la désautomatisation. Non comme refus de la
|
||
technique, mais comme reconquête d'un écart dans les automatismes. Lire
|
||
contre le flux. Écrire contre la réaction. Transmettre contre
|
||
l'obsolescence. Programmer contre la capture. Enseigner contre la
|
||
dispersion. Instituer des temps longs dans des milieux conçus pour les
|
||
dissoudre. La désautomatisation nomme cette reprise du geste là où le
|
||
système voulait fonctionner à notre place.
|
||
|
||
Une régulation inspirée par Stiegler aurait pour matière le temps
|
||
commun. Elle devrait protéger les conditions de l'attention, restituer
|
||
des savoirs aux sujets, rendre les supports discutables, empêcher que
|
||
les mémoires extérieures deviennent des appareils de dépendance. Elle
|
||
devrait instituer des milieux où les techniques puissent être
|
||
pratiquées, critiquées, détournées, transmises, au lieu d'être subies
|
||
comme environnements fermés.
|
||
|
||
Mais le *pharmakon* reprend vite ses remèdes. La lenteur devient produit
|
||
de bien-être. L'attention devient performance. La formation devient
|
||
adaptation. La critique devient contenu. Le soin lui-même peut entrer
|
||
dans les circuits de capture. Il ne suffit pas d'invoquer la
|
||
désautomatisation ; encore faut-il que ses lieux résistent aux économies
|
||
qui transforment toute reprise en ressource.
|
||
|
||
Stiegler laisse donc une tâche politique aiguë. Qui peut contester un
|
||
dispositif attentionnel ? Qui peut exiger le retour d'un savoir capté ?
|
||
Qui peut déclarer qu'un automatisme appauvrit un milieu ? Quelles
|
||
institutions protègent le temps long contre les machines de
|
||
sollicitation ? Quels droits portent sur l'attention, la mémoire, la
|
||
transmission, la capacité de ne pas être préformé par les systèmes qui
|
||
nous assistent ?
|
||
|
||
Le *pharmakon* ne se laisse pas purifier. Il travaille déjà nos
|
||
mémoires, nos gestes, nos désirs, nos institutions. Il ne demande pas
|
||
une morale extérieure de la technique, mais des institutions du temps
|
||
capables de transformer l'automatisme en savoir partagé. Stiegler oblige
|
||
ainsi la régulation à descendre sous la décision visible, jusqu'aux
|
||
conditions de la reprise elle-même : mémoire, attention, différé,
|
||
transmission. Là où ces conditions disparaissent, il ne reste plus
|
||
grand-chose à faire comparaître.
|
||
|
||
### 3.6.4 — Gouvernementalité algorithmique — *une régulation sans sujet et sans rupture*
|
||
|
||
Rien ne se déclare. Rien ne tranche. Rien ne fonde en public. Pourtant
|
||
les conduites se trouvent déjà orientées.
|
||
|
||
Avec Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, les régimes machino-techniques
|
||
atteignent leur point froid. La régulation ne prend plus d'abord la
|
||
forme d'une norme, d'un ordre, d'une institution, d'un débat ou d'une
|
||
décision identifiable. Elle passe par récolte de données, calcul de
|
||
profils, détection de corrélations, anticipation des possibles. Elle
|
||
agit avant l'événement, avant la parole, avant le conflit. Elle ne
|
||
demande pas au sujet ce qu'il veut ; elle calcule ce qu'il pourrait
|
||
faire.
|
||
|
||
Le déplacement par rapport à Foucault est considérable. Les disciplines
|
||
formaient des corps. La gouvernementalité conduisait des conduites. La
|
||
gouvernementalité algorithmique travaille un cran plus bas : elle évite
|
||
la subjectivation. Elle n'a pas besoin de produire un sujet obéissant,
|
||
normalisé ou convaincu. Elle s'intéresse aux traces, aux signaux
|
||
faibles, aux probabilités, aux comportements possibles. Elle gouverne
|
||
moins par intériorisation que par préemption.
|
||
|
||
Rouvroy et Berns définissent ce régime comme une rationalité reposant
|
||
sur des données massives afin de :
|
||
|
||
« modéliser, anticiper et affecter par avance les comportements
|
||
possibles » (« Gouvernementalité algorithmique et perspectives
|
||
d'émancipation », *Réseaux*, n° 177, 2013, p. 173)
|
||
|
||
Ces quelques mots déplacent toute la scène politique. Modéliser :
|
||
produire une représentation calculable. Anticiper : intervenir avant que
|
||
l'action ne se déclare. Affecter par avance : configurer le champ des
|
||
possibles avant que le sujet ne se formule comme sujet de décision. Le
|
||
pouvoir n'interdit pas après coup. Il prévient, profile, ajuste, incite,
|
||
filtre, classe.
|
||
|
||
Le sujet n'est pas nié. Il est court-circuité. Il demeure juridiquement
|
||
présent, moralement invoqué, politiquement célébré, mais la prise
|
||
effective se déplace vers ses doubles statistiques. Ce qui compte n'est
|
||
plus ce qu'il dit, ni même ce qu'il a fait, mais ce que des corrélations
|
||
infèrent de ses traces. Le sujet devient moins interlocuteur que surface
|
||
de données. Il n'est pas jugé dans une scène ; il est anticipé dans un
|
||
modèle.
|
||
|
||
La normativité change alors de matière. Une norme classique pouvait être
|
||
contestée parce qu'elle s'énonçait. Une loi avait un texte, une origine,
|
||
une autorité, un langage. Même une discipline laissait des lieux
|
||
visibles : école, caserne, hôpital, prison, atelier. La normativité
|
||
algorithmique avance autrement. Elle n'a pas toujours besoin de dire ce
|
||
qu'elle exige. Elle ajuste des seuils, pondère des variables,
|
||
recommande, exclut, ralentit, accélère, rend visible ou invisible. Elle
|
||
produit de la conduite sans passer par une règle commune.
|
||
|
||
Rouvroy parle pour cette raison d'une normativité sans norme.
|
||
L'expression est redoutable. Elle indique un ordre qui n'a plus à
|
||
s'expliquer comme ordre. Ce qui vaut n'est pas formulé ; cela émerge
|
||
d'un traitement de données. Ce qui oriente n'est pas débattu ; cela
|
||
résulte d'un modèle. Ce qui discrimine n'a pas toujours la forme d'une
|
||
discrimination déclarée ; cela apparaît comme pertinence, score, risque,
|
||
priorité, compatibilité, optimisation.
|
||
|
||
Le conflit change de statut. Il n'est plus réprimé comme menace
|
||
publique. Il est absorbé avant d'apparaître. Une anomalie
|
||
comportementale peut être détectée, une préférence probable peut être
|
||
exploitée, une déviation peut être corrigée par recommandation, une
|
||
décision peut être préparée par scoring. Le dissensus n'a pas le temps
|
||
de devenir parole. Il est traité comme variation statistique.
|
||
|
||
Cette régulation est puissante parce qu'elle évite la rupture. Elle ne
|
||
gouverne pas par grand acte spectaculaire. Elle gouverne par continuité.
|
||
Elle préfère l'ajustement à l'interdiction, la probabilité au jugement,
|
||
la corrélation à l'interprétation, l'environnement à l'ordre. Elle ne
|
||
produit pas nécessairement des sujets dociles ; elle produit des
|
||
trajectoires plus probables que d'autres.
|
||
|
||
Le danger archicratique se situe là. Une scène d'épreuve suppose un
|
||
écart : quelqu'un peut dire non, demander pourquoi, contester un
|
||
critère, opposer une expérience, faire apparaître un tort. La
|
||
gouvernementalité algorithmique réduit cet écart en amont. Elle ne ferme
|
||
pas toujours une scène existante ; elle empêche parfois que la scène
|
||
devienne nécessaire. La décision s'est déjà distribuée dans les données,
|
||
le modèle, le seuil, l'interface, le protocole.
|
||
|
||
Ce régime a ses domaines privilégiés : publicité ciblée, scoring
|
||
bancaire, gestion assurantielle, police prédictive, tri administratif,
|
||
plateformes de travail, recommandations culturelles, logistique,
|
||
mobilités, santé prédictive. Partout, la même opération revient :
|
||
transformer des conduites en données, des données en profils, des
|
||
profils en anticipations, des anticipations en environnements d'action.
|
||
Le réel devient gouvernable à mesure qu'il devient calculable.
|
||
|
||
La difficulté n'est pas que ces systèmes se trompent toujours. Ils
|
||
peuvent être efficaces. Ils peuvent fluidifier, prévenir, distribuer,
|
||
recommander, détecter. Leur efficacité même aggrave le problème. Plus
|
||
ils fonctionnent, plus ils rendent superflue l'épreuve dont ils
|
||
devraient pourtant relever. La contestation arrive trop tard, devant une
|
||
décision qui se présente comme résultat technique ou comme adaptation
|
||
optimale.
|
||
|
||
L'arcalité se trouve alors désymbolisée. Le fondement ne paraît plus
|
||
porté par une valeur, une loi ou une autorité. Il se disperse dans
|
||
l'objectif assigné au système : réduire un risque, maximiser une
|
||
performance, prédire une préférence, fluidifier un parcours, optimiser
|
||
un rendement. Chaque objectif paraît local, raisonnable, mesurable. Leur
|
||
agrégation produit pourtant un monde où la justification publique se
|
||
retire derrière l'efficacité calculée.
|
||
|
||
La cratialité perd définitivement son visage. Elle n'apparaît plus comme
|
||
force instituante, ni comme conflit, ni comme domination déclarée. Elle
|
||
passe dans la capacité d'affecter les possibles. Donner accès, refuser,
|
||
classer, recommander, prioriser, invisibiliser, ralentir : autant
|
||
d'opérations modestes en apparence, décisives dans leurs effets cumulés.
|
||
Le pouvoir ne frappe pas le sujet ; il configure ses chances.
|
||
|
||
L'archicration touche ici une zone de crise. L'instauration devient
|
||
implémentation. Un changement de paramètre peut transformer une
|
||
politique sans débat public. Un modèle peut modifier un accès sans
|
||
produire de justification compréhensible. Une architecture peut orienter
|
||
des millions de gestes sans se présenter comme institution. Le monde ne
|
||
bascule pas sous forme d'événement ; il se met à jour.
|
||
|
||
Rouvroy et Berns forcent ainsi le chapitre à regarder l'antithèse de sa
|
||
propre exigence. Une régulation peut fonctionner sans fondement exposé,
|
||
sans sujet adressé, sans conflit formulé, sans scène de reprise. Elle
|
||
peut produire de la compatibilité comportementale en lieu et place d'un
|
||
commun disputable. Elle peut remplacer la co-viabilité par un ajustement
|
||
continu des conduites.
|
||
|
||
Il ne faut pourtant pas transformer cette critique en plainte contre le
|
||
calcul. Le problème n'est pas l'existence de modèles, de données ou
|
||
d'algorithmes. Il tient à leur retrait hors de l'épreuve. Qui définit
|
||
l'objectif ? Qui choisit les variables ? Qui vérifie les effets ? Qui
|
||
peut comprendre le classement ? Qui peut contester le profil ? Qui
|
||
répond lorsqu'une anticipation produit le tort qu'elle prétend prévenir
|
||
? La question politique revient par les points mêmes où le système
|
||
voulait la dissoudre.
|
||
|
||
La gouvernementalité algorithmique ne tue pas le sujet en l'écrasant.
|
||
Elle le prévient. Elle ne supprime pas la norme. Elle la rend immanente
|
||
au traitement. Elle ne réprime pas le conflit. Elle le devance. Elle ne
|
||
ferme pas toujours la scène. Elle organise un monde où la scène paraît
|
||
trop lente, trop lourde, trop discursive, trop humaine pour rivaliser
|
||
avec l'ajustement en temps réel.
|
||
|
||
Rouvroy et Berns donnent alors à la traversée machino-technique sa
|
||
pointe la plus froide. Deleuze et Guattari montraient les captures de
|
||
flux. Yuk Hui retirait à la technique dominante son masque
|
||
d'universalité. Stiegler faisait du pharmakon le lieu d'une lutte pour
|
||
le temps et l'attention. Rouvroy et Berns dévoilent le point où capture,
|
||
universalisation et automatisation peuvent produire une régulation sans
|
||
rupture visible.
|
||
|
||
La sortie ne peut pas être rassurante. Le sujet n'est pas vaincu. Il est
|
||
devancé. La norme n'est pas proclamée. Elle est calculée. Le conflit
|
||
n'est pas interdit. Il manque de temps pour devenir forme. Dans cet
|
||
intervalle annulé se joue le risque majeur : une société parfaitement
|
||
ajustée peut devenir politiquement inhabitable faute d'avoir encore des
|
||
lieux où demander ce que valent ses ajustements.
|
||
|
||
### Conclusion de 3.6 — Des flux à la préemption
|
||
|
||
Les régimes machino-techniques ferment la traversée des auteurs sur une
|
||
inquiétude froide. La régulation peut agir sans visage, sans annonce,
|
||
sans adresse claire. Elle peut coder des flux, transporter des mondes
|
||
techniques, capter l'attention, anticiper les conduites. Elle peut
|
||
gagner en efficacité tout en perdant les formes où ses raisons, ses
|
||
critères et ses effets deviennent discutables.
|
||
|
||
Deleuze et Guattari ont montré que les flux ne circulent jamais
|
||
innocemment : ils sont coupés, codés, recapturés. Yuk Hui a retiré à la
|
||
technique dominante son masque d'universalité : une machine transporte
|
||
toujours un monde. Stiegler a porté la question dans la mémoire et
|
||
l'attention : le pharmakon soigne ou prolétarise selon les circuits de
|
||
retour qu'il rend possibles. Rouvroy et Berns ont conduit le mouvement à
|
||
son point critique : le pouvoir peut calculer les possibles avant que le
|
||
différend ne prenne forme.
|
||
|
||
Ces pensées ne livrent pas une doctrine commune. Elles font apparaître
|
||
un seuil. La régulation n'a plus besoin de se concentrer dans un
|
||
souverain, de s'inscrire dans une loi, de se justifier dans une scène,
|
||
ni même de former un sujet. Elle peut fonctionner par branchements,
|
||
milieux, supports, paramètres, corrélations. Son danger tient moins à sa
|
||
brutalité qu'à sa capacité d'éviter l'épreuve.
|
||
|
||
La traversée philosophique peut dès lors changer de régime. Il ne s'agit
|
||
plus d'ajouter un auteur ni de prolonger la série. Il faut extraire ce
|
||
que le parcours a rendu lisible : les manières dont un pouvoir se fonde,
|
||
opère, apparaît, se cache, se conteste ou se rend irréversible. Les
|
||
auteurs vont maintenant céder la place aux lignes de force.
|
||
|
||
La synthèse typologique peut alors s'ouvrir sans retomber dans le
|
||
catalogue. Elle ne devra pas résumer Hobbes, Foucault, Arendt, Stiegler
|
||
ou Rouvroy. Elle devra faire apparaître les registres : concentration,
|
||
incorporation, subjectivation, justification, procédure, modulation.
|
||
C'est à cette condition que le chapitre pourra passer de la
|
||
confrontation des œuvres à l'émergence du paradigme archicratique.
|
||
|
||
## **3.7 — Synthèse typologique des registres du pouvoir**
|
||
|
||
La traversée des auteurs est close. Le chapitre doit maintenant changer
|
||
de geste : non plus suivre les œuvres, mais extraire les régimes
|
||
qu'elles ont rendus pensables.
|
||
|
||
Jusqu'ici, chaque pensée a été suivie dans sa singularité.
|
||
|
||
Les philosophies fondatrices ont d'abord montré comment l'ordre cherche
|
||
son principe de recevabilité : Hobbes dans la concentration souveraine,
|
||
Locke dans la borne libérale, Rousseau dans l'auto-législation civique.
|
||
Avec elles, la régulation se donne encore à partir d'un foyer
|
||
identifiable : paix, droit, peuple.
|
||
|
||
Avec les régulations incorporées, le regard quitte les principes
|
||
déclarés pour suivre des puissances moins visibles. Mauss a fait
|
||
apparaître l'obligation du retour ; Bourdieu, l'incorporation des
|
||
classements ; Foucault, les dispositifs ; Schmitt, l'exception qui
|
||
reconcentre la décision ; Rosa, la réponse sensible sans laquelle un
|
||
monde réglé peut rester inhabitable.
|
||
|
||
Les pensées de la subjectivation et de la configuration ont ouvert une
|
||
autre profondeur : Spinoza dans les affects, Elias dans
|
||
l'autocontrainte, Simondon dans l'individuation, Arendt dans
|
||
l'apparition. La régulation n'y est plus d'abord saisie par ses règles,
|
||
mais par les puissances, les conduites, les tensions et les scènes où
|
||
des êtres peuvent advenir.
|
||
|
||
Les régimes dialogiques déplacent alors l'attention vers les formes de
|
||
justification et de mise à l'épreuve : Montesquieu dans l'arrêt des
|
||
puissances, Boltanski et Thévenot dans les épreuves de justification,
|
||
Latour dans les médiations, Stengers dans le ralentissement, Morin dans
|
||
la dialogique. À chaque fois, ce qui compte n'est plus l'unité d'un
|
||
principe, mais la capacité d'un ordre à rencontrer d'autres raisons que
|
||
les siennes.
|
||
|
||
Les ouvertures procédurales et démocratiques prolongent cette exigence
|
||
en interrogeant les conditions concrètes de la scène : Weber dans la
|
||
légalité formelle, Lefort dans le lieu vide, Rancière, Mouffe et Tassin
|
||
dans les conflits de la scène démocratique, Dewey, Fishkin et Landemore
|
||
dans les dispositifs délibératifs. La parole y devient centrale, mais
|
||
elle ne vaut qu'à la condition de pouvoir modifier les cadres qui la
|
||
reçoivent.
|
||
|
||
Les régimes machino-techniques ferment ce mouvement en portant la
|
||
difficulté vers les milieux où la scène risque de disparaître : Deleuze
|
||
et Guattari dans les agencements et le *socius*, Yuk Hui dans les mondes
|
||
techniques, Stiegler dans le *pharmakon*, Rouvroy et Berns dans la
|
||
préemption algorithmique. La régulation y gagne en efficacité au moment
|
||
même où elle devient plus difficile à adresser.
|
||
|
||
Aucune de ces pensées ne se laisse ramener sans perte à une matrice
|
||
commune. Ce n'est pas ce que nous cherchons. Leur force tient à leurs
|
||
écarts : certaines partent du droit, d'autres du corps, du désir, de la
|
||
norme, de la scène, de la technique, du conflit, de l'attention ou du
|
||
calcul. Elles ne parlent pas toutes le même langage. Elles ne
|
||
construisent pas le même objet. Elles ne visent pas le même plan de
|
||
réalité.
|
||
|
||
Mais elles rendent comparables des tensions. Toutes, à leur manière,
|
||
répondent à trois questions : qu'est-ce qui donne à un ordre sa
|
||
recevabilité ? par quels moyens cet ordre agit-il ? selon quelles formes
|
||
peut-il être exposé à ceux qu'il affecte ? À partir de là, la typologie
|
||
n'écrase pas les œuvres ; elle extrait les lignes de force qu'elles ont
|
||
fait apparaître.
|
||
|
||
Il ne s'agit donc pas de classer les auteurs. Hobbes ne "représente" pas
|
||
la souveraineté comme Bourdieu "représenterait" l'incorporation ou
|
||
Rouvroy et Berns la préemption. Un auteur ne vaut jamais comme
|
||
étiquette. Il vaut par la zone de pouvoir qu'il rend lisible. La
|
||
synthèse qui suit ne range pas des doctrines. Elle dégage des registres.
|
||
|
||
Trois lignes traversent tout le chapitre.
|
||
|
||
La première concerne ce qui fonde, autorise, justifie ou rend recevable.
|
||
C'est l'arcalité. Elle peut prendre la forme d'un contrat, d'un droit
|
||
naturel, d'une volonté générale, d'une tradition, d'une dette, d'une
|
||
norme savante, d'une cosmologie technique, d'une mémoire partagée, d'un
|
||
objectif de sécurité ou d'un paramètre d'optimisation. Elle n'est pas
|
||
toujours déclarée. Elle peut être visible comme principe, enfouie dans
|
||
les mœurs, déposée dans les dispositifs, ou dissoute dans des
|
||
architectures de calcul.
|
||
|
||
La deuxième concerne ce qui agit. C'est la cratialité. Elle peut
|
||
concentrer, borner, discipliner, incorporer, affecter, ralentir,
|
||
justifier, promettre, coder, capter, anticiper. Elle n'est pas
|
||
réductible à la violence ni à l'autorité. Elle se donne aussi dans une
|
||
procédure, une habitude, un seuil, une interface, une vitesse, une
|
||
mémoire, une dette, une architecture. Le pouvoir ne se reconnaît pas à
|
||
son bruit. Il se reconnaît à ses effets.
|
||
|
||
La troisième concerne ce qui peut être exposé à l'épreuve. C'est
|
||
l'archicration. Elle désigne la possibilité pour un régime de rendre
|
||
discutables ses raisons, ses opérations et ses conséquences. Elle peut
|
||
prendre la forme d'un droit de résistance, d'une scène publique, d'un
|
||
conflit institué, d'une justification, d'une enquête, d'un
|
||
ralentissement, d'une désautomatisation, d'un recours, d'un
|
||
contre-dispositif. Elle peut aussi manquer, se fermer, se disperser,
|
||
être absorbée par l'urgence ou devancée par le calcul.
|
||
|
||
Ces trois lignes ne sont pas des cases. Elles révèlent ce qui se dérègle
|
||
lorsqu'une dimension absorbe les autres.
|
||
|
||
Certains régimes donnent à l'arcalité une densité telle que la reprise
|
||
devient difficile. Hobbes concentre l'ordre dans la paix souveraine ;
|
||
Locke le borne par le droit ; Rousseau l'intériorise dans la volonté
|
||
générale. Dans chaque cas, la régulation reçoit une raison forte. Mais
|
||
cette force se paie : le fondement tend à absorber les formes par
|
||
lesquelles il pourrait être discuté.
|
||
|
||
D'autres régimes montrent une cratialité diffuse, incorporée ou
|
||
dispersée. Le don oblige sans décret. L'habitus règle sans ordre
|
||
explicite. Le dispositif gouverne par réseau. L'exception tranche sous
|
||
couvert d'urgence. La résonance rappelle qu'un monde peut être organisé
|
||
et rester sans réponse. Ici, la puissance agit parfois d'autant mieux
|
||
qu'elle comparaît mal.
|
||
|
||
Un troisième ensemble déplace la régulation vers la formation même des
|
||
sujets et des mondes. Les affects spinozistes, l'autocontrainte
|
||
éliasienne, l'individuation simondonienne, l'apparition arendtienne ne
|
||
désignent pas des mécanismes secondaires. Ils montrent que toute
|
||
régulation dépend de puissances plus profondes : ce qui augmente ou
|
||
diminue, ce qui se dépose dans les conduites, ce qui résout des
|
||
tensions, ce qui permet à des êtres de paraître. La scène politique ne
|
||
commence jamais sur terrain neutre.
|
||
|
||
Les régimes dialogiques, procéduraux et démocratiques rendent
|
||
l'archicration plus visible. Montesquieu cherche l'arrêt des puissances
|
||
; Boltanski et Thévenot pluralisent les grandeurs ; Latour fait
|
||
comparaître les médiations ; Stengers ralentit ; Morin maintient les
|
||
tensions. Weber, Lefort, Rancière, Mouffe, Tassin, Dewey, Fishkin et
|
||
Landemore interrogent ensuite les formes de la scène : légalité, lieu
|
||
vide, dissensus, agonisme, assemblée, enquête, expérimentation. Mais
|
||
cette visibilité ne suffit pas. Une scène peut parler sans agir. Une
|
||
procédure peut écouter sans reprendre. Une justification peut traduire
|
||
sans transformer.
|
||
|
||
Les régimes machino-techniques donnent enfin au déséquilibre sa forme la
|
||
plus froide. Les flux peuvent être recapturés, les techniques peuvent
|
||
transporter des mondes, les supports peuvent prolétariser l'attention,
|
||
les modèles peuvent anticiper les conduites avant que le conflit ne
|
||
prenne forme. La régulation n'y perd pas sa puissance. Elle perd son
|
||
adresse.
|
||
|
||
La typologie qui s'esquisse n'a donc rien d'un tableau immobile. Ces
|
||
déséquilibres peuvent être nommés avec précision.
|
||
|
||
Premier déséquilibre : l'excès d'arcalité. Lorsque le fondement absorbe
|
||
l'ensemble du régime, l'ordre devient difficile à reprendre. Le
|
||
souverain, le droit, le peuple, la tradition, la sécurité ou la vérité
|
||
technique peuvent fonctionner comme sources de recevabilité trop denses.
|
||
Ils donnent à l'ordre sa raison, mais réduisent les lieux où cette
|
||
raison peut être discutée.
|
||
|
||
Deuxième déséquilibre : l'excès de cratialité. Lorsque l'effectuation
|
||
domine, la régulation agit plus vite qu'elle ne s'expose. Cela vaut pour
|
||
la contrainte souveraine, les dispositifs disciplinaires, l'urgence, les
|
||
plateformes, les algorithmes, les architectures attentionnelles. L'ordre
|
||
ne manque pas d'efficacité ; il manque de répondant.
|
||
|
||
Troisième déséquilibre : l'excès de scène sans prise. Une régulation
|
||
peut organiser la parole, multiplier les procédures, ouvrir des espaces
|
||
de discussion, tout en laissant intacts les mécanismes qui décident
|
||
réellement. La scène devient décor lorsque ses effets ne remontent pas
|
||
vers les critères, les institutions, les dispositifs ou les milieux
|
||
techniques.
|
||
|
||
Quatrième déséquilibre : la dissolution des plans. Lorsque ce qui fonde,
|
||
ce qui agit et ce qui doit être éprouvé deviennent indiscernables, la
|
||
régulation entre dans une zone dangereuse. L'ordre se présente comme
|
||
fonctionnement. La décision devient paramètre. La norme devient
|
||
corrélation. La contestation arrive trop tard, ou ne sait plus à qui
|
||
s'adresser.
|
||
|
||
Ces déséquilibres donnent sa portée au paradigme archicratique. Il ne
|
||
prétend pas résoudre les pensées rencontrées. Il nomme le problème
|
||
qu'elles ont peu à peu rendu inévitable : une régulation ne devient
|
||
politiquement habitable que si ce qui la fonde, ce qui l'opère et ce qui
|
||
la met à l'épreuve demeurent distinguables, articulés et soumis à des
|
||
formes de mise à l'épreuve.
|
||
|
||
Distinguables, car un ordre qui confond sa raison, sa force et sa
|
||
justification devient opaque. Articulés, car une fondation sans
|
||
effectuation reste vide, une puissance sans raison devient capture, une
|
||
scène sans prise tourne à la représentation. Mis à l'épreuve, car aucun
|
||
régime ne peut prétendre valoir politiquement s'il ne peut rendre compte
|
||
de ce qu'il fait subir, produire ou empêcher.
|
||
|
||
La synthèse typologique ne donne donc pas une carte définitive du
|
||
pouvoir. Elle prépare le dernier geste du chapitre : faire émerger le
|
||
paradigme archicratique non comme surplomb doctrinal, mais comme
|
||
exigence née de la traversée. Après avoir suivi les régimes dans leur
|
||
singularité, il devient possible de formuler ce qu'ils exigent sans
|
||
toujours le tenir : une forme de régulation où fondement, puissance et
|
||
épreuve ne se confondent pas, ne se neutralisent pas, ne se dérobent
|
||
pas.
|
||
|
||
C'est là que peut commencer la dernière section. Elle n'aura pas à
|
||
proclamer l'archicratie comme solution. Elle devra montrer pourquoi,
|
||
après cette traversée, l'hypothèse archicratique n'apparaît plus comme
|
||
une construction ajoutée au chapitre, mais comme l'exigence que le
|
||
chapitre a fait naître.
|
||
|
||
### **3.7.1 — Lignes différentielles de la régulation**
|
||
|
||
Une typologie devient stérile lorsqu'elle fige ce qu'elle devait rendre
|
||
lisible. Le parcours précédent n'autorise pas un classement des auteurs.
|
||
Il autorise autre chose : le repérage de lignes selon lesquelles les
|
||
régimes de pouvoir se forment, se déplacent, se déséquilibrent.
|
||
|
||
Ces lignes ne désignent pas des familles fermées. Elles traversent les
|
||
œuvres, les coupent parfois contre elles-mêmes, font apparaître des
|
||
tensions internes. Une pensée peut fonder fortement l'ordre et laisser
|
||
peu de place à sa reprise. Une autre peut ouvrir la scène et manquer de
|
||
prise. Une autre encore peut produire des effets puissants sans se
|
||
présenter comme pouvoir. Ce sont ces variations qu'il faut lire.
|
||
|
||
La première ligne concerne la manière dont un ordre reçoit sa raison
|
||
d'être. C'est l'arcalité.
|
||
|
||
Elle ne se réduit pas à la fondation explicite. Hobbes donne à l'ordre
|
||
une origine contractuelle et souveraine : la paix vaut par la puissance
|
||
qui met fin à la guerre. Locke déplace cette recevabilité vers les
|
||
droits que le pouvoir doit protéger. Rousseau l'intériorise dans la
|
||
volonté générale : l'ordre vaut lorsqu'un peuple peut s'y reconnaître
|
||
comme auteur de sa propre loi. Dans ces trois cas, l'arcalité demeure
|
||
visible. Elle se dit comme paix, droit, peuple.
|
||
|
||
Mais d'autres pensées déplacent ce foyer. Chez Mauss, l'ordre ne naît
|
||
pas d'un pacte déclaré ; il circule dans l'obligation de donner,
|
||
recevoir, rendre. Chez Bourdieu, il se dépose dans les dispositions, les
|
||
goûts, les classements, les manières de se sentir légitime ou
|
||
illégitime. Chez Foucault, il se fragmente dans des savoirs, des normes,
|
||
des dispositifs. L'arcalité n'a pas disparu. Elle s'est rendue moins
|
||
adressable.
|
||
|
||
Simondon et Latour conduisent ce déplacement plus loin. Le premier ne
|
||
cherche pas l'ordre avant les processus : il le pense dans les
|
||
opérations d'individuation, dans les résolutions provisoires de
|
||
tensions. Le second refuse de placer le collectif au-dessus des
|
||
médiations qui le composent : l'ordre tient dans des chaînes d'acteurs,
|
||
d'objets, d'inscriptions, de traductions. Rosa ajoute une autre exigence
|
||
: un monde réglé demeure pauvre s'il ne répond plus à ceux qui
|
||
l'habitent. La tenue d'un ordre dépend aussi de la qualité des relations
|
||
qu'il rend possibles.
|
||
|
||
L'arcalité apparaît alors sous plusieurs régimes. Elle peut être
|
||
principe, héritage, mémoire, dette, disposition, réseau, cosmologie,
|
||
paramètre, milieu de résonance. Son danger change avec sa forme. Trop
|
||
concentrée, elle absorbe la reprise. Trop diffuse, elle devient
|
||
difficile à contester. Trop technique, elle se fait passer pour
|
||
fonctionnement.
|
||
|
||
La deuxième ligne concerne les modes d'effectuation. C'est la
|
||
cratialité.
|
||
|
||
Elle ne se confond pas avec la violence. Elle désigne la manière dont un
|
||
ordre agit réellement. Chez Hobbes, elle prend la forme d'une
|
||
concentration souveraine. Chez Schmitt, elle se révèle dans la décision
|
||
d'exception. Chez Weber, elle se rationalise dans l'administration, le
|
||
dossier, la compétence, la règle formelle. Ici, la puissance possède
|
||
encore une certaine lisibilité : elle commande, tranche, classe,
|
||
exécute.
|
||
|
||
Foucault fait perdre à cette puissance son centre apparent. Le pouvoir
|
||
circule dans les dispositifs, les disciplines, les normes, les savoirs,
|
||
les conduites de conduites. Il ne réside pas dans un lieu unique ; il se
|
||
prolonge dans les milieux qu'il aménage. Deleuze et Guattari déplacent
|
||
encore la question : la puissance opère par agencements, connexions,
|
||
coupures, recodages. Elle n'a pas besoin de souverain pour capturer des
|
||
flux.
|
||
|
||
Avec les régimes techniques contemporains, la cratialité devient plus
|
||
froide. Chez Stiegler, elle travaille la mémoire, l'attention, le désir,
|
||
les circuits de retour par lesquels un savoir revient ou ne revient plus
|
||
à ceux qu'il forme. Chez Rouvroy et Berns, elle se loge dans la
|
||
corrélation, l'anticipation, la préemption. Le pouvoir n'attend plus que
|
||
le sujet parle ou agisse ; il configure les probabilités de son action.
|
||
|
||
La cratialité change donc de texture. Elle peut contraindre,
|
||
discipliner, incorporer, séduire, ralentir, capter, recommander,
|
||
automatiser, prévenir. Elle peut frapper, mais aussi rendre certaines
|
||
conduites plus faciles, plus visibles, plus rentables, plus attendues.
|
||
Sa force tient parfois à sa discrétion. Plus elle s'inscrit dans les
|
||
environnements, moins elle ressemble à une force.
|
||
|
||
La troisième ligne concerne l'exposition à l'épreuve. C'est
|
||
l'archicration.
|
||
|
||
Elle demande où un régime peut être repris par ceux qu'il affecte. Où
|
||
ses raisons deviennent-elles discutables ? Où ses effets peuvent-ils
|
||
être rapportés ? Où ses critères peuvent-ils être contestés ? Où le tort
|
||
trouve-t-il une forme ? Cette ligne est la plus fragile, car elle dépend
|
||
à la fois d'une scène, d'une adresse, d'un langage, d'une mémoire et
|
||
d'une capacité d'effet.
|
||
|
||
Certaines pensées donnent à cette exposition une place centrale.
|
||
Montesquieu organise l'arrêt du pouvoir par le pouvoir. Boltanski et
|
||
Thévenot pluralisent les mondes de justification. Latour oblige les
|
||
médiations à comparaître. Stengers ralentit les décisions qui prétendent
|
||
savoir trop vite. Morin maintient les tensions au lieu de les dissoudre
|
||
dans une fausse unité. Dans ces régimes, l'ordre devient plus habitable
|
||
lorsqu'il accepte de rencontrer ce qui le dérange.
|
||
|
||
Les pensées démocratiques et procédurales précisent cette exigence.
|
||
Lefort vide le lieu du pouvoir pour empêcher son appropriation
|
||
définitive. Rancière fait surgir la part qui n'avait pas de part. Mouffe
|
||
transforme l'ennemi en adversaire légitime. Tassin rappelle la fragilité
|
||
d'un monde commun d'apparition. Dewey, Fishkin et Landemore cherchent
|
||
des formes d'enquête, d'assemblée ou de délibération où la parole puisse
|
||
produire autre chose qu'un échange sans effet.
|
||
|
||
Mais l'archicration peut se fermer, se figer ou se dissoudre. Schmitt la
|
||
suspend au nom de l'urgence. La bureaucratie peut la réduire à un
|
||
dossier. Une procédure peut écouter sans modifier ses propres cadres. Un
|
||
dispositif peut disperser l'adresse. Une plateforme peut rendre le
|
||
recours presque impraticable. La gouvernementalité algorithmique pousse
|
||
la crise à son point extrême : l'épreuve arrive après le calcul, parfois
|
||
après la décision, souvent après l'orientation des conduites.
|
||
|
||
Ces trois lignes ne décrivent donc pas trois domaines séparés. Elles se
|
||
nouent dans chaque régime. Un ordre peut avoir une arcalité forte, une
|
||
cratialité efficace et une archicration pauvre. Il peut ouvrir largement
|
||
la scène tout en laissant intactes les opérations qui décident. Il peut
|
||
produire de la stabilité sans monde commun, ou du conflit sans reprise,
|
||
ou de l'efficacité sans justification.
|
||
|
||
La co-viabilité commence lorsque ces plans cessent de valoir isolément.
|
||
Un fondement peut protéger ou enfermer. Une puissance peut instituer ou
|
||
capturer. Une scène peut exposer ou décorer. Ce qui importe est leur
|
||
rapport : leur distinction, leur articulation, leur capacité à demeurer
|
||
discutables.
|
||
|
||
La ligne arcale demande : au nom de quoi cet ordre tient-il ?\
|
||
La ligne cratiale demande : par quoi agit-il ?\
|
||
La ligne archicrationnelle demande : devant qui et sous quelle forme
|
||
peut-il être repris ?
|
||
|
||
Ces questions ne valent pas comme tribunal extérieur. Elles servent à
|
||
éprouver les régimes sans les réduire. Elles n'obligent pas Hobbes à
|
||
devenir Rancière, ni Foucault à devenir Lefort, ni Stiegler à devenir
|
||
Weber. Elles permettent de repérer ce que chaque pensée rend
|
||
saisissable, ce qu'elle laisse dans l'ombre, ce qu'elle rend presque
|
||
impensable.
|
||
|
||
L'hypothèse archicratique se joue dans cette modestie exigeante. Elle ne
|
||
gagne rien à tout absorber. Elle vaut lorsqu'elle aide à distinguer ce
|
||
qu'un régime tend à confondre : la raison qu'il invoque, la puissance
|
||
qu'il exerce, l'épreuve qu'il accepte ou refuse. Elle échoue dès qu'elle
|
||
transforme cette distinction en grille close.
|
||
|
||
Les lignes différentielles dessinent ainsi une topologie minimale. Elles
|
||
ne classent pas les pensées ; elles situent des tensions. Elles ne
|
||
ferment pas le parcours ; elles préparent la question suivante : quelles
|
||
figures de co-viabilité deviennent possibles lorsque ces lignes se
|
||
composent sans se confondre ? Et quelles figures deviennent inhabitables
|
||
lorsqu'une ligne dévore les autres ?
|
||
|
||
Une vue synoptique des auteurs, des modes de force, des formes
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d'héritage, des statuts de scène et des types de co-viabilité
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correspondants est proposée en annexe A.
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### **3.7.2 — Figures de co-viabilité et tensions constitutives**
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Les lignes différentielles ne suffisent pas. Elles disent où se fonde un
|
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ordre, par quoi il agit, comment il peut être exposé. Reste une question
|
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plus concrète : quelle forme de vie commune un régime rend-il possible,
|
||
et à quel prix ?
|
||
|
||
La co-viabilité ne désigne pas une harmonie. Elle ne suppose ni accord
|
||
complet, ni stabilité définitive, ni disparition du conflit. Elle
|
||
désigne une tenue : la capacité d'un monde commun à supporter ses
|
||
tensions sans les convertir aussitôt en guerre, en silence, en inertie
|
||
ou en calcul. Une société peut tenir par peur, par droit, par dette, par
|
||
habitude, par procédure, par scène, par mémoire, par technique. Mais
|
||
chaque manière de tenir emporte son ombre.
|
||
|
||
La première figure est la co-viabilité par pacification. Hobbes en donne
|
||
la forme la plus dure. La guerre de tous contre tous rend la sûreté
|
||
désirable avant toute discussion civique. La paix n'est pas ici un état
|
||
moral ; elle est l'effet d'une puissance assez concentrée pour
|
||
neutraliser les conflits privés. Cette configuration stabilise l'espace
|
||
commun, réduit l'incertitude, rend possible une continuité minimale des
|
||
conduites.
|
||
|
||
Mais cette paix se paie par dessaisissement. Plus la contrainte
|
||
souveraine garantit la sûreté, plus la scène de reprise se rétrécit. La
|
||
conflictualité ne disparaît pas ; elle est contenue comme menace de
|
||
dissolution. La co-viabilité pacifiée tient parce qu'elle empêche la
|
||
guerre. Elle devient pauvre lorsqu'elle ne sait plus accueillir le
|
||
différend autrement que comme retour du péril.
|
||
|
||
La deuxième figure est la co-viabilité par garantie. Locke en éclaire la
|
||
logique. Le pouvoir devient viable lorsqu'il est borné par des droits
|
||
qu'il n'a pas produits et qu'il ne peut détruire sans se délégitimer. La
|
||
vie, la liberté, la propriété forment un cadre où chacun peut agir sans
|
||
être livré à l'arbitraire d'autrui. Cette figure protège, stabilise,
|
||
limite.
|
||
|
||
Sa tension tient à ce qu'elle protège souvent mieux l'acquis qu'elle
|
||
n'interroge les conditions de son acquisition. Elle borne l'abus du
|
||
pouvoir, mais saisit moins bien les inégalités logées dans l'ordre légal
|
||
lui-même. La co-viabilité par garantie donne des défenses contre
|
||
l'arbitraire ; elle peut laisser hors champ les dépendances que le droit
|
||
protège sans les nommer.
|
||
|
||
La troisième figure est la co-viabilité par adhésion civique. Rousseau
|
||
en porte l'ambition. Un ordre devient libre lorsque ceux qui lui
|
||
obéissent peuvent s'y reconnaître comme auteurs de la loi. La communauté
|
||
ne tient plus par crainte, ni par protection d'intérêts séparés, mais
|
||
par intériorisation du commun. La régulation vise alors une unité plus
|
||
haute : obéir à la loi que l'on se donne.
|
||
|
||
La grandeur de cette figure est aussi son risque. Lorsque le commun
|
||
devient trop dense, l'écart se fait suspect. La dissidence peut être
|
||
relue comme erreur, faction, corruption de la volonté générale. La
|
||
co-viabilité civique exige de la cohésion ; elle menace de perdre la
|
||
pluralité qui rendrait cette cohésion discutable.
|
||
|
||
Une autre famille de figures tient moins par fondation que par
|
||
incorporation. Mauss montre une co-viabilité par obligation
|
||
relationnelle : donner, recevoir, rendre. Le lien se maintient par
|
||
dette, prestige, retour attendu. Bourdieu montre une co-viabilité par
|
||
dispositions : les conduites s'ajustent parce que les classements sont
|
||
devenus corps, goûts, attentes, limites intériorisées. Foucault montre
|
||
une co-viabilité par dispositifs : les milieux règlent les conduites en
|
||
les observant, en les classant, en les normalisant.
|
||
|
||
Ces figures ont une force commune : elles agissent avant la
|
||
justification. Elles rendent les mondes praticables en déposant l'ordre
|
||
dans les gestes, les liens, les seuils, les habitudes, les
|
||
environnements. Mais cette efficacité les rend difficiles à reprendre.
|
||
La dette attache. L'habitus naturalise. Le dispositif disperse
|
||
l'adresse. La co-viabilité incorporée tient parce qu'elle devient
|
||
familière ; elle devient inquiétante lorsqu'elle retire aux sujets les
|
||
mots pour dire ce qui les tient.
|
||
|
||
Les figures génétiques déplacent encore la question. Spinoza fait
|
||
dépendre la vie commune des affects qu'elle compose : un ordre vaut
|
||
aussi par ce qu'il augmente ou diminue. Elias montre que les longues
|
||
interdépendances fabriquent de l'autocontrainte, sans laquelle la
|
||
coexistence se déliterait dans l'impulsion immédiate. Simondon pense la
|
||
viabilité comme résolution partielle de tensions dans un champ
|
||
métastable. Arendt rappelle qu'un monde politique n'existe vraiment que
|
||
lorsque des êtres peuvent paraître, parler, commencer.
|
||
|
||
Ces figures donnent à la co-viabilité une profondeur que les modèles
|
||
institutionnels ne suffisent pas à saisir. Un monde commun a besoin
|
||
d'affects actifs, de conduites formées, de tensions travaillées,
|
||
d'apparitions publiques. Mais chacune porte sa fragilité. La conversion
|
||
des affects peut tourner à pédagogie des passions. L'autocontrainte peut
|
||
devenir captivité intérieure. L'individuation peut oublier le conflit
|
||
entre acteurs. L'apparition peut s'évanouir faute de durée
|
||
institutionnelle.
|
||
|
||
Les figures dialogiques et procédurales placent l'épreuve au centre.
|
||
Montesquieu cherche une co-viabilité par disposition modérée des
|
||
puissances. Boltanski et Thévenot la pensent par pluralité des grandeurs
|
||
de justification. Latour la déplace vers les médiations qui composent
|
||
les collectifs. Stengers demande que les situations soient ralenties
|
||
pour que leurs objections ne soient pas confisquées. Morin maintient les
|
||
tensions dans une pensée capable de supporter l'incertitude.
|
||
|
||
Les régimes démocratiques prolongent ce mouvement. Lefort rend le
|
||
pouvoir inhabitable à toute appropriation définitive. Rancière, Mouffe
|
||
et Tassin rappellent qu'un commun politique ne vit pas de consensus
|
||
plein, mais de conflits rendus visibles, d'adversaires reconnus,
|
||
d'apparitions capables de troubler l'ordre des places. Les dispositifs
|
||
délibératifs et expérimentaux cherchent alors des formes où la parole
|
||
puisse devenir prise : enquête, assemblée, tirage au sort, confrontation
|
||
d'expériences, révision des cadres.
|
||
|
||
Ici, la co-viabilité repose sur une promesse forte : un monde commun
|
||
tient mieux lorsqu'il accepte d'être discuté. Mais l'ouverture ne
|
||
garantit rien par elle-même. Une scène peut donner la parole sans
|
||
modifier les rapports de force. Une procédure peut produire de l'écoute
|
||
sans transformation. Une justification peut traduire les objections dans
|
||
la langue du système qui les neutralise. La co-viabilité délibérative
|
||
devient décor lorsqu'elle ne touche pas les opérations qui décident.
|
||
|
||
Les figures machino-techniques portent la tension à son degré le plus
|
||
froid. Deleuze et Guattari montrent une co-viabilité par agencement :
|
||
les flux tiennent parce qu'ils sont connectés, codés, recapturés. Yuk
|
||
Hui ouvre la possibilité d'une co-viabilité technodiverse, où plusieurs
|
||
mondes techniques peuvent bifurquer hors de l'universalisme dominant.
|
||
Stiegler pense une co-viabilité pharmacologique : elle dépend des
|
||
circuits de mémoire, d'attention et de désautomatisation que les
|
||
supports techniques rendent possibles. Rouvroy et Berns exposent enfin
|
||
une co-viabilité par préemption : les conduites s'ajustent avant que le
|
||
conflit ne se formule.
|
||
|
||
Ces figures techniques ne relèvent pas d'un supplément moderne ajouté au
|
||
politique. Elles montrent que la vie commune tient aussi par ses milieux
|
||
d'inscription, ses supports, ses architectures, ses rythmes, ses
|
||
protocoles. Mais elles révèlent un danger majeur : plus la régulation
|
||
gagne en fluidité, plus elle peut perdre en comparution. Les flux sont
|
||
recapturés. Les mondes techniques sont traduits par la grammaire
|
||
dominante. Le soin de l'attention peut devenir marché du soin.
|
||
L'algorithme ajuste sans faire monde.
|
||
|
||
À travers ces figures, aucune co-viabilité ne se donne comme équilibre
|
||
pur. Chacune maintient quelque chose en exposant autre chose. La
|
||
pacification protège contre la guerre, mais réduit la reprise. La
|
||
garantie limite l'arbitraire, mais peut sanctuariser l'acquis.
|
||
L'adhésion civique donne une profondeur au commun, mais menace le
|
||
dissensus. L'incorporation stabilise les pratiques, mais rend le pouvoir
|
||
moins dicible. La subjectivation forme des puissances, mais peut manquer
|
||
de scène. La délibération ouvre l'épreuve, mais peut manquer d'effet. La
|
||
technique fluidifie, mais peut supprimer l'adresse.
|
||
|
||
La co-viabilité n'est donc pas la résolution des tensions. Elle est leur
|
||
tenue. Un régime devient politiquement habitable lorsqu'il ne transforme
|
||
pas sa force propre en fermeture : lorsque la paix n'étouffe pas le
|
||
différend, lorsque le droit n'abrite pas l'injustice, lorsque le commun
|
||
n'absorbe pas l'écart, lorsque l'habitude ne naturalise pas la
|
||
domination, lorsque la scène ne se réduit pas au décor, lorsque la
|
||
technique ne remplace pas l'adresse par l'ajustement.
|
||
|
||
Le regard doit alors se déplacer. La question n'est pas de savoir quel
|
||
régime serait le meilleur dans l'absolu. Elle est de savoir comment un
|
||
régime tient, ce qu'il rend possible, ce qu'il rend muet, ce qu'il rend
|
||
difficile à reprendre. La co-viabilité se juge moins à son degré d'ordre
|
||
qu'à sa capacité de faire droit aux tensions dont elle vit.
|
||
|
||
L'hypothèse archicratique trouve ici sa fonction la plus exacte. Elle ne
|
||
promet pas l'équilibre final entre fondation, puissance et épreuve. Elle
|
||
aide à voir quand l'une de ces dimensions absorbe les autres. Elle
|
||
oblige à demander ce qu'une forme de vie commune sacrifie pour tenir, et
|
||
quels moyens elle se donne pour rendre ce sacrifice discutable.
|
||
|
||
Les figures dégagées ne sont donc pas des modèles à reproduire. Ce sont
|
||
des prises pour lire des situations. Elles permettent d'identifier une
|
||
paix sans reprise, une garantie sans transformation, une scène sans
|
||
effet, une technique sans adresse, une pluralité sans médiation, une
|
||
efficacité sans monde commun. Elles ne ferment pas l'analyse ; elles
|
||
donnent des instruments de discernement.
|
||
|
||
C'est cette tâche que la section suivante peut reprendre sous une forme
|
||
plus critique : examiner les déséquilibres par lesquels les régimes se
|
||
saturent, basculent ou se défont lorsque leurs tensions constitutives
|
||
cessent d'être tenues.
|
||
|
||
Les principales configurations d'apports régulateurs, d'angles morts et
|
||
de contre-prises associées sont regroupées sous forme comparative en
|
||
annexe B.
|
||
|
||
### **3.7.3 — Déséquilibres critiques et seuils de bascule**
|
||
|
||
Aucune configuration régulatrice n'est protégée contre sa propre
|
||
réussite. C'est souvent lorsqu'un régime fonctionne qu'il commence à se
|
||
déformer. La paix devient fermeture. La mémoire devient orthodoxie. La
|
||
procédure devient inertie. L'expérimentation devient dispersion.
|
||
L'optimisation devient gouvernement sans scène.
|
||
|
||
Le seuil de bascule apparaît lorsqu'une dimension cesse de composer avec
|
||
les autres. Une force qui ne se laisse plus reprendre devient
|
||
empêchement. Un héritage qui ne se laisse plus interpréter devient
|
||
moralisation. Une technique qui traite les écarts avant leur apparition
|
||
devient préemption. Une ouverture qui ne dépose aucune mémoire devient
|
||
évanescence. Dans chaque cas, le problème ne vient pas d'un principe
|
||
mauvais en lui-même, mais d'un principe devenu exclusif.
|
||
|
||
C'est pourquoi les dérives doivent être décrites de l'intérieur. Un
|
||
régime ne bascule pas toujours par violence visible, effondrement brutal
|
||
ou contradiction déclarée. Il bascule quand un gain réel absorbe tout le
|
||
reste. La sécurité cesse alors d'être condition de la vie commune pour
|
||
devenir refus du conflit. La fidélité cesse d'être transmission pour
|
||
devenir épreuve de conformité. L'anticipation cesse d'être prudence pour
|
||
devenir court-circuit de la scène. L'invention cesse d'ouvrir des
|
||
possibles lorsqu'elle ne laisse aucune prise durable.
|
||
|
||
Le premier seuil est l'empêchement.
|
||
|
||
Il apparaît lorsque la puissance d'exécution se sépare des formes de
|
||
reprise. Hobbes, Schmitt et certaines rigidités bureaucratiques en
|
||
donnent des figures différentes. Dans chaque cas, un gain existe :
|
||
arrêter la guerre, trancher l'urgence, assurer la continuité de
|
||
l'action. Une société ne peut pas vivre dans l'indétermination
|
||
permanente. Elle a besoin de décisions, de règles, de relais, de
|
||
procédures, de capacités d'exécution.
|
||
|
||
Mais cette capacité se retourne lorsqu'elle ne connaît plus que sa
|
||
propre nécessité. L'autorité ne se contente plus d'agir ; elle bloque la
|
||
remontée des objections. La décision ne tranche plus pour rouvrir un
|
||
monde praticable ; elle suspend les conditions mêmes de sa discussion.
|
||
La procédure ne garantit plus la continuité ; elle transforme la reprise
|
||
en parcours d'épuisement. L'empêchement naît à cet endroit : la
|
||
puissance opère, mais elle interdit que son opération devienne matière à
|
||
épreuve.
|
||
|
||
La fermeture n'est pas forcément brutale. Elle peut être juridique,
|
||
administrative, sécuritaire, procédurale. Elle peut prendre la forme
|
||
d'un délai impossible, d'une compétence introuvable, d'un état d'urgence
|
||
prolongé, d'un guichet sans responsable, d'une règle dont personne ne
|
||
peut contester les effets. Une configuration bascule dans l'empêchement
|
||
lorsqu'elle ne demande plus : que faisons-nous subir ? mais seulement :
|
||
comment maintenir ?
|
||
|
||
Le second seuil est la moralisation.
|
||
|
||
Il apparaît lorsque l'héritage cesse d'être repris comme mémoire vivante
|
||
et devient critère de conformité. Aucune société ne tient sans récits,
|
||
sans mœurs, sans fidélités, sans formes d'intériorisation du commun.
|
||
Rousseau l'a montré avec force : un peuple ne se maintient pas par
|
||
mécanisme extérieur ; il lui faut une consistance civique. Mais cette
|
||
consistance devient dangereuse lorsqu'elle fixe d'avance qui parle
|
||
depuis le commun et qui parle contre lui.
|
||
|
||
La moralisation ne ferme pas la scène par contrainte directe. Elle la
|
||
ferme en distribuant la recevabilité des voix. Le désaccord n'est plus
|
||
traité comme tension interne ; il devient défaut de vertu, manque de
|
||
loyauté, corruption, trahison, immaturité civique. Celui qui conteste
|
||
n'est pas réfuté ; il est déqualifié avant même d'avoir parlé. Le
|
||
conflit n'entre plus dans l'épreuve, parce qu'il a déjà été déplacé sur
|
||
le terrain de la faute.
|
||
|
||
Ce seuil est redoutable parce qu'il garde le langage du commun. Il parle
|
||
au nom de la fidélité, de la mémoire, du peuple, des valeurs, de la
|
||
décence, parfois même de l'émancipation. Mais ce langage cesse d'ouvrir
|
||
une appartenance disputable ; il devient police de la parole légitime.
|
||
La régulation bascule lorsque l'héritage ne soutient plus
|
||
l'interprétation, mais exige la conformité.
|
||
|
||
Le troisième seuil est la préemption.
|
||
|
||
Il apparaît lorsque l'écart est traité avant de pouvoir devenir
|
||
événement. Foucault en avait déjà montré les formes disciplinaires et
|
||
normatives : observer, classer, corriger, aménager les conduites. La
|
||
gouvernementalité algorithmique pousse ce mouvement plus loin. Elle ne
|
||
ferme pas la scène au nom d'une loi. Elle réduit la nécessité de la
|
||
scène en configurant les possibles.
|
||
|
||
La préemption agit par seuils, scores, corrélations, profils,
|
||
recommandations, alertes, classements, accès différenciés. Elle ne dit
|
||
pas toujours non. Elle rend certains trajets plus coûteux, certaines
|
||
options moins visibles, certains comportements improbables, certaines
|
||
sorties presque impraticables. Le conflit n'est pas vaincu après
|
||
confrontation ; il manque de temps pour prendre forme.
|
||
|
||
Dans ce régime, l'ordre ne se présente pas comme ordre. Il devient
|
||
environnement. L'arcalité se disperse dans les objectifs techniques :
|
||
réduire le risque, fluidifier, optimiser, prédire, personnaliser. La
|
||
cratialité s'absorbe dans les architectures. L'archicration arrive trop
|
||
tard, devant un résultat déjà produit par des modèles que personne ne
|
||
peut aisément discuter. La co-viabilité survit alors comme compatibilité
|
||
fonctionnelle, non comme élaboration partageable du commun.
|
||
|
||
Le quatrième seuil est l'évanescence.
|
||
|
||
Il apparaît lorsque l'ouverture ne laisse pas de forme. Les pensées de
|
||
l'agencement, des lignes de fuite, de l'expérimentation ou de
|
||
l'apparition rappellent une vérité indispensable : une régulation
|
||
vivante doit pouvoir bifurquer. Elle doit accepter l'inédit, l'essai, la
|
||
rupture, le commencement. Sans cela, l'ordre ne fait que reconduire ses
|
||
propres clôtures.
|
||
|
||
Mais l'ouverture peut se perdre dans son propre mouvement. Lorsque rien
|
||
ne se stabilise, lorsque les expériences ne laissent ni mémoire, ni
|
||
règle révisable, ni seuil d'apprentissage, ni institution transmissible,
|
||
l'invention se consume. Tout recommence, rien ne sédimente. La scène
|
||
s'ouvre, puis disparaît. Les intensités se succèdent sans produire de
|
||
capacité commune.
|
||
|
||
L'évanescence est l'envers de l'empêchement. Là où l'empêchement retient
|
||
trop, l'évanescence ne retient pas assez. Elle défait les clôtures sans
|
||
instituer les reprises. Elle multiplie les possibles sans donner aux
|
||
collectifs de quoi apprendre de leurs propres essais. Elle produit de
|
||
l'événement, mais peu de mémoire active.
|
||
|
||
Ces quatre seuils ne sont pas des types purs. Une même configuration
|
||
peut les combiner. Une bureaucratie peut empêcher et moraliser. Une
|
||
plateforme peut préempter et disperser. Une scène démocratique peut
|
||
s'ouvrir largement tout en laissant ses effets s'évanouir. Un régime
|
||
d'urgence peut commencer par empêcher, puis se moraliser au nom du salut
|
||
commun.
|
||
|
||
Leur intérêt est diagnostique. Ils permettent de demander non pas
|
||
seulement ce qu'un régime affirme, mais comment il risque de se
|
||
déformer. Où la force devient-elle blocage ? Où la mémoire devient-elle
|
||
orthodoxie ? Où l'anticipation devient-elle confiscation ? Où
|
||
l'ouverture devient-elle perte de prise ? Ces questions donnent à
|
||
l'analyse archicratique son tranchant critique.
|
||
|
||
Car chaque seuil appelle une contre-prise différente.
|
||
|
||
À l'empêchement, il faut opposer des scènes de recours, de justification
|
||
et de révision. Non de vagues appels à la participation, mais des formes
|
||
capables de faire remonter les effets subis vers les critères de
|
||
décision.
|
||
|
||
À la moralisation, il faut opposer des protections du dissensus. Non
|
||
pour dissoudre tout commun, mais pour empêcher qu'une appartenance soit
|
||
utilisée comme arme contre ceux qui la discutent.
|
||
|
||
À la préemption, il faut opposer des prises sur les architectures
|
||
silencieuses : publicité des critères, audit, contradiction, droit
|
||
d'appel, traçabilité des effets, possibilité de contester un profil, un
|
||
seuil, une recommandation, une décision automatisée.
|
||
|
||
À l'évanescence, il faut opposer des mémoires sélectives : archives,
|
||
retours d'expérience, seuils de stabilisation, formes de transmission,
|
||
institutions capables de retenir sans figer.
|
||
|
||
Une configuration viable n'élimine pas ces risques. Elle les connaît.
|
||
Elle se dote de médiations pour empêcher leur montée en régime. Elle
|
||
sait que la paix peut fermer, que la mémoire peut exclure, que le calcul
|
||
peut devancer, que l'ouverture peut se dissoudre. Sa force tient moins à
|
||
la pureté de son principe qu'à sa capacité d'empêcher ce principe de
|
||
devenir total.
|
||
|
||
C'est ici que la vigilance archicratique prend son sens le plus précis.
|
||
Elle ne consiste pas à chercher un équilibre idéal entre arcalité,
|
||
cratialité et archicration. Elle consiste à repérer les moments où l'une
|
||
des dimensions commence à absorber les autres. Ce moment précède souvent
|
||
la crise visible. Il se signale par des symptômes faibles : objections
|
||
qui ne remontent plus, dissidents disqualifiés, critères devenus
|
||
opaques, scènes sans mémoire, procédures sans effet, techniques sans
|
||
recours.
|
||
|
||
La co-viabilité dépend de cette attention aux bascules. Un monde commun
|
||
ne devient habitable ni par force pure, ni par fidélité pure, ni par
|
||
ouverture pure, ni par optimisation pure. Il le devient lorsque ses
|
||
forces demeurent soumises à l'épreuve, ses héritages interprétables, ses
|
||
techniques contestables, ses ouvertures transmissibles. Là se joue la
|
||
différence entre une régulation vivante et un régime qui commence à
|
||
gouverner contre les conditions mêmes de sa reprise.
|
||
|
||
Une présentation condensée des compositions possibles, des risques de
|
||
dérive et des indicateurs de vigilance correspondants figure en annexe
|
||
C.
|
||
|
||
### **3.7.4 — Lectures transversales par familles philosophiques : cohérences internes, angles morts et principes de composition**
|
||
|
||
À ce point du parcours, la comparaison ne peut plus avancer auteur par
|
||
auteur. Les singularités ont été suivies, les lignes différentielles
|
||
dégagées, les formes de co-viabilité éprouvées, les seuils de bascule
|
||
nommés. Reste un dernier geste : comprendre comment certaines pensées se
|
||
rapprochent par leur manière de faire tenir, d'exposer ou de déformer la
|
||
régulation.
|
||
|
||
Ces rapprochements ne forment pas des écoles. Ils ne reposent ni sur une
|
||
filiation doctrinale, ni sur une appartenance historique, ni sur une
|
||
identité de vocabulaire. Ils relèvent d'une affinité morphologique.
|
||
Plusieurs pensées, très éloignées entre elles, peuvent privilégier une
|
||
même fonction : exécuter, exposer, incorporer, diagnostiquer, bifurquer,
|
||
soigner. Chacune le fait à sa manière. Chacune y gagne une puissance de
|
||
lecture. Chacune y perd aussi quelque chose.
|
||
|
||
La première famille rassemble les pensées de l'exécution. Hobbes,
|
||
Schmitt et Weber n'occupent évidemment pas le même lieu. Hobbes cherche
|
||
la paix par concentration souveraine. Schmitt révèle la décision dans
|
||
l'exception. Weber analyse la rationalisation bureaucratique, la règle,
|
||
la compétence, le dossier, la continuité administrative. Pourtant, une
|
||
même exigence les traverse : un ordre doit pouvoir agir. Il doit
|
||
trancher l'indétermination, contenir la dispersion, produire une
|
||
effectivité.
|
||
|
||
Cette famille rappelle une vérité que les pensées de la scène oublient
|
||
parfois : un monde commun ne tient pas par la normativité déclarée. Il
|
||
lui faut des relais, des décisions, des procédures, des capacités
|
||
d'exécution. Une règle sans effectuation devient vœu. Une délibération
|
||
sans prise devient conversation. Une promesse institutionnelle sans
|
||
chaîne d'application devient décor.
|
||
|
||
Son angle mort apparaît lorsque l'effectuation se referme sur elle-même.
|
||
La puissance chargée de tenir l'ordre commence alors à se méfier de ce
|
||
qui pourrait la reprendre. L'urgence suspend la contestation. La
|
||
procédure épuise le recours. La souveraineté confond l'objection avec le
|
||
retour du désordre. Le risque propre de cette famille est l'empêchement
|
||
: la force devient si nécessaire qu'elle rend impraticable la discussion
|
||
de ses effets.
|
||
|
||
La deuxième famille rassemble les pensées de l'exposition publique.
|
||
Rousseau en occupe une position tendue : il ne pense pas la pluralité
|
||
démocratique comme scène ouverte du désaccord, mais il donne au peuple
|
||
la place d'auteur de la loi. Avec Lefort, le pouvoir se désincorpore et
|
||
son lieu demeure vide. Avec Rancière, Mouffe et Tassin, le conflit
|
||
retrouve une dignité politique : apparition de ceux qui n'étaient pas
|
||
comptés, transformation de l'ennemi en adversaire, monde commun exposé à
|
||
la pluralité des voix.
|
||
|
||
Cette famille préserve une exigence irremplaçable : aucun ordre ne
|
||
devient politiquement recevable s'il ne peut paraître devant ceux qu'il
|
||
affecte. La régulation doit pouvoir être contestée, troublée, disputée.
|
||
Elle doit rencontrer des paroles qui ne viennent pas confirmer sa
|
||
grammaire. Elle doit supporter que l'expérience du tort, de l'exclusion
|
||
ou du désaccord force la scène à se rouvrir.
|
||
|
||
Mais l'exposition porte son risque propre. Une scène peut apparaître
|
||
sans transformer. Le dissensus peut être reconnu comme geste politique,
|
||
puis laissé sans relais. La parole peut être accueillie, enregistrée,
|
||
traduite, sans toucher les opérations qui décident. L'angle mort de
|
||
cette famille est la scène sans prise : beaucoup devient visible, peu
|
||
remonte vers les critères, les institutions, les dispositifs, les
|
||
milieux où la puissance s'exerce.
|
||
|
||
La troisième famille rassemble les pensées du dispositif et de la
|
||
normativité diffuse. Foucault en donne la matrice : le pouvoir circule
|
||
dans des savoirs, des normes, des architectures, des procédures, des
|
||
milieux de conduite. Rouvroy et Berns portent cette intuition à un point
|
||
plus froid encore : la régulation algorithmique n'a plus besoin de
|
||
former un sujet ni d'énoncer une norme pour orienter des comportements
|
||
possibles.
|
||
|
||
Cette famille a une vertu critique majeure. Elle empêche de confondre le
|
||
pouvoir avec ce qui se voit. Elle oblige à suivre les formulaires, les
|
||
métriques, les classements, les seuils, les profils, les protocoles, les
|
||
bases de données, les environnements techniques. Elle montre qu'un ordre
|
||
peut régler les conduites sans se déclarer comme ordre. Elle retire à la
|
||
scène visible le privilège naïf d'être tout le politique.
|
||
|
||
Son angle mort tient à la difficulté inverse : plus elle rend lisible la
|
||
dispersion des prises, plus la question de la reprise devient difficile.
|
||
Où faire comparaître un dispositif ? Devant qui contester une
|
||
corrélation ? Comment répondre à un pouvoir qui n'a ni visage stable, ni
|
||
texte unique, ni décision repérable ? Le risque propre de cette famille
|
||
est l'indisputabilité progressive : non parce que le pouvoir serait
|
||
invisible, mais parce qu'il devient trop dispersé, trop technique, trop
|
||
environnemental pour être aisément repris.
|
||
|
||
La quatrième famille rassemble les pensées des médiations incorporées et
|
||
relationnelles. Mauss, Bourdieu, Spinoza, Elias, Simondon, Rosa et
|
||
Latour ne constituent pas une tradition commune. Leur proximité tient à
|
||
un déplacement partagé : ils cherchent la régulation dans des médiations
|
||
que les modèles institutionnels repèrent mal. Obligation du retour,
|
||
habitus, affects, interdépendances, individuation, résonance,
|
||
attachements, chaînes de médiation : l'ordre se forme dans des textures
|
||
fines, dans des pratiques, dans des corps, dans des relations.
|
||
|
||
Cette famille enrichit profondément la pensée de la co-viabilité. Elle
|
||
rappelle qu'un monde commun ne tient pas par textes et procédures pris à
|
||
part. Il tient aussi par ce que les êtres ont appris à attendre, à
|
||
désirer, à craindre, à rendre, à retenir, à percevoir, à supporter. Il
|
||
tient par des gestes, des dettes, des seuils de honte, des formes
|
||
d'attention, des milieux associés, des attachements matériels et
|
||
symboliques.
|
||
|
||
Mais cette richesse peut se retourner. Lorsque tout devient médiation,
|
||
la scène d'épreuve risque de se dissoudre dans la continuité du social.
|
||
La domination incorporée devient difficile à nommer. L'affect appelle
|
||
conversion, mais sans forme publique suffisante. L'individuation éclaire
|
||
le devenir, mais laisse la responsabilité dans l'ombre. Les réseaux de
|
||
médiation montrent ce qui compose, mais pas toujours qui répond. Le
|
||
risque propre de cette famille est la dispersion de l'adresse : la
|
||
régulation est partout perceptible, mais le lieu de sa comparution se
|
||
dérobe.
|
||
|
||
La cinquième famille rassemble les pensées de la bifurcation, de
|
||
l'expérimentation et du soin. Deleuze et Guattari ouvrent les
|
||
agencements, les lignes de fuite, les devenirs, les recodages. Les
|
||
dispositifs délibératifs et expérimentaux cherchent des formes où les
|
||
collectifs puissent enquêter, tester, apprendre, réviser. Stiegler donne
|
||
à cette famille sa gravité pharmacologique : toute technique peut
|
||
soutenir ou ruiner les conditions mêmes de la reprise, selon les
|
||
circuits de mémoire, d'attention et de transmission qu'elle institue.
|
||
|
||
Cette famille rappelle que la régulation ne peut pas se borner à
|
||
conserver. Un ordre qui ne bifurque jamais se fossilise. Une institution
|
||
qui n'apprend pas devient mécanique. Une technique qui automatise sans
|
||
retour prolétarise. Une scène qui ne transforme rien finit par
|
||
s'épuiser. Il faut donc des écarts, des essais, des reprises, des
|
||
désautomatisations, des milieux où l'expérience ne soit pas réduite à
|
||
l'application d'un cadre déjà connu.
|
||
|
||
Son angle mort est l'évanescence. Les lignes de fuite peuvent être
|
||
recapturées. Les expérimentations peuvent laisser peu de mémoire. Le
|
||
soin peut devenir marché du soin. La désautomatisation peut rester sans
|
||
institution durable. L'invention libère des possibles ; elle ne garantit
|
||
pas leur transmission. Le risque propre de cette famille est de rouvrir
|
||
sans retenir, d'intensifier sans déposer, de commencer sans donner aux
|
||
commencements une forme susceptible d'être reprise, transmise ou
|
||
contestée.
|
||
|
||
Ces familles ne s'excluent pas. Elles indiquent des exigences
|
||
irréductibles. Il faut de l'exécution, car une régulation sans
|
||
effectuation se dissout. Il faut de l'exposition, car une régulation qui
|
||
ne comparaît pas se ferme. Il faut une lucidité sur les dispositifs, car
|
||
le pouvoir agit souvent là où la scène ne regarde pas. Il faut une
|
||
attention aux médiations incorporées, car aucun monde commun ne se
|
||
fabrique hors des corps, des affects, des dettes, des habitudes et des
|
||
attachements. Il faut de la bifurcation et du soin, car un ordre sans
|
||
reprise devient automatisme.
|
||
|
||
La difficulté tient à leur composition. Une famille devient dangereuse
|
||
lorsqu'elle transforme son gain en totalité. L'exécution devient
|
||
empêchement. L'exposition devient décor. Le dispositif devient
|
||
indisputable. La médiation devient adresse introuvable. L'invention
|
||
devient évanescence. Aucune famille ne peut donc occuper tout l'espace
|
||
de la régulation sans produire sa propre pathologie.
|
||
|
||
La tâche archicratique commence ici dans sa forme la plus précise. Elle
|
||
ne consiste pas à choisir la bonne famille contre les autres. Elle
|
||
consiste à composer leurs exigences sans les laisser se neutraliser.
|
||
Donner à la force des formes de reprise. Donner à la scène des effets.
|
||
Donner aux dispositifs des lieux de comparution. Donner aux médiations
|
||
des adresses. Donner aux bifurcations des mémoires.
|
||
|
||
Cette composition n'a rien d'harmonieux. Elle est tendue par nature. Ce
|
||
qui exécute veut aller vite ; ce qui expose ralentit. Ce qui hérite
|
||
cherche continuité ; ce qui bifurque introduit rupture. Ce qui incorpore
|
||
agit en profondeur ; ce qui comparaît demande visibilité. Ce qui soigne
|
||
réclame du temps ; ce qui gouverne exige souvent décision. L'archicratie
|
||
ne supprime pas ces tensions. Elle les rend lisibles, praticables,
|
||
révisables.
|
||
|
||
C'est pourquoi les familles philosophiques ne doivent pas être lues
|
||
comme des blocs doctrinaux, mais comme des réserves de fonctions. Hobbes
|
||
rappelle la nécessité d'une puissance qui arrête la guerre. Lefort
|
||
rappelle que le pouvoir ne doit appartenir à personne. Foucault rappelle
|
||
que les dispositifs gouvernent avant même de se déclarer. Bourdieu
|
||
rappelle que les hiérarchies vivent dans les corps. Arendt rappelle que
|
||
le monde commun exige apparition. Stiegler rappelle que la reprise a
|
||
besoin de temps, de mémoire et d'attention. Rouvroy et Berns rappellent
|
||
que la scène peut être devancée avant d'avoir commencé.
|
||
|
||
La synthèse typologique atteint alors son point utile. Elle ne livre pas
|
||
une doctrine achevée de la régulation. Elle donne une discipline de
|
||
discernement : lire ce qu'un régime sauve, ce qu'il sacrifie, ce qu'il
|
||
rend muet, ce qu'il doit recevoir d'ailleurs pour ne pas se fermer. Une
|
||
configuration viable n'est pas celle qui possède toutes les vertus, mais
|
||
celle qui organise des contre-prises contre ses propres excès.
|
||
|
||
Les annexes comparatives devront être lues dans cet esprit. Elles ne
|
||
classent pas les auteurs. Elles condensent des fonctions, des gains, des
|
||
angles morts, des seuils de vigilance et des contre-prises. Leur rôle
|
||
n'est pas de remplacer l'analyse, mais de fournir une carte d'usage : où
|
||
l'ordre gagne-t-il en tenue ? où perd-il en reprise ? où la scène
|
||
parle-t-elle sans effet ? où la technique agit-elle sans adresse ? où
|
||
l'invention manque-t-elle de mémoire ?
|
||
|
||
Le parcours laisse donc une acquisition nette. Nous n'avons pas trouvé
|
||
la forme pure de la bonne régulation. C'est heureux : une telle pureté
|
||
serait suspecte. Nous disposons d'un discernement plus robuste. Un monde
|
||
commun se configure dans des montages situés, toujours menacés par leurs
|
||
propres gains. Il tient lorsque ses forces restent soumises à l'épreuve,
|
||
ses héritages interprétables, ses dispositifs contestables, ses scènes
|
||
effectives, ses bifurcations transmissibles. C'est cette exigence, née
|
||
de la traversée des familles, qui permet maintenant d'aborder
|
||
l'émergence du paradigme archicratique.
|
||
|
||
## **3.8 — Émergence du paradigme archicratique : vers une tenségrité régulatoire**
|
||
|
||
Le chapitre n'a pas conduit vers une doctrine nouvelle. Il a conduit
|
||
vers une impossibilité.
|
||
|
||
Impossible de penser la régulation à partir du fondement seul : la paix
|
||
peut dessaisir, le droit peut sanctuariser, le peuple peut absorber
|
||
l'écart, la tradition peut moraliser. Impossible de la penser à partir
|
||
de la puissance seule : l'exécution peut empêcher, le dispositif peut
|
||
disperser l'adresse, l'urgence peut suspendre l'épreuve, la technique
|
||
peut prévenir le conflit avant qu'il ne devienne forme. Impossible enfin
|
||
de la penser à partir de la scène seule : la parole peut rester sans
|
||
prise, la justification peut traduire sans transformer,
|
||
l'expérimentation peut s'évanouir faute de mémoire.
|
||
|
||
Ce triple échec n'annule pas les pensées traversées. Il en donne la
|
||
portée. Chacune a rendu lisible une dimension que les autres ne
|
||
pouvaient pas absorber : la nécessité d'un ordre recevable, la nécessité
|
||
d'une puissance effective, la nécessité d'une reprise possible. Mais
|
||
aucune dimension ne peut valoir pour le tout sans mutiler ce qu'elle
|
||
prétend sauver.
|
||
|
||
C'est à cet endroit que le mot archicratie devient nécessaire.
|
||
|
||
Il ne désigne pas une doctrine ajoutée aux doctrines du pouvoir. Il
|
||
nomme la condition sous laquelle une régulation ne devient politiquement
|
||
habitable que si ce qui la fonde, ce qui l'opère et ce qui la met à
|
||
l'épreuve demeurent distinguables et articulés.
|
||
|
||
Distinguables, car un ordre qui confond sa raison, sa force et sa
|
||
justification devient opaque. Articulés, puisqu'un fondement sans prise
|
||
reste vide, une puissance sans raison devient capture, une scène sans
|
||
effet devient décor. Mis à l'épreuve, parce qu'une régulation qui ne
|
||
peut répondre de ce qu'elle produit cesse d'être commune, même
|
||
lorsqu'elle fonctionne.
|
||
|
||
Trois plans se sont donc dégagés, non comme des étages d'un système,
|
||
mais comme des dimensions que toute régulation rencontre.
|
||
|
||
Le premier concerne la recevabilité de l'ordre. Un régime ne tient pas
|
||
parce qu'il existe. Il doit pouvoir donner raison de lui-même, fût-ce
|
||
par des formes très différentes : mémoire transmise, droit reconnu,
|
||
tradition interprétée, contrat, volonté commune, cohérence de monde,
|
||
justification publique ou héritage partagé. Ce plan est celui de
|
||
l'arcalité. Il répond à une question élémentaire : au nom de quoi cet
|
||
ordre peut-il prétendre valoir ?
|
||
|
||
Le deuxième concerne l'effectuation. Un ordre qui ne produit aucun effet
|
||
demeure une promesse vide. Il lui faut des prises sur le réel :
|
||
contrainte, procédure, disposition incorporée, dispositif, médiation,
|
||
vitesse, seuil, calcul, architecture. Ce plan est celui de la
|
||
cratialité. Il demande par quoi l'ordre agit, comment il atteint les
|
||
conduites, comment il transforme les milieux, comment il passe du
|
||
principe à l'opération.
|
||
|
||
Le troisième concerne la reprise. Une régulation peut être fondée et
|
||
efficace tout en devenant politiquement pauvre si ceux qu'elle affecte
|
||
ne peuvent pas la rapporter à ses effets, contester ses critères,
|
||
demander raison de ses opérations ou en modifier les formes. Ce plan est
|
||
celui de l'archicration. Il ouvre l'espace du conflit, du recours, de
|
||
l'enquête, de la comparution, du ralentissement, de la
|
||
désautomatisation, de la promesse et de la révision. Il demande devant
|
||
qui, par quels moyens et avec quels effets un ordre peut redevenir
|
||
discutable.
|
||
|
||
Ces plans ne sont pas des étages. Ils ne forment pas une pyramide. Ils
|
||
ne se distribuent pas selon une hiérarchie stable. Ils composent une
|
||
structure sous tension. L'un tire vers la continuité, l'autre vers
|
||
l'effectuation, l'autre vers la reprise. Chacun est nécessaire. Chacun
|
||
devient dangereux lorsqu'il prétend suffire.
|
||
|
||
La tenségrité convient mieux qu'une image d'architecture verticale. Une
|
||
structure de tenségrité ne tient pas par masse centrale ni par
|
||
commandement d'un sommet. Elle tient parce que différentes forces se
|
||
contraignent mutuellement. La stabilité n'y est pas repos, mais tension
|
||
distribuée. Si une ligne se durcit, l'ensemble se déforme. Si une ligne
|
||
se relâche, l'ensemble perd sa tenue. Si une ligne absorbe les autres,
|
||
la structure cesse de composer et commence à capturer.
|
||
|
||
La régulation habitable relève de cette logique. Elle ne supprime pas
|
||
les tensions qui la traversent ; elle leur donne des formes. Elle
|
||
n'abolit ni l'héritage, ni la force, ni le conflit. Elle cherche les
|
||
médiations par lesquelles l'héritage reste interprétable, la force reste
|
||
soumise à l'épreuve, le conflit peut devenir instituant. L'archicratie
|
||
ne promet pas l'harmonie d'un ordre réconcilié. Elle nomme une
|
||
discipline de composition : maintenir un monde commun capable
|
||
d'interpréter ce qu'il reçoit, d'éprouver ce qu'il exerce et de
|
||
reprendre ce qu'il institue.
|
||
|
||
### 3.8.1 — Validité structurelle de la triade archicratique
|
||
|
||
Une triade ne vaut rien par sa symétrie. Trois termes peuvent donner
|
||
l'apparence d'un ordre alors qu'ils ne font que ranger le réel dans une
|
||
forme commode. La triade archicratique doit donc être tenue à une
|
||
exigence plus rude : elle vaut si elle aide à discerner ce qui, dans une
|
||
régulation, se confond, se durcit, se dérobe ou échappe à la reprise.
|
||
|
||
Sa validité ne vient pas d'une élégance conceptuelle. Elle vient d'un
|
||
problème rencontré à chaque étape du chapitre. Les pensées du pouvoir
|
||
saisissent souvent avec force une dimension de la régulation : le
|
||
fondement, l'effectuation, la contestation, l'incorporation, le
|
||
dispositif, la scène, la technique. Mais leur force même les expose à un
|
||
déséquilibre. Ce qu'elles éclairent avec intensité peut laisser dans
|
||
l'ombre ce qui permettrait de corriger, de limiter ou de remettre cette
|
||
intensité à l'épreuve.
|
||
|
||
Hobbes donne à la paix une puissance fondatrice, mais cette paix
|
||
dessaisit ceux qu'elle protège. Locke borne le pouvoir par le droit,
|
||
mais l'ordre garanti peut laisser hors champ les asymétries qu'il
|
||
stabilise. Rousseau fait du peuple l'auteur de la loi, mais l'unité
|
||
civique peut rendre l'écart suspect. Mauss révèle l'obligation
|
||
relationnelle, mais le lien attache. Bourdieu rend lisibles les
|
||
classements incorporés, mais la reprise demeure difficile à instituer.
|
||
Foucault suit les dispositifs, mais l'adresse se disperse. Arendt ouvre
|
||
l'espace d'apparition, mais la durée institutionnelle reste fragile.
|
||
Rouvroy et Berns montrent une régulation capable d'agir avant que le
|
||
conflit ne prenne forme.
|
||
|
||
Ce parcours ne prouve pas que toutes les pensées seraient secrètement
|
||
triadiques. Il montre autre chose : aucune régulation ne peut être
|
||
comprise avec assez de précision si l'on ne distingue pas au moins trois
|
||
questions. Au nom de quoi l'ordre prétend-il valoir ? Par quoi agit-il ?
|
||
Sous quelles formes peut-il être mis à l'épreuve par ceux qu'il affecte
|
||
?
|
||
|
||
Ces questions donnent leur nécessité aux trois termes.
|
||
|
||
L'arcalité ne désigne pas un fondement sacré ni une origine première.
|
||
Elle nomme le plan de recevabilité d'un ordre : ce par quoi un régime se
|
||
donne une raison, une mémoire, une continuité, une justification, une
|
||
cohérence de monde. Elle peut passer par un contrat, un droit, une
|
||
tradition, une volonté commune, une dette, une institution, une
|
||
cosmologie technique, un héritage. Elle répond à la question : au nom de
|
||
quoi cela tient-il ?
|
||
|
||
La cratialité ne se réduit ni à la contrainte ni au commandement. Elle
|
||
nomme le plan d'effectuation : ce par quoi un ordre atteint les
|
||
conduites, transforme les milieux, rend certaines actions possibles,
|
||
probables ou coûteuses. Elle peut prendre la forme d'une souveraineté,
|
||
d'une procédure, d'un dispositif, d'un habitus, d'un seuil, d'une
|
||
plateforme, d'une vitesse, d'une architecture, d'un calcul. Elle répond
|
||
à la question : par quoi cela agit-il ?
|
||
|
||
L'archicration ne désigne pas une scène ajoutée après coup. Elle nomme
|
||
le plan de la mise à l'épreuve et de la reprise : les formes par
|
||
lesquelles une régulation peut être discutée, contestée, corrigée,
|
||
ralentie, révisée, remise en jeu. Elle engage le recours, l'enquête, le
|
||
conflit, la justification, la comparution, la désautomatisation, la
|
||
promesse, la mémoire des effets. Elle répond à la question : comment
|
||
cela peut-il redevenir discutable ?
|
||
|
||
La consistance de la triade tient à la non-confusion de ces plans. Une
|
||
raison d'ordre n'est pas encore une puissance d'action. Une puissance
|
||
d'action n'est pas encore une légitimité. Une scène de parole n'est pas
|
||
encore une forme de reprise effective. Dès qu'un régime traite l'un de
|
||
ces plans comme s'il contenait les deux autres, il devient opaque à sa
|
||
propre dérive.
|
||
|
||
C'est pourquoi la triade ne propose pas une complétude artificielle.
|
||
Elle ne demande pas à chaque régime de posséder, au même degré,
|
||
fondement, effectuation et reprise. Elle permet plutôt de comprendre ce
|
||
qu'un régime privilégie, ce qu'il affaiblit, ce qu'il rend difficile à
|
||
voir. Certaines configurations vivent d'une dissymétrie forte. Le
|
||
problème n'est pas la dissymétrie elle-même. Le problème commence
|
||
lorsque cette dissymétrie devient aveugle à son coût.
|
||
|
||
Cette prudence est essentielle. La lecture archicratique ne doit pas
|
||
corriger les œuvres de force. Elle ne doit pas reprocher à Hobbes de ne
|
||
pas être Rancière, à Foucault de ne pas être Montesquieu, à Stiegler de
|
||
ne pas être Weber. Elle doit repérer ce que chaque pensée rend pensable,
|
||
puis suivre le point où cette puissance de lecture rencontre sa limite.
|
||
Le paradigme vaut lorsqu'il éclaire cette limite sans l'aplatir.
|
||
|
||
Sa validité est donc structurelle au sens strict : elle tient à la
|
||
récurrence d'un problème de composition. Les régimes concrets
|
||
rencontrent, eux aussi, cette difficulté. Une administration peut
|
||
disposer d'une forte capacité d'exécution et manquer de recours
|
||
effectifs. Une université peut invoquer une mémoire institutionnelle
|
||
tout en fermant ses critères de révision. Une plateforme peut orienter
|
||
massivement des comportements sans rendre discutables ses seuils de
|
||
classement. Une assemblée peut ouvrir la parole sans modifier les
|
||
opérations qui décident. Dans chaque cas, le problème devient lisible
|
||
lorsque l'on distingue ce qui fonde, ce qui opère et les formes
|
||
disponibles de mise à l'épreuve.
|
||
|
||
La triade possède alors une fécondité diagnostique. Elle permet de
|
||
formuler des questions précises : quels héritages sont invoqués ?
|
||
quelles chaînes d'effectuation transforment réellement les conduites ?
|
||
quels recours existent ? qui peut accéder à la scène ? quels effets
|
||
remontent vers la règle ? quels paramètres restent opaques ? quelles
|
||
exceptions sont rendues publiques ? quels apprentissages institutionnels
|
||
demeurent possibles ?
|
||
|
||
Ces questions ne font pas de l'archicratie une grille close. Elles
|
||
l'empêchent au contraire de se protéger contre les terrains. Si une
|
||
situation montre que la reprise existe hors des formes attendues, il
|
||
faudra déplacer l'analyse. Si une technique ouvre de véritables
|
||
contre-prises au lieu de les fermer, il faudra le reconnaître. Si une
|
||
scène instituée n'est qu'un décor, il faudra la traiter comme telle. Le
|
||
paradigme ne vaut que s'il accepte d'être corrigé par ce qu'il prétend
|
||
éclairer.
|
||
|
||
La triade n'a donc pas à se présenter comme une théorie totale de la
|
||
régulation. Elle est plus exigeante et plus modeste : un opérateur de
|
||
discernement. Elle aide à lire les régimes selon leurs points de tenue,
|
||
leurs prises effectives et leurs possibilités de mise à l'épreuve et de
|
||
reprise. Elle devient féconde lorsqu'elle rend visibles les bascules :
|
||
fondement devenu orthodoxie, puissance devenue capture, scène devenue
|
||
décor, technique devenue préemption, ouverture devenue évanescence.
|
||
|
||
Sa validité tient enfin à une condition de probité : ne jamais
|
||
transformer la triade en refuge doctrinal. Une pensée de l'archicratie
|
||
deviendrait contradictoire avec elle-même si elle cessait d'être soumise
|
||
à la reprise critique. Elle doit donc rester vulnérable à l'objection,
|
||
aux cas limites, aux contre-exemples, aux terrains qui résistent. Faute
|
||
de quoi elle tomberait dans ce qu'elle critique : une régulation de la
|
||
pensée par son propre principe.
|
||
|
||
La triade archicratique vaut ainsi comme discipline de lecture. Elle ne
|
||
remplace pas les pensées du pouvoir ; elle les met en rapport sans les
|
||
confondre. Elle ne ferme pas les configurations ; elle demande où elles
|
||
tiennent, par quoi elles agissent, comment elles répondent. C'est à
|
||
cette condition qu'elle peut prétendre éclairer la co-viabilité sans
|
||
devenir, à son tour, une machine de totalisation.
|
||
|
||
### 3.8.2 — La métaphore opératoire : tenségrité évolutive et régulation dynamique éprouvable
|
||
|
||
Une métaphore devient dangereuse lorsqu'elle explique trop vite. Elle
|
||
donne alors au concept une fausse évidence. Elle fait croire que l'image
|
||
a résolu ce que la pensée devait encore travailler.
|
||
|
||
La tenségrité ne doit donc pas entrer ici comme ornement. Elle vaut à
|
||
une condition stricte : aider à penser une structure qui ne tient ni par
|
||
un centre unique, ni par l'homogénéité de ses éléments, ni par la paix
|
||
de ses tensions. Une régulation politiquement habitable ne ressemble pas
|
||
à une pyramide dont le sommet distribuerait le sens, la force et la
|
||
décision. Elle ne ressemble pas davantage à un flux sans forme, livré à
|
||
ses recompositions successives. Elle tient lorsque des dimensions
|
||
hétérogènes se contraignent sans se confondre.
|
||
|
||
Le terme de tenségrité est associé aux travaux de Buckminster Fuller et
|
||
aux réalisations de Kenneth Snelson. Sa généalogie importe moins par
|
||
érudition que par prudence : il ne s'agit pas d'importer au politique un
|
||
modèle architectural prêt à l'emploi. La transposition serait grossière.
|
||
Ce que nous retenons ici est plus restreint : une structure peut tenir
|
||
sans masse centrale dominante lorsque des éléments distincts demeurent
|
||
pris dans des relations de tension et de compression réciproques.
|
||
|
||
Cette image devient opératoire parce qu'elle corrige deux
|
||
représentations faibles de la régulation.
|
||
|
||
La première est l'image verticale : un ordre tiendrait par son
|
||
fondement, son sommet, sa source, son commandement. Cette image permet
|
||
de penser la décision et la continuité ; elle rend moins visibles les
|
||
médiations, les reprises, les contre-prises et les effets en retour.
|
||
|
||
La seconde est l'image fluide : un ordre tiendrait par circulation,
|
||
adaptation, plasticité, recomposition permanente. Cette image permet de
|
||
penser les flux, les agencements, les bifurcations ; elle rend moins
|
||
visibles les formes de durée, de mémoire et d'obligation sans lesquelles
|
||
aucune reprise ne s'institue.
|
||
|
||
La tenségrité permet d'éviter ces deux réductions. Elle ne ramène pas
|
||
l'ordre à un sommet. Elle ne le dissout pas dans le mouvement. Elle aide
|
||
à penser une tenue sous tension.
|
||
|
||
Dans une perspective archicratique, cette tenue engage trois dimensions.
|
||
L'arcalité donne à l'ordre une recevabilité, une mémoire, une cohérence
|
||
de monde. La cratialité lui donne des prises, des chaînes
|
||
d'effectuation, des capacités d'action. L'archicration lui donne des
|
||
formes de mise à l'épreuve, de contestation, de révision et de reprise.
|
||
Aucune de ces dimensions ne suffit. Chacune devient pathologique
|
||
lorsqu'elle s'autonomise.
|
||
|
||
L'arcalité sans mise à l'épreuve se fige en orthodoxie, tradition
|
||
indisponible, vérité de surplomb. La cratialité sans reprise devient
|
||
capture, exécution close et autonome, gouvernement par l'efficacité.
|
||
L'archicration sans prise devient scène vide, parole sans effet,
|
||
ouverture sans mémoire. Ce n'est donc pas l'existence des trois
|
||
dimensions qui produit une régulation habitable ; c'est leur contrainte
|
||
réciproque.
|
||
|
||
Cette contrainte n'a rien d'une harmonie. L'arcalité tire vers la
|
||
continuité ; la cratialité vers l'action ; l'archicration vers
|
||
l'interruption, la contestation, la reprise. Chacune résiste aux deux
|
||
autres. Cette résistance est précisément ce qui empêche une dimension de
|
||
devenir totale. Un héritage doit pouvoir être interprété depuis ses
|
||
effets. Une force doit pouvoir être rapportée à ses raisons. Une scène
|
||
doit pouvoir modifier ce qu'elle met en discussion.
|
||
|
||
La tenségrité nomme alors une condition de tenue : aucun pôle ne peut
|
||
prétendre valoir pour le tout. Si le fondement absorbe l'effectuation et
|
||
la reprise, l'ordre s'absolutise. Si l'effectuation absorbe le fondement
|
||
et l'épreuve, l'ordre devient pur fonctionnement. Si la scène absorbe la
|
||
mémoire et l'action, l'ordre se théâtralise. Dans les trois cas, la
|
||
régulation ne manque pas nécessairement de forme ; elle manque de
|
||
tension interne.
|
||
|
||
Il faut toutefois préciser le point décisif : la tenségrité
|
||
archicratique n'est pas statique. Elle ne désigne pas un équilibre
|
||
trouvé une fois pour toutes. Elle désigne une capacité de réajustement.
|
||
Un régime habitable doit pouvoir absorber des objections, des effets
|
||
inattendus, des conflits nouveaux, des transformations techniques, des
|
||
héritages disputés, sans se fermer aussitôt ni se dissoudre entièrement.
|
||
|
||
C'est ici que la notion devient évolutive. La tension ne vaut pas parce
|
||
qu'elle maintiendrait une forme intacte. Elle vaut parce qu'elle permet
|
||
à la forme de changer sans perdre toute intelligibilité. Un monde commun
|
||
ne demeure vivant qu'en transformant les conditions de sa propre tenue.
|
||
Il doit pouvoir apprendre de ce qui l'impacte et de ce qui le percute.
|
||
|
||
La métaphore trouve donc sa limite et sa force au même endroit. Elle ne
|
||
prouve rien. Elle ne dispense pas d'analyser les institutions, les
|
||
dispositifs, les techniques, les scènes et les conflits. Elle ne donne
|
||
aucune garantie. Elle oblige seulement à poser une question plus précise
|
||
: quelle dimension supporte la tension, quelle dimension la refuse,
|
||
quelle dimension prétend parler pour les autres ?
|
||
|
||
Sous cet angle, la tenségrité devient un instrument de diagnostic. Elle
|
||
permet de repérer les déformations d'un régime : rigidification de
|
||
l'héritage, hypertrophie de l'exécution, simulation de la scène,
|
||
dispersion de la reprise, capture technique des possibles. Elle permet
|
||
aussi de chercher les contre-prises adaptées : interprétation, recours,
|
||
publicité des critères, révision des règles, mémoire des effets,
|
||
ralentissement, enquête, désautomatisation.
|
||
|
||
Une régulation dynamique éprouvable ne cherche donc pas à supprimer ses
|
||
tensions. Elle cherche à les rendre traitables. Elle ne vise pas la paix
|
||
d'un système sans conflit, mais la capacité de donner forme aux conflits
|
||
sans les convertir aussitôt en menace, en bruit, en faute ou en variable
|
||
à corriger. Elle tient lorsque ses héritages restent interprétables, ses
|
||
puissances soumises à l'épreuve, ses scènes capables d'effet.
|
||
|
||
La tenségrité archicratique se distingue ainsi d'un simple équilibre. Un
|
||
équilibre peut neutraliser. Une tenségrité compose. Elle accepte que les
|
||
forces ne tirent pas dans le même sens, mais elle refuse que l'une
|
||
d'elles rompe l'ensemble ou le gouverne seule. Elle n'abolit pas la
|
||
dissymétrie ; elle l'oblige à répondre.
|
||
|
||
C'est pourquoi la métaphore ne vaut qu'à l'épreuve des cas. Si elle
|
||
n'aide pas à comprendre pourquoi une réforme se bloque, pourquoi une
|
||
procédure écoute sans transformer, pourquoi une plateforme oriente sans
|
||
répondre, pourquoi une tradition exclut au nom de sa continuité,
|
||
pourquoi une innovation se dissipe faute de mémoire, elle doit être
|
||
abandonnée. Une image qui ne mord pas sur le réel n'est qu'une élégance
|
||
inutile.
|
||
|
||
La tenségrité n'est donc pas l'apparition harmonieuse de l'archicratie.
|
||
Elle en donne l'exigence la plus sobre : faire tenir des dimensions qui
|
||
ne se réconcilient pas, mais qui doivent rester capables de se limiter,
|
||
de se corriger et de se relancer. Une régulation devient habitable
|
||
lorsqu'elle conserve cette capacité de composition sous tension. Elle
|
||
cesse de l'être lorsque l'une de ses dimensions transforme sa nécessité
|
||
propre en monopole.
|
||
|
||
### 3.8.3 — Six corollaires fondamentaux du paradigme archicratique
|
||
|
||
Un paradigme ne vaut pas par sa cohérence interne. Il vaut par les
|
||
conséquences qu'il oblige à tirer.
|
||
|
||
Si l'archicratie nomme une composition sous tension entre fondement,
|
||
effectuation et mise à l'épreuve, elle doit permettre d'identifier les
|
||
moments où cette composition se défait. Les corollaires qui suivent ne
|
||
forment pas un code de la bonne régulation. Ils désignent des points de
|
||
vigilance. Chacun indique une dérive possible : le moment où une
|
||
dimension nécessaire cesse de composer avec les autres et prétend valoir
|
||
pour le tout.
|
||
|
||
Ces corollaires doivent être lus comme des épreuves. Ils ne demandent
|
||
pas si un régime possède les bons principes, mais ce qu'il fait de ses
|
||
héritages, de ses forces, de ses scènes, de ses critiques, de ses récits
|
||
et de ses cadres de contestation.
|
||
|
||
#### Corollaire I — L'héritage sans interprétation devient injonction
|
||
|
||
Aucune régulation durable ne vit sans héritage. Un ordre a besoin de
|
||
mémoire, de transmission, de récits, de formes reçues, de repères
|
||
capables d'inscrire l'action dans une durée. Sans arcalité, la vie
|
||
commune se condamne à l'immédiateté, à l'amnésie ou à la pure
|
||
administration du présent.
|
||
|
||
Mais l'héritage se retourne lorsqu'il cesse d'être interprétable. Ce qui
|
||
devait soutenir la durée devient alors injonction. La mémoire ne nourrit
|
||
plus une reprise ; elle commande une fidélité. La tradition ne donne
|
||
plus matière à réflexion ; elle distribue les bons et les mauvais
|
||
héritiers. Le passé ne sert plus à ouvrir une continuité vivante ; il
|
||
devient autorité fermée.
|
||
|
||
La dérive commence lorsque le commun reçu ne peut plus être discuté sans
|
||
que la discussion soit perçue comme trahison. Le désaccord ne porte plus
|
||
sur le sens d'un héritage, mais sur la loyauté de celui qui ose
|
||
l'interroger. La critique n'est pas réfutée ; elle est disqualifiée
|
||
moralement. L'arcalité devient alors instrument de conformité.
|
||
|
||
Ce corollaire ne condamne pas la transmission. Il affirme au contraire
|
||
qu'une transmission vivante doit pouvoir être relue. Un héritage qui
|
||
refuse ses conflits se fossilise. Un ordre qui invoque sa mémoire sans
|
||
accepter qu'elle soit travaillée transforme la durée en verrou.
|
||
|
||
Une régulation archicratique exige donc que l'héritage reste disponible
|
||
à l'interprétation. Non pour le dissoudre dans l'opinion du moment, mais
|
||
pour empêcher qu'il ne devienne une prescription muette. La mémoire
|
||
commune ne vaut politiquement que si elle peut être reprise, disputée,
|
||
déplacée, reformulée par ceux qu'elle prétend engager.
|
||
|
||
#### Corollaire II — La puissance sans mise à l'épreuve devient empêchement
|
||
|
||
Une régulation doit agir. Elle ne peut pas se réduire à des principes
|
||
déclarés, à des valeurs affichées ou à des scènes de parole. Elle doit
|
||
produire des effets, organiser des conduites, transformer des milieux,
|
||
trancher certains conflits, rendre possibles certaines coordinations.
|
||
Sans cratialité, l'ordre reste vœu, promesse, façade.
|
||
|
||
Mais la puissance devient dangereuse lorsqu'elle se soustrait à
|
||
l'épreuve de ses effets. L'efficacité peut alors se faire passer pour
|
||
légitimité. Ce qui fonctionne prétend ne plus avoir à répondre. La
|
||
décision devient nécessité, la procédure devient mur, le dispositif
|
||
devient environnement indiscutable, la technique devient évidence.
|
||
|
||
L'empêchement ne prend pas toujours la forme d'une interdiction brutale.
|
||
Il peut passer par des délais, des seuils, des interfaces, des
|
||
compétences introuvables, des classements opaques, des recours
|
||
épuisants, des paramètres que personne ne peut discuter. Le pouvoir
|
||
n'écrase pas forcément ; il rend la reprise impraticable.
|
||
|
||
La question archicratique porte donc sur la traçabilité de la force. Qui
|
||
agit ? par quels relais ? avec quels effets ? selon quels critères ?
|
||
devant quelle instance ? Une puissance régulatrice doit pouvoir être
|
||
nommée, arrêtée, amendée, redirigée. Faute de quoi, elle devient
|
||
capture.
|
||
|
||
Ce corollaire ne fait pas de l'épreuve l'ennemie de l'action. Il
|
||
rappelle qu'une force non éprouvée finit par perdre sa propre
|
||
intelligence. Elle ne sait plus ce qu'elle produit. Elle maintient,
|
||
applique, optimise, mais n'apprend plus. Une puissance qui ne supporte
|
||
pas la contradiction cesse d'être régulatrice ; elle devient empêchement
|
||
organisé.
|
||
|
||
#### Corollaire III — La scène sans prise devient décor
|
||
|
||
Une scène ouverte peut demeurer décorative. Une régulation peut
|
||
multiplier les consultations, les débats, les commissions, les
|
||
assemblées, les plateformes d'expression, tout en laissant intacts les
|
||
mécanismes qui décident réellement. La parole circule ; rien ne remonte.
|
||
|
||
La scène devient décor lorsque l'expression n'a pas de prise sur les
|
||
critères, les règles, les dispositifs ou les arbitrages. On peut parler,
|
||
témoigner, contester, proposer, sans que la structure visée soit tenue
|
||
de se modifier ou même de répondre autrement que par enregistrement.
|
||
L'ordre se donne alors le spectacle de son ouverture.
|
||
|
||
Cette dérive est plus subtile qu'une fermeture autoritaire. Elle produit
|
||
une apparence de vie démocratique. Elle accueille la critique, la
|
||
documente, la met en forme, parfois même la valorise. Mais elle la tient
|
||
à distance de l'effectuation. La scène parle à côté du pouvoir.
|
||
|
||
L'archicration exige davantage qu'une visibilité. Elle demande une
|
||
capacité d'effet. Une objection doit pouvoir atteindre une règle. Un
|
||
recours doit pouvoir suspendre ou déplacer une décision. Une enquête
|
||
doit pouvoir modifier les critères d'un dispositif. Une parole publique
|
||
doit pouvoir transformer les conditions de ce qu'elle met en cause.
|
||
|
||
La scène n'a donc de valeur régulatrice que si elle touche l'ordre
|
||
qu'elle interroge. Sans cela, elle pacifie la contestation en lui
|
||
donnant un lieu où se déposer sans conséquence. Une parole sans prise ne
|
||
devient pas politique par sa publicité ; elle devient décor de
|
||
légitimation.
|
||
|
||
#### Corollaire IV — L'ouverture sans seuils devient dispersion
|
||
|
||
Il existe une autre dérive de la scène : non plus son absence d'effet,
|
||
mais son défaut de forme. Une scène entièrement ouverte, sans seuils,
|
||
sans temporalité, sans responsabilité d'adresse, sans traitement des
|
||
énoncés, peut se retourner contre l'épreuve qu'elle prétend accueillir.
|
||
|
||
Tout ne devient pas politique parce que tout peut être dit.
|
||
L'indistinction n'est pas la démocratie, elle est l'ochlocratie. Une
|
||
parole publique exige des conditions : savoir qui parle, à qui, selon
|
||
quelle procédure, avec quelle mémoire, dans quel délai, avec quelle
|
||
possibilité de réponse. Sans ces conditions, l'expression prolifère,
|
||
mais le différend ne se constitue pas.
|
||
|
||
Le seuil n'est pas forcément exclusion. Il peut être ce qui rend une
|
||
parole traitable. Il distingue l'interpellation de l'effusion, la
|
||
plainte du litige, le témoignage de la mise en cause, l'opinion de
|
||
l'argument situé. Il donne forme à ce qui, sans lui, resterait signal,
|
||
bruit ou accumulation de messages.
|
||
|
||
L'ouverture sans seuils produit alors une scène paradoxale : tout semble
|
||
accessible, mais presque rien ne devient opératoire. Les voix s'ajoutent
|
||
sans se rencontrer. Les objections se juxtaposent sans être instruites.
|
||
La saturation tient lieu de pluralité. L'ordre peut même s'en
|
||
satisfaire, car une contestation dispersée menace moins qu'un litige
|
||
formé.
|
||
|
||
L'archicration demande donc des formes. Non des formes qui verrouillent,
|
||
mais des formes qui rendent possible une épreuve réelle : cadrage,
|
||
délai, contradictoire, mémoire, réponse, possibilité de révision. Une
|
||
scène habitable n'est pas celle où tout entre sans condition ; c'est
|
||
celle où ce qui entre peut être entendu, traité, contesté et suivi.
|
||
|
||
#### Corollaire V — La critique ritualisée devient neutralisation
|
||
|
||
Une critique autorisée peut être une critique désarmée. Les régimes
|
||
contemporains savent tolérer l'objection, parfois même la solliciter,
|
||
l'inviter, la mettre en vitrine. Le problème commence lorsque cette
|
||
critique est intégrée comme fonction normale de l'ordre sans pouvoir en
|
||
modifier les prises.
|
||
|
||
La neutralisation ne consiste pas à censurer. Elle consiste à absorber.
|
||
La contestation devient consultation. Le conflit devient retour
|
||
d'expérience. L'objection devient contribution. La résistance devient
|
||
indicateur d'acceptabilité. Le pouvoir n'empêche pas la critique ; il
|
||
lui donne une place qui la rend inoffensive.
|
||
|
||
Cette dérive se reconnaît à un signe : la critique est prévue avant même
|
||
d'avoir lieu. Elle a son calendrier, son format, sa durée, son rapport
|
||
final, sa procédure d'archivage. Elle peut être intense, visible,
|
||
sincère, mais ses effets sont déjà bornés. L'ordre a appris à survivre à
|
||
sa contestation parce qu'il en a fait un rite.
|
||
|
||
Il ne suffit donc pas qu'une critique soit entendue. Il faut qu'elle
|
||
puisse déplacer quelque chose. Elle doit comporter une part
|
||
d'incertitude pour l'ordre qu'elle vise. Une critique dont les
|
||
conséquences sont intégralement prévisibles n'est plus une mise à
|
||
l'épreuve ; elle devient une séquence de stabilisation.
|
||
|
||
Ce corollaire oblige à poser une question rude : que risque le régime
|
||
lorsqu'il autorise la critique ? Si la réponse est : rien, ou presque
|
||
rien, alors l'archicration est simulée. Un ordre qui ne court aucun
|
||
risque à être contesté n'est pas véritablement mis à l'épreuve. Il a
|
||
transformé le dissensus en décor de responsabilité.
|
||
|
||
#### Corollaire VI — La scène dont les règles sont intouchables devient fermeture
|
||
|
||
Une scène peut avoir des seuils, des procédures, des formats, des droits
|
||
d'intervention, des règles de recevabilité, et demeurer pourtant fermée
|
||
dans sa grammaire. La difficulté ne tient plus alors à l'absence de
|
||
forme, mais à l'impossibilité de discuter la forme elle-même.
|
||
|
||
Toute scène hérite de cadres : droit, langage, protocoles, catégories,
|
||
usages, institutions, formats de preuve. Ces cadres sont nécessaires.
|
||
Ils rendent le conflit praticable. Mais ils deviennent fermeture
|
||
lorsqu'ils définissent d'avance ce qui pourra compter comme litige, qui
|
||
pourra être reconnu comme interlocuteur, quelle parole sera jugée
|
||
sérieuse, quelle expérience sera réputée pertinente.
|
||
|
||
La scène est alors ouverte en apparence, verrouillée dans ses
|
||
conditions. On peut contester à l'intérieur du cadre, mais non le cadre.
|
||
On peut discuter des décisions, mais non les formes qui rendent
|
||
certaines décisions possibles et d'autres impensables. On peut parler,
|
||
mais dans une langue déjà triée.
|
||
|
||
Cette dérive est l'une des plus importantes pour l'archicratie. Elle
|
||
rappelle qu'une mise à l'épreuve vivante doit parfois atteindre ses
|
||
propres conditions. Les règles de la contestation ne peuvent pas être
|
||
placées hors contestation. Les seuils doivent eux-mêmes pouvoir être
|
||
révisés. Les formats de preuve, les langages recevables, les droits
|
||
d'entrée, les temporalités de réponse doivent pouvoir être interrogés.
|
||
|
||
Sans cette plasticité, la scène d'épreuve devient conservatrice malgré
|
||
elle. Elle reconduit l'arcalité dominante sous la forme d'un cadre
|
||
réglé. Le conflit est admis, mais dans une architecture qui neutralise
|
||
ses formes les plus dérangeantes. La contradiction est tolérée tant
|
||
qu'elle parle la langue du régime qui l'accueille.
|
||
|
||
Une scène d'épreuve digne de ce nom doit pouvoir atteindre ses propres
|
||
règles. Cette fragilité n'est pas une faiblesse : elle l'empêche de
|
||
devenir la gardienne de l'ordre qu'elle devait éprouver.
|
||
|
||
#### Vers une grammaire de vigilance
|
||
|
||
Les six corollaires valent aussi contre le paradigme qui les formule.
|
||
Une grammaire de la régulation qui rendrait ses propres catégories
|
||
indisponibles à la critique trahirait aussitôt son principe. Elle
|
||
deviendrait ce qu'elle cherche à discerner : injonction, empêchement,
|
||
décor, dispersion, neutralisation ou fermeture.
|
||
|
||
La triade ne se place donc pas hors de ce qu'elle demande aux régimes
|
||
qu'elle analyse. Elle doit rester ouverte aux cas qui la corrigent, aux
|
||
scènes qui la déplacent, aux objections qui en révèlent les angles
|
||
morts. Sa force ne tient pas à sa capacité d'absorber toutes les
|
||
configurations, mais à sa retenue : savoir quand elle éclaire, quand
|
||
elle force, quand elle doit se reformuler.
|
||
|
||
Les corollaires donnent à l'émergence paradigmatique sa règle de
|
||
probité. L'archicratie ne désigne pas un état supérieur de l'ordre
|
||
politique. Elle donne une langue pour reconnaître le moment où une
|
||
régulation cesse de composer ses tensions et commence à s'en protéger.
|
||
Ce moment devra maintenant être suivi hors des œuvres : dans les régimes
|
||
matériels où les sociétés produisent, industrialisent, organisent,
|
||
accélèrent, automatisent et perdent parfois les moyens de répondre à ce
|
||
qu'elles font.
|
||
|
||
## **Conclusion du chapitre 3 —** De la confrontation des œuvres à l'exigence archicratique
|
||
|
||
Le chapitre devait éviter deux facilités : aligner des auteurs, ou les
|
||
enrôler dans une théorie déjà prête. Sa ligne a tenu ailleurs. Chaque
|
||
œuvre a été abordée comme une prise singulière sur le pouvoir, avec sa
|
||
force propre, son angle mort, son rythme, son danger. La confrontation
|
||
n'a pas produit une synthèse des doctrines ; elle a dégagé un point de
|
||
tenue.
|
||
|
||
Ce point engage l'architecture entière du livre : une régulation devient
|
||
politiquement habitable lorsque son fondement, son effectuation et ses
|
||
formes de mise à l'épreuve restent distinguables et articulés. Dès qu'un
|
||
de ces plans prétend contenir les autres, l'ordre se déforme. Il peut
|
||
continuer à fonctionner, parfois avec efficacité ; sa tenue politique
|
||
s'appauvrit.
|
||
|
||
La première épreuve est venue de la fondation moderne. La paix
|
||
hobbesienne protège en concentrant la puissance, et cette concentration
|
||
retire aux sujets une part de leur capacité d'épreuve. Locke introduit
|
||
la borne juridique ; ce qu'il protège peut aussi devenir ce qu'il
|
||
sanctuarise. Rousseau donne au peuple la dignité d'auteur de la loi ; il
|
||
laisse ouverte la question qui reviendra tout au long du chapitre :
|
||
comment accueillir durablement l'écart lorsque le commun cherche son
|
||
unité ?
|
||
|
||
Puis le pouvoir a cessé de parler aussi clairement. Le don oblige avant
|
||
la loi. Les classements sociaux s'inscrivent dans les corps, les goûts,
|
||
les manières d'entrer ou de se sentir déplacé dans un lieu. Les
|
||
dispositifs fabriquent de la normalité sans se présenter comme
|
||
commandement. À mesure que le pouvoir se diffuse, il gagne en profondeur
|
||
et perd en adresse : on sait qu'il agit, il devient plus difficile de
|
||
dire où le saisir.
|
||
|
||
La scène a ensuite imposé sa question propre : comment une parole
|
||
devient-elle prise sur le monde commun ? Les pensées de l'apparition, de
|
||
la justification, du dissensus et de la procédure ont rappelé qu'un
|
||
ordre ne répond pas à ceux qu'il affecte parce qu'il les fait parler.
|
||
Une scène peut s'ouvrir sans donner prise, une procédure peut traiter
|
||
sans transformer, une parole peut circuler sans atteindre les opérations
|
||
qui décident.
|
||
|
||
Avec les régimes machino-techniques, la difficulté s'est refroidie. Une
|
||
régulation peut orienter des conduites par protocoles, seuils,
|
||
standards, interfaces, corrélations. Elle peut se dispenser d'interdire
|
||
ouvertement, parfois même de justifier. Elle agence les possibles,
|
||
réduit les écarts, anticipe les comportements avant que le conflit n'ait
|
||
trouvé le temps de devenir litige.
|
||
|
||
Ces œuvres n'ont pas été convoquées pour confirmer l'archicratie. Elles
|
||
la mettent sous contrainte. Elles empêchent d'en faire une formule
|
||
lisse. La peur, le droit, le peuple, le don, l'habitus, le dispositif,
|
||
l'apparition, la technique : chacun de ces noms résiste à l'absorption.
|
||
Chacun oblige la triade à préciser ce qu'elle discerne, et ce qu'elle
|
||
doit laisser irréductible.
|
||
|
||
Le point acquis n'est pas une supériorité de vocabulaire. Il est plus
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rude. Les régimes de régulation deviennent inhabitables lorsqu'ils
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perdent la différence entre ce qui les autorise, ce qui les fait agir et
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ce qui les remet à l'épreuve. Le fondement, livré à sa propre assurance,
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se change en clôture. L'effectuation, fascinée par sa capacité de
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produire des effets, finit par agir sans répondre. La scène, privée de
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prise sur les règles et les opérations qu'elle interroge, se vide en
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parole tolérée. Même la critique peut être absorbée, classée, archivée,
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rendue utile à l'ordre qu'elle voulait inquiéter.
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Le même nœud traverse tout le parcours, sous des formes différentes.
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Dans les pensées fondatrices, elle se joue entre protection et
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dessaisissement : l'ordre garantit la paix, le droit ou l'unité civique,
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puis réduit parfois les formes par lesquelles ceux qu'il engage peuvent
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en éprouver les effets. Dans les régulations incorporées, elle devient
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plus sourde : le lien, l'habitude, le classement ou le dispositif font
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tenir le monde en se mêlant aux gestes, aux corps, aux évidences. Avec
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les scènes publiques et procédurales, elle touche à la prise réelle de
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la parole : être entendu ne suffit pas si rien ne peut être déplacé. Les
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régimes machino-techniques poussent la tension vers une limite plus
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froide : ils orientent les conduites avant que le différend n'ait reçu
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les conditions de son apparition.
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L'archicratie trouve ici sa nécessité. Elle ne couronne pas la
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traversée. Elle nomme ce que la traversée a rendu difficile à éviter :
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une discipline de composition entre mémoire, puissance et reprise
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critique. Son enjeu n'est pas de produire un régime idéal, ni d'ordonner
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les œuvres sous une formule commune. Il est de reconnaître les seuils où
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une régulation cesse de tenir par tension et commence à se protéger
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contre ce qui pourrait la corriger.
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Cette composition demande des héritages interprétables, des puissances
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soumises à l'épreuve, des scènes capables d'effet, des critiques qui ne
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soient pas réduites à leur mise en spectacle, des cadres de litige assez
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stables pour accueillir le conflit et assez révisables pour ne pas le
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domestiquer. Rien n'y promet l'apaisement final. La co-viabilité désigne
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une tenue austère : supporter la conflictualité sans la convertir
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aussitôt en menace, maintenir l'action sans l'exempter de réponse,
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transmettre sans transformer la mémoire en ordre muet.
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Il reste alors des questions plus tranchantes que les réponses
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disponibles. Dans toute configuration, qu'est-ce qui fonde ? Qu'est-ce
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qui agit ? Qu'est-ce qui peut être mis à l'épreuve ? Quels effets
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remontent vers la règle ? Quels recours existent ? Quels seuils restent
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discutables ? Quels héritages peuvent être relus ? Quelles puissances
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échappent à l'adresse ? Ces questions ne garantissent aucune vertu
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politique. Elles empêchent une régulation de s'innocenter par son
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fondement, son efficacité ou son ouverture déclarée.
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Le déplacement suivant s'impose. Les tensions dégagées doivent être
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suivies dans les milieux où elles prennent corps : machines, usines,
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réseaux, infrastructures, plateformes, automatismes, dispositifs de
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calcul et de coordination. L'histoire industrielle ne sera pas un
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terrain d'application. Elle sera l'épreuve matérielle du paradigme.
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Reste à suivre les régimes dans lesquels mémoire, puissance et reprise
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critique se recomposent sous la pression des techniques. Là se décidera
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ce que vaut l'archicratie hors du confort conceptuel : dans les formes
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historiques où les sociétés apprennent, produisent, accélèrent,
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organisent, capturent, corrigent ou perdent les moyens de répondre à ce
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qu'elles font.
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