1441 lines
87 KiB
Plaintext
1441 lines
87 KiB
Plaintext
---
|
||
title: Prologue — Fondation, finalité sociopolitique et historique
|
||
edition: archicrat-ia
|
||
status: essai_these
|
||
level: 1
|
||
version: 0.1.0
|
||
concepts: []
|
||
links: []
|
||
order: 10
|
||
summary: ''
|
||
source:
|
||
kind: docx
|
||
path: sources/docx/archicrat-ia/Prologue—Archicratie-fondation_et_finalite_sociopolitique_et_historique-version_officielle.docx
|
||
---
|
||
|
||
Nous vivons une époque saturée de diagnostics sur les formes de
|
||
domination, les mutations du pouvoir, les détournements de la
|
||
souveraineté. Depuis une vingtaine d'années, les appellations
|
||
s'accumulent : *démocratie illibérale*, *ploutocratie*, *happycratie*,
|
||
*gouvernement algorithmique*, *démocrature*... À travers ces tentatives
|
||
de nommer le désordre du présent, un fait se répète, de manière sourde :
|
||
la scène politique semble désorientée. Les catégories héritées — *État*, *pouvoir*, *représentation*, *volonté générale*, *contrat
|
||
social* — apparaissent de moins en moins capables de décrire ce qui
|
||
nous gouverne effectivement.
|
||
|
||
C'est cette perte de prise sur le réel que ce livre souhaite prendre au
|
||
sérieux. Non pour lui ajouter un terme de plus au lexique fatigué des
|
||
contre-pouvoirs ou des impuissances, mais pour repartir d'un point plus
|
||
fondamental, presque en-deçà de la question politique classique. Ce
|
||
point, c'est celui de la *tenue d'un monde commun* — c'est-à-dire la
|
||
possibilité, pour des êtres dissemblables, vulnérables, inégaux,
|
||
traversés de contradictions et situés dans des temporalités hétérogènes,
|
||
de coexister sans s'annihiler.
|
||
|
||
Il ne s'agit pas, pour autant, de substituer à la théorie politique
|
||
classique une clé universelle qui prétendrait tout absorber. Le
|
||
déplacement proposé ici a une portée plus précise : rendre plus lisibles
|
||
certaines configurations où les catégories héritées — pouvoir,
|
||
souveraineté, représentation, gouvernement — décrivent encore des
|
||
formes, mais n'éclairent plus suffisamment les conditions effectives de
|
||
la régulation. Là où ce déplacement n'apporte aucun gain réel
|
||
d'intelligibilité, il doit rester secondaire, voire s'effacer.
|
||
|
||
Cette tenue du monde n'équivaut ni à la paix civile, ni à la stabilité
|
||
des institutions, ni à l'ordre établi. C'est une difficulté conceptuelle
|
||
que d'envisager *la possibilité pour un ordre de durer sans
|
||
s'effondrer*, alors même qu'il est traversé en permanence par des forces
|
||
et des légitimités qui le travaillent, l'éprouvent, le modifient,
|
||
l'usent, le contestent, le prolongent ou le sapent. Cette possibilité de
|
||
tenir le monde commun, nous la nommons *co-viabilité*.
|
||
|
||
Le terme n'est pas trivial. Il ne désigne ni une simple viabilité
|
||
partagée, ni une coexistence pacifiée, ni une durabilité écologique
|
||
élargie. Il renvoie à la possibilité, toujours fragile, pour un monde
|
||
hétérogène de maintenir une existence viable en travaillant, sans les
|
||
abolir, les tensions qui le traversent.
|
||
|
||
La *co-viabilité* ne désigne ni un état d'équilibre, ni une finalité
|
||
normative. Elle nomme un état dynamique et instable, dans lequel un
|
||
ensemble — une société, un système biologique, une formation
|
||
historique, un milieu technique ou un monde institué — tient non pas
|
||
par homogénéité ou harmonie, mais parce qu'il parvient à réguler ce qui
|
||
le menace sans se détruire lui-même. Il compose entre des éléments
|
||
hétérogènes — forces d'inertie et d'innovation, attachements profonds
|
||
et ruptures nécessaires — sans chercher à les unifier. C'est cette
|
||
disposition active, faite de compromis fragiles et d'ajustements
|
||
toujours révisables, que nous tenons pour première, et non dérivée.
|
||
|
||
Ce déplacement conduit à rehiérarchiser la question politique elle-même.
|
||
Nous ne nous limiterons pas à demander qui commande ou qui gouverne,
|
||
mais chercherons à comprendre comment un ordre tient malgré ce qui le
|
||
travaille, le conteste, l'use ou le défait. La question du commandement
|
||
ne disparaît pas ; elle cesse d'être suffisante dès lors que les prises
|
||
réelles de la régulation se distribuent dans des agencements, des
|
||
temporalités, des médiations et des scènes d'épreuve qui excèdent les
|
||
figures classiques du pouvoir. Et surtout nous interrogerons : *Quels
|
||
sont les dispositifs qui permettent à une société de ne pas se
|
||
désagréger sous l'effet de ses propres contradictions ?*
|
||
|
||
Cette bascule de perspective prolonge des intuitions anciennes. Max
|
||
Weber (*Économie et société*, 1922) rappelait que ce qui fait tenir un
|
||
ordre, ce n'est pas seulement la force ou la loi, mais les « chances de
|
||
validité » socialement reconnues. Norbert Elias (*La dynamique de
|
||
l'Occident*, 1939/1975) montrait, quant à lui, que les sociétés se
|
||
maintiennent par des équilibres toujours précaires entre
|
||
interdépendances, rivalités et pacifications. Notre démarche s'inscrit
|
||
dans ce sillage : travailler cette interrogation sur les *conditions de
|
||
viabilité d'un monde commun*.
|
||
|
||
Ce changement de perspective implique une rupture profonde dans la
|
||
manière même de poser la question politique. Pendant des siècles, les
|
||
sociétés ont pensé le politique à partir de principes transcendants — Dieu, Nature, Volonté générale, Pacte social. Ces principes, supposés
|
||
extérieurs aux conflits du présent, garantissaient l'ordre en surplomb.
|
||
Comme le rappelle Michel Foucault, il n'y a pas de principe extérieur au
|
||
jeu des forces : seulement des rapports de pouvoir situés, modulés,
|
||
réversibles. C'est précisément cette exigence — trouver dans les
|
||
relations elles-mêmes les ressources nécessaires pour maintenir des
|
||
mondes vivables — qui définit notre époque.
|
||
|
||
Ce qui émerge, ce ne sont pas de nouveaux principes ni une nouvelle
|
||
idéologie, mais une exigence beaucoup plus modeste, et aussi beaucoup
|
||
plus difficile à satisfaire : celle de trouver dans les relations
|
||
elles-mêmes — entre groupes, entre institutions, entre individus,
|
||
entre temporalités — les ressources nécessaires pour maintenir leurs
|
||
mondes viables. Autrement dit : c'est *dans* les tensions, *à même* les
|
||
conflits, *au sein* des alliances, *au cœur* des désaccords et des
|
||
polémiques, que semble se construire la régulation. Non plus
|
||
*au-dessus*, par un décret transcendant, mais *au-dedans*, par un
|
||
agencement toujours révisable. C'est cela que nous voulons dire — sans
|
||
technicité inutile — quand nous parlons d'un déplacement vers une
|
||
*instance de régulation située de co-viabilité* : un espace commun où
|
||
les forces hétérogènes, souvent antagonistes, peuvent coexister, se
|
||
contredire, se confronter, s'éprouver, sans se détruire mutuellement.
|
||
|
||
Penser le politique depuis cette approche, c'est renoncer à l'idée même
|
||
qu'un ordre puisse se fonder définitivement, une fois pour toutes. C'est
|
||
reconnaître que ce qui fait tenir une société n'est jamais un principe
|
||
unique, un commandement souverain, une légitimité première, mais *un
|
||
espace d'épreuve toujours rejoué* où se négocient, se recadrent,
|
||
s'opposent, s'ajustent des forces hétérogènes dont l'accord est
|
||
constamment partiel, toujours temporaire, perpétuellement instable.
|
||
|
||
Par conséquent, un ordre durerait moins par ses fondements proclamés que
|
||
par ses *capacités régulatrices effectives*. Autant dire que ce sont les
|
||
dispositifs, les formats, les médiations — parfois massifs, parfois
|
||
imperceptibles — par lesquels un ordre parvient à faire coexister ce
|
||
qui, en droit, pourrait s'exclure : des intérêts antagonistes, des
|
||
affects discordants, des récits historiques incompatibles, des régimes
|
||
de valeur irréconciliables, des temporalités sociales déphasées, des
|
||
exigences contradictoires en matière de justice, d'efficacité, de
|
||
mémoire ou d'avenir.
|
||
|
||
Cet ordre ne les efface pas. Il ne les réconcilie pas dans un consensus
|
||
fictif. Il ne les fusionne pas dans une synthèse idéologique illusoire.
|
||
Il les tient ensemble sans les résoudre, par des équilibres instables,
|
||
des arrangements contingents, des formats d'ajustement plus ou moins
|
||
durables. C'est là que se situe toute la puissance — et la fragilité — de la régulation : tenir sans annuler, moduler sans effacer,
|
||
organiser sans clore.
|
||
|
||
Cette capacité régulatrice, si elle échappe aux regards, n'en est pas
|
||
moins structurante. Elle repose sur des agencements concrets, souvent
|
||
silencieux, mais puissamment opératoires : une réforme budgétaire qui
|
||
stabilise un conflit de génération sans le nommer ; un indicateur
|
||
économique qui requalifie des arbitrages sociaux sans débat préalable ;
|
||
un protocole logistique qui reconfigure la hiérarchie entre producteurs
|
||
et distributeurs sans qu'aucune loi ne l'impose. Chaque fois, il y a
|
||
régulation sans visibilité, composition sans consensus, opération sans
|
||
fondement explicite.
|
||
|
||
Il ne faut donc pas s'y tromper : ce que nous décrivons ici ne relève ni
|
||
d'un effondrement soudain, ni d'un basculement spectaculaire, mais d'un
|
||
déplacement discret — pourtant d'une portée considérable : la
|
||
désactivation lente et diffuse des opérateurs classiques de lisibilité
|
||
du politique. Ce qui se défait sous nos yeux est une grammaire
|
||
d'interprétation, un outillage cognitif collectif, une capacité de mise
|
||
en récit. Et ce processus est loin d'être anodin.
|
||
|
||
Il y eut un temps — disons moderne — où l'on pouvait encore
|
||
localiser les lieux de pouvoir, identifier les détenteurs de l'autorité,
|
||
délimiter les instances de délibération, nommer les figures de
|
||
légitimation. On pouvait encore croire que la loi émanait d'un espace
|
||
visible, que la souveraineté résidait quelque part, que la
|
||
représentation engageait effectivement une parole au nom d'un collectif
|
||
déterminé. Ce temps — sans avoir disparu totalement — a cessé de
|
||
produire des repères fonctionnels. Car si les formes demeurent — constitutions, institutions, procédures, déclarations —, une part
|
||
décisive des arbitrages réels s'est déplacée hors de leur emprise. Le
|
||
centre de gravité régulateur a migré vers des configurations hors des
|
||
prises démocratiques.
|
||
|
||
Désormais, ce sont des métriques qui tranchent à la place des normes,
|
||
des calculs prédictifs qui se substituent aux débats. Les interfaces
|
||
filtrent les droits et les voix sans qu'aucune instance délibérative
|
||
n'ait statué sur leurs paramètres. Les arbitrages majeurs — ceux qui
|
||
orientent les seuils d'émission de gaz à effet de serre, la sélection
|
||
scolaire, les répartitions budgétaires, les politiques de logement, les
|
||
trajectoires de migration, ou l'organisation des chaînes
|
||
d'approvisionnement mondialisées — ne sont plus discutés
|
||
collectivement, mais disséminés dans des protocoles techniques,
|
||
financiers, juridiques, algorithmiques, souvent conçus hors scène, et
|
||
inaccessibles à toute mise en cause publique.
|
||
|
||
Cela ne veut pas dire que le politique ait disparu, mais plutôt qu'il
|
||
tend peu à peu à se rendre indiscernable. Il ne s'exerce plus à travers
|
||
des figures lisibles, mais à travers des chaînes d'acteurs, des scripts
|
||
techniques, des formats d'optimisation, des boucles de retour
|
||
automatisées. Cette dissémination ne relève pas d'une abstraction
|
||
théorique ou d'un soupçon idéologique : elle se manifeste chaque jour
|
||
dans des configurations concrètes, reconnaissables, pourtant rarement
|
||
nommées pour ce qu'elles sont. Son efficacité tient précisément à sa
|
||
banalité. Car désormais, ce ne sont plus des figures du commandement qui
|
||
décident en surplomb, mais des dispositifs encastrés, des logiques de
|
||
fonctionnement intégrées à des protocoles d'apparence neutre.
|
||
|
||
C'est un marché carbone qui, au nom de seuils agrégés à l'échelle
|
||
continentale, conduit à la fermeture d'un site industriel local, sans
|
||
qu'aucune figure politique ne puisse rendre visible ni opposable
|
||
l'arbitrage opéré. C'est un algorithme de régulation hospitalière qui,
|
||
face à une tension budgétaire ou épidémiologique, déprogramme
|
||
automatiquement des interventions chirurgicales — sans qu'aucun
|
||
médecin, aucun patient, aucun responsable politique ne puisse
|
||
véritablement en discuter les critères. C'est une plateforme numérique
|
||
de traitement des titres de séjour qui suspend une demande pour
|
||
"anomalie de saisie", sans contact humain, sans justification claire,
|
||
sans voie de recours instituée. C'est un logiciel de pilotage
|
||
budgétaire, adossé à des indicateurs d'efficience, qui impose la
|
||
réduction d'une politique sociale sans passage par une arène
|
||
délibérative. C'est aussi un score algorithmique de risque bancaire qui
|
||
écarte discrètement une famille d'un prêt, bien avant qu'elle ait pu
|
||
formuler son projet.
|
||
|
||
Contrairement aux apparences, ce qui s'offre au regard n'est plus la
|
||
figure massive du pouvoir trônant dans la clarté de ses apparats, mais
|
||
la trame patiente d'une régulation en mouvement. Les instances fixes ont
|
||
disparu ; la demeure solennelle de l'autorité s'est effacée. Le geste
|
||
réel de gouvernance s'insinue dans des protocoles, se glisse dans la
|
||
routine, s'entrelace dans les habitudes, se ramifie dans d'innombrables
|
||
appareils sans visage. Nul acte inaugural n'en marque ostensiblement la
|
||
naissance, nulle proclamation n'en scande les rythmes. On constate
|
||
seulement que la régulation avance sans fracas et tisse patiemment la
|
||
toile discrète sur laquelle se déplacent nos vies. Ce ne sont plus tant
|
||
le décret ou la loi qui pèsent que les enchevêtrements de normes,
|
||
l'imperceptible maillage de procédures et l'ajustement continu de
|
||
directives flexibles.
|
||
|
||
La contrainte n'accable plus par l'ostentation de l'ordre, mais
|
||
s'inocule par la subtilité des systèmes. Désormais, l'agencement
|
||
d'équilibres, de données et de flux façonne un monde où chacun se trouve
|
||
relié, indexé, impliqué dans cette dentelle administrative, sans jamais
|
||
croiser le centre, sans jamais savoir nommer celui ou ce qui agit. La
|
||
régulation moderne tresse ainsi un univers de seuils mobiles et
|
||
d'agencements souples, où l'on ne peut jamais tout à fait fixer le
|
||
moment ni le lieu du pouvoir agissant — mais où, à chaque pli de la
|
||
vie collective, se lit l'empreinte d'une architecture invisible.
|
||
|
||
La difficulté d'y résister tient moins à une violence perceptible qu'à
|
||
l'évidence ontologique de ces dispositifs. Ils ne s'avancent pas comme
|
||
des autorités, ne se proclament pas comme pouvoir : ils fonctionnent,
|
||
nous relient et, ce faisant, opèrent. Et cette opération sans
|
||
légitimation démocratique — pouvoir sans figure, contrainte sans
|
||
théâtre — rend caduques nos anciennes grilles d'interprétation.
|
||
Désormais, ce qui nous affecte le plus ne s'énonce plus ; il s'impose
|
||
sans discours jusqu'au plus intime.
|
||
|
||
Cela signifie que le politique s'est décousu de ses formes historiques.
|
||
Il continue d'agir, de décider, d'orienter — mais sous d'autres
|
||
modalités, dans d'autres lieux, avec d'autres instruments, selon des
|
||
régimes d'opérativité qu'aucune des catégories anciennes ne parvient
|
||
plus à saisir, à rendre intelligible et à traduire sans trahir.
|
||
|
||
Autrement dit, nous avons changé d'époque sans encore avoir pu changer
|
||
de lexique. Nous continuons de penser avec des formes obsolètes des
|
||
processus qui s'activent sous nos yeux et les excèdent de toutes parts.
|
||
Nous parlons de gouvernements, là où il faudrait parler de structures de
|
||
régulation composite. Nous discutons de lois, là où il faudrait décrire
|
||
des protocoles, des seuils, des scénographies d'ajustement, des
|
||
mécanismes de *feedback* algorithmique, des normes sans normalisateurs.
|
||
|
||
Cette disjonction entre l'expérience vécue de la contrainte et le
|
||
vocabulaire disponible pour la dire n'est pas qu'un problème théorique.
|
||
Elle produit une désorientation profonde. Elle empêche de penser le
|
||
réel, de localiser les responsabilités et rend inopérantes les
|
||
critiques. Elle altère la capacité collective à formuler des exigences,
|
||
jusqu'à dissoudre les repères et les registres d'action.
|
||
|
||
Cette impuissance démocratique généralisée à nommer, situer et orienter
|
||
les formes réelles de la régulation se donne parfois à voir dans des
|
||
situations d'apparente clarté. L'exemple de la taxe Zucman en fournit
|
||
une illustration nette. Le principe est lisible, le diagnostic largement
|
||
documenté, l'injustice repérée, l'objet débattu. Et pourtant,
|
||
l'effectuation demeure suspendue : pas de dispositif stable, pas
|
||
d'instance suffisamment puissante et opposable, pas de scène capable de
|
||
convertir l'intelligibilité d'un problème en régulation effective. Ce
|
||
cas importe moins ici pour son contenu fiscal propre que pour la
|
||
structure qu'il rend visible : une idée peut être reconnue, discutée,
|
||
parfois même validée publiquement, sans trouver pour autant la forme
|
||
institutionnelle, technique et politique qui permettrait de la porter
|
||
jusqu'à l'effectivité.
|
||
|
||
Ce hiatus entre l'enjeu perceptible dans l'espace public et le blocage
|
||
des régulations effectives constitue l'un des symptômes majeurs du
|
||
présent. Il ne renvoie pas seulement à une crise des institutions, mais
|
||
à une crise de lisibilité de la régulation elle-même : nous peinons de
|
||
plus en plus à nommer ce qui nous oblige, à situer ce qui nous gouverne
|
||
et à identifier ce qui continue de structurer nos appartenances.
|
||
|
||
À mesure que les instruments du pouvoir deviennent techniques, que les
|
||
décisions se diluent dans des protocoles, que les normes se
|
||
déterritorialisent dans des scripts ou des seuils, la question de la
|
||
régulation glisse en dehors du périmètre politique, comme si elle
|
||
n'avait plus de lieu propre, plus d'arène reconnaissable, plus de
|
||
langage pour s'énoncer. Le politique ne disparaît pas — il se
|
||
désinscrit, il se dissimule dans d'autres formats, il s'internalise dans
|
||
les infrastructures, il se pulvérise dans des régularités sans
|
||
délibération démocratique.
|
||
|
||
Et face à cette évanescence, deux réflexes s'affrontent. L'un,
|
||
nostalgique, cherche à réhabiliter les anciennes figures du pouvoir :
|
||
l'autorité, la loi, la souveraineté, comme si elles pouvaient encore
|
||
réactiver un ordre en désagrégation. L'autre, sceptique, postule qu'il
|
||
n'y a plus rien à faire — que nous vivons l'épuisement définitif de
|
||
l'arène politique, sa disparition dans le flux, le calcul, le désordre
|
||
entropique des systèmes.
|
||
|
||
Pour autant, quelque chose continue d'agir, de structurer, de
|
||
différencier, même en l'absence de pouvoir identifiable. Ce quelque
|
||
chose, c'est la manière dont une société régule ses tensions internes :
|
||
non plus en les effaçant, mais en les tenant, en les exposant, en les
|
||
configurant dans des dispositifs — visibles ou non — capables de
|
||
contenir sans abolir, de moduler sans figer, de différer sans éluder.
|
||
|
||
Nous devons donc reprendre à neuf la question la plus enfouie de la
|
||
politique : *qu'est-ce qui fait qu'un monde collectif tient ?* Non plus
|
||
dans l'abstrait, mais dans la matérialité de ses pratiques, la texture
|
||
de ses conflits, l'architecture de ses médiations. *Par quels
|
||
agencements tient-il ?* *À travers quelles épreuves ? Selon quelles
|
||
temporalités ? Et sous quelles conditions de réversibilité ?*
|
||
|
||
Car il ne suffit plus de dire que le pouvoir est diffus, que les normes
|
||
sont flexibles, que les algorithmes décident. Encore faut-il comprendre
|
||
comment ces formes apparemment dispersées composent — ou échouent à
|
||
composer — un monde co-viable, c'est-à-dire capable de réguler sans
|
||
brutaliser, de transformer sans dissoudre, d'être robuste et de résister
|
||
sans exclure. C'est là, dans cette capacité à organiser la tension sans
|
||
basculer dans la clôture ni dans le chaos, que se joue le cœur du
|
||
politique contemporain — non plus comme souveraineté, mais comme
|
||
scénographie régulatrice.
|
||
|
||
Mais cette scénographie, aujourd'hui, est inopérante. Soit elle est
|
||
fantomatique — laissée à l'abandon, réduite à un formalisme creux.
|
||
Soit elle est confisquée — captée par des dispositifs opaques, des
|
||
rationalités techniques, des opérateurs propriétaires fermés. Dans les
|
||
deux cas, ce qui est mis en péril, ce n'est pas uniquement l'idée de
|
||
démocratie ou le jeu des institutions, mais la possibilité même d'un
|
||
monde de confrontation et de controverse, d'un espace commun où la
|
||
régulation pourrait être rendue visible, négociable, opposable,
|
||
réversible.
|
||
|
||
Or ce qui s'efface désormais, c'est la capacité collective à en formuler
|
||
les conditions, à en penser les formes, à en situer les nouvelles arènes
|
||
de pouvoir. Ce qui s'érode, plus encore qu'une architecture
|
||
institutionnelle, c'est notre aptitude à dire ce qui oblige, à
|
||
comprendre ce qui ajuste, à situer ce qui contraint. L'étrangeté du
|
||
présent ne réside pas dans une hypertrophie du pouvoir — comme on le
|
||
répète trop souvent — mais dans un brouillage profond de ses modes
|
||
d'existence. Nous ne savons plus vraiment comment le pouvoir s'exerce,
|
||
où il opère, par quels instruments il module, ni selon quels critères il
|
||
ajuste. Et pourtant, nous continuons de mobiliser les mêmes mots :
|
||
*monarchie*, *oligarchie*, *démocratie*, *technocratie*, *bureaucratie*,
|
||
*ploutocratie*, *méritocratie*... Comme si ces termes suffisaient encore
|
||
à décrire ce qui nous affecte.
|
||
|
||
Ces termes politiques s'organisent autour de deux grands suffixes — *-archie* et *-cratie* — forgés dans les débats de la Grèce antique,
|
||
et largement sédimentés dans les lexiques modernes. Les suffixes en
|
||
-*archie* désignent un *pouvoir fondé sur un principe premier*
|
||
(*arkhè*), une origine ou une légitimité verticale : monarchie,
|
||
oligarchie, etc. Ceux en -*cratie* désignent plutôt les *modalités
|
||
pratiques d'exercice du pouvoir* (*kratos*) : démocratie, technocratie,
|
||
bureaucratie, etc.
|
||
|
||
Cette distinction entre fondement et exercice, légitimation et
|
||
opération, traverse toute la modernité politique. Cependant, cette
|
||
séparation ne permet plus aujourd'hui de saisir la réalité des
|
||
régulations effectives. Car les scènes d'*arkhè* se sont en grande
|
||
partie effondrées sans être remplacées, tandis que les *kratos*
|
||
contemporains tendent à s'exercer sans adresse, sans représentation,
|
||
sans théâtre. L'on disserte sur les vertus de la démocratie, mais le
|
||
*dèmos* n'a plus de lieu de confrontation effective : *serait-ce la rue
|
||
? Seraient-ce les réseaux sociaux ? Seraient-ce les médias ? Serait-ce
|
||
le Parlement ?*
|
||
|
||
Force est de constater qu'aucun de ces espaces n'assure aujourd'hui, à
|
||
lui seul, une scène de confrontation effective : la rue est souvent
|
||
contenue ou réprimée ; les réseaux sociaux filtrent, segmentent et
|
||
compartimentent les prises de parole ; les grands médias sont soumis à
|
||
une forte concentration capitalistique ; et le Parlement ne parvient
|
||
plus, à lui seul, à représenter ni à articuler l'ensemble de la
|
||
conflictualité sociale.
|
||
|
||
L'on invoque la République, mais la *res publica* — la chose publique,
|
||
appellation la plus vague et la plus creuse que l'on puisse donner de
|
||
l'espace politique — se dissout dans des logiques qui échappent à
|
||
toute délibération commune : absence de débat, passage en force,
|
||
brutalisme institutionnel.
|
||
|
||
Quant au langage politique, il continue d'énoncer des structures et des
|
||
projets, mais il ne parvient pas à décrire les opérations effectives de
|
||
régulation, tant le système socio-économique, en plus de s'être
|
||
libéralisé et privatisé, s'est étendu et complexifié tout en confiant
|
||
les leviers d'action au niveau supranational.
|
||
|
||
C'est précisément cette disjonction — entre les principes supposés
|
||
légitimer le pouvoir, et les dispositifs qui en assurent l'effectuation — qui produit aujourd'hui notre impuissance à penser la régulation.
|
||
Car aucun de ces termes ne dit où se tiennent les tensions, comment
|
||
elles sont traitées, par quelles instances elles sont articulées. Les
|
||
-archies contemporaines ne garantissent plus, à elles seules, la dispute
|
||
effective de leurs fondements ; et les -craties existantes n'organisent
|
||
plus, à elles seules, les conditions suffisantes de leur opposabilité.
|
||
Tandis que nous continuons à nommer des formes de régime, les processus
|
||
réels de régulation se déplacent vers des configurations où la mise à
|
||
l'épreuve devient intermittente, captée, relocalisée ou pratiquement
|
||
inaccessible, au point d'échapper à tout espace visible d'épreuve.
|
||
Jusqu'à présent, ils opèrent privés de contradictoire, dépourvus de
|
||
délai, amputés d'institutions de réversibilité. Autrement dit : nous
|
||
sommes gouvernés sans être gouvernés, régulés sans régulation légitimée,
|
||
affectés sans instance délibérative.
|
||
|
||
Cette dissociation — entre pouvoir nommé et régulation agissante — peut sembler abstraite. Elle ne l'est pas. Un cas devenu emblématique en
|
||
offre la preuve saisissante. Entre 2010 et 2011, l'État belge a connu
|
||
une situation institutionnelle inédite — près de 540 jours sans
|
||
gouvernement fédéral de plein exercice. Aucun exécutif formel, aucun
|
||
nouveau mandat, aucune majorité parlementaire opérationnelle. Et
|
||
pourtant, rien ne s'est effondré. Les institutions ont continué à
|
||
fonctionner. Les services publics ont été assurés. L'économie n'a pas
|
||
sombré. La diplomatie s'est poursuivie. Et la société belge a tenu
|
||
malgré les tensions communautaires.
|
||
|
||
Cet épisode, souvent évoqué sur le ton de l'anecdote, mérite d'être
|
||
considéré ici comme un symptôme politique majeur. Il indique que la
|
||
régulation ne passe plus nécessairement par la verticalité du pouvoir,
|
||
mais par des dispositifs latents, des agencements structurels, des
|
||
inerties normatives et des coordinations transversales ou distribuées.
|
||
Il montre qu'un ordre peut fonctionner sans fondement renouvelé, tenir
|
||
sans pilotage, résister sans commande visible. Pierre Rosanvallon le
|
||
soulignait (*La Légitimité démocratique*, 2008), en affirmant que les
|
||
sociétés reposent aussi sur des « formes de légitimité latentes », moins
|
||
spectaculaires que le vote ou la loi, mais non moins décisives.
|
||
L'expérience belge illustre avec force cette persistance d'une
|
||
régulation sans gouvernement explicite. Ce phénomène suggère que
|
||
l'architecture régulatrice n'est plus identifiable aux lieux habituels
|
||
de la souveraineté.
|
||
|
||
Pour autant, le pouvoir n'a pas disparu ; il s'exerce désormais depuis
|
||
d'autres formes que celles qui le légitimaient. Il s'est délocalisé,
|
||
désinstitutionnalisé, déréférencé — tout en continuant à structurer
|
||
silencieusement la vie collective. Et c'est dans cet écart grandissant — entre l'absence de gouvernement et la persistance d'une régulation — que se dessine le cœur de la problématique contemporaine : pour
|
||
nombre d'entre nous, nous continuons à chercher le pouvoir là où il
|
||
n'est plus, et à négliger les régulations implicites là où elles
|
||
deviennent de plus en plus décisives.
|
||
|
||
Pour que ces dispositifs puissent fonctionner ainsi, discrètement et
|
||
efficacement, sans qu'on puisse les identifier ni les contester, il faut
|
||
d'abord que les lieux où ils auraient pu être exposés, discutés ou
|
||
débattus soient neutralisés, effacés, disqualifiés ou rendus inutiles.
|
||
Les lieux de pouvoir s'évaporent progressivement, les moyens
|
||
d'expression se désagrègent, et les cadres d'appel à la responsabilité
|
||
deviennent inaudibles. L'arène du politique ne disparaît pas
|
||
brutalement, elle se désagrège lentement à mesure que ses conditions
|
||
d'existence — la mise en scène, la confrontation et la mise à
|
||
l'épreuve — se retirent.
|
||
|
||
Les anciens espaces d'exposition — Parlement, place publique, journal,
|
||
commission, agora, tribune — ne remplissent plus leur fonction
|
||
instituante. Non qu'ils aient été abolis : ils subsistent, mais tournent
|
||
à vide, pris dans la superposition d'éléments de langage, dans des
|
||
logiques oblitératrices, dans l'interruption des moments
|
||
d'interpellation et dans l'empêchement des pensées
|
||
contre-propositionnelles. Ils parlent sans prise. Ils évoquent sans
|
||
effet. Ils promettent sans adossement réel. En somme, ils hypnotisent et
|
||
désactivent. Et tandis qu'ils persistent comme formes, les lieux
|
||
effectifs de la régulation — là où s'arbitrent réellement les seuils,
|
||
s'ajustent véritablement les normes, se décident les niveaux de
|
||
tolérance ou d'exclusion — se déplacent hors de la portée de tous.
|
||
|
||
Cette désactivation des anciennes scènes de visibilité ne relève pas
|
||
d'une abstraction — elle a connu, en France, un moment décisif et
|
||
révélateur : le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel
|
||
européen (TCE). Ce vote, qui a pourtant recueilli près de 55 % de refus,
|
||
n'a pas produit les effets régulateurs que l'on aurait pu attendre. Deux
|
||
ans plus tard, son contenu central était repris dans le traité de
|
||
Lisbonne, adopté par voie parlementaire à Versailles, sans jamais
|
||
redonner la parole aux citoyens.
|
||
|
||
Ce court-circuitage du résultat du référendum n'a pas seulement provoqué
|
||
un malaise démocratique : il a signalé l'obsolescence d'une arène
|
||
politique qui prétend encore incarner la souveraineté populaire, tout en
|
||
s'ajustant aux impératifs d'une régulation supranationale désindexée de
|
||
tout espace de débat. Depuis, les grandes décisions se prennent
|
||
largement hors scène, dans des configurations qui échappent aux rituels
|
||
de la légitimation représentative. L'épisode du TCE fut ainsi moins une
|
||
exception qu'un révélateur : la souveraineté n'a pas disparu, elle s'est
|
||
déplacée et s'est muée ; et ce sont les lieux traditionnels de
|
||
confrontation — qui permettaient de la contester — qui perdent peu à
|
||
peu de leur puissance.
|
||
|
||
Il en résulte aujourd'hui ce que l'on pourrait nommer une vacance des
|
||
figures politiques. Non pas un vide institutionnel — les appareils
|
||
demeurent — ni un abandon total du pouvoir — les décisions
|
||
continuent de tomber — mais un effacement progressif des repères
|
||
identifiables à travers lesquels ce pouvoir pouvait encore être pensé,
|
||
nommé, interrogé, disputé ou dénoncé. Ce qui fait défaut, ce ne sont ni
|
||
les procédures, ni les organigrammes, ni les énoncés de façade, mais les
|
||
conditions mêmes d'un horizon partagé, d'une épreuve contradictoire et
|
||
d'une adresse signifiante du pouvoir.
|
||
|
||
Les institutions demeurent et fonctionnent. Des lois sont encore votées,
|
||
des ordonnances promulguées, des discours prononcés dans des formes
|
||
toujours codifiées. Pourtant, ces énoncés institutionnels, malgré leur
|
||
constance formelle, peinent à produire de l'attachement, du conflit
|
||
réglé et du récit commun. Lorsque les grandes directives sont déjà
|
||
prises ailleurs, et qu'une tutelle s'exerce sur les marges de manœuvre
|
||
budgétaire et les politiques publiques, tout programme de rupture avec
|
||
l'existant se trouve d'emblée frappé de discrédit. Il en résulte une
|
||
tendance à entériner et à traduire en termes juridiques les grands
|
||
principes issus des institutions européennes. Ainsi, nos partis
|
||
politiques et nos institutions s'amenuisent et perdent de leur influence
|
||
: ils peinent à ouvrir des brèches, à franchir des seuils, à générer des
|
||
événements rassembleurs. Les moments qu'ils produisent surviennent puis
|
||
s'évanouissent — rarement débattus, rarement disputés. Ils prétendent
|
||
encore transformer, mais peinent de plus en plus à convaincre. La vie
|
||
démocratique ne parvient plus à infléchir ledit pouvoir dans une visée
|
||
d'horizon partagé puisque sa souveraineté se voit entachée.
|
||
|
||
Peut-être faut-il alors suspendre un instant le flux de l'analyse pour
|
||
ouvrir la perspective : entendre ce que cette disparition fait à nos
|
||
imaginaires. Car perdre les lieux de confrontation, ce n'est pas perdre
|
||
uniquement un espace politique — c'est voir s'effacer le langage
|
||
commun de la mise en tension, de l'épreuve contradictoire, du désaccord
|
||
rendu partageable. En somme, celui-ci n'est pas qu'un cadre, mais aussi
|
||
une forme sensible, un rythme, un tempo, un théâtre où pouvaient
|
||
s'exprimer les dissensus, mais aussi se nouer des alliances, des
|
||
compromis, des co-habitations et des promesses de coexistence. C'est
|
||
cette mise en forme qui vacille aujourd'hui — et avec elle, notre
|
||
capacité à rendre visibles les lignes de fracture, les régimes
|
||
d'attachement, les besoins vitaux et leurs modalités d'arbitrage.
|
||
|
||
Depuis lors, les élections se succèdent, mais l'offre programmatique
|
||
s'uniformise. En France, lors des campagnes présidentielles de 2022,
|
||
plusieurs observateurs ont noté une quasi-absence de débats
|
||
contradictoires sur les infrastructures écologiques, la gestion de
|
||
l'eau, les algorithmes de tri social ou les seuils budgétaires européens — sujets pourtant structurants et centraux. La parole politique reste
|
||
intense, mais elle survole en ignorant les points réels d'adhérence et
|
||
de discordance. Elle n'expose ni la texture du monde vécu ni la réalité
|
||
du tissu productif. Elle ne donne plus à saisir ni la forme ni la scène
|
||
où les arbitrages s'opèrent. Elle devient commentaire sans impact,
|
||
phrase choc ou viralité polémique, sans colonne vertébrale permettant de
|
||
se figurer les problématiques.
|
||
|
||
Côté médias, le constat est plus ambivalent, mais tout aussi troublant.
|
||
D'un côté, l'information est surabondante ; de l'autre, les controverses
|
||
s'enlisent dans le flux. On discute des intentions, rarement des
|
||
formats. On spécule sur les effets, sans jamais problématiser les
|
||
dispositifs. L'émission télévisée « Face à Baba » ou le « Grand Débat
|
||
national » post-Gilets jaunes en offrent des exemples emblématiques :
|
||
ils ont suscité de nombreuses prises de parole, tout en ayant peu de
|
||
prise sur le réel. Il y eut certes des paroles fortes, mais sans
|
||
véritable structure d'intégration. Il y eut des opinions tranchées, mais
|
||
sans l'énonciation d'une architecture délibérative. De sorte que la
|
||
parole a circulé, mais elle n'avait pas autorité à s'instituer. Elle
|
||
n'était pas dans le bon lieu : le plateau télévisé n'a d'autre vocation
|
||
que l'audience.
|
||
|
||
Même les commissions d'enquête, qui, historiquement, cristallisaient un
|
||
moment de vérité ou de remaniement, semblent affectées. Le rapport de
|
||
l'Assemblée nationale sur la gestion de la pandémie de Covid-19, par
|
||
exemple, a bien été publié en 2022. Il formule des dizaines de
|
||
propositions. Pourtant, peu d'entre elles ont fait l'objet d'une reprise
|
||
effective, ni dans la sphère politique, ni dans la sphère médiatique, ni
|
||
dans la transformation des pratiques administratives. Là encore, la
|
||
procédure opère — mais sans relais, sans engagement, sans espace de
|
||
transformation. Même s'il faut le reconnaître, certaines analyses ont
|
||
néanmoins nourri un débat plus large sur l'état de la santé publique,
|
||
contribuant à renforcer la vigilance citoyenne sur les infrastructures
|
||
hospitalières.
|
||
|
||
Un autre exemple, plus récent encore, illustre avec une intensité toute
|
||
particulière ce décalage entre mise en scène délibérative et opérativité
|
||
réelle : celui de la Convention Citoyenne pour le Climat, initiée en
|
||
France en 2019 à la suite du mouvement des Gilets Jaunes. Ce dispositif
|
||
inédit proposait à 150 citoyennes et citoyens, tirés au sort, de
|
||
formuler des propositions concrètes pour réduire les émissions de gaz à
|
||
effet de serre (GES) dans un esprit de justice sociale. La procédure fut
|
||
longue, exigeante, documentée. Les membres furent encadrés par des
|
||
scientifiques, des spécialistes, des juristes, des praticiens. Leurs
|
||
recommandations — 149 au total — furent saluées, y compris par les
|
||
experts du climat, comme ambitieuses, sérieuses, largement compatibles
|
||
avec les engagements climatiques de la France. Le président de la
|
||
République s'était engagé à les transmettre « sans filtre ».
|
||
|
||
Et pourtant. À l'issue de la convention, la grande majorité des
|
||
propositions furent vidées de leur substance, renvoyées en commissions
|
||
ou transformées jusqu'à l'inverse de leur logique initiale. Certaines
|
||
furent reprises à la marge dans la loi « Climat et Résilience »,
|
||
d'autres enterrées sans débat, d'autres encore tournées en dérision.
|
||
L'expression « sans filtre » fut rapidement abandonnée, remplacée par
|
||
des formules dilatoires. L'instance réflexive a existé, mais elle n'a
|
||
pas su instituer. La parole a circulé, mais elle n'a pas performé. La
|
||
procédure, bien que dense, n'a pas permis, là encore, l'instauration
|
||
d'une architecture de régulation efficiente.
|
||
|
||
En ce sens, la Convention n'a pas échoué parce qu'elle était utopique ;
|
||
elle a échoué parce qu'elle n'a pas trouvé d'ancrage régulateur dans
|
||
l'architecture politique réelle. Cet exemple montre bien comment un
|
||
dispositif peut produire de la parole et de la visibilité, sans pour
|
||
autant parvenir à instituer une régulation opérante. Ce n'est donc pas
|
||
un lieu de confrontation sans conflit, mais une instance délibérative
|
||
qui n'a pas donné suite. Et c'est ce type d'effacement — non
|
||
spectaculaire, mais systémique — qui constitue aujourd'hui le symptôme
|
||
d'une archéologie du politique désamarrée de ses obligations
|
||
démocratiques.
|
||
|
||
Contrairement au discours du sens commun, qui pointe la responsabilité
|
||
du chef de l'État, nous pensons que le pouvoir s'est désincarné. Bien
|
||
que les figures de l'autorité demeurent — titres, fonctions, attributs
|
||
symboliques —, elles ne cristallisent plus ni contestation structurée,
|
||
ni reconnaissance affective, ni légitimation opérante. Pendant ce temps,
|
||
la conflictualité n'a jamais autant submergé le tissu social :
|
||
désaccords éthiques, désynchronisations temporelles, fractures
|
||
territoriales, crises multifactorielles, paupérisation systémique,
|
||
violences symboliques ou physiques. Et, pourtant, cette conflictualité
|
||
ne trouve plus les lieux où s'exprimer sans exploser. Elle ne se
|
||
problématise plus dans des dispositifs communs, mais éclate en formes de
|
||
colère dispersées, parfois illisibles, parfois délégitimées avant même
|
||
d'avoir trouvé une expression stabilisée. Tel fut le cas du mouvement
|
||
des Gilets jaunes.
|
||
|
||
Et pendant ce temps, les décisions, elles, s'accumulent : fermeture d'un
|
||
service hospitalier, recentrage budgétaire, ajustement d'un seuil
|
||
d'éligibilité, réforme à marche forcée du régime des retraites, réforme
|
||
de l'assurance chômage, redéfinition d'indicateurs d'évaluation du
|
||
marché de l'emploi, déremboursements médicaux, désindexation d'aide
|
||
sociale, etc. Ces décisions adviennent sans adresse explicite, sans
|
||
exposition des arbitrages effectués, sans procès public, sans
|
||
contradictoire. Elles sont le fruit d'instances spécifiques rendues
|
||
opaques, qui n'apparaissent pas ou n'assument pas leur fonction
|
||
politique. Elles opèrent sous couvert de technique, mais agissent comme
|
||
pouvoir — sans l'assumer publiquement.
|
||
|
||
Ainsi, ce n'est pas la capacité d'agir qui fait défaut — les
|
||
régulations persistent, comme nous le voyons bien —, mais la
|
||
possibilité de rendre visible ce qui agit. Ce qui tend à s'effacer, ce
|
||
n'est pas le politique comme mécanisme de régulation, mais le politique
|
||
comme espace de mise à l'épreuve. Nous habitons un monde saturé de
|
||
normes, mais privé de figures crédibles de justification. Les arbitrages
|
||
se multiplient sans explication, sans délibération, sans lieu
|
||
d'arbitrage démocratiquement établi.
|
||
|
||
Et c'est précisément cette disparition d'espaces de controverses et de
|
||
confrontation — cette disparition des lieux où se mettait en forme le
|
||
différend, où s'exposait le conflit, où se partageait le sensible — qui constitue une perte capitale. Car c'est par la mise en scène des
|
||
dissensus que les sociétés humaines ont, pendant des siècles, pu penser
|
||
ensemble ce qui les liait, les divisait, les orientait. C'est sur cette
|
||
instance d'épreuve qu'étaient rendues visibles les visions du monde qui
|
||
s'affrontaient, les justifications qui s'opposaient, les intérêts qui
|
||
s'exprimaient. Supprimez la scène d'exposition — et ce n'est pas le
|
||
pouvoir qui disparaît, mais la possibilité d'en débattre. De sorte que
|
||
la régulation dans les faits ne s'interrompt jamais : c'est la
|
||
possibilité même qu'elle devienne affaire publique qui s'efface. Quant à
|
||
l'ordre des choses, il ne se dissout pas, il se mue. Et c'est notre
|
||
capacité collective à le mettre en cause qui se délite faute de
|
||
compréhension et de préhension.
|
||
|
||
Privés de lieux publics partagés, devenus propriétés privées, nous
|
||
sommes aussi privés d'une mise en conflit visible et compréhensible.
|
||
Pourtant, les tensions sont nombreuses, mais elles restent muettes, sans
|
||
récit commun ni cadre d'expression. Ce qui nous divise cesse
|
||
d'apparaître clairement. Ce qui nous déchire n'a plus de langage partagé
|
||
performatif. Ce qui devrait susciter débat et polémique s'efface dans
|
||
l'indifférence ou se réduit à une simple gestion technique de l'opinion
|
||
et de la propagande. Le jeu politique ne dispute plus l'ordre du monde,
|
||
car il ne semble même plus pouvoir le contester ; il en devient
|
||
seulement le décor figé, répétant sans contradiction les mêmes
|
||
ritournelles idéologiques.
|
||
|
||
Or, sans polémique et sans cadre robuste de pensée, la politique au sens
|
||
fort ne disparaît pas d'un seul coup, mais elle perd ses conditions
|
||
d'effectivité, de conflictualité et de reprise. Il y a de la décision,
|
||
de la gestion, de la réaction, du pilotage. Mais il n'y a plus d'espace
|
||
où les fins pourraient être débattues, les normes interrogées, les
|
||
tensions rendues visibles. Ce qui demeure, c'est une sorte de théâtre
|
||
spectral — où le pouvoir mime encore ses rituels, mais sans
|
||
adossement, sans prise, sans mise en jeu. Et ce décor fantomatique
|
||
maintient en vie un imaginaire périmé : celui d'un pouvoir situé,
|
||
identifiable, contestable. Mais cet imaginaire n'opère plus. Il flotte
|
||
comme une relique, un fantasme d'époque révolue. C'est du moins ce que
|
||
nous pensons.
|
||
|
||
Ce qui se prépare alors n'est pas une transformation visible des formes
|
||
politiques, mais une reconfiguration plus discrète de leurs conditions
|
||
d'effectivité. Ce déplacement appelle un autre langage. Non pas un mot
|
||
de plus dans une série — mais un geste de pensée qui permette de
|
||
reconfigurer les coordonnées même à partir desquelles nous pourrions
|
||
analyser ce qui fait tenir les mondes. Ce changement de condition
|
||
politique n'est pas une abstraction. Il s'est incarné historiquement,
|
||
idéologiquement, structurellement. Et l'un de ses vecteurs majeurs — rarement interrogé comme tel — fut le tournant néolibéral du XXᵉ
|
||
siècle.
|
||
|
||
Avec son avènement, ce qui mute, c'est la fabrique même de la
|
||
régulation. Ce qui s'est déplacé, ce sont les modalités par lesquelles
|
||
un ordre devient opérant, ajusté, imposable — sans jamais se dire tel.
|
||
Le néolibéralisme, en ce sens, décompose les conditions mêmes de la
|
||
conflictualité démocratique. Il n'a pas réduit les règles : il a effacé
|
||
les lieux de confrontation où l'on pouvait encore les contester. Il a
|
||
opéré une reconfiguration des coordonnées fondamentales du politique :
|
||
*qui agit ? selon quelles justifications ? selon quels formats ? Et où
|
||
peut-on encore l'interroger ?*
|
||
|
||
Nous voici donc à l'orée d'un tournant : plus encore qu'un langage
|
||
politique qui s'épuise, ce sont les gestes mêmes qui permettaient de
|
||
nommer, de rendre visible, de mettre à l'épreuve les régulations qui se
|
||
défont. Il nous faut donc changer de focale. Non plus partir des régimes
|
||
connus, des formes visibles du pouvoir, des catégories héritées, mais
|
||
remonter au plus près des gestes primitifs qui configurent toute forme
|
||
de régulation : ce qui fonde, ce qui fait agir, et ce qui articule les
|
||
deux dans des formes tangibles, contestables, visibles et viables,
|
||
susceptibles d'éclairer le mouvement évolutif des sociétés.
|
||
|
||
Dans notre analyse, le moment néolibéral a précisément perturbé cette
|
||
articulation. Il a introduit un brouillage entre l'origine du pouvoir et
|
||
ses effets, entre ce qui autorise et ce qui contraint, entre ce qui se
|
||
dit et ce qui agit. Et c'est dans ce brouillage que se loge aujourd'hui
|
||
l'impensé du politique contemporain.
|
||
|
||
Pour en sortir, il faut retrouver les gestes fondamentaux à partir
|
||
desquels un monde collectif peut encore être rendu lisible et vivable.
|
||
Ce geste, nous le nommons ici : *archéologie de la régulation*. Si l'on
|
||
veut comprendre ce qui se défait dans les régulations contemporaines — non pas de manière conjoncturelle, mais de façon structurelle —, il
|
||
est impératif de remonter en amont des formes politiques connues,
|
||
jusqu'aux forces sémantiques primitives que notre lexique transporte
|
||
souvent à son insu.
|
||
|
||
C'est en reprenant le fil depuis ses origines étymologiques que nous
|
||
pourrons reconstituer la force d'arrachement de ces termes, les faire
|
||
parler à nouveau — non comme vestiges, mais comme opérateurs toujours
|
||
actifs, toujours présents, sous des formes multiples et plurielles. Ce
|
||
détour par la langue n'est pas un exercice érudit. C'est une tentative
|
||
de réaccorder le langage à l'expérience vécue, de ressaisir les prises
|
||
fondamentales du pouvoir à travers leurs gestes constituants et
|
||
fondateurs.
|
||
|
||
Ainsi, les suffixes en *-archie* et en *-cratie*, que nous avons évoqués
|
||
plus haut comme désignations de régimes, sont bien plus que des
|
||
marqueurs grammaticaux, ils condensent des opérations fondamentales du
|
||
politique. Plus précisément, ils signalent deux gestes constitutifs et
|
||
irréductibles dans toute structuration collective : *celui du fondement*
|
||
(*arkhè*) *et celui de l'exercice* (*kratos*). Le premier désigne
|
||
l'*origine légitime* ; le second, la *puissance agissante*. Mais dans
|
||
leur réduction lexicale, ces deux gestes ont été figés et dissociés en
|
||
formes de régime, perdant de vue leur fonction dynamique et conjointe
|
||
dans tout ordre social : *fonder* et *faire agir.* C'est pour restituer
|
||
leur opérativité conceptuelle que nous introduisons ici les termes
|
||
d'*arcalité* et de *cratialité*.
|
||
|
||
Par arcalité, nous entendons ce qui, dans une configuration donnée,
|
||
fonctionne comme principe effectif de légitimation d'un ordre, qu'il
|
||
soit explicite ou tacite, juridique, symbolique, narratif, technique ou
|
||
calculatoire. Le terme, quitte à nous répéter, est construit à partir de
|
||
la racine grecque *arkhè* (ἀρχή), qui — comme nous l'avons vu
|
||
précédemment — désigne dans un même mouvement le commencement, le
|
||
commandement et le fondement. Ce triple sens — d'origine, de
|
||
légitimation et d'autorité — est au cœur des opérations symboliques à
|
||
travers lesquelles les sociétés humaines tentent de rendre leur ordre
|
||
acceptable, de justifier leurs hiérarchies, de naturaliser leurs choix.
|
||
|
||
Il ne s'agit donc pas d'une réalité substantielle, mais d'un acte
|
||
d'instauration, d'un arc de légitimation, d'un marqueur de crédit :
|
||
toute *arcalité* est un *geste de production de l'autorité*, qu'elle se
|
||
fonde sur la révélation divine, sur la tradition des ancêtres, sur la
|
||
puissance d'un nom de famille, sur la volonté générale, sur les données
|
||
empiriques, sur des décrets ou des lois, sur l'efficience calculée ou
|
||
sur la science algorithmique. Ce terme est polysémique dans son usage.
|
||
|
||
Dans la pensée grecque ancienne, l'*arkhè* n'était pas une figure du
|
||
pouvoir, mais un principe d'intelligibilité du cosmos et de la cité.
|
||
Pour Anaximandre, par exemple, l'*arkhè* est ce qui donne forme et
|
||
cohérence au monde — ce par quoi tout commence et à quoi tout revient.
|
||
Chez Aristote, elle devient aussi principe logique, cause première,
|
||
source de mouvement. Transposée dans l'ordre politique, elle désigne *ce
|
||
qui autorise un pouvoir à se dire tel, ce à partir de quoi il peut être
|
||
reconnu, accepté, toléré, voire vénéré*. C'est dans ce sens que *la
|
||
monarchie* (le pouvoir d'un seul) ou *l'oligarchie* (le pouvoir de
|
||
quelques-uns) sont fondées sur un principe d'*arkhè*, qu'il s'agisse de
|
||
droit divin, de naissance, de mérite ou de savoir. Mais une *arcalité*
|
||
n'est pas forcément une doctrine : elle peut être une forme implicite
|
||
d'*évidence sociale*, un *consentement tacite intériorisé*.
|
||
|
||
Alors pourquoi introduire le mot *arcalité*, au risque du néologisme ?
|
||
Parce qu'à nos yeux, aucun autre terme ne permet de désigner avec
|
||
suffisamment de précision, de plasticité et de portée opératoire ce qui
|
||
constitue le noyau de légitimation des dispositifs de pouvoir. Le mot
|
||
*autorité* est trop général. *Légitimité* est trop juridique.
|
||
*Fondement* est trop théologique ou métaphysique. *Source* ou *origine*
|
||
sont trop historicistes. Or, ce que nous cherchons à nommer, ce n'est
|
||
pas ce qui est vrai, ni même ce qui est légitime en soi, mais *ce qui
|
||
fonctionne comme légitimation dans un contexte donné* — ce qui est
|
||
reconnu, assumé ou subi comme *ce à partir de quoi un pouvoir peut
|
||
s'exercer* sans être immédiatement remis en cause.
|
||
|
||
L'*arcalité* est donc un concept transversal et multiple : elle traverse
|
||
les époques, les cultures, les régimes — tout en changeant de visage
|
||
et de figures. Elle peut prendre la forme d'un texte sacré, d'un contrat
|
||
social, d'une Constitution, d'un mythe fondateur, d'une promesse
|
||
technoscientifique, ou même d'un jeu d'indicateurs économiques. Elle
|
||
peut être verticalement imposée ou horizontalement négociée. Elle peut
|
||
être stabilisée dans le droit ou émerger dans la rue. Mais dans tous les
|
||
cas, elle opère comme ce qui justifie le pouvoir, ce qui lui donne son
|
||
aura d'évidence, ce qui naturalise ses opérations en les rendant
|
||
pensables et acceptables.
|
||
|
||
Mais au-delà de ces premières assertions, l'arcalité se présente aussi
|
||
comme un outil épistémologique pour l'analyse des régimes de
|
||
légitimation — elle peut servir d'opérateur heuristique pour lire les
|
||
sociétés dans leurs structures de croyance, de reconnaissance, de
|
||
justification. Elle permet d'analyser des situations aussi différentes
|
||
que la réforme d'un système de retraite, le recours à une IA dans la
|
||
sélection universitaire ou la fondation d'un État théocratique, non pas
|
||
en fonction de leur contenu normatif, mais en fonction de ce qui est
|
||
supposé justifier leur existence et de ce qui les autorise à s'imposer.
|
||
|
||
Pour commencer à en saisir la portée, il nous faut sommairement déplier
|
||
l'*arcalité* dans ses déclinaisons historiques et symboliques. Elle ne
|
||
renvoie pas à un type de régime, mais à *ce qui autorise un pouvoir à
|
||
s'exercer sans être récusé* : une scène de légitimation, explicite ou
|
||
tacite. Ainsi, sous l'Ancien Régime, l'autorité du roi n'était pas
|
||
justifiée par sa compétence, mais par une *sacralité divine incarnée
|
||
dans le sang, la lignée, le rite* — une *arcalité
|
||
théologico-politique* où l'*arkhè* se vivait du trône jusqu'à l'autel.
|
||
|
||
À Rome, l'*arcalité* pouvait se loger dans le *mos maiorum*, cette
|
||
mémoire des ancêtres qui n'avait pas besoin de s'écrire pour s'imposer.
|
||
Elle se transmettait par la répétition des gestes, la reprise des
|
||
rituels, la reproduction des conduites fondatrices. Plus qu'un corpus de
|
||
lois codifiées, c'était une continuité opérante, un fil invisible bien
|
||
que contraignant, qui obligeait chacun non parce qu'un texte le disait,
|
||
mais parce qu'une *tradition vivante* le réactivait dans chaque
|
||
pratique. L'autorité se rejouait dans l'acte même, dans la persistance
|
||
d'un style collectif, plus que dans une règle explicitement énoncée.
|
||
|
||
Avec la modernité politique, un autre geste s'invente : l'*arcalité*
|
||
devient *récit contractuel*. Hobbes, Locke ou Rousseau projettent
|
||
l'image d'un pacte inaugural entre égaux libres, d'un *contrat social*
|
||
qui, bien qu'il n'ait jamais été historiquement conclu, institue l'ordre
|
||
en lui donnant un mythe d'origine. Peu importe que ce contrat soit
|
||
fictif : il agit comme s'il avait existé, et c'est précisément cette
|
||
fiction qui fonde la légitimité moderne. L'*arcalité*, désormais, ne
|
||
s'incarne plus seulement dans la répétition des pratiques, mais dans la
|
||
*puissance narrative d'un contrat raconté*.
|
||
|
||
Aujourd'hui, d'autres *arcalités* se font jour, parfois là où on ne les
|
||
attend pas.
|
||
|
||
Ainsi, dans la *Déclaration des droits de la Pachamama* (Bolivie, 2010),
|
||
la Terre elle-même est instituée comme *source normative*. La planète,
|
||
envisagée comme sujet de droit, devient figure d'*arkhè* : principe
|
||
fondateur d'un ordre politique et juridique qui se justifie par la
|
||
nature, le vivant et la mémoire écologique. Ici, l'*arcalité* prend la
|
||
forme d'une *sacralisation de la Terre-mère*, traduite en langage
|
||
constitutionnel, et ouvre la possibilité d'un autre type de fondement,
|
||
ni théologique, ni contractuel, mais cosmologique.
|
||
|
||
Dans les technostructures contemporaines, comme les agences de notation,
|
||
les protocoles de régulation algorithmique, ou les plateformes
|
||
numériques, l'*arcalité* devient *data* : ce sont les chiffres, les
|
||
indicateurs, les modèles prédictifs qui justifient l'action. L'autorité
|
||
repose sur la *robustesse du calcul*, la *neutralité supposée du code*,
|
||
la *précision des seuils*. Ce que Yuval Noah Harari (*Homo deus, une
|
||
brève histoire du futur*, 2017) appelle le "*dataïsme"* en est une
|
||
figure actualisée exemplaire, où le flux des données devient source même
|
||
de vérités.
|
||
|
||
Enfin, dans certaines configurations capitalistiques contemporaines,
|
||
l'*arcalité* prend une forme radicalement *autoréférentielle* : elle ne
|
||
s'appuie plus sur une extériorité normative, ni même sur une validation
|
||
juridique ou démocratique, mais sur la seule *performance passée érigée
|
||
en légitimité présente*. C'est ce que l'on pourrait appeler une
|
||
*arcalité autogénérative*, où le succès ne demande plus de justification
|
||
externe — il en révèle sa propre preuve. Une entreprise qui attire des
|
||
investissements massifs, une plateforme dont la valorisation boursière
|
||
croît de manière exponentielle, une *startup* qui atteint le statut de
|
||
"licorne" (plus d'un milliard de dollars de capitalisation), n'a plus
|
||
besoin de se légitimer par une utilité sociale, une finalité collective
|
||
ou un adossement institutionnel : *le simple fait d'avoir réussi* suffit
|
||
à valider l'ensemble des choix stratégiques. Elle s'impose précisément
|
||
parce qu'elle se donne à voir comme ayant *toujours déjà* fonctionné.
|
||
|
||
Mais l'arcalité, dans ses multiples manifestations, si décisive
|
||
soit-elle, ne suffit pas à faire tenir un monde. Car un ordre social,
|
||
quel qu'il soit, ne repose jamais uniquement sur les principes qui le
|
||
légitiment. Il doit aussi pouvoir opérer, agir, décider, trancher,
|
||
maintenir — parfois même contraindre ou punir. Il ne suffit pas qu'un
|
||
pouvoir soit justifié ; encore faut-il qu'il se déploie, qu'il prenne
|
||
forme dans des pratiques, des formats, des opérateurs. En somme, il ne
|
||
suffit pas qu'un ordre se dise fondé ; il faut encore qu'il s'exerce.
|
||
|
||
Il faut pour cela un autre registre, un autre plan de la régulation :
|
||
celui de l'action. C'est ici qu'intervient ce que nous nommons la
|
||
*cratialité* — terme forgé comme pour les régimes en -cratie — à
|
||
partir de *kratos* (κράτος), qui désigne en grec ancien la force, la
|
||
puissance agissante, la capacité à faire advenir quelque chose dans le
|
||
réel. Si l'*arcalité est ce qui autorise*, la *cratialité est ce qui
|
||
opère*. L'une pose les conditions de validité, l'autre produit les
|
||
effets. L'une fonde, l'autre exerce.
|
||
|
||
Par *cratialité*, nous entendons *ce qui agit concrètement dans le tissu
|
||
des pratiques régulatrices*, ce qui produit des effets sans forcément
|
||
passer par une scène légitime, visible, ou symboliquement codifiée.
|
||
C'est la face opératoire du pouvoir, son versant dynamique et actif ;
|
||
autrement dit : sa *capacité d'effectuation*. Tandis que l'*arcalité*
|
||
pose, fonde, encadre, la *cratialité* module, infléchit, dévie, ajuste,
|
||
parfois de manière souterraine, parfois de manière spectaculaire.
|
||
|
||
Ce qui justifie l'introduction du néologisme *cratialité*, c'est
|
||
précisément l'absence, dans le lexique politique courant, d'un mot qui
|
||
désigne la force agissante sans forme nécessairement instituée, le
|
||
pouvoir qui s'exerce sans forcément se nommer. Il nous fallait un terme
|
||
qui capture cette modalité infra-institutionnelle, trans-opérationnelle,
|
||
souvent désintriquée de toute légitimation formelle, mais dont les
|
||
effets façonnent les conduites, les agencements et les structures.
|
||
|
||
La *cratialité* constitue la *puissance agissante*, la *pulsation
|
||
régulatrice*, le *versant infra-symbolique*. Elle n'obéit pas à un
|
||
modèle de souveraineté ou de commandement, mais plutôt à une *logique
|
||
d'opérativité distribuée*, qui se manifeste dans les actions physiques,
|
||
mais aussi dans les procédures, les normes implicites, les scripts
|
||
techniques, les interfaces, les indicateurs, les routines
|
||
disciplinaires, les ajustements silencieux.
|
||
|
||
Mais la *cratialité*, pour autant qu'elle désigne une force agissante
|
||
sans principe visible, ne saurait être une entité homogène ou univoque.
|
||
Elle se manifeste toujours sous des formes différenciées, selon les
|
||
milieux, les dispositifs, les instruments, les régimes d'effet, les
|
||
temporalités d'action. On aurait tort de l'imaginer comme un pouvoir
|
||
unifié : elle est plutôt un pluriel sans totalisation, un spectre de
|
||
pratiques régulatrices qui modulent l'expérience collective à partir
|
||
d'agencements situés, parfois massifs, parfois microscopiques.
|
||
|
||
Pour saisir ce que le concept de *cratialité* permet de penser, il faut
|
||
l'observer là encore à travers des configurations historiques et
|
||
contemporaines, où le pouvoir n'agit plus par commandement, mais par
|
||
*formatage*. La *cratialité* désigne cette *capacité d'un agencement à
|
||
produire des effets* — non par le droit ou l'autorité, mais par la
|
||
scénographie, l'attendu, le code, le protocole, la procédure.
|
||
|
||
Sous l'Ancien Régime, par exemple, la cour de Versailles fonctionnait
|
||
moins comme lieu de majesté que comme machinerie de régulation sociale.
|
||
Le rituel monarchique — lever du roi, étiquette, spatialisation des
|
||
corps — opérait comme une *cratialité incorporée*. Norbert Elias
|
||
parlait de *processus de civilisation* ; ici, c'était d'un *pouvoir par
|
||
intériorisation* qu'il s'agissait : réglage des affects, des gestes, des
|
||
postures, sans violence apparente, avec une efficacité néanmoins
|
||
redoutable.
|
||
|
||
Dans la Rome républicaine, la *cratialité*, ou puissance politique,
|
||
s'incarnait dans des procédures précises et des institutions conçues
|
||
pour éviter la concentration excessive du pouvoir : contre-pouvoirs,
|
||
délais, rituels et magistratures étaient organisés selon une
|
||
architecture politique équilibrée. Michel Villey a analysé le droit
|
||
romain comme un art réaliste où la loi ne s'imposait pas arbitrairement
|
||
du sommet, mais se construisait dans une pratique juridico-politique
|
||
orientée vers la justice et adaptée aux circonstances. Cette
|
||
organisation tempérait un pouvoir centralisé par un jeu complexe
|
||
d'équilibres, où la règle naissait autant de la tradition et des usages
|
||
que de l'autorité formelle.
|
||
|
||
Avec la modernité étatique, Michel Foucault a montré que le pouvoir se
|
||
*biopolitise* : santé publique, statistiques, recensement, école
|
||
obligatoire... la *cratialité* devient une *fabrique de conduites*,
|
||
agissant en deçà de la loi, modulant les corps et les populations. Dès
|
||
lors, le pouvoir ne commande plus : il structure la norme à travers des
|
||
*dispositifs agissants*.
|
||
|
||
Dans de nombreux États postcoloniaux, la *cratialité* conserve en grande
|
||
partie ses *formes héritées* du passé colonial. Cadastres construits
|
||
selon les normes coloniales, routines bureaucratiques reproduisant les
|
||
modalités administratives imposées, et scripts institutionnels
|
||
continuent de réinscrire l'autorité coloniale dans le quotidien,
|
||
infusant ainsi la gestion étatique d'une mémoire et d'une pratique
|
||
dominantes. Cette régulation politique et administrative perdure, portée
|
||
par l'*inertie d'une cratialité enracinée dans les structures héritées*.
|
||
|
||
À l'ère écologique, la *cratialité* passe par la *norme chiffrée* :
|
||
marchés du carbone, seuils ISO, critères ESG. Le droit à polluer se
|
||
négocie, se calcule, s'échange. Il s'agit moins de régulation morale que
|
||
d'un *pilotage algorithmique* des équilibres. Bien que la Terre devienne
|
||
une *arcalité*, sa régulation, elle, repose sur une *cratialité
|
||
technico-financière*, opaque, désarrimée de tout débat public.
|
||
|
||
Enfin, dans les régimes numériques contemporains, la cratialité se
|
||
dissout dans les infrastructures : IA décisionnelles, scoring social,
|
||
plateformes automatisées. Comme l'écrit Shoshana Zuboff, nous sommes
|
||
entrés dans l'ère du capitalisme de surveillance, où la gouvernance
|
||
s'exerce sans discours et sans voie de recours. Byung-Chul Han y voit un
|
||
« pouvoir transparent total », où le pouvoir n'est plus énoncé — il
|
||
agit, module, filtre et exclut.
|
||
|
||
Après ce tour d'horizon des *cratialités* à travers l'espace et le
|
||
temps, s'il fallait justifier, en dernière instance, l'introduction d*e*
|
||
ce concept, ce serait en raison d'un vide analytique que les cadres
|
||
existants ne parviennent plus à combler. La question n'est pas tant de
|
||
créer un terme de plus, que de rendre dicible une opération fondamentale
|
||
du pouvoir : celle qui consiste à *agir sans autorité explicite*, à
|
||
contraindre sans justification, à réguler sans discours. En ce sens, la
|
||
*cratialité* ne s'oppose pas à l'*arcalité*, elles se complètent. Elles
|
||
révèlent l'une à l'autre leur limite. Car il est possible d'agir sans
|
||
légitimer, de structurer sans fonder, d'opérer sans lieu de
|
||
confrontation ni narration instituante.
|
||
|
||
Le concept de *cratialité* nous offre le terme pour penser ce pouvoir
|
||
qui ne se proclame plus, mais qui agit partout — dans les flux, les
|
||
interfaces, les chaînes logistiques, les scripts numériques, les seuils
|
||
budgétaires, les routines bureaucratiques. Il désigne la capacité d'un
|
||
agencement à produire des effets, à modifier des comportements, à
|
||
orienter des trajectoires, sans s'exposer à la délibération, sans se
|
||
soumettre à l'explication, sans passer par l'énonciation d'un principe
|
||
délibéré. C'est ce que Foucault entrevoyait dans la notion de
|
||
*dispositif*, ce que Deleuze pressentait dans la *modulation*, ce que
|
||
Simondon entrevoyait dans la *concrétisation technique* — mais
|
||
qu'aucune de ces notions ne rassemble sous un registre proprement
|
||
politique, assumant sa fonction régulatrice dans l'espace collectif.
|
||
|
||
C'est pourquoi la *cratialité* ne se confond ni avec la domination, ni
|
||
avec le pouvoir institutionnel, ni même avec la technique. Elle traverse
|
||
les formes, en tant qu'*opérativité sans fondement*. Elle n'explique pas
|
||
pourquoi un ordre existe — elle permet de comprendre comment il
|
||
s'exerce effectivement. Et c'est là sa puissance critique : déloger le
|
||
politique de ses seules figures visibles, pour révéler les régulations
|
||
silencieuses, les contraintes discrètes, les mécanismes délégués, les
|
||
automatisations sans autorité véritablement légitime. Elle ouvre ainsi
|
||
une contre-archéologie du pouvoir, attentive à ce qui agit sans se dire,
|
||
à ce qui règle sans apparaître.
|
||
|
||
Sur le plan épistémologique, la cratialité permet donc un déplacement
|
||
décisif : elle nous extrait du dualisme éculé entre légitimité et
|
||
illégitimité, démocratie et anarchie, État et société civile. Elle
|
||
invite à penser un entre-deux, un « tiers opératoire » : là où le
|
||
politique s'institue non par la Loi ou par le Chaos, mais par
|
||
l'agencement de dispositifs producteurs de réalité. Ce pouvoir-là ne
|
||
commande pas seulement : il invente, configure, jauge et module. Il ne
|
||
s'expose pas toujours comme tel : il infiltre les pratiques et s'impose
|
||
par leurs agencements. Et c'est pourquoi il faut un mot pour le désigner — non pas pour l'isoler, mais pour en cartographier les régimes, les
|
||
formats, les seuils d'acceptabilité.
|
||
|
||
Sur le plan critique, la cratialité permet aussi de distinguer l'effet
|
||
de l'auteur : ce n'est pas parce que personne ne commande que rien ne
|
||
s'impose. Ce n'est pas parce qu'une norme n'a pas été votée qu'elle
|
||
n'opère pas et, inversement, ce n'est pas parce qu'une norme est
|
||
appliquée qu'elle opère nécessairement. C'est toute la différence entre
|
||
l'ordre prescrit et l'ordre effectif — différence aujourd'hui
|
||
cruciale, tant la puissance régulatrice des systèmes dépasse celle des
|
||
gouvernements.
|
||
|
||
Enfin, sur le plan opératoire, la *cratialité* fournit une grille de
|
||
lecture transversale des phénomènes contemporains : du design d'une
|
||
application mobile à la réorganisation d'un hôpital, du protocole
|
||
logistique d'un port à la normalisation de la parole publique, du
|
||
filtrage des contenus en ligne à la gestion algorithmique de l'emploi.
|
||
Partout où quelque chose agit sans se dire comme pouvoir, sans se nommer
|
||
comme décision, sans s'assumer comme contrainte, la *cratialité* est à
|
||
l'œuvre.
|
||
|
||
La *cratialité* ne dit pas ce qui est juste — elle *rend visible ce
|
||
qui fait effet*. Elle ne produit pas une norme — elle révèle *ce qui
|
||
règle sans normativité déclarée*. Et c'est à ce titre que le concept de
|
||
*cratialité* est précieux : parce qu'il nous rend à nouveau capables de
|
||
penser la régulation là où elle se dissimule, de discuter ce qui
|
||
semblait inéluctable, de contester ce qui opérait sans discussion. En ce
|
||
sens, elle ne ferme pas l'espace politique — elle l'ouvre de nouveau,
|
||
en partant non plus des formes idéales, mais des forces effectives.
|
||
|
||
Mais si ces deux pôles — celui du fondement (*arcalité*) et celui de
|
||
l'opération (*cratialité*) — peuvent être pensés séparément, ils ne
|
||
fonctionnent jamais isolément dans les mondes réels. C'est là toute la
|
||
limite d'une lecture en coupe : on peut analyser un principe, décrire
|
||
une procédure, mais ce qui fait régulation, ce n'est jamais l'un sans
|
||
l'autre. La légitimation sans effectuation tourne à la mystification ;
|
||
l'effectuation sans légitimation vire à l'arbitraire.
|
||
|
||
Ce cœur du pouvoir régulateur ne se réduit pourtant pas à la simple
|
||
coprésence du fondement et de l'opération. Il se laisse analyser selon
|
||
trois dimensions irréductibles : ce qui fonde, ce qui opère et ce qui
|
||
met à l'épreuve. C'est précisément cette troisième dimension — celle
|
||
par laquelle l'articulation des deux premières devient exposable,
|
||
disputable et adressable — que nous voulons nommer, penser et
|
||
problématiser ici.
|
||
|
||
Si l'arcalité désigne ce au nom de quoi un ordre se justifie, et la
|
||
cratialité les chaînes par lesquelles il agit effectivement, alors
|
||
l'archicration désigne la scène instituée où cette justification et
|
||
cette effectuation deviennent conjointement exposables à une épreuve.
|
||
Elle n'est ni un supplément décoratif, ni un simple lieu de parole :
|
||
elle est la condition sous laquelle le fondement et l'opération peuvent
|
||
devenir politiquement adressables, disputables et, le cas échéant,
|
||
révisables.
|
||
|
||
L'archicration est la scène dans laquelle se rejoignent la question du
|
||
pourquoi (pourquoi ce pouvoir est-il reconnu ?) et celle du comment
|
||
(comment ce pouvoir opère-t-il effectivement ?), lorsque cette rencontre
|
||
devient exposable, disputable et publiquement opposable. Il ne s'agit
|
||
pas de deux dimensions juxtaposées, mais de deux régimes dont
|
||
l'articulation ne devient politiquement décisive qu'à travers une
|
||
épreuve instituée.
|
||
|
||
Ainsi comprise, l'archicration ne nomme pas la totalité de l'acte
|
||
politique, mais la scène où un ordre se rend à nouveau adressable, en
|
||
exposant ses fondements et ses opérations à une épreuve réglée.
|
||
Factuellement, dans les régulations politiques concrètes, il n'y a
|
||
jamais de pouvoir qui se contente de dire sans faire, ni d'agir sans
|
||
justifier. Tout dispositif un tant soit peu structurant articule, à sa
|
||
manière, un *arkhè* *qui justifie* et un *krateîn qui effectue*.
|
||
|
||
La force heuristique du concept d'*archicration*, c'est donc de
|
||
réinscrire dans un même geste ce que la modernité politique avait
|
||
tendance à dissocier : d'un côté, la légitimation (par le droit, le
|
||
peuple, Dieu, la science...), de l'autre, l'effectuation (par les lois,
|
||
les institutions, les techniques, les procédures...). Le pouvoir moderne
|
||
s'est souvent construit sur une prétention à l'extériorité : l'action
|
||
devait découler d'un principe, comme si l'on pouvait d'abord fonder,
|
||
ensuite agir. Cette dissociation était une fiction structurante, utile
|
||
pour l'ordre symbolique, mais inopérante pour une lecture du réel.
|
||
|
||
En vérité, les régulations contemporaines peuvent être relues comme des
|
||
configurations archicratiques, c'est-à-dire comme des agencements
|
||
variables d'arcalité, de cratialité et d'archicration. L'État-nation,
|
||
par exemple, articule une arcalité constitutionnelle à des cratialités
|
||
institutionnelles, et n'institue des archicrations qu'à travers
|
||
certaines scènes déterminées — assemblées, tribunaux, procédures de
|
||
recours, controverses publiques, dispositifs de révision. Même un ordre
|
||
religieux — ou un régime dit théocratique — n'échappe pas à cette
|
||
logique : il articule des *arcalités transcendantes* (le texte révélé,
|
||
la Loi divine, les prophètes, le Messie) à des *cratialités rituelles et
|
||
doctrinales* (l'interprétation, la sanction, le commandement, la
|
||
discipline).
|
||
|
||
L'archicration ne désigne pas un régime parmi d'autres. Elle nomme la
|
||
scène instituée où une régulation expose, selon des formes variables — parfois ouvertes, parfois captées, parfois violentes ou asymétriques — l'articulation de ses fondements et de ses opérations à une épreuve
|
||
réglée, dès lors qu'elle vise à perdurer. De sorte qu'un pouvoir qui
|
||
échoue à fonder ce qu'il opère s'expose à l'arbitraire ; un pouvoir qui
|
||
échoue à opérer ce qu'il fonde s'épuise dans l'impuissance. De même, le
|
||
simulacre surgit quand l'*arcalité* se dissocie de toute effectuation ;
|
||
l'instabilité s'installe quand la *cratialité* ne s'adosse à aucun
|
||
principe partagé. Ce que nous appelons archicration, c'est donc la scène
|
||
instituée où s'articulent — ou se désarticulent — le fondement et
|
||
l'opération, la forme et la force, la justification et l'exécution, sous
|
||
la possibilité d'une épreuve réglée.
|
||
|
||
Or, c'est lorsque cette articulation devient asymétrique, disjointe ou
|
||
captée, que le politique mute en profondeur — non plus sous la forme
|
||
d'un changement visible de régime, mais d'un glissement silencieux des
|
||
coordonnées de la régulation. Et parmi les figures contemporaines de
|
||
cette désarticulation archicrative, le moment néolibéral occupe une
|
||
place stratégique, tant par son étendue historique que par sa profondeur
|
||
de reconfiguration. Non qu'il ait aboli la régulation — il l'a
|
||
redéployée. Non qu'il ait supprimé le politique — il l'a déplacé,
|
||
technicisé, encodé, rendu algorithme.
|
||
|
||
À partir des années 1970, dans un contexte de mondialisation, de
|
||
financiarisation croissante, de désindustrialisation occidentale et de
|
||
crise des médiations collectives, le néolibéralisme s'est imposé sans
|
||
conquête déclarée, par glissement, par ruse et par standardisation. Il
|
||
n'a pas remplacé les institutions du politique : il les a désactivées en
|
||
douceur ; il n'a pas détruit l'État : il a recodé ses prérogatives
|
||
régulatrices selon une logique d'efficience, de marché, de seuil, de
|
||
calcul et de recentrage sur ses fonctions régaliennes.
|
||
|
||
Cette mutation ne commence pas avec le néolibéralisme, mais elle y
|
||
trouve une intensification décisive.
|
||
|
||
D'un côté, cette idéologie a déplacé l'*arcalité* : le principe de
|
||
fondement ne repose plus sur la souveraineté populaire, la loi, ou la
|
||
délibération publique, mais sur l'*efficience marchande*. Le marché
|
||
libre est présenté comme naturel, universel, neutre — et se promeut
|
||
comme seul critère de légitimité. C'est ce que nous appelons ici
|
||
*arcalité performative* : le fondement est produit par la performance
|
||
elle-même. Le succès vaut justification. La croissance devient norme.
|
||
L'indicateur remplace le débat.
|
||
|
||
D'un autre côté, elle redéfinit la *cratialité* : la régulation ne passe
|
||
plus par des institutions politiques visibles, mais par une gouvernance
|
||
par les normes, les seuils, les indicateurs, les standards, les
|
||
classements (*rankings*) et les interfaces. La décision n'est plus
|
||
revendiquée ; elle s'élabore en algorithme opérationnel. Le pouvoir
|
||
module, ajuste, et encode. Ce que Wendy Brown a appelé, dans *Undoing
|
||
the Demos*, la "rationalité néolibérale" ne se résume pas à un discours
|
||
ou à une doctrine — c'est une *cratialité généralisée*, une *logique
|
||
de fonctionnement incorporée* dans les infrastructures mêmes du
|
||
quotidien, où toute alternative devient impensable.
|
||
|
||
Le mot d'ordre de "dérégulation" prôné par les tenants du néolibéralisme
|
||
masquait en réalité un déplacement massif de la régulation, et non son
|
||
annihilation. Ce qui a disparu peu à peu, ce ne sont pas les règles — elles pullulent — mais les scènes d'arbitrage où l'on pouvait encore
|
||
en contester le sens, la pertinence, les effets. Les espaces publics de
|
||
reconnaissance où elles pouvaient encore être mises à l'épreuve se sont
|
||
effacés ou disséminés. Ainsi, chaque réforme — des retraites, de
|
||
l'assurance chômage, de l'université, de l'hôpital ou de la fiscalité — est dès lors présentée non comme un choix idéologique, mais comme
|
||
une évidence technico-financière, une réponse dite "rationnelle" à une
|
||
contrainte supposée incontournable.
|
||
|
||
Ce qui s'impose alors est une reconfiguration radicale des conditions
|
||
d'existence. Le pouvoir n'est ni aboli ni dissimulé : il est redistribué
|
||
dans des protocoles privés, encodé dans des métriques peu explicites et
|
||
relayé par des environnements régulateurs où la fabrique du politique a
|
||
été méthodiquement neutralisée. Ce que le néolibéralisme installe, ce
|
||
n'est pas une dérégulation au sens strict, mais une désarchicration
|
||
tendancielle : les opérations se poursuivent, les justifications
|
||
circulent, tandis que les scènes où elles pourraient être réellement
|
||
éprouvées sont neutralisées, mimées ou confisquées. Il produit un
|
||
agencement dans lequel la légitimation ne s'édicte plus, mais s'infiltre
|
||
sous forme de performance antérieure ; dans lequel la régulation ne
|
||
tranche plus publiquement, mais opère en souterrain, au travers
|
||
d'indicateurs, de seuils, d'algorithmes, de traités supranationaux, de
|
||
conventions de marché.
|
||
|
||
Arrêtons-nous un instant pour bien préciser les termes de notre propos.
|
||
Par scène, nous entendons l'instance d'épreuve où des forces, des
|
||
acteurs, des registres ou des institutions d'ordres différents se
|
||
confrontent sous des règles explicites. Il ne s'agit donc pas du seul
|
||
théâtre institutionnel ; nous parlons ici d'un espace d'apparition
|
||
conflictuelle, où peuvent se rendre audibles les dissensus (Jacques
|
||
Rancière, *La Mésentente*, 1995).
|
||
|
||
Dès lors, penser l'archicration, c'est chercher à rendre lisible la
|
||
scène où un ordre se constitue en exposant à l'épreuve réglée
|
||
l'articulation de forces hétérogènes. Ce que nous proposons ici n'est
|
||
pas un modèle, mais un geste : un mode d'attention aux lignes
|
||
d'opération du pouvoir, une manière de cartographier les régulations en
|
||
acte, une tentative de réouverture d'espaces démocratiques. L'enjeu est
|
||
de refonder la possibilité d'épreuves là où l'opacité et l'occultation
|
||
se sont installées, et de rouvrir un espace de visibilité critique là où
|
||
l'efficacité s'autojustifie et prétend se suffire à elle-même.
|
||
|
||
Sous notre prisme d'analyse, l'*archicration* s'éprouve comme une
|
||
réalité concrète, un espace vivant traversé de tensions permanentes, où
|
||
se cherche sans cesse un fragile *équilibre entre des formes d'assise,
|
||
des forces productives et des vulnérabilités constitutives*. Or, cet
|
||
équilibre n'a rien de garanti : il peut basculer, se rompre, se
|
||
déformer.
|
||
|
||
Que faut-il entendre par là ? Certaines configurations archicratives
|
||
tendent à surinvestir l'affectation — entendue ici comme l'ensemble
|
||
des dimensions idéologiques, symboliques et émotionnelles qui prétendent
|
||
donner sens et légitimer un ordre — tout en négligeant l'effectuation,
|
||
soit la capacité de traduire ces principes en dispositifs opératoires
|
||
stables et durables.
|
||
|
||
D'autres *archicrations*, à l'inverse, s'enferment dans l'*effectuation*
|
||
en oubliant tout récit justificatif. L'Union européenne en fournit un
|
||
cas exemplaire : sa gouvernance repose sur une accumulation de normes
|
||
techniques, de seuils budgétaires, de critères de convergence,
|
||
d'indicateurs chiffrés (3 % de déficit, 60 % de dette, pactes de
|
||
stabilité, règles de concurrence, standards environnementaux...). Ce
|
||
régime régulateur, d'une efficacité incontestable dans sa capacité à
|
||
contraindre les États membres, opère par une effectuation puissante,
|
||
mais trop souvent déliée d'un langage politique partagé. Les décisions
|
||
se justifient au nom de la « rationalité économique » ou de la «
|
||
soutenabilité financière », sans se traduire dans un récit de légitimité
|
||
accessible aux citoyens. C'est cette asymétrie — abondance de
|
||
dispositifs opératoires, rareté des justifications symboliques — qui
|
||
alimente le sentiment d'un déficit démocratique chronique, relevé par de
|
||
nombreux observateurs et confirmé par les épisodes de rejet populaire
|
||
(référendum français de 2005, Brexit, poussées eurosceptiques). Ici,
|
||
l'*archicration* s'épuise dans l'opération : elle agit, ajuste, module,
|
||
mais peine à convaincre et à rassembler.
|
||
|
||
À l'autre extrême, certaines *archicrations* se construisent sur une
|
||
*fausse fusion* entre fondement et opération. Les régimes autoritaires
|
||
modernes, comme ceux de la Russie de Vladimir Poutine ou de la Turquie
|
||
de Recep Tayyip Erdogan, en offrent des incarnations saisissantes.
|
||
L'*arkhè* proclamé — la Nation, la Tradition, la Religion, parfois la
|
||
Civilisation — est érigé en principe indiscutable, en vérité d'origine
|
||
inattaquable. Mais cette légitimation abstraite fonctionne comme
|
||
paravent et sert de couverture à des pratiques de régulation brutales,
|
||
des répressions ciblées, des ajustements institutionnels opportunistes,
|
||
des captations oligarchiques et des dispositifs de contrôle opaque.
|
||
L'illusion d'une concordance parfaite entre fondement et action masque
|
||
en réalité une dissociation : le fondement est vidé de son contenu
|
||
normatif, réduit à une invocation rituelle, tandis que l'effectuation se
|
||
déploie dans la violence, l'arbitraire ou la manipulation technique.
|
||
Dans ce type de configuration régulatrice à archicration captée,
|
||
l'absence de véritable contradictoire — presse muselée, opposition
|
||
criminalisée, société civile réduite — empêche toute mise à l'épreuve
|
||
du pouvoir. Au lieu d'être travaillé dans une tension féconde,
|
||
l'équilibre *arcalité/cratialité* est réduit à un simulacre qui
|
||
absolutise le principe pour mieux immuniser l'action.
|
||
|
||
C'est pourquoi penser la régulation politique à travers le prisme de
|
||
l'*archicration*, ce n'est pas inventer un nouveau régime ni esquisser
|
||
une utopie institutionnelle. C'est surtout déplacer le regard. Refuser
|
||
de prendre les formes pour des essences, les régimes pour des totalités
|
||
closes ou les normes pour des évidences. C'est ouvrir une autre
|
||
cartographie du pouvoir, fondée non sur les déclarations, mais sur les
|
||
agencements ; non seulement sur les formes héritées, mais aussi sur les
|
||
opérations effectives. Une cartographie qui permette d'interroger chaque
|
||
configuration politique en termes d'articulation concrète entre ce qui
|
||
justifie (l'*arcalité*) et ce qui agit (la *cratialité*).
|
||
|
||
C'est là le cœur du geste archicratique : restituer aux sociétés la
|
||
lisibilité critique de leurs propres agencements, là où le pouvoir
|
||
cherche à effacer ses fondements, et sa régulation à se rendre
|
||
inattaquable.
|
||
|
||
Mais allons plus loin. Si l'archicration désigne, dans une régulation,
|
||
la scène instituée où l'articulation entre arcalité et cratialité
|
||
devient exposable, différable et opposable, alors l'archicratie nomme le
|
||
seuil à partir duquel une configuration politique devient habitable
|
||
parce qu'elle maintient distinctes, articulées et exposables l'arcalité,
|
||
la cratialité et l'archicration. La gouvernementalité contemporaine,
|
||
telle que Michel Foucault en a dégagé la logique dans ses cours au
|
||
Collège de France (*Sécurité, territoire, population*, 1977–1978 ;
|
||
*Naissance de la biopolitique*, 1978–1979), éclaire au contraire l'un
|
||
des empêchements majeurs de ce seuil : dissémination technique de
|
||
l'opération, fragilisation des fondements exposables, compression ou
|
||
neutralisation des scènes d'épreuve. Ce n'est donc pas l'archicratie que
|
||
nous voyons proliférer aujourd'hui, mais des formes désarchicratiques,
|
||
archicratistiques ou autarchicratiques, dans lesquelles la régulation se
|
||
poursuit tandis que sa mise en scène contradictoire devient de plus en
|
||
plus difficile, fictive ou captée.
|
||
|
||
Cette entrée en matière vise à dégager le lieu exact où se joue
|
||
aujourd'hui notre impuissance politique. Cette situation n'est pas un
|
||
déficit de principes ni un excès de pouvoir ; c'est le dérèglement
|
||
adémocratique des régimes de régulation, rendu illisible faute de scènes
|
||
délibératives et d'instruments partagés.
|
||
|
||
C'est en remontant aux rouages primitifs du pouvoir — l'*arcalité*,
|
||
polarité des formes d'affectation, et la *cratialité*, polarité des
|
||
forces d'effectuation — que nous déplaçons la question politique des
|
||
figures du gouvernement vers les prises différenciées de sa régulation.
|
||
|
||
En nommant archicration non pas l'articulation en général entre
|
||
fondement et opération, mais la scène instituée où cette articulation
|
||
devient visible, éprouvable et partiellement opposable, nous nous
|
||
donnons une première grille de lecture des configurations
|
||
contemporaines, où les dispositifs agissent sans toujours se légitimer,
|
||
et où les fondements proclamés — droits humains, droits du travail,
|
||
droits du vivant — voient décroître leur force d'obligation effective,
|
||
au profit d'agencements opératoires qui ne se légitiment plus qu'à la
|
||
marge.
|
||
|
||
Ce que cette notion permet de mettre au jour ne se limite pas au
|
||
fonctionnement des régulations, mais concerne aussi les difficultés
|
||
croissantes à les voir interrogées, éprouvées, exposées au
|
||
contradictoire. Loin de n'être qu'une propriété secondaire, cette mise à
|
||
distance de toute possibilité de contestation structurée constitue
|
||
désormais un trait central de notre condition politique. Ce qui agit
|
||
n'est plus exposé qu'aux marges de la discussion publique, et ce qui
|
||
régule s'exerce désormais de plus en plus en silence, dans l'ombre, à
|
||
l'abri des regards, dans un retrait radical du débat sur ses formes, ses
|
||
conditions, ses seuils, ses formats.
|
||
|
||
Mais ce geste inaugural — critique, archéologique, modélisateur — ne
|
||
restera légitime et significatif que s'il s'éprouve. Et c'est justement
|
||
à cette mise à l'épreuve que se consacreront les chapitres à venir. Car
|
||
le paradigme archicratique n'est pas pur appareillage conceptuel, il est
|
||
avant tout une méthode de dévoilement, une topologie des régimes
|
||
régulateurs, un cadre opératoire pour penser la viabilité politique en
|
||
situation. Il ne cherche pas à ajouter une théorie de plus à celles du
|
||
pouvoir, mais à rendre discernable, dans toute régulation, ce qui la
|
||
fonde, ce qui l'opère et ce qui la rend — ou ne la rend plus — exposable à l'épreuve.
|
||
|
||
Le chapitre I en établira le socle épistémologique rigoureux, en
|
||
articulant les trois prises fondamentales du modèle — arcalité,
|
||
cratialité, archicration — à une grammaire formelle et symbolique,
|
||
pensée comme modèle falsifiable, susceptible de formalisation et
|
||
d'interprétation. Il posera la structure tripolaire comme condition
|
||
d'une intelligibilité systémique, traversable tant par l'histoire que
|
||
par la technique ou la psychologie collective.
|
||
|
||
Le chapitre II délaissera toute abstraction normative pour réinscrire le
|
||
politique dans la généalogie profonde des régimes de co-viabilité. Il
|
||
retracera, de manière située et incarnée, les formes empiriques de
|
||
régulation, depuis les dispositifs totémiques mésolithiques jusqu'aux
|
||
technorégulations cryptographiques contemporaines. Il tentera de montrer
|
||
que toute société se constitue d'abord comme régime de *co-viabilité*
|
||
régulée — dont certaines configurations seulement atteignent un seuil
|
||
proprement archicratique — bien avant de se penser comme État, comme
|
||
droit, ou comme nation.
|
||
|
||
Le chapitre III, d'inspiration philosophique, viendra tester
|
||
l'*archicratie* comme outil de relecture des grandes pensées du pouvoir.
|
||
Plutôt que de les aligner par écoles ou doctrines, il les confrontera à
|
||
une grille archicratique : *quelle arcalité y opère ? Quelle cratialité
|
||
s'y manifeste ? Quelle scène d'épreuve, d'opposition, ou de captation y
|
||
est rendue possible ou empêchée ?* Ce faisant, il opérera un déplacement
|
||
crucial passant de la justification du pouvoir à la morphologie des
|
||
régimes de régulation.
|
||
|
||
Le chapitre IV, d'orientation techno-historique, incarnera ces tensions
|
||
dans l'histoire matérielle même de la modernité. Il ne se contentera pas
|
||
de relire les révolutions industrielles comme des ruptures productives,
|
||
mais comme des reconfigurations archicratiques profondes. Chaque
|
||
mutation technique — de la vapeur à l'électricité, du numérique à
|
||
l'automatisme — a transformé la manière dont un pouvoir se légitime,
|
||
agit, se distribue ou se dérobe. La technologie, dans sa manifestation
|
||
même, devient une instance cratiale, et parfois une matrice
|
||
d'archicration détournée, empêchée ou rendue invisible. C'est donc à une
|
||
lecture de la régulation des bifurcations industrielles que ce chapitre
|
||
s'attachera, afin d'en révéler les architectures implicites de pouvoir.
|
||
|
||
Enfin, le chapitre V affrontera la conflictualité maximale de notre
|
||
temps : celle des tensions de co-viabilité. Il abordera, l'une après
|
||
l'autre, les grandes scènes critiques — économique, écologique,
|
||
sociale, médiatique, psychique, politique, technologique, géopolitique,
|
||
cosmopolitique et culturelle — en les traitant non comme objets
|
||
disciplinaires, mais comme *archicrations* problématiques. Chaque
|
||
tension y sera relue comme une bifurcation possible : vers une
|
||
régulation viable, une impasse pathologique ou une captation
|
||
silencieuse. Ce chapitre constituera le point de bascule, le test ultime
|
||
du paradigme archicratique : *permet-il de nous aider à discerner, sans
|
||
dogme, ce qui tient un monde debout — ou le fait vaciller ?*
|
||
|
||
Cet essai-thèse convie à une lucidité active : observer l'effectivité du
|
||
pouvoir, discerner l'articulation du fondement et de l'opération,
|
||
rouvrir des formes de conflictualité légitime. Il propose une lecture
|
||
critique et située des régulations qui nous gouvernent. Une manière
|
||
d'observer ce qui se joue, non dans les proclamations du pouvoir, mais
|
||
dans ses agencements concrets. Une méthode pour discerner les formes
|
||
différenciées par lesquelles une société s'ajuste, se tient, ou
|
||
s'effondre.
|
||
|
||
Ce livre a pour unique vocation de fonder le concept d'*archicratie* — articulé par le triptyque *arcalité* / *cratialité* / *archicration* — comme hypothèse heuristique pour lire les situations politiques réelles
|
||
et situées. Les mentions de détectabilité, d'opérativité ou d'épreuve
|
||
critique qui apparaissent çà et là n'engagent aucun protocole métrique
|
||
dans le présent volume : elles signalent de simples repères de lecture
|
||
et d'éventuelles pistes de recherche ultérieures. L'ouvrage n'édicte pas
|
||
de méthode d'évaluation, n'agrège pas d'indicateurs, ne promet pas de
|
||
simulation ; il propose une grammaire conceptuelle pour rendre
|
||
intelligibles des configurations de pouvoir.
|
||
|
||
Penser l'*archicratie*, ce n'est pas restaurer une essence perdue, ni
|
||
bâtir un système clos. C'est remettre la pensée politique là où elle
|
||
devient la plus nécessaire : dans les frictions entre ce qui agit et ce
|
||
qui justifie ; dans les écarts entre ce qui régule et ce qui est vécu ;
|
||
dans les tensions entre ce qui tient ensemble et ce qui menace de
|
||
rompre.
|
||
|
||
Ce que propose cette entrée en *archicratie*, c'est une autre
|
||
orientation du regard : vers les conditions d'effectivité du pouvoir,
|
||
vers les agencements où le fondement et l'opération cessent d'être
|
||
dissociés, vers les formes nouvelles de conflictualité légitime et de
|
||
co-viabilité existentielle.
|
||
|
||
C'est à ce point précis qu'intervient l'hypothèse de ce livre. Non pour
|
||
ajouter un terme de plus à la nomenclature déjà saturée des formes de
|
||
pouvoir, mais pour rendre à nouveau pensable ce qui, dans nos mondes,
|
||
continue d'ordonner, d'affecter et de tenir sans toujours comparaître.
|
||
Si les catégories classiques demeurent indispensables, elles ne
|
||
suffisent plus toujours à décrire les conditions effectives de la
|
||
régulation. Il faut donc déplacer la question politique elle-même : non
|
||
plus seulement demander qui gouverne, mais sous quelles formes un monde
|
||
devient encore habitable, contestable et reprenable. C'est ce
|
||
déplacement que nous nommons ici archicratie.
|