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title: Chapitre 5 — Tensions, co-viabilités et régulations
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edition: archicrat-ia
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status: essai_these
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level: 1
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path: sources/docx/archicrat-ia/Chapitre_5—Problematiques_des_tensions_des_co-viabilites_et_des_regulations_archicratiques-version_officielle.docx
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L'époque contemporaine s'est emparée du terme soutenabilité avec une
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insistance telle qu'elle pourrait laisser croire à l'émergence d'une
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conscience enfin lucide de l'interdépendance entre systèmes naturels,
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économies, institutions, subjectivités, techniques et formes de vie. À
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première vue, le mot paraît répondre à une nécessité historique. Il
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semble désigner la prise en compte des limites, des vulnérabilités, des
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interdépendances et des irréversibilités qui traversent le monde
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contemporain. Pourtant, cette évidence apparente exige d'être
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immédiatement troublée. Car la soutenabilité ne se borne pas à nommer
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une alerte ; elle en organise aussi le cadrage, en reformulant les
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contradictions du monde dans les termes d'une mise en compatibilité
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administrable.
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Sous son apparente neutralité, le lexique de la soutenabilité reconduit
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ainsi une opération plus profonde : il naturalise des conflits qui
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devraient être rendus politiquement disputables. Il transforme des
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antagonismes structurels en variables de régulation. Il traduit des
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incompatibilités de co-viabilité en déséquilibres paramétrables. Sous le
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langage de la préservation, il reconduit une entreprise de
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neutralisation. Ce qui, dans un autre vocabulaire, apparaîtrait comme
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extraction, dépossession, sacrifice différentiel, hiérarchisation des
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vies ou capture des capacités d'agir, se trouve requalifié sous des
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catégories plus lisses : résilience, adaptation, transition,
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compensation, gouvernance, développement soutenable. Le vocabulaire
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change ; la conflictualité se dérobe.
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C'est en ce sens qu'il faut comprendre le destin historique de la
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soutenabilité telle qu'elle s'est imposée depuis le rapport Brundtland :
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non comme simple progrès réflexif, mais comme régime discursif
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ambivalent, capable à la fois de signaler des menaces réelles et d'en
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amortir la portée politique. L'exploitation coloniale devient retard de
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développement. L'extractivisme se recompose en partenariat. La
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destruction des milieux se convertit en coût compensable. Les
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subjectivités lésées deviennent données d'impact. Les souffrances, les
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pertes, les dépossessions et les asymétries, au lieu d'être instituées
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comme matière de litige, se trouvent absorbées dans des protocoles
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d'évaluation. Le conflit n'est pas affronté : il est converti. Il n'est
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pas rendu disputable : il est administré.
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Une telle critique, toutefois, ne constitue ici qu'un seuil. L'enjeu de
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ce chapitre n'est pas seulement de dénoncer les insuffisances du lexique
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de la durabilité, mais de mettre au jour ce qu'il tend précisément à
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neutraliser : les tensions sans lesquelles aucune scène de co-viabilité
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réelle ne peut être pensée. C'est là que s'opère le déplacement décisif.
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Il ne s'agit plus de demander comment rendre durable un ordre donné,
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mais de comprendre à partir de quelles tensions irréductibles un monde
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peut encore être rendu habitable sans reconduire la violence sous les
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habits de l'équilibre. La question n'est plus : comment préserver le
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système ? Elle devient : qu'instituer pour que la viabilité ne soit pas
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le nom euphémisé d'une répartition inégale des charges, des pertes et
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des possibilités d'existence ?
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La thèse archicratique soutenue dans cet essai procède précisément de ce
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renversement. Elle substitue à la fiction consensuelle de la durabilité
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l'exigence conflictuelle de la co-viabilité. La viabilité n'y apparaît
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plus comme propriété fonctionnelle d'un système, ni comme résultat
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spontané d'un bon ajustement, ni comme horizon harmonisateur qu'il
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suffirait d'approcher progressivement. Elle désigne au contraire le
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résultat toujours provisoire, toujours disputable, toujours différencié,
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d'une régulation explicite de tensions constitutives. Il n'y a de monde
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habitable qu'à travers des scènes où les incompatibilités qui le
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traversent peuvent être nommées, symbolisées, exposées, mises en
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tension, reprises et transformées sans être niées ni livrées à la pure
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destruction. Les conflits ne sont donc ni des accidents, ni des
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anomalies, ni des résidus. Ils sont la matière même à partir de laquelle
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le politique, au sens archicratique du terme, devient possible.
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Encore faut-il préciser ce que l'on entend ici par tension. Le mot
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serait trompeur s'il désignait un simple désaccord empirique, un conflit
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localisé ou une opposition contingente entre intérêts. Les tensions dont
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il sera question dans ce chapitre doivent être comprises comme des
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tensions irréductibles transversales : irréductibles, parce qu'elles ne
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peuvent être supprimées sans mutiler l'un des termes qu'elles articulent
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ou sans reconduire la domination sous une pacification apparente ;
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transversales, parce qu'elles traversent une pluralité de scènes,
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d'institutions, de dispositifs et de domaines, sans appartenir en propre
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à l'un d'entre eux. Elles ne sont ni des thèmes ni de simples catégories
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descriptives. Elles désignent des incompatibilités structurelles de
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co-viabilité, c'est-à-dire des lignes de fracture à partir desquelles un
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monde se révèle habitable pour certains au prix de l'inhabitabilité
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infligée à d'autres.
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Le statut de ces tensions doit néanmoins être précisé avec rigueur.
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Elles ne désignent ni des essences métaphysiques du monde social, ni de
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simples constructions arbitraires de l'analyse. Elles correspondent à
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des incompatibilités effectives de co-viabilité telles qu'elles se
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manifestent dans les configurations contemporaines, mais elles sont
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sélectionnées, ordonnées et formulées à l'intérieur d'une coupe
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analytique visant une suffisance opératoire.
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Leur validité n'est donc ni celle d'une ontologie exhaustive, ni celle
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d'une simple commodité de classement. Elle doit être mesurée à leur
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pouvoir de discernement : là où elles rendent effectivement
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intelligibles les scènes étudiées, elles valent comme instruments
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critiques ; là où elles n'ajoutent aucun différentiel de lisibilité,
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elles doivent être reprises, déplacées ou abandonnées.
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Cette distinction est décisive pour comprendre l'architecture du
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chapitre. Les analyses qui suivent n'examineront pas des secteurs
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autonomes de la vie contemporaine. Elles prendront pour objet des
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cristallisations sectorielles : des scènes historiquement situées dans
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lesquelles des tensions transversales prennent corps, deviennent
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lisibles, se stabilisent partiellement, se déplacent, se recomposent et
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produisent des effets différenciés. L'économie, l'écologie, le social,
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le politique, le psychique, le médiatique, le technique, le
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géopolitique, le cosmopolitique et le culturel ne seront donc pas
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abordées comme des mondes séparés, mais comme des régimes de
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manifestation de tensions plus profondes, dont elles ne constituent
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jamais que des formes historiquement situées d'apparition.
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Le geste méthodologique est ici essentiel : refuser à la fois la
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dispersion thématique et l'abstraction pure. Car l'une dissout les
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tensions dans la multiplicité des cas, tandis que l'autre les neutralise
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dans des schèmes sans prise ; seule leur articulation permet de
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maintenir visible ce qui, dans chaque scène, relève du fondement, de
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l'opération et de l'épreuve. Les tensions n'existent jamais hors des
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formes où elles se cristallisent ; les scènes sectorielles ne deviennent
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intelligibles qu'à partir des tensions qui les traversent en profondeur.
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Il faut alors assumer une question que toute telle démarche appelle :
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pourquoi ces tensions, et pourquoi en nombre fini ? La réponse doit être
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formulée avec rigueur. Il ne s'agit ni de prétendre épuiser la totalité
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du réel conflictuel, ni de proposer une taxinomie close de toutes les
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contradictions possibles. Ce qui est visé ici n'est pas l'exhaustivité
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ontologique, mais la suffisance opératoire à l'échelle du chapitre. Les
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dix tensions retenues constituent la bonne coupe analytique pour
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parcourir les grandes scènes de la vie contemporaine selon une logique
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archicratique de co-viabilité. Elles sont dites transversales parce
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qu'aucune ne se laisse réduire à un seul domaine ; irréductibles parce
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qu'aucune ne peut être résolue par simple suppression d'un de ses pôles
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; suffisantes enfin, non parce qu'elles épuiseraient tout le pensable,
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mais parce qu'elles structurent sans reste décisif la traversée des
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grandes scènes du chapitre 5.
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Le caractère fini de cette série n'a donc rien de dogmatique. Il répond
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à une contrainte de calibrage théorique : retenir un nombre de tensions
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suffisant pour traverser les grandes scènes du contemporain sans
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dispersion thématique, mais assez resserré pour éviter l'éparpillement
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taxinomique. Si d'autres lignes de fracture peuvent être dégagées, elles
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devront justifier qu'elles modifient réellement l'économie d'ensemble du
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diagnostic, et non qu'elles en dupliquent simplement certaines
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dimensions sous une formulation voisine.
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D'autres lignes de tension, plus diffuses, existent évidemment.
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Certaines se nouent entre médiation et présence, entre intériorité et
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extériorisation, entre immédiateté et formalisation, entre opacité et
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expression. Elles traversent l'ensemble des configurations analysées
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sans pouvoir être isolées comme axes autonomes sans perte de
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consistance. Elles n'ajoutent pas une nouvelle série à celle qui est
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retenue ici ; elles opèrent à même celle-ci, comme des dimensions
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immanentes qui en modulent les régimes d'apparition, de circulation et
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de tenue. Leur reconnaissance ne fragilise donc pas la clôture
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méthodologique de la liste ; elle en précise le statut. En somme, les
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dix tensions retenues ne valent pas comme catalogue total, mais comme
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matrice structurante suffisamment puissante pour rendre lisibles les
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grandes scènes du contemporain.
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Reste alors à les nommer. Notre démarche archicratique en identifie dix,
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que nous tenons pour transversales dans leur portée, irréductibles dans
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leur structure, et sectoriellement cristallisées dans les grands champs
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de la vie contemporaine.
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La première est la tension entre subsistance vivante et captation
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capitalistique. Elle apparaît partout où les conditions matérielles,
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organiques et symboliques de la vie — eau, sols, temps, soin, énergie,
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reproduction des milieux — sont traitées comme externalités ou comme
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réserves disponibles, tandis que les logiques de rentabilité et
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d'accumulation court-termistes déstructurent les écosystèmes de
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reproduction. Ce qui s'y joue ne relève pas seulement d'un conflit
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économique ; c'est la possibilité même de soutenir matériellement
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l'existence sans en détruire les bases qui y est atteinte.
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La deuxième est la tension entre habitabilité des milieux et destruction
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extractive. Elle se cristallise partout où les conditions écologiques de
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la vie — continuité des milieux, rythmes du vivant, équilibres
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biophysiques, soutenabilité territoriale — sont compromises par des
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logiques d'exploitation, d'artificialisation, de prédation ou de
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compensation abstraite. L'enjeu n'est pas seulement la préservation de
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la nature, mais la possibilité de rendre un monde effectivement
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habitable.
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La troisième est la tension entre reconnaissance commune et
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différenciation des expériences vécues. Elle se manifeste lorsque les
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principes d'égalisation formelle tendent à écraser les écarts de
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condition, les héritages situés, les vulnérabilités différentielles et
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les expériences inégalement reconnues, tandis que l'affirmation des
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singularités risque inversement de se fragmenter en régimes disjoints de
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reconnaissance. Toute scène sociale se trouve ici menacée soit par
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l'homogénéisation abstraite, soit par la dispersion des mondes vécus.
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La quatrième est la tension entre gouvernement de l'ordre et
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conflictualité politique. Elle apparaît là où les dispositifs de
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représentation, de décision et de régulation tendent à administrer le
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dissensus plutôt qu'à l'instituer comme force disputable, tandis que la
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conflictualité, faute de scène tenable, risque de basculer dans la pure
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polarisation, l'impuissance ou la rupture. Le problème n'est pas
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seulement celui du pouvoir ; il est celui des formes dans lesquelles une
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division collective peut encore devenir politiquement habitable.
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La cinquième est la tension entre captation de l'attention et
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individuation subjective. Elle traverse les configurations où les sujets
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sont pris dans des régimes de sollicitation continue, de dispersion
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attentionnelle, de surcharge psychique et d'injonction à la
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disponibilité, tandis que les processus d'élaboration, de continuité
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intérieure et d'individuation se fragilisent. Ce qui s'y joue excède la
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seule souffrance psychique : c'est la possibilité même pour un sujet de
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se tenir dans son propre monde.
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La sixième est la tension entre visibilité médiatique et reconnaissance
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symbolique. Elle se manifeste là où l'exposition numérique, la
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circulation des signes et l'occupation de l'espace attentionnel tendent
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à se substituer à la reconnaissance politique d'un différend. Être
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visible n'y signifie plus nécessairement être entendu, opposable ou
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instituable comme porteur de litige.
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La septième est la tension entre régulation technique et légitimation
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démocratique. Elle se cristallise lorsque des dispositifs automatisés,
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des algorithmes, des architectures de code ou des systèmes
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d'intelligence artificielle prennent en charge des décisions à portée
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normative sans être insérés dans une scène de validation symbolique et
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collective. La question n'est plus seulement celle de l'efficacité ;
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elle est celle de l'origine recevable du pouvoir régulateur.
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La huitième est la tension entre multipolarité conflictuelle et
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disputabilité internationale. Elle se déploie dans un monde où la
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pluralisation des puissances, des récits stratégiques et des régimes de
|
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légitimité fragilise la possibilité d'une scène commune du différend.
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L'enjeu n'est pas seulement la rivalité entre États, mais la tenue même
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d'une scène géopolitique disputable.
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La neuvième est la tension entre comparution des sujets et universalités
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disputables. Elle surgit partout où des existences affectées par des
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processus globaux — migrants, peuples autochtones, collectifs
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précarisés, vivants non humains, générations exposées — cherchent à
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accéder à une scène de recevabilité sans être mutilées par les formats
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qui les accueillent. Le problème n'est pas seulement celui des droits ;
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il est celui des formes dans lesquelles un sujet du monde peut paraître.
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La dixième est la tension entre conflictualité symbolique et devenir
|
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civilisationnel. Elle apparaît là où une société ne parvient plus à
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instituer des formes capables de rendre ses fractures sensibles,
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transmissibles et disputables, ou bien les abandonne à la saturation
|
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expressive, à la patrimonialisation vide ou à la simulation critique. Ce
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qui s'y joue n'est pas seulement culturel ; c'est la capacité même d'un
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monde à se soutenir comme monde habitable.
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||
Ces tensions ne peuvent être abolies sans que le politique lui-même
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s'évanouisse. Toute tentative d'harmonisation prématurée, de
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modélisation lissée ou de pilotage technocratique tend à les escamoter,
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à les neutraliser, à les rendre indistinctes, parfois même
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indisputables. C'est pourquoi toute prétention à la durabilité qui ne
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commence pas par l'identification explicite de ces tensions relève, à
|
||
nos yeux, d'un processus de désarchicration : non de régulation des
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dissensus, mais de leur dissimulation.
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Le chapitre qui s'ouvre entend prendre à bras-le-corps cette exigence.
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Il propose une traversée des grandes sphères constitutives de la vie
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contemporaine — économique, écologique, sociale, médiatique,
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||
psychique, politique, technologique, géopolitique, cosmopolitique et
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||
culturelle — non comme autant de domaines juxtaposés, mais comme des
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||
scènes de cristallisation différenciée de tensions archicratiques
|
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transversales. Chacune sera analysée selon la grille tripolaire
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||
construite dans les chapitres précédents : d'abord les configurations
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arcalitaires qui structurent cadres, normes et formes dominantes ;
|
||
ensuite les forces cratiales qui les traversent, les perturbent ou les
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captent ; enfin les scènes d'archicration effectivement instituées — ou manquantes — par lesquelles une co-viabilité régulatrice devient
|
||
possible, empêchée ou simulée. C'est dans cette dernière dimension que
|
||
se joue décisivement la tenue des mondes : non dans l'intensité des
|
||
forces ni dans la solidité des structures, mais dans la possibilité
|
||
qu'elles soient reprises, exposées et disputées à partir de leurs
|
||
effets.
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||
|
||
Il ne s'agira ni d'un inventaire, ni d'un panorama, ni d'un simple
|
||
survol. Il s'agira de produire une cartographie critique des
|
||
déséquilibres régulateurs, de mettre au jour leurs symptômes, de décrire
|
||
leurs régimes de manifestation, et d'indiquer les conditions sous
|
||
lesquelles ils pourraient encore être symbolisés sans être neutralisés.
|
||
La co-viabilité n'est ni une fin garantie, ni une propriété stabilisée,
|
||
ni un état à atteindre une fois pour toutes. Elle désigne un processus
|
||
d'institution continue, une configuration transitoire de la régulation
|
||
tensionnelle, toujours menacée, toujours reprise, toujours à refaire.
|
||
|
||
C'est à ce prix seulement qu'il devient possible de sortir du simulacre
|
||
de la durabilité pour entrer dans l'exigence irréductible d'une
|
||
co-viabilité archicratique : située, disputable, différée, incarnée,
|
||
juste. C'est par l'exploration rigoureuse de ces tensions, scène après
|
||
scène et champ après champ, que pourra se dessiner l'horizon opératoire
|
||
d'une archicration de co-viabilité — la première de ces scènes sera
|
||
celle de l'économie.
|
||
|
||
## **5.1 — Tensions économiques : valeur, extraction, captation**
|
||
|
||
Il suffit parfois d'un refus. Non d'un refus argumenté, débattu,
|
||
justifié dans un espace où il pourrait être contesté, mais d'un refus
|
||
automatique, produit par un dispositif qui ne se présente pas comme une
|
||
décision, mais comme un calcul. Une demande de crédit est déposée. Elle
|
||
est instruite par une chaîne d'évaluation algorithmique qui agrège des
|
||
données, produit un score, compare ce score à des seuils prédéfinis,
|
||
puis tranche. Le résultat tombe : refus. Aucune scène ne permet de
|
||
comprendre la décision, d'en discuter les critères, d'en contester la
|
||
pertinence. L'individu ne comparaît devant personne ; il est assigné à
|
||
un profil. La décision n'est pas seulement défavorable : elle est, pour
|
||
ainsi dire, arrêtée sans avoir véritablement eu lieu.
|
||
|
||
Ce type de situation n'est pas un dysfonctionnement marginal de
|
||
l'économie contemporaine. Il en constitue l'un des symptômes les plus
|
||
nets. L'enjeu excède l'inégalité d'accès au crédit, et même, plus
|
||
largement, la seule injustice distributive. C'est la disparition
|
||
progressive de la scène au profit d'un régime où la décision est
|
||
produite sans comparution, sans contradiction et sans révision possible.
|
||
L'économie organise des échanges, mais elle détermine aussi, souvent de
|
||
manière invisible, les conditions dans lesquelles une existence peut ou
|
||
non être reconnue comme digne d'être soutenue, financée, prolongée,
|
||
relancée. Au-delà des ressources, elle distribue des possibilités
|
||
d'existence.
|
||
|
||
À partir de ce point, il devient impossible de continuer à penser
|
||
l'économie comme une sphère neutre, régie par des mécanismes
|
||
impersonnels et orientée vers une optimisation collective. Elle répartit
|
||
des biens, mais elle trie en même temps les existences, hiérarchise les
|
||
contributions et configure les conditions mêmes du vivable. Elle décide
|
||
moins de ce qui circule que de ce qui compte, moins de ce qui vaut que
|
||
des formes sous lesquelles quelque chose peut apparaître comme ayant
|
||
valeur. En ce sens, elle ne constitue pas seulement un domaine de
|
||
l'organisation sociale ; elle en est l'un des grands opérateurs de
|
||
qualification implicite.
|
||
|
||
Cette opération de tri ne s'effectue pas à la surface du système, mais
|
||
en son cœur. Elle engage d'abord une tension irréductible entre la
|
||
subsistance vivante et la captation capitalistique. Toute économie,
|
||
quelle que soit sa forme, doit organiser la reproduction de la vie :
|
||
alimentation, soin, habitat, transmission, entretien des milieux,
|
||
continuité intergénérationnelle des existences. Mais, dans les
|
||
configurations contemporaines, ces conditions de reproduction sont
|
||
constamment réinscrites dans des logiques d'extraction qui tendent à les
|
||
subordonner à des impératifs de valorisation. Ce qui soutient la vie
|
||
devient ce qui est exploité. Les milieux sont transformés en ressources,
|
||
les relations en flux, les activités en données, les vulnérabilités en
|
||
niches de marché, les besoins en opportunités d'investissement. La
|
||
subsistance est ainsi prise dans un mouvement qui la dépasse et la
|
||
reconfigure selon des critères qui ne sont pas les siens.
|
||
|
||
Il serait erroné de voir dans cette tension une dérive accidentelle du
|
||
système. Elle constitue l'une de ses structures fondamentales.
|
||
L'économie moderne ne peut se passer ni de la reproduction de la vie ni
|
||
de sa mise en valeur. Elle oscille en permanence entre ces deux pôles
|
||
sans pouvoir les stabiliser. Lorsque la captation l'emporte, la
|
||
reproduction se fragilise ; lorsqu'on protège celle-ci, la dynamique
|
||
d'accumulation ralentit, se déplace ou se recompose. Cette oscillation
|
||
ne trouve pas de résolution. Elle produit des configurations instables,
|
||
des compromis provisoires, des déplacements constants, des arrangements
|
||
asymétriques dont la présentation consensuelle masque mal la
|
||
conflictualité de fond. Le cœur de l'économie contemporaine n'est donc
|
||
pas l'équilibre, mais une lutte incessante sur les conditions mêmes de
|
||
ce qui peut continuer à vivre.
|
||
|
||
Cette première tension ne suffit pas à rendre compte de la complexité de
|
||
la scène économique. Elle se double d'une autre incompatibilité, tout
|
||
aussi décisive, entre le travail vivant et l'abstraction de la valeur.
|
||
Toute activité humaine est située. Elle s'inscrit dans des contextes,
|
||
mobilise des savoirs tacites, engage des relations, des gestes, des
|
||
attentions, des temporalités hétérogènes. Pourtant, pour être reconnue
|
||
économiquement, elle doit être traduite dans des formats abstraits :
|
||
salaire, prix, indices, ratios, indicateurs, scores, performances. Cette
|
||
traduction ne simplifie pas : elle transforme. Elle opère une réduction,
|
||
une sélection, une hiérarchisation. Elle rend certaines contributions
|
||
visibles et en invisibilise d'autres. Elle impose un régime de
|
||
comparabilité à des réalités qui ne se laissent pas ramener sans reste à
|
||
l'équivalence.
|
||
|
||
Ainsi, le travail de soin, de reproduction, d'attention, de présence, de
|
||
réparation — indispensable à la continuité des existences — échappe
|
||
en grande partie aux circuits de valorisation, ou n'y entre que sous des
|
||
formes dégradées, sous-payées, épuisantes, symboliquement minorées. À
|
||
l'inverse, des activités détachées de toute contribution directe à la
|
||
vie peuvent être massivement valorisées dès lors qu'elles s'inscrivent
|
||
dans les formats reconnus de solvabilité, de rentabilité, de liquidité
|
||
ou d'optimisation. L'économie ne reflète donc pas la valeur ; elle
|
||
impose les formats dans lesquels certaines formes d'existence seulement
|
||
peuvent compter. Ce qu'elle ne peut pas traduire, elle le laisse
|
||
s'épuiser, se dégrader ou disparaître. Elle ne constate la valeur qu'en
|
||
la présélectionnant.
|
||
|
||
Cette invisibilisation est économique, mais aussi symbolique. Elle
|
||
participe d'une troisième tension, entre la possibilité de symbolisation
|
||
et la saturation des dispositifs de mesure. L'économie moderne repose
|
||
sur des médiations symboliques puissantes : la monnaie, le contrat, les
|
||
unités de compte, les catégories comptables permettent de représenter,
|
||
de comparer, de rendre intelligibles des activités hétérogènes. Mais
|
||
lorsque ces médiations se multiplient à l'excès, lorsqu'elles se
|
||
traduisent par une prolifération de métriques, d'indicateurs, de
|
||
tableaux de bord, d'évaluations continues, elles cessent de produire du
|
||
sens. Elles saturent l'espace de représentation sans permettre une
|
||
véritable compréhension. La mesure se substitue à la signification ; la
|
||
quantité, à la qualification. L'accumulation de traces tient lieu de
|
||
jugement, alors qu'elle n'en fait souvent que disperser les conditions.
|
||
|
||
Ce phénomène est renforcé par une transformation décisive des
|
||
temporalités. Toute scène de régulation suppose un différé : un temps
|
||
entre l'action et sa qualification, entre la décision et sa
|
||
contestation, entre la règle et son épreuve. Or l'économie contemporaine
|
||
tend à réduire ce différé. Les transactions sont instantanées, les
|
||
évaluations produites en temps réel, les décisions automatisées, les
|
||
corrections anticipées. Le temps de la contradiction se comprime,
|
||
parfois jusqu'à disparaître. Ce qui devrait être discuté est décidé en
|
||
amont, dans des dispositifs qui préemptent les comportements, ajustent
|
||
les réponses avant même que la question ne puisse être formulée et
|
||
traitent l'incertitude non comme matière de délibération, mais comme
|
||
anomalie à absorber. Une économie qui ne laisse plus de temps à la
|
||
contradiction tend à dissoudre sa propre scène dans la vitesse de ses
|
||
opérations.
|
||
|
||
La scène économique se trouve ainsi prise dans un double mouvement :
|
||
d'un côté, une intensification des dispositifs de mesure et de calcul ;
|
||
de l'autre, une réduction des espaces de délibération. L'économie
|
||
devient ainsi double : saturée d'indicateurs, opaque dans ses décisions.
|
||
Elle montre beaucoup et expose peu. Elle accumule des données tout en
|
||
rendant difficile la compréhension des processus qui les produisent.
|
||
Elle affiche des résultats, mais obscurcit les seuils, les arbitrages et
|
||
les hiérarchies qui les rendent possibles. Le chiffre ne ment pas
|
||
nécessairement ; il peut, plus profondément encore, empêcher de voir ce
|
||
qui devrait être mis en scène.
|
||
|
||
Ce déplacement a des effets qui dépassent largement le seul champ
|
||
économique. Il reconfigure les rapports sociaux, transforme les
|
||
conditions d'accès au travail, redéfinit les formes de reconnaissance et
|
||
affecte les subjectivités elles-mêmes. Un travailleur de plateforme
|
||
n'est pas seulement confronté à une précarité économique ; il est
|
||
inscrit dans un dispositif qui évalue en permanence ses performances,
|
||
ajuste ses opportunités et produit une image de lui-même à laquelle il
|
||
ne peut se soustraire. Son activité est traduite en scores, ses
|
||
interactions en données, ses marges de manœuvre en probabilités. La
|
||
scène où il pourrait contester cette traduction n'existe pas. Elle est
|
||
remplacée par un système qui intègre sa contestation comme un paramètre
|
||
parmi d'autres, comme une friction à gérer et non comme un différend à
|
||
instruire. Ici, l'enjeu est économique, mais aussi psychique, car
|
||
l'auto-évaluation devient une forme intériorisée de subordination ; il
|
||
est également médiatique, car les classements, les notes et les scores
|
||
fabriquent des régimes de visibilité différentielle qui circulent comme
|
||
autant de jugements publics miniaturisés.
|
||
|
||
Si l'on veut comprendre l'enjeu de ces transformations, il ne suffit pas
|
||
d'en rester à un niveau de généralité, aussi juste soit-il. L'analyse
|
||
doit descendre dans les dispositifs eux-mêmes, dans les configurations
|
||
concrètes où les tensions se cristallisent, se déplacent, se
|
||
recomposent. Car c'est là, dans ces dispositifs concrets souvent peu
|
||
visibles, que l'on peut saisir le passage d'une économie comme scène
|
||
possible de régulation à une économie comme opérateur de
|
||
désarchicration.
|
||
|
||
Considérons d'abord ce que l'on nomme couramment l'*optimisation
|
||
fiscale*. L'expression elle-même participe déjà d'un déplacement. Elle
|
||
suggère une amélioration purement technique, une rationalisation
|
||
légitime des charges, là où il s'agit en réalité d'un *mécanisme de
|
||
dissociation des flux économiques par rapport aux scènes politiques dans
|
||
lesquelles ils pourraient être rendus visibles et contestables*. Une
|
||
entreprise multinationale organise la circulation de ses profits à
|
||
travers une architecture juridique et comptable complexe : filiales,
|
||
holdings, prix de transfert, localisations différenciées des revenus et
|
||
des coûts, entités écrans, conventions intragroupes, arbitrages entre
|
||
régimes fiscaux. Le résultat est connu : des bénéfices produits dans un
|
||
territoire donné échappent en grande partie à l'imposition dans ce même
|
||
territoire.
|
||
|
||
Mais ce qui importe ici n'est pas seulement la perte de recettes
|
||
fiscales, aussi significative soit-elle. C'est la transformation du
|
||
régime de visibilité. La décision de contribution — qui devrait
|
||
relever d'une scène publique, où la question du partage, de la
|
||
redistribution, de la solidarité et de la dette sociale est débattue — est déplacée dans un espace technique, fragmenté, difficilement
|
||
accessible. Les règles existent, les lois sont votées, les
|
||
administrations interviennent, mais leur mise en œuvre se trouve
|
||
contournée par des dispositifs qui en exploitent les interstices. La
|
||
scène fiscale ne disparaît pas ; elle est captée. Elle subsiste
|
||
formellement, mais elle est privée de sa capacité effective de
|
||
régulation. Le dissensus qu'elle devrait accueillir est déplacé ailleurs
|
||
: dans des négociations opaques, dans des arbitrages silencieux, dans
|
||
des rapports de force invisibles.
|
||
|
||
Cette captation n'est pas politiquement neutre. Elle protège des
|
||
intérêts puissants, socialement situés, matériellement armés,
|
||
juridiquement outillés. Elle n'est pas l'effet abstrait d'une complexité
|
||
malheureuse ; elle reconduit une asymétrie où certains acteurs disposent
|
||
des moyens d'échapper à la scène commune tandis que d'autres en restent
|
||
captifs. Ce cas est ainsi exemplaire d'une captation structurelle : la
|
||
scène n'est pas supprimée ; elle est maintenue comme façade, tandis que
|
||
les opérations décisives se déroulent hors de son champ. Elle continue
|
||
d'exister pour ceux qui n'ont pas les moyens de s'en extraire, tandis
|
||
que d'autres peuvent s'en affranchir. La règle n'est pas abolie ; elle
|
||
est différenciée dans son application. L'égalité formelle masque une
|
||
inégalité d'accès à la scène elle-même. Dans une scène captée, la
|
||
régulation ne manque pas de forme ; elle manque de prise.
|
||
|
||
Un autre type de configuration apparaît avec les dispositifs de notation
|
||
et de scoring qui structurent aujourd'hui une part croissante des
|
||
activités économiques. Prenons le cas d'un travailleur de plateforme de
|
||
livraison. Chaque course effectuée donne lieu à une évaluation : temps
|
||
de réponse, rapidité d'exécution, satisfaction du client, conformité aux
|
||
instructions, taux d'acceptation des courses, fréquence de connexion.
|
||
Ces données sont agrégées dans un score qui conditionne l'accès futur
|
||
aux missions. Une baisse du score peut entraîner une diminution des
|
||
opportunités, un déclassement dans l'allocation des courses, voire une
|
||
exclusion pure et simple du système.
|
||
|
||
Ce dispositif mesure une performance, mais surtout il instaure un régime
|
||
de régulation sans scène. La décision — maintenir, dégrader, exclure — est prise à partir d'un ensemble de critères qui ne sont ni
|
||
explicités, ni véritablement discutables, ni aisément contextualisables.
|
||
Le travailleur ne comparaît devant aucune instance où il pourrait
|
||
contester l'évaluation, expliquer une situation, demander une révision
|
||
contradictoire. Il est confronté à un résultat, non à un processus. La
|
||
scène est ici non pas captée, mais oblitérée. Elle n'existe pas, même
|
||
sous forme simulée. Elle est remplacée par un calcul qui incorpore en
|
||
lui-même la décision. Là où la captation maintient la façade d'une scène
|
||
déplacée, l'oblitération supprime jusqu'à la comparution minimale du
|
||
litige.
|
||
|
||
Cette oblitération s'accompagne d'une transformation des subjectivités.
|
||
Le travailleur n'est plus seulement évalué ; il est invité à
|
||
s'auto-ajuster en permanence à des critères qu'il ne maîtrise pas. Il
|
||
intériorise les normes du dispositif, anticipe les attentes, modifie son
|
||
comportement pour optimiser son score, surveille ses propres réactions,
|
||
redoute l'écart statistique. La régulation ne passe plus par une
|
||
confrontation explicite, mais par une modulation continue des conduites.
|
||
La tension entre travail vivant et abstraction de la valeur prend ici
|
||
une forme particulièrement aiguë : ce qui est évalué n'est pas
|
||
l'activité en tant que telle, mais sa conformité à des indicateurs qui
|
||
en redéfinissent le sens. Le geste n'est plus reconnu pour ce qu'il
|
||
soutient ; il est jugé pour ce qu'il signale dans un système de
|
||
notation. L'économie produit ici une forme de gouvernement par calcul
|
||
qui agit tout autant sur les revenus que sur les conduites.
|
||
|
||
Entre ces deux configurations — captation et oblitération — se
|
||
déploient d'autres formes de désarchicration plus ambiguës, où la scène
|
||
semble exister mais ne produit pas les effets attendus. C'est le cas,
|
||
par exemple, de nombreux dispositifs de responsabilité sociale des
|
||
entreprises ou de reporting environnemental, social et de gouvernance.
|
||
Ces dispositifs donnent l'apparence d'une prise en compte des impacts
|
||
sociaux et environnementaux, d'une ouverture à la critique, d'une
|
||
volonté de transparence. Des indicateurs sont publiés, des engagements
|
||
sont affichés, des audits sont réalisés, des chartes sont signées, des
|
||
récits de responsabilité sont mis en circulation.
|
||
|
||
Mais la question décisive est celle de la capacité de ces dispositifs à
|
||
transformer effectivement les pratiques. Or, dans bien des cas, ils
|
||
relèvent d'une forme de simulation de scène. Les informations sont
|
||
produites, mais leur interprétation reste largement interne ; les
|
||
engagements sont formulés sans que leur mise en œuvre soit réellement
|
||
contraignante ; les critiques sont possibles, mais leur prise sur les
|
||
décisions demeure faible, indirecte, souvent différée à l'excès. La
|
||
scène existe, mais elle est désactivée dans sa fonction régulatrice.
|
||
Elle donne à voir sans permettre d'agir ; elle enregistre la critique
|
||
pour mieux l'empêcher de mordre. Elle expose sans ouvrir à la
|
||
contradiction effective. Dans une scène simulée, quelque chose du
|
||
théâtre subsiste — formats, procédures, signes d'ouverture,
|
||
vocabulaire de responsabilité — mais ce théâtre est structuré de telle
|
||
sorte que le dissensus ne puisse affecter substantiellement la
|
||
structure. Le conflit y est accueilli à condition de demeurer
|
||
inoffensif, quantifiable et sans effet contraignant.
|
||
|
||
Il serait pourtant erroné de conclure à une disparition totale des
|
||
possibilités de « réarchicration » dans le champ économique. Certaines
|
||
expériences montrent que des scènes peuvent être instituées, même de
|
||
manière fragile et partielle. Les coopératives de production, par
|
||
exemple, organisent des formes de gouvernance où les travailleurs
|
||
participent aux décisions, où les critères de répartition des revenus
|
||
sont discutés, où les orientations de l'activité peuvent être débattues,
|
||
où les arbitrages ne sont pas entièrement soustraits à ceux qui en
|
||
subissent les effets. Ces dispositifs ne suppriment pas les tensions ;
|
||
ils les rendent visibles et susceptibles d'être prises en charge. Ils
|
||
constituent des scènes faibles mais réelles, où la régulation ne se
|
||
réduit pas à une application automatique de règles, mais implique une
|
||
délibération, un différé et une conflictualité effectivement instruite.
|
||
|
||
Il faut toutefois éviter ici toute idéalisation. Ces scènes faibles ne
|
||
sont pas des havres hors pouvoir. Elles sont traversées de dissymétries,
|
||
de contraintes de marché, de tensions entre autonomie interne et
|
||
dépendances externes. Mais c'est précisément ce qui leur donne leur
|
||
intérêt archicratique : elles ne valent pas parce qu'elles aboliraient
|
||
la conflictualité ; elles valent parce qu'elles obligent à la traiter au
|
||
lieu de la dissoudre dans des automatismes opaques. De même, certaines
|
||
initiatives locales — monnaies complémentaires, circuits courts,
|
||
budgets participatifs à dimension économique, formes territorialisées
|
||
d'économie sociale et solidaire — ne valent pas d'abord comme vitrines
|
||
vertueuses, mais comme tentatives fragiles de réancrer la décision
|
||
économique dans un espace de comparution. Elles cherchent à reconnecter
|
||
les flux à des communautés situées, à rendre visibles les effets des
|
||
choix de consommation, d'investissement ou de priorisation, et à rouvrir
|
||
des espaces où la valeur cesse d'aller de soi. Leur force n'est pas
|
||
d'offrir une alternative morale pure ; elle est de réintroduire, à
|
||
petite échelle, la possibilité que la valeur redevienne une question
|
||
litigieuse.
|
||
|
||
Ces différents cas — captation, oblitération, simulation, émergence — ne doivent pas être compris comme des catégories exclusives et
|
||
parfaitement séparées. Dans la réalité, les configurations économiques
|
||
combinent souvent plusieurs de ces régimes. Une plateforme peut, par
|
||
exemple, oblitérer la scène pour les travailleurs tout en simulant une
|
||
forme de participation pour les utilisateurs ; une entreprise peut
|
||
capter la scène fiscale tout en affichant des dispositifs de
|
||
responsabilité sociale ; une coopérative peut ouvrir un espace de
|
||
délibération interne tout en demeurant contrainte par des logiques de
|
||
marché externes qui en limitent la portée. Une même scène peut donc être
|
||
captée à un niveau et active à un autre ; simulée dans sa forme générale
|
||
et effective dans certains espaces localisés ; oblitérée pour certains
|
||
acteurs et partiellement accessible à d'autres.
|
||
|
||
Il convient toutefois de distinguer avec plus de netteté les degrés
|
||
d'existence de la scène. Entre une archicration effective, une scène
|
||
affaiblie, une scène simulée et une situation de pure non-comparution,
|
||
il n'y a pas seulement une différence d'intensité, mais une différence
|
||
de statut. Toute dégradation scénique ne relève donc pas du même régime
|
||
: certaines configurations maintiennent encore une prise, si faible
|
||
soit-elle ; d'autres reconduisent seulement l'apparence de l'épreuve ;
|
||
d'autres enfin soustraient entièrement la régulation à toute
|
||
comparution. C'est à cette hiérarchisation qu'il faut mesurer la portée
|
||
réelle ou fictive des scènes contemporaines.
|
||
|
||
Ce caractère composite des situations impose de ne pas figer la
|
||
typologie. Il ne s'agit pas de classer les dispositifs une fois pour
|
||
toutes, mais de saisir les mouvements par lesquels ils se transforment,
|
||
les tensions qui les traversent, les possibilités qu'ils ouvrent ou
|
||
qu'ils ferment. Une typologie utile n'est pas celle qui simplifie le
|
||
réel jusqu'à le rendre artificiellement net ; c'est celle qui permet de
|
||
comprendre comment les régimes se superposent, se neutralisent, se
|
||
fissurent ou se déplacent. La diacritique archicratique doit donc
|
||
demeurer mobile : distinguer fortement, sans rigidifier abusivement.
|
||
|
||
C'est dans ces variations que se joue la question de la co-viabilité.
|
||
Une économie entièrement captée ou oblitérée ne laisse place à aucune
|
||
régulation explicite des tensions qui la traversent. Elle tend à
|
||
produire des formes d'instabilité latente, des accumulations de conflits
|
||
non traités, des déplacements de la violence vers des espaces
|
||
invisibles, une fatigue diffuse des subjectivités sommées de s'ajuster
|
||
sans comprendre, et une prolifération de classements qui fonctionnent
|
||
aussi comme des régimes quasi médiatiques de visibilité : être bien
|
||
noté, bien scoré, bien évalué, c'est apparaître ; être rétrogradé, c'est
|
||
s'effacer. À l'inverse, une économie qui parvient à instituer, même
|
||
partiellement, des scènes de régulation peut transformer ces tensions en
|
||
occasions de réajustement, en processus d'apprentissage collectif, en
|
||
formes de conflictualité habitable. Elle ne supprime pas le différend ;
|
||
elle lui donne un théâtre praticable.
|
||
|
||
De telles scènes ne vont pas de soi. Elles supposent des dispositifs
|
||
institutionnels, des cadres juridiques, des temporalités adaptées. Elles
|
||
impliquent également une redistribution du pouvoir, une reconnaissance
|
||
des asymétries, une capacité à accueillir des formes de conflictualité
|
||
qui ne peuvent être réduites à des différences d'opinion ou à des
|
||
préférences individuelles. Elles exigent, en d'autres termes, une
|
||
transformation profonde des modes de régulation économique. L'économie
|
||
ne devient pas archicratique parce qu'elle est plus transparente ; elle
|
||
le devient lorsqu'elle accepte que ses critères, ses hiérarchies et ses
|
||
arbitrages soient exposés à une contradiction située, soutenue et
|
||
révisable. Or c'est précisément ce que refusent, dans les faits, les
|
||
configurations où les intérêts dominants disposent des moyens
|
||
techniques, juridiques et organisationnels de soustraire leurs décisions
|
||
à la scène commune.
|
||
|
||
Cela est rendu plus difficile encore par les transformations
|
||
contemporaines de l'économie. L'accélération des flux, la
|
||
complexification des dispositifs, la déterritorialisation des activités
|
||
tendent à éloigner les décisions des lieux où leurs effets se font
|
||
sentir. Les chaînes de production et de valorisation s'étendent à
|
||
l'échelle globale, tandis que les scènes politiques restent largement
|
||
organisées à des échelles nationales ou locales. Cette dissociation
|
||
entre les niveaux de décision et les niveaux d'impact produit une
|
||
tension supplémentaire, entre souverainetés territoriales et
|
||
interdépendances globales, qui traverse l'ensemble des configurations
|
||
économiques. Elle désigne moins une contradiction secondaire qu'un seuil
|
||
à partir duquel les scènes existantes deviennent structurellement trop
|
||
étroites pour les réalités qu'elles prétendent traiter.
|
||
|
||
Cette tension se manifeste de manière particulièrement nette dans les
|
||
questions liées aux ressources naturelles, à l'énergie, aux
|
||
infrastructures, aux chaînes logistiques et extractives. Les choix
|
||
économiques opérés dans un espace donné ont des effets qui débordent
|
||
largement cet espace, affectent des populations éloignées, transforment
|
||
des milieux à distance, déplacent des coûts sociaux et écologiques vers
|
||
d'autres territoires. Pourtant, les scènes où ces choix sont discutés
|
||
restent souvent limitées à des cadres institutionnels qui ne
|
||
correspondent pas à l'ampleur réelle des enjeux. La régulation se trouve
|
||
ainsi prise dans un décalage entre l'échelle des problèmes et l'échelle
|
||
des dispositifs qui prétendent les traiter. Ce décalage n'est pas
|
||
seulement institutionnel ; il est archicratique : il marque l'écart
|
||
entre des tensions réelles et la petitesse relative des scènes
|
||
disponibles.
|
||
|
||
Disons-le clairement : l'économie contemporaine n'est pas seulement
|
||
injuste ; elle tend aussi à soustraire ses décisions les plus décisives
|
||
à toute scène où elles pourraient devenir visibles, puis réellement
|
||
contestables. Ce qui la caractérise n'est ni l'absence de normes, ni le
|
||
défaut de calcul, ni le manque de régulation. C'est le fait que normes,
|
||
calculs et régulations opèrent souvent sans comparaître comme tels. Sa
|
||
violence spécifique ne tient donc pas seulement à la production des
|
||
écarts, mais au fait qu'elle empêche ces écarts de devenir pleinement
|
||
litigieux.
|
||
|
||
Ce décalage ne concerne pas seulement les ressources matérielles ; il
|
||
affecte également les subjectivités. Les transformations économiques
|
||
contemporaines modifient les expériences du travail, les rapports au
|
||
temps, les formes de reconnaissance, les régimes d'attention. Elles
|
||
produisent des formes d'incertitude, de précarité, de compétition et
|
||
d'auto-surveillance qui reconfigurent les manières d'habiter le monde et
|
||
de se percevoir soi-même. La tension entre travail vivant et abstraction
|
||
de la valeur se double d'une tension psychique, entre l'expérience vécue
|
||
et les formats dans lesquels elle est traduite, notée, comparée. Les
|
||
individus sont pris dans des dispositifs qui les évaluent sans cesse,
|
||
les classent, les hiérarchisent, sans toujours leur offrir les moyens de
|
||
comprendre ou de contester ces évaluations. Ce qui se joue ici relève
|
||
autant de l'économie que de la fabrication contemporaine d'un sujet
|
||
sommé de se gérer lui-même comme un portefeuille de performances.
|
||
|
||
Ainsi, l'économie ne peut être pensée isolément. Elle traverse et
|
||
reconfigure les autres dimensions de la vie collective. Elle affecte les
|
||
rapports sociaux, les formes politiques, les conditions écologiques, les
|
||
expériences subjectives, les régimes de visibilité publique. Elle
|
||
constitue un nœud de tensions où se rencontrent et se recomposent des
|
||
incompatibilités qui dépassent largement son périmètre apparent. C'est
|
||
pourquoi la question de sa réarchicration ne peut être réduite à des
|
||
ajustements techniques ou à des réformes marginales. Elle engage une
|
||
réflexion sur les conditions mêmes de la mise en scène des conflits qui
|
||
la traversent. Elle suppose de repenser les échelles de régulation, les
|
||
formes de représentation, les temporalités de la décision, les
|
||
médiations de visibilité. Elle implique de reconnaître que l'économie
|
||
n'est pas un domaine à optimiser, mais un champ à politiser au sens
|
||
fort, c'est-à-dire à rendre traversable par des scènes où les tensions
|
||
peuvent être exposées au conflit et susceptibles d'être transformées.
|
||
|
||
Si l'on pousse jusqu'au bout les implications de ce qui précède, une
|
||
thèse s'impose, qu'il faut formuler sans atténuation : l'économie
|
||
contemporaine répartit inégalement la valeur et détermine en amont les
|
||
conditions mêmes de son apparition. Elle organise des inégalités, mais
|
||
elle configure aussi les formats de visibilité qui rendent certaines
|
||
existences comptables et en relèguent d'autres hors du champ du calcul.
|
||
En ce sens, elle n'enregistre pas ce qui vaut ; elle impose les
|
||
conditions dans lesquelles seulement certaines formes de vie peuvent
|
||
compter.
|
||
|
||
Cette opération de configuration ne relève pas d'un simple biais ou
|
||
d'une défaillance du système. Elle constitue une fonction structurale.
|
||
L'économie moderne produit ses propres critères de valorisation, les
|
||
stabilise dans des dispositifs, puis les diffuse comme s'ils relevaient
|
||
d'une rationalité neutre. Ce qui apparaît alors comme une évidence — qu'une activité vaut tant, qu'une autre vaut moins, qu'un territoire
|
||
mérite tel investissement, qu'un autre peut être sacrifié — est le
|
||
résultat d'une construction historiquement située, mais présentée comme
|
||
allant de soi. La naturalisation de ces critères constitue l'un des
|
||
ressorts majeurs de la désarchicration : en rendant invisibles les
|
||
conditions de production de la valeur, elle rend difficile, voire
|
||
impossible, leur contestation. Elle transforme le choix en nécessité,
|
||
l'arbitrage en procédure, l'asymétrie en évidence.
|
||
|
||
C'est ici que la tension entre symbolisation et saturation prend toute
|
||
sa portée. Une économie qui symbolise permet de rendre visibles les
|
||
contributions, de les inscrire dans des récits, de les relier à des
|
||
formes de reconnaissance. Une économie saturée, au contraire, produit
|
||
une accumulation de données qui ne se laisse pas interpréter comme un
|
||
ensemble cohérent. Elle donne l'illusion d'une transparence totale — tout est mesuré, tout est enregistré, tout semble objectivé — alors
|
||
même que le sens de ces mesures échappe à ceux qu'elles concernent. La
|
||
transparence devient une opacité d'un autre type : non plus celle de
|
||
l'absence d'information, mais celle de son excès non disputable.
|
||
L'économie parle partout, mais souvent dans une langue qui préclasse
|
||
avant même que l'on puisse répondre.
|
||
|
||
Dans ce régime, la scène économique tend à se dissoudre dans des
|
||
dispositifs qui produisent des effets sans se donner comme décisions.
|
||
Elles sont prises, mais elles n'apparaissent pas comme telles. Elles
|
||
sont intégrées dans des processus automatisés, des architectures
|
||
techniques, des chaînes de traitement qui les rendent difficiles à
|
||
localiser. La question « qui décide ? » devient presque inopérante, non
|
||
parce qu'il n'y aurait plus de décision, mais parce que celle-ci est
|
||
distribuée, fragmentée, incorporée dans des systèmes qui en masquent la
|
||
source. C'est ici que le refus de crédit automatisé, qui ouvrait cette
|
||
section, retrouve toute sa portée : ce refus n'est pas un cas parmi
|
||
d'autres ; il est l'image condensée d'une économie où le pouvoir
|
||
d'allouer, de soutenir ou d'exclure s'exerce en amont de la scène, sans
|
||
avoir à comparaître comme pouvoir. Ce qui y apparaît à l'état
|
||
microscopique — l'exclusion sans face, le jugement sans débat, la
|
||
décision sans scène — vaut comme schème de nombreuses régulations
|
||
économiques contemporaines.
|
||
|
||
Cette disparition relative de la scène ne signifie pas l'absence de
|
||
pouvoir ; elle en marque au contraire une transformation. Le pouvoir ne
|
||
s'exerce plus seulement par des actes explicites, identifiables,
|
||
contestables. Il s'exerce par la configuration des conditions dans
|
||
lesquelles les actes peuvent ou non apparaître comme tels. Il détermine
|
||
ce qui est mesurable, ce qui est comparable, ce qui est calculable, ce
|
||
qui peut être traduit en critère recevable. Il agit en amont de la
|
||
décision, dans la définition des paramètres qui rendront certaines
|
||
décisions possibles et d'autres impensables. Là se loge peut-être l'une
|
||
des violences les plus profondes de l'économie contemporaine : dans
|
||
cette capacité à présélectionner le réel avant que le dissensus puisse
|
||
l'atteindre.
|
||
|
||
Ce déplacement a des conséquences politiques majeures. Il transforme la
|
||
nature même du dissensus. Là où, dans des configurations antérieures,
|
||
les conflits pouvaient se cristalliser autour de décisions identifiables — une loi, un impôt, un salaire, un prix — ils se déplacent
|
||
aujourd'hui vers des zones où la décision est diffuse, où les
|
||
responsabilités sont diluées, où les effets sont ressentis sans que
|
||
leurs causes soient clairement assignables. Le conflit ne disparaît pas
|
||
; il devient plus difficile à saisir, à formuler, à porter dans une
|
||
scène. Il se déplace souvent vers des formes de colère dispersée,
|
||
d'épuisement silencieux, de soupçon généralisé ou de dénonciation sans
|
||
prise. C'est aussi pourquoi l'économie contemporaine ne produit pas
|
||
seulement de l'inégalité ; elle produit de la désorientation.
|
||
|
||
Dans ce contexte, certaines formes de contestation tendent à émerger
|
||
sous des modalités nouvelles. Elles ne portent plus seulement sur des
|
||
revendications distributives, mais sur les conditions mêmes de la
|
||
visibilité et de la reconnaissance. Elles interrogent les algorithmes,
|
||
contestent les indicateurs, dénoncent l'opacité des dispositifs,
|
||
réclament des droits d'explication, de recours, de suspension, de
|
||
révision. Elles cherchent à rouvrir des espaces où les critères de
|
||
valorisation peuvent être discutés. Mais elles se heurtent à des
|
||
architectures qui intègrent ces contestations comme des variables à
|
||
gérer, des signaux à traiter, des perturbations à absorber. Le système
|
||
résiste à la critique, mais il sait aussi, de plus en plus souvent, la
|
||
préformater.
|
||
|
||
C'est pourquoi la question de la réarchicration économique ne peut être
|
||
pensée comme un simple retour à des formes antérieures de régulation. Il
|
||
ne s'agit pas de restaurer des scènes telles qu'elles existaient, mais
|
||
de comprendre comment, dans les configurations actuelles, des espaces de
|
||
mise en tension peuvent être institués. Cela suppose de reconnaître que
|
||
les dispositifs techniques, loin d'être neutres, participent pleinement
|
||
de la structuration de la scène. Ils ne sont pas des outils extérieurs à
|
||
la régulation ; ils en sont des opérateurs internes. Une réarchicration
|
||
minimale impliquerait alors de réinscrire certaines de ces opérations
|
||
techniques dans des cadres où elles peuvent être exposées et discutées.
|
||
Cela pourrait passer, par exemple, par des dispositifs où les critères
|
||
d'évaluation algorithmique sont rendus publics, où leurs effets peuvent
|
||
être contestés, où des instances indépendantes peuvent en examiner les
|
||
biais et les conséquences ; ou encore par des formes de gouvernance des
|
||
données qui ne se limitent pas à leur protection, mais ouvrent des
|
||
espaces de délibération sur leurs usages, leurs finalités et leurs
|
||
effets de tri.
|
||
|
||
Mais ces pistes, pour nécessaires qu'elles soient, ne suffisent pas à
|
||
elles seules. Car la question de la scène économique ne se réduit pas à
|
||
celle des dispositifs techniques. Elle engage également les formes
|
||
d'organisation collective, les institutions, les cadres juridiques, les
|
||
milieux de vie. Elle suppose de repenser les conditions dans lesquelles
|
||
des acteurs peuvent apparaître, se faire entendre, peser sur les
|
||
décisions. Elle implique de reconnaître que la régulation ne peut être
|
||
déléguée à des mécanismes automatiques sans perdre sa dimension
|
||
politique. Une scène économique archicratiquement consistante n'exige
|
||
pas l'abolition du calcul ; elle exige que le calcul cesse d'être le
|
||
lieu exclusif et silencieux du jugement.
|
||
|
||
Ce point est décisif. Il signifie que l'économie ne peut être laissée à
|
||
elle-même, comme si elle relevait d'un ordre distinct du politique. Elle
|
||
doit être comprise comme un espace où se joue, de manière
|
||
particulièrement intense, la question de la co-viabilité : comment des
|
||
formes de vie différentes, parfois incompatibles, peuvent-elles
|
||
coexister sans que certaines soient systématiquement sacrifiées ? Cette
|
||
question ne trouve pas de réponse dans l'optimisation des flux ou dans
|
||
l'ajustement des incitations. Elle exige surtout que l'économie
|
||
redevienne un espace de comparution, et non un régime d'exécution.
|
||
|
||
Or ces scènes sont aujourd'hui à la fois présentes et fragilisées. Elles
|
||
existent dans certains espaces — institutions publiques, organisations
|
||
collectives, initiatives locales, expériences coopératives — mais
|
||
elles sont concurrencées par des dispositifs qui les contournent, les
|
||
captent ou les rendent inopérantes. Elles sont prises dans une tension
|
||
entre leur nécessité et leur érosion. Elles doivent être constamment
|
||
réinstituées, réactivées, défendues. Une économie viable n'est pas une
|
||
économie sans conflit ; c'est une économie qui accepte encore de faire
|
||
scène de ce qui la déchire.
|
||
|
||
C'est ici que l'économie révèle sa dimension profondément écologique, au
|
||
sens le plus large du terme. En déterminant la valeur, elle façonne
|
||
aussi les milieux dans lesquels les existences se déploient. Elle
|
||
détermine les usages du vivant, les ressources mobilisées, les
|
||
équilibres maintenus ou rompus, ainsi que les territoires soutenus ou
|
||
exposés à l'usure extractive. En somme, elle intervient dans la
|
||
définition même des conditions d'habitabilité du monde. La tension entre
|
||
subsistance et captation se prolonge ainsi dans une tension entre
|
||
préservation des milieux et exploitation des ressources, entre
|
||
continuité du vivant et extraction destructrice.
|
||
|
||
Cette continuité n'est pas simplement thématique ; elle est
|
||
structurelle. Elle indique que l'économie ne peut être comprise sans
|
||
être articulée à une réflexion sur les conditions matérielles de la vie.
|
||
Elle montre que les choix économiques ne sont jamais neutres du point de
|
||
vue écologique, qu'ils engagent toujours des transformations des
|
||
milieux, des déplacements de la vie, des reconfigurations des
|
||
équilibres. Elle rend visible le fait que la co-viabilité économique et
|
||
la co-viabilité écologique sont indissociables. L'économie ne règle pas
|
||
seulement la circulation de la valeur ; elle décide aussi, souvent sans
|
||
le dire, de ce qui pourra encore être habité.
|
||
|
||
C'est pourquoi l'analyse de la scène économique appelle nécessairement
|
||
son prolongement dans une analyse de la scène écologique. Non pas comme
|
||
un ajout, mais comme une conséquence interne. Ce qui se joue dans
|
||
l'économie — la configuration des critères de valeur, la captation des
|
||
ressources, l'invisibilisation de certaines contributions, la
|
||
compression des temporalités, la désactivation de la scène — se
|
||
prolonge dans la manière dont les milieux sont transformés, exploités,
|
||
préservés ou détruits. L'économie apparaît alors comme l'un des vecteurs
|
||
principaux de la transformation des conditions d'habitabilité.
|
||
|
||
Ainsi, la section économique ne peut se clore sur elle-même. Elle doit
|
||
ouvrir vers la question écologique, non comme un domaine distinct, mais
|
||
comme l'extension matérielle de la même problématique. La tension entre
|
||
subsistance et captation, entre travail vivant et abstraction, entre
|
||
symbolisation et saturation, entre différé et instantanéité, trouve dans
|
||
l'écologie un prolongement où ses effets cessent d'être seulement
|
||
distributifs pour devenir territoriaux, vitaux, parfois irréversibles.
|
||
|
||
Là où l'économie décide déjà de ce qui compte, l'écologie montrera
|
||
qu'elle décide aussi — souvent à bas bruit — de ce qui pourra encore
|
||
tenir, respirer, se reproduire et demeurer habitable. C'est vers ce
|
||
seuil que l'analyse doit désormais se déplacer.
|
||
|
||
## **5.2 — Tensions écologiques : territorialité, vivant, inhabitation**
|
||
|
||
Les basculements écologiques ne prennent pas toujours la forme d'une
|
||
rupture spectaculaire. Il arrive qu'un milieu se transforme à bas bruit,
|
||
dans une continuité administrative, technique et procédurale qui fait
|
||
passer la décision pour une formalité. Une autorisation est délivrée. Un
|
||
projet est validé. Des travaux commencent. Tout semble conforme : les
|
||
études d'impact ont été réalisées, les consultations ont eu lieu, les
|
||
avis ont été rendus. Et pourtant, quelque chose a déjà été perdu avant
|
||
même que la première machine n'entre en action.
|
||
|
||
La perte ne se laisse pas immédiatement décrire en termes de destruction
|
||
matérielle. Avant l'anéantissement d'un écosystème ou l'inhabitabilité
|
||
déclarée d'un territoire, quelque chose de plus discret se défait déjà :
|
||
la possibilité, pour les formes de vie concernées — humaines et non
|
||
humaines —, de comparaître dans une scène où les conditions de leur
|
||
maintien puissent peser effectivement sur la décision. Les cadres dans
|
||
lesquels la décision est instruite traduisent les milieux en variables,
|
||
les usages en indicateurs, les attachements en impacts mesurables. Ce
|
||
qui excède ces formats — la continuité d'un paysage, la mémoire d'un
|
||
lieu, l'épaisseur des relations entre vivants — est soit converti,
|
||
soit laissé à la marge. La scène existe encore, mais elle est déjà
|
||
configurée de telle sorte que certaines dimensions essentielles ne
|
||
puissent y apparaître qu'à titre résiduel.
|
||
|
||
La décision ne vient pas clore un processus ; elle a déjà été rendue
|
||
probable en amont de toute véritable comparution. Elle est préparée,
|
||
cadrée, rendue probable par les catégories mêmes qui organisent son
|
||
instruction. Le débat a lieu, mais il a lieu dans un espace où ce qui
|
||
pourrait faire rupture est déjà neutralisé. Ce qui se joue ici ne relève
|
||
donc pas d'un simple arbitrage entre intérêts divergents. Il engage la
|
||
transformation des conditions dans lesquelles un monde peut encore être
|
||
maintenu comme habitable.
|
||
|
||
Le conflit de Notre-Dame-des-Landes a rendu cette logique perceptible
|
||
sous une forme politiquement explosive : il ne portait pas sur un projet
|
||
isolé, mais sur le refus de voir des formes d'habitation, des usages et
|
||
des continuités écologiques reconduits au rang de variables dans une
|
||
décision déjà cadrée.
|
||
|
||
À partir de ce point, l'écologie cesse de pouvoir être pensée comme un
|
||
domaine distinct, circonscrit à la gestion de la nature ou des
|
||
ressources. Elle apparaît comme le lieu où les tensions qui traversent
|
||
l'ensemble des configurations contemporaines prennent une forme
|
||
matérielle, tangible, souvent irréversible. Ce qui, dans le champ
|
||
économique, peut encore se présenter sous la forme d'une distribution
|
||
inégale de la valeur, devient ici une question de maintien ou de
|
||
disparition des conditions mêmes de l'existence. Là où l'économie trie
|
||
les contributions et hiérarchise les formes de participation, l'écologie
|
||
engage la condition de possibilité pour certaines formes de vie de
|
||
persister.
|
||
|
||
L'écologie n'apparaît pas ici comme un thème supplémentaire ; elle
|
||
concentre au contraire, sous une forme concrète, les tensions les plus
|
||
décisives du contemporain. La tension entre subsistance et captation,
|
||
déjà à l'œuvre dans la sphère économique, s'y manifeste sous la forme
|
||
d'une tension entre continuité du vivant et extraction de ses conditions
|
||
de reproduction. Les milieux ne sont plus simplement mobilisés : leur
|
||
capacité même à soutenir la vie se trouve transformée. Les sols
|
||
s'appauvrissent, les cycles de l'eau se dérèglent, les habitats se
|
||
fragmentent, les équilibres biologiques se délitent. Ce qui est en jeu
|
||
n'est plus seulement la distribution des ressources, mais la possibilité
|
||
de leur renouvellement.
|
||
|
||
Cette première tension, entre subsistance du vivant et captation de ses
|
||
conditions, ne peut être comprise comme une dérive accidentelle. Elle
|
||
constitue l'un des axes structurants des régimes contemporains. Toute
|
||
configuration sociale prélève, transforme, utilise. Mais dans les formes
|
||
actuelles, cette mobilisation tend à excéder les capacités de
|
||
régénération des milieux. Ce qui permet la vie devient ce qui la
|
||
fragilise. Les ressources sont extraites à un rythme qui ne correspond
|
||
plus aux temporalités de leur renouvellement. Les milieux sont
|
||
sollicités au-delà de leurs capacités d'absorption. L'écologie révèle
|
||
ainsi une dissymétrie fondamentale entre les temps de l'exploitation et
|
||
les temps de la reproduction.
|
||
|
||
À cette tension s'en noue une seconde, tout aussi décisive, entre les
|
||
formes de vie et les cadres d'habitabilité. Car un territoire ne se
|
||
réduit pas à ses caractéristiques physiques ; il est le support de
|
||
pratiques, de relations, de transmissions qui lui donnent sens.
|
||
Lorsqu'une eau est polluée, ce ne sont pas de seuls paramètres chimiques
|
||
qui se dégradent, mais des usages, des économies locales, des habitudes
|
||
alimentaires, des formes de sociabilité. De même, l'artificialisation
|
||
des sols altère bien davantage qu'un paysage : elle transforme les
|
||
manières d'habiter, de se déplacer, de travailler.
|
||
|
||
L'habitabilité ne disparaît donc pas d'un coup. Elle se défait par
|
||
décalages successifs, par altérations progressives, par
|
||
micro-irréversibilités qui, accumulées, rendent un milieu de plus en
|
||
plus difficile à vivre. Le territoire subsiste, mais il cesse d'être
|
||
pleinement habitable pour ceux qui y étaient inscrits. Les formes de vie
|
||
persistent, mais elles doivent se transformer, se déplacer, se
|
||
recomposer. L'écologie introduit ainsi une dimension de désajustement
|
||
entre les cadres matériels et les existences qui s'y déploient.
|
||
|
||
La scène se complique encore avec une troisième tension : celle qui
|
||
oppose la territorialité située à l'abstraction logistique. Les milieux,
|
||
pour être intégrés dans les dispositifs contemporains de décision,
|
||
doivent être traduits dans des formats compatibles avec des calculs
|
||
d'ensemble. Ils deviennent des ensembles de données, des unités de
|
||
mesure, des variables intégrables dans des modèles. Cette traduction
|
||
n'est pas en elle-même illégitime ; elle permet de rendre comparables
|
||
des situations, de prendre en compte des interactions complexes,
|
||
d'élaborer des politiques à grande échelle. Mais elle opère aussi une
|
||
transformation du rapport aux territoires.
|
||
|
||
Car ce qui est traduit perd une partie de sa singularité. Un écosystème
|
||
devient un ensemble de fonctions. Un paysage devient une surface. Un
|
||
usage devient une donnée. Cette abstraction permet de déplacer les
|
||
décisions hors du cadre local, de les inscrire dans des logiques
|
||
globales, de les intégrer dans des chaînes d'optimisation. Mais elle
|
||
tend aussi à déposséder les acteurs situés de la capacité à faire valoir
|
||
ce qui, dans leur rapport au territoire, excède ces formats. La scène
|
||
locale se trouve ainsi reconfigurée par des dispositifs qui opèrent à
|
||
une autre échelle.
|
||
|
||
Une quatrième tension traverse enfin l'ensemble de ces configurations :
|
||
celle qui oppose le différé nécessaire à la régulation à
|
||
l'irréversibilité des transformations. Toute scène de décision suppose
|
||
un temps : un temps pour que les positions se formulent, pour que les
|
||
arguments se confrontent, pour que les choix puissent être discutés. Or
|
||
les transformations écologiques engagent souvent des processus qui, une
|
||
fois enclenchés, ne peuvent être aisément inversés. Détruire une zone
|
||
humide, fragmenter un habitat, polluer durablement une ressource, ce
|
||
n'est pas seulement produire un effet immédiat ; c'est engager le milieu
|
||
dans une trajectoire dont il sera difficile de revenir.
|
||
|
||
La dissymétrie entre le temps de la décision et le temps du monde
|
||
matériel forme l'un des nœuds les plus aigus de l'écologie
|
||
contemporaine. Elle rend la scène de régulation intrinsèquement fragile.
|
||
Car une décision peut être discutée, contestée, révisée en droit, tout
|
||
en produisant des effets irréversibles en fait. La possibilité de la
|
||
révision ne garantit pas la possibilité du retour. L'écologie oblige à
|
||
penser ensemble des temporalités hétérogènes, dont l'articulation est
|
||
loin d'aller de soi.
|
||
|
||
C'est dans ce contexte que s'est progressivement constituée une arcalité
|
||
écologique dominante. Elle se présente comme une tentative de prise en
|
||
charge de ces tensions, sous les formes désormais bien connues du
|
||
développement durable, de la transition écologique, de la gestion
|
||
raisonnée des ressources. Elle reconnaît l'existence de limites, affirme
|
||
la nécessité de préserver les milieux et s'équipe d'instruments de
|
||
mesure, de cadres normatifs, d'objectifs. Elle donne ainsi aux enjeux
|
||
écologiques une forme institutionnelle.
|
||
|
||
Ce faisant, elle transforme aussi le statut des tensions. Celles-ci sont
|
||
reformulées comme des problèmes de gestion, traitables par ajustements
|
||
techniques, innovations ou optimisations. Les incompatibilités
|
||
structurelles sont traduites en déséquilibres à corriger, en impacts à
|
||
réduire, en externalités à intégrer. La conflictualité n'est pas niée,
|
||
mais elle est reconfigurée de manière à devenir compatible avec les
|
||
cadres existants.
|
||
|
||
Ce déplacement se manifeste notamment dans la place accordée aux
|
||
instruments de mesure. Bilans carbone, indicateurs de biodiversité,
|
||
scénarios de transition : ces outils permettent de rendre visibles des
|
||
phénomènes complexes, mais ils orientent aussi la manière dont ces
|
||
phénomènes sont appréhendés. En traduisant les milieux en séries de
|
||
données, ils tendent à privilégier ce qui est mesurable au détriment de
|
||
ce qui ne l'est pas. Ils déplacent alors l'attention vers l'optimisation
|
||
des indicateurs, au détriment de la transformation effective des
|
||
conditions d'habitabilité.
|
||
|
||
La scène écologique se documente de plus en plus, mais s'ouvre de moins
|
||
en moins à une conflictualité explicite. Les décisions apparaissent
|
||
comme les conséquences nécessaires des données disponibles, plutôt que
|
||
comme des choix susceptibles d'être contestés. La régulation tend à se
|
||
présenter comme un prolongement du calcul.
|
||
|
||
C'est depuis cette arcalité que se déploient les transformations
|
||
effectives des milieux — autrement dit, les cratialités écologiques.
|
||
L'analyse doit désormais entrer dans l'épaisseur des opérations, là où
|
||
ces tensions se traduisent en dispositifs matériels et en épreuves
|
||
d'habitabilité. Car les cratialités écologiques ne se laissent pas
|
||
saisir à partir des seuls cadres qui les décrivent. Elles s'éprouvent
|
||
dans des gestes, dans des chaînes de transformation, dans des
|
||
dispositifs qui affectent directement les milieux. Là où l'arcalité
|
||
organise des formes de lisibilité et de gouvernement, les cratialités
|
||
engagent des processus matériels : elles extraient, déplacent,
|
||
transforment, reconfigurent. Elles ne disent pas seulement le monde ;
|
||
elles le refont.
|
||
|
||
Dans de nombreuses régions d'Afrique centrale, l'exploitation
|
||
industrielle du cobalt — ressource devenue stratégique pour les
|
||
technologies contemporaines — s'opère dans des conditions qui
|
||
illustrent de manière particulièrement nette cette dimension. En
|
||
République démocratique du Congo, où se concentre une part majeure des
|
||
réserves mondiales, les sites d'extraction combinent exploitation
|
||
industrielle et activités artisanales. Les paysages y sont profondément
|
||
transformés : sols retournés sur des profondeurs irréversibles, nappes
|
||
contaminées, habitats déplacés, continuités écologiques fragmentées. Les
|
||
chaînes de production qui relient ces sites aux industries globales sont
|
||
longues, complexes, souvent opaques. Les dispositifs juridiques
|
||
existent, les normes sont définies, les engagements sont affichés. Mais
|
||
sur le terrain, les conditions de travail, les impacts environnementaux
|
||
et les transformations sociales témoignent d'une réalité où la scène de
|
||
régulation peine à se constituer.
|
||
|
||
Ce qui se donne à voir ici n'est pas l'absence pure de cadre, mais une
|
||
situation où la transformation des milieux et des existences déborde
|
||
largement les dispositifs censés l'encadrer. Les populations locales
|
||
sont affectées dans leurs conditions de vie — accès à l'eau, qualité
|
||
des sols, santé — sans disposer toujours des moyens effectifs de faire
|
||
valoir leurs positions dans des instances capables d'infléchir les
|
||
décisions. Les flux économiques qui structurent ces activités sont
|
||
transnationaux, tandis que les scènes de contestation restent largement
|
||
localisées. Ces dispositifs ne sont pas neutres : ils organisent la
|
||
protection d'intérêts situés, capables de déplacer les contraintes sans
|
||
en subir les effets.
|
||
|
||
La tension entre territorialité et abstraction logistique prend ici une
|
||
forme particulièrement aiguë : ce qui est extrait localement s'inscrit
|
||
dans des chaînes globales où les lieux d'impact et les lieux de décision
|
||
sont dissociés. Ce qui se joue ici tient à cette dissociation radicale
|
||
entre les lieux où les décisions sont prises et ceux où leurs effets
|
||
deviennent irréversibles.
|
||
|
||
Dans une configuration de ce type, la scène écologique ne disparaît pas
|
||
entièrement, mais elle est profondément déséquilibrée. Elle existe à
|
||
travers des normes, des audits, des engagements, mais elle est largement
|
||
débordée par la puissance des chaînes d'extraction. On peut parler ici
|
||
d'une forme de captation extensive, où la transformation matérielle des
|
||
milieux s'impose dans des conditions qui limitent fortement la capacité
|
||
des acteurs concernés à en faire un objet de régulation effective. La
|
||
conflictualité est présente — parfois violente — mais elle ne trouve
|
||
pas toujours les formes de comparution qui permettraient de la
|
||
transformer en processus de régulation.
|
||
|
||
Dans d'autres configurations, ce n'est pas tant l'intensité de
|
||
l'extraction qui frappe que la manière dont les transformations sont
|
||
reconfigurées dans des dispositifs qui en modifient le sens. Les
|
||
politiques de compensation écologique en offrent une illustration
|
||
complémentaire.
|
||
|
||
Lors de la construction de certaines infrastructures de transport en
|
||
Europe — lignes ferroviaires à grande vitesse, autoroutes, zones
|
||
d'aménagement — des surfaces importantes de milieux naturels sont
|
||
détruites ou fragmentées. En contrepartie, des programmes de
|
||
restauration sont mis en place ailleurs : reconstitution de zones
|
||
humides, création de corridors écologiques, financement d'actions de
|
||
conservation. Ces dispositifs mobilisent des expertises, des
|
||
financements, des suivis sur le long terme. Ils ne sont pas fictifs ;
|
||
ils produisent des effets réels.
|
||
|
||
Mais ils opèrent aussi un déplacement décisif. La destruction n'est plus
|
||
niée : elle est rendue acceptable à condition d'être convertible. Ce qui
|
||
disparaît n'est pas seulement compensé ailleurs : c'est la singularité
|
||
même des milieux qui est rendue échangeable. Ce qui était initialement
|
||
un conflit situé — la transformation d'un milieu donné — devient un
|
||
problème de gestion d'équivalences. La question n'est plus : « ce
|
||
territoire peut-il supporter cette transformation ? », mais : « les
|
||
fonctions écologiques détruites ici peuvent-elles être reconstituées
|
||
ailleurs ? ». Le cadre de décision se déplace ainsi d'une scène locale à
|
||
une logique de compensation globale.
|
||
|
||
Sous le nom de compensation se joue en réalité une opération de
|
||
traduction : des milieux hétérogènes sont rendus commensurables, des
|
||
temporalités disjointes sont alignées, des pertes localisées sont
|
||
intégrées dans une comptabilité globale qui ne connaît plus que des
|
||
équivalences.
|
||
|
||
On observe ici un régime de simulation régulatrice. La scène écologique
|
||
continue d'exister sous la forme de procédures, de suivis et
|
||
d'évaluations. La conflictualité initiale, elle, se trouve transformée :
|
||
intégrée dans un système d'équivalences qui permet de maintenir la
|
||
continuité des projets tout en affichant une prise en compte des
|
||
impacts. La régulation demeure active, mais au prix d'une modification
|
||
de la nature même de ce qui est régulé.
|
||
|
||
Ce déplacement ne doit pas être interprété de manière univoque. Il
|
||
permet parfois d'éviter des destructions plus importantes, de mobiliser
|
||
des ressources pour la restauration, de rendre visibles des enjeux. Mais
|
||
il introduit aussi une logique dans laquelle les singularités des
|
||
milieux peuvent être partiellement neutralisées au profit d'une
|
||
intelligibilité globale. La scène locale perd en centralité ce que gagne
|
||
la cohérence d'ensemble du dispositif.
|
||
|
||
Une troisième forme de cratialité écologique se manifeste là où les
|
||
transformations des milieux sont étroitement liées à des dispositifs
|
||
d'infrastructure et de planification à grande échelle. Les barrages
|
||
hydroélectriques en constituent un exemple particulièrement éclairant.
|
||
|
||
Dans des pays comme le Brésil ou l'Inde, la construction de grands
|
||
barrages a profondément reconfiguré les territoires. Ces infrastructures
|
||
permettent la production d'énergie, la régulation des flux hydriques, le
|
||
développement économique. Mais elles entraînent également des
|
||
transformations majeures : déplacement de populations, submersion de
|
||
territoires habités, modification des écosystèmes aquatiques, altération
|
||
durable des cycles sédimentaires.
|
||
|
||
Les projets sont généralement encadrés par des dispositifs
|
||
institutionnels : études d'impact, consultations, négociations. Mais la
|
||
décision de construire un barrage s'inscrit souvent dans des logiques de
|
||
planification qui dépassent les cadres locaux. Les enjeux énergétiques,
|
||
économiques, géopolitiques sont mobilisés pour justifier ces projets.
|
||
Les populations affectées peuvent être consultées, indemnisées,
|
||
relocalisées, mais leur capacité à infléchir la décision reste limitée.
|
||
|
||
On se trouve ici dans une configuration où la scène est déplacée et
|
||
stratifiée. Elle existe à plusieurs niveaux — local, national,
|
||
international — mais ces niveaux ne sont pas symétriques. Les
|
||
décisions structurantes sont prises à des échelles où les acteurs locaux
|
||
ont peu de prise. La tension entre souverainetés territoriales et
|
||
interdépendances globales se manifeste de manière particulièrement
|
||
nette. Les infrastructures apparaissent comme nécessaires à des
|
||
objectifs collectifs, mais leurs effets sont localisés et souvent
|
||
irréversibles.
|
||
|
||
La cratialité écologique prend ici la forme d'une reconfiguration
|
||
systémique des milieux. Elle ne se limite pas à une extraction
|
||
ponctuelle ; elle redessine les équilibres d'un territoire dans son
|
||
ensemble. Elle produit des effets durables, qui engagent les conditions
|
||
d'habitabilité sur le long terme. Et elle le fait dans des cadres où la
|
||
mise en scène des tensions reste partielle.
|
||
|
||
Une quatrième configuration apparaît là où les milieux sont gouvernés à
|
||
travers des dispositifs de données, de modélisation et de surveillance.
|
||
Les technologies contemporaines permettent de suivre en temps réel des
|
||
paramètres environnementaux, de modéliser des dynamiques complexes,
|
||
d'anticiper des évolutions. Ces outils sont mobilisés dans la gestion
|
||
des forêts, des ressources hydriques, des zones côtières, des climats
|
||
urbains.
|
||
|
||
Dans les politiques de lutte contre le changement climatique, par
|
||
exemple, les décisions reposent largement sur des scénarios élaborés par
|
||
des institutions comme le Groupe d'experts intergouvernemental sur
|
||
l'évolution du climat. Ces scénarios intègrent des données multiples,
|
||
des hypothèses, des projections. Ils constituent des outils
|
||
indispensables pour orienter les politiques publiques.
|
||
|
||
Mais ils contribuent aussi à installer la scène écologique dans un
|
||
régime de saturation experte. Les débats se structurent autour de
|
||
l'interprétation de modèles, de la validité des hypothèses, de la
|
||
pertinence des scénarios. La conflictualité ne disparaît pas, mais elle
|
||
se déplace vers des espaces où la maîtrise technique devient une
|
||
condition d'entrée dans la discussion. Les acteurs qui ne disposent pas
|
||
de ces compétences se trouvent en position de dépendance.
|
||
|
||
La scène écologique devient ainsi à la fois plus informée et plus
|
||
difficilement appropriable. Elle est saturée de données, mais cette
|
||
saturation peut produire une forme d'opacité. Les décisions apparaissent
|
||
comme les conséquences nécessaires de calculs complexes, plutôt que
|
||
comme des choix susceptibles d'être contestés. La régulation tend à se
|
||
présenter comme un prolongement du calcul, plutôt que comme une mise en
|
||
tension explicite. Ce qui se perd alors n'est pas l'information, mais la
|
||
possibilité pratique d'en discuter les effets obligés.
|
||
|
||
Face à ces formes de captation, de simulation, de déplacement et de
|
||
saturation, il serait pourtant erroné de conclure à une disparition
|
||
totale des possibilités de réouverture de la scène. Des configurations
|
||
existent où des formes d'archicration écologique émergent, encore
|
||
incomplètes mais bien réelles.
|
||
|
||
Dans certaines régions d'Italie, des mobilisations contre la
|
||
privatisation de l'eau ont conduit à la mise en place de dispositifs de
|
||
gestion publique intégrant des formes de participation citoyenne. À
|
||
Naples, la transformation de l'entreprise de gestion de l'eau en une
|
||
structure à gouvernance élargie a ouvert des espaces où les décisions
|
||
peuvent être discutées, où les critères peuvent être rendus visibles, où
|
||
les acteurs peuvent apparaître.
|
||
|
||
De même, dans plusieurs pays d'Amérique latine, des communautés locales
|
||
ont obtenu la reconnaissance de droits sur leurs territoires, leur
|
||
permettant de s'opposer à certains projets extractifs. Ces processus
|
||
sont souvent conflictuels, incertains, exposés à des retournements. Mais
|
||
ils témoignent de la possibilité d'une réouverture de la scène, où les
|
||
tensions peuvent être mises en comparution de manière plus explicite.
|
||
|
||
Ces scènes restent fragiles. Elles ne suppriment pas les tensions, elles
|
||
ne garantissent pas leur résolution. Mais elles permettent de les rendre
|
||
visibles, discutables, transformables. Elles montrent que la
|
||
désarchicration écologique n'est pas une fatalité, mais un régime qui
|
||
peut être contesté, déplacé, partiellement réouvert.
|
||
|
||
Ce parcours à travers différentes configurations permet de saisir plus
|
||
précisément la nature des cratialités écologiques contemporaines. Elles
|
||
ne relèvent pas d'une logique unique, mais d'un ensemble de régimes qui
|
||
combinent extraction, compensation, infrastructure, expertise,
|
||
participation. Elles produisent des effets matériels qui redéfinissent
|
||
les conditions d'habitabilité, tout en s'inscrivant dans des dispositifs
|
||
qui modifient la manière dont ces effets peuvent être mis en scène.
|
||
|
||
Mais dans toutes ces configurations, une constante apparaît : la
|
||
difficulté à instituer des espaces où les tensions écologiques puissent
|
||
être pleinement exposées comme telles. Les milieux sont transformés, les
|
||
impacts sont mesurés, les décisions sont prises. Mais la comparution des
|
||
tensions — c'est-à-dire leur mise en débat explicite, contradictoire,
|
||
révisable — reste souvent partielle.
|
||
|
||
C'est pourquoi la question écologique ne peut être réduite à une gestion
|
||
des ressources ou à une optimisation des impacts. Elle engage une
|
||
interrogation plus fondamentale sur les conditions dans lesquelles un
|
||
monde peut être maintenu comme habitable. Elle oblige à penser la
|
||
régulation non comme une harmonisation, mais comme une mise en tension
|
||
explicite de ce qui ne se laisse pas facilement concilier.
|
||
|
||
C'est à ce niveau que l'analyse doit maintenant se porter : celui de
|
||
l'archicration écologique proprement dite, c'est-à-dire des conditions
|
||
sous lesquelles les transformations des milieux peuvent être rendues
|
||
disputables, exposées, révisables.
|
||
|
||
C'est à ce point que la question change de régime. Tant que l'on demeure
|
||
au niveau de l'arcalité et des cratialités, l'analyse peut encore se
|
||
contenter de décrire des cadres, des opérations, des transformations.
|
||
Mais dès lors qu'il s'agit de savoir si les tensions écologiques peuvent
|
||
être effectivement régulées, une autre exigence s'impose : celle de la
|
||
scène. Non plus la scène comme métaphore, mais la scène comme condition
|
||
concrète de comparution, de confrontation, de révision.
|
||
|
||
Car les tensions écologiques ne manquent ni de visibilité ni de gravité.
|
||
Elles sont documentées, quantifiées, médiatisées. Elles donnent lieu à
|
||
des alertes, à des rapports, à des mobilisations. Mais cette visibilité
|
||
n'équivaut pas à une mise en scène effective. Elle peut même, dans
|
||
certains cas, en tenir lieu, comme si la connaissance des tensions
|
||
suffisait à leur régulation. Or, ce qui manque le plus souvent, ce ne
|
||
sont pas des données supplémentaires, mais des dispositifs où ces
|
||
tensions puissent être exposées comme telles, c'est-à-dire comme
|
||
irréductibles, disputables, engageant des arbitrages non prédéterminés.
|
||
|
||
L'archicration écologique commence précisément là : non pas dans la
|
||
reconnaissance abstraite des enjeux, mais dans l'institution de scènes
|
||
où les transformations des milieux peuvent être soumises à une
|
||
comparution effective. Cela suppose une rupture avec l'idée selon
|
||
laquelle la régulation écologique pourrait être entièrement déléguée à
|
||
des instruments techniques, à des modèles, à des indicateurs. Non pas
|
||
parce que ces instruments seraient inutiles, mais parce qu'ils ne
|
||
peuvent, à eux seuls, produire la forme de conflictualité explicite qui
|
||
conditionne toute régulation véritable.
|
||
|
||
On peut, pour éclairer cette exigence, revenir sur certaines
|
||
configurations où des formes d'archicration ont été tentées, avec des
|
||
degrés variables de réussite.
|
||
|
||
Dans le cas de la Convention citoyenne pour le climat, par exemple, un
|
||
dispositif inédit a été mis en place en France afin de faire délibérer
|
||
des citoyens tirés au sort sur les mesures à prendre pour réduire les
|
||
émissions de gaz à effet de serre. Ce dispositif a combiné plusieurs
|
||
éléments essentiels : accès à l'expertise, temps de délibération,
|
||
production collective de propositions, publicité des travaux.
|
||
|
||
L'enjeu ne réside pas uniquement dans le contenu des propositions, mais
|
||
dans la forme même du dispositif. Pendant un temps limité, une scène a
|
||
été instituée où des tensions écologiques — entre modes de vie,
|
||
contraintes économiques, exigences climatiques — ont pu être exposées
|
||
et discutées. Les participants ont pu confronter des arguments,
|
||
interroger des experts, élaborer des compromis.
|
||
|
||
Mais cette scène, pour réelle qu'elle ait été, n'a pas pleinement
|
||
accompli les conditions d'une archicration effective. Sa traduction dans
|
||
les décisions politiques a été partielle, sélective, parfois déformée.
|
||
La capacité du dispositif à infléchir durablement les orientations est
|
||
restée limitée. On se trouve ici dans une configuration d'archicration
|
||
émergente mais incomplète : la scène existe, mais sa prise sur le réel
|
||
reste fragile.
|
||
|
||
Une première condition s'impose ici : une scène ne devient archicratique
|
||
qu'à la condition de disposer d'une capacité effective de
|
||
transformation. Sans cette capacité, elle demeure un espace de
|
||
discussion, voire de légitimation, mais non un lieu de régulation au
|
||
sens plein.
|
||
|
||
Une deuxième condition apparaît à travers les conflits territoriaux liés
|
||
à des projets d'aménagement ou d'exploitation. Dans le cas de l'abandon
|
||
du projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ce n'est pas la simple
|
||
existence de procédures formelles qui a permis la réouverture de la
|
||
scène, mais une combinaison de mobilisations, de contestations, de
|
||
reconfigurations politiques.
|
||
|
||
Pendant des années, le projet a été encadré par des dispositifs
|
||
institutionnels : enquêtes publiques, débats, expertises. Mais ces
|
||
dispositifs n'ont pas suffi à produire une véritable mise en tension des
|
||
choix. La décision semblait, pour une large part, stabilisée en amont.
|
||
Ce n'est que par l'intensification du conflit — occupations,
|
||
mobilisations, affrontements — que la scène a été partiellement
|
||
réouverte, au point de rendre la poursuite du projet politiquement
|
||
coûteuse.
|
||
|
||
Ce cas montre que l'archicration écologique ne peut être réduite à des
|
||
procédures formelles. Elle suppose une capacité de mise en tension
|
||
effective, qui peut passer par des formes conflictuelles, parfois
|
||
extra-institutionnelles. La scène n'est pas donnée ; elle est instituée,
|
||
et cette institution peut impliquer des rapports de force. Elle ne
|
||
s'ouvre pas spontanément : elle s'arrache.
|
||
|
||
Une troisième condition se laisse entrevoir dans les dispositifs de
|
||
gestion collective des ressources, où des communautés locales
|
||
parviennent à organiser des formes de régulation situées. Dans certaines
|
||
régions d'Amérique latine, par exemple, des communautés ont obtenu la
|
||
reconnaissance de droits territoriaux leur permettant de participer
|
||
directement aux décisions concernant l'usage des ressources naturelles.
|
||
|
||
Ces dispositifs ne sont pas exempts de tensions internes, ni de
|
||
contraintes externes. Ils peuvent être fragilisés par des pressions
|
||
économiques, des changements politiques, des divisions internes. Mais
|
||
ils montrent qu'il est possible d'instituer des scènes où les acteurs
|
||
directement concernés peuvent apparaître, faire valoir leurs positions,
|
||
confronter leurs intérêts.
|
||
|
||
On peut parler ici d'archicration située, où la régulation s'opère à une
|
||
échelle où les effets des décisions sont directement perceptibles. Cette
|
||
proximité ne garantit pas la résolution des tensions, mais elle permet
|
||
leur exposition dans des conditions où elles peuvent être travaillées.
|
||
|
||
Ces différentes configurations permettent de dégager, non pas un modèle
|
||
unique d'archicration écologique, mais un ensemble de conditions
|
||
minimales sans lesquelles aucune régulation effective ne peut avoir
|
||
lieu.
|
||
|
||
La première de ces conditions est la visibilité des opérations. Il ne
|
||
suffit pas que les impacts soient mesurés ; il faut que les chaînes de
|
||
décision soient rendues lisibles. Qui décide ? Sur quelles bases ? Selon
|
||
quels critères ? Avec quelles alternatives écartées ? Tant que ces
|
||
questions restent opaques, la scène ne peut se constituer.
|
||
|
||
La deuxième condition est la comparution des acteurs. Les populations
|
||
affectées, les collectifs concernés, les institutions impliquées doivent
|
||
pouvoir apparaître dans la scène, non comme des variables à intégrer
|
||
dans un calcul, mais comme des parties capables de soutenir des
|
||
positions, de formuler des objections, de proposer des alternatives.
|
||
|
||
Vient ensuite l'exigence de réversibilité des décisions. Une scène où
|
||
les décisions sont irrévocables ne peut être archicratique. Il doit
|
||
exister des possibilités de révision, d'ajustement, de transformation.
|
||
Cette réversibilité est particulièrement difficile à instituer dans le
|
||
domaine écologique, en raison de l'irréversibilité matérielle de
|
||
certaines transformations. Mais c'est précisément ce qui rend la
|
||
condition d'autant plus exigeante.
|
||
|
||
La quatrième condition est l'adéquation des échelles. Les tensions
|
||
écologiques se déploient à des échelles multiples : locales, nationales,
|
||
globales. Une archicration effective doit articuler ces niveaux, éviter
|
||
que des décisions globales s'imposent sans médiation aux contextes
|
||
locaux, ou que des enjeux globaux soient traités uniquement à des
|
||
échelles restreintes.
|
||
|
||
Dernière exigence : reconnaître les irréductibilités elles-mêmes. Une
|
||
scène écologique ne peut viser à résoudre définitivement les tensions
|
||
qu'elle met en jeu. Elle doit accepter leur persistance, leur
|
||
conflictualité, leur caractère parfois insoluble. L'objectif n'est pas
|
||
l'harmonie, mais la co-viabilité.
|
||
|
||
C'est ici que la notion de co-viabilité prend toute sa portée. Elle ne
|
||
désigne ni un état d'équilibre stable ni la disparition des tensions,
|
||
mais un régime dans lequel des formes de vie différentes peuvent
|
||
coexister sans être systématiquement sacrifiées, parce que les tensions
|
||
qui les opposent sont prises en charge dans des scènes précaires,
|
||
révisables et exposées au conflit. Elle suppose donc des dispositifs
|
||
capables de soutenir ces tensions sans les dissoudre, de rendre visibles
|
||
des incompatibilités sans les nier, et de permettre des arbitrages sans
|
||
les naturaliser.
|
||
|
||
Or, ce que montrent les configurations contemporaines, c'est que ces
|
||
conditions sont rarement réunies. Les tensions écologiques sont souvent
|
||
connues, mais elles ne sont pas pleinement mises en scène. Elles sont
|
||
gérées, compensées, optimisées, mais rarement disputées dans des cadres
|
||
où leurs implications peuvent être réellement transformées.
|
||
|
||
L'écologie apparaît ainsi aujourd'hui comme une épreuve archicratique
|
||
décisive. Là où l'économie pouvait encore masquer certaines de ses
|
||
tensions derrière des mécanismes d'abstraction, l'écologie les rend
|
||
matérielles, sensibles, parfois irréversibles. Elle oblige à affronter
|
||
la question de savoir si des scènes peuvent encore être instituées pour
|
||
réguler ce qui ne peut être entièrement calculé ni entièrement compensé.
|
||
|
||
Dans ce contexte, certaines formes de réarchicration écologique peuvent
|
||
être envisagées, non comme des solutions globales, mais comme des
|
||
expérimentations situées.
|
||
|
||
Des dispositifs de délibération multi-acteurs, associant habitants,
|
||
scientifiques, institutions, peuvent permettre de croiser des savoirs et
|
||
des perspectives. Des formes de gouvernance territoriale élargie peuvent
|
||
articuler des échelles différentes. Des mécanismes de révision
|
||
périodique des décisions peuvent introduire une temporalité ouverte dans
|
||
des processus autrement figés.
|
||
|
||
Mais ces dispositifs ne valent qu'à cette condition : visibilité des
|
||
opérations, comparution des acteurs, réversibilité des décisions,
|
||
adéquation des échelles, reconnaissance des irréductibilités. À défaut,
|
||
ils ne rouvrent pas la scène ; ils la simulent.
|
||
|
||
Ce qui apparaît alors avec netteté, c'est que la question écologique ne
|
||
peut être traitée comme un simple problème de gestion des ressources ou
|
||
de réduction des impacts. Elle engage une transformation des conditions
|
||
mêmes de la régulation. Elle oblige à repenser la manière dont les
|
||
décisions sont prises, dont les acteurs apparaissent, dont les conflits
|
||
sont traités.
|
||
|
||
Elle révèle, en creux, les limites des régimes contemporains de
|
||
désarchicration. Là où les décisions sont prises sans comparution, les
|
||
effets deviennent de plus en plus difficiles à soutenir. Là où les
|
||
tensions sont neutralisées plutôt que travaillées, elles réapparaissent
|
||
sous des formes plus aiguës. Là où les milieux sont transformés sans
|
||
scène, les conditions d'habitabilité se dégradent.
|
||
|
||
Elle ne constitue donc pas un domaine parmi d'autres, mais un point de
|
||
bascule. Elle met à l'épreuve la capacité des sociétés à instituer des
|
||
scènes de régulation à la hauteur des transformations qu'elles engagent.
|
||
|
||
Ainsi, la section écologique ne peut se clore sur une promesse
|
||
d'équilibre ou de maîtrise. Elle doit se refermer sur une exigence plus
|
||
radicale : celle de la comparution du vivable lui-même.
|
||
|
||
Ce qui est désormais en jeu dépasse la distribution de la valeur comme
|
||
la gestion des ressources : il s'agit de savoir si des formes de vie
|
||
peuvent encore demeurer dans des milieux qui ne leur sont pas rendus
|
||
impossibles. Le calcul, l'optimisation et l'accumulation de données n'y
|
||
suffisent pas. Tout dépend de l'existence — ou de l'absence — de
|
||
scènes où les transformations du monde deviennent visibles, contestables
|
||
et révisables. Il ne s'agit donc plus seulement de limiter les dégâts,
|
||
mais d'empêcher que le monde soit irréversiblement soustrait à ceux qui
|
||
doivent encore y vivre.
|
||
|
||
La traversée peut alors se poursuivre vers une autre dimension où ces
|
||
tensions se redistribuent encore : celle du social.
|
||
|
||
## **5.3 — Tensions sociales : fragmentation, inégalités, dissociation**
|
||
|
||
La coupure ne prévient pas. Elle s'impose.
|
||
|
||
Le versement n'apparaît pas. D'abord, rien — seulement un solde
|
||
inchangé. Puis, en cherchant, une mention : « situation en cours de
|
||
réexamen ». Quelques jours plus tard, une notification tombe. Le droit
|
||
est suspendu. Motif : recalcul. Aucun détail sur l'opération elle-même,
|
||
seulement une formule. L'allocataire tente de comprendre. Sur le site,
|
||
un message renvoie à un formulaire. Le formulaire réclame une pièce déjà
|
||
transmise. Au guichet, la file avance lentement ; les regards restent
|
||
baissés, les dossiers serrés contre soi. Certains murmurent, d'autres
|
||
renoncent avant d'atteindre le comptoir. Quand vient son tour, la
|
||
réponse est brève : « il faut attendre que le traitement se fasse ». Au
|
||
téléphone, une voix répète qu'il faut passer par l'espace en ligne. À
|
||
chaque étape, une réponse ; nulle part, un lieu où la décision pourrait
|
||
être reprise comme décision, ni même reformulée comme problème.
|
||
|
||
Ce qui s'interrompt ne se réduit pas au droit suspendu. C'est la
|
||
possibilité même de transformer cette suspension en objection recevable
|
||
qui se dérobe. La perte la plus grave n'est donc pas d'abord celle de la
|
||
ressource, mais celle de la forme par laquelle cette perte pourrait
|
||
devenir contestable.
|
||
|
||
Ce type de situation n'est pas une anomalie. Il exprime une
|
||
transformation plus profonde du régime social. Les dispositifs
|
||
continuent d'exister, de traiter, de classer, d'attribuer. Ils
|
||
produisent des décisions, souvent nombreuses, parfois rapides, parfois
|
||
différées, mais toujours opérantes. Pourtant, quelque chose se défait
|
||
dans leur capacité à faire revenir vers eux ce qu'ils produisent sous
|
||
forme de contradiction recevable. L'expérience — perte de revenu,
|
||
désorganisation immédiate d'une vie déjà contrainte, arbitrages
|
||
impossibles entre dépenses incompressibles, dépendance accrue à des
|
||
solidarités fragiles — atteint un seuil où elle devrait pouvoir se
|
||
dire comme litige. Elle n'y parvient pas. Elle reste suspendue : ni
|
||
pleinement reconnue, ni totalement niée, mais rendue inopposable.
|
||
|
||
Il faut alors déplacer le regard. Les inégalités comptent, mais elles ne
|
||
suffisent pas à dire ce qui se transforme. Une société peut mesurer ses
|
||
écarts avec une précision croissante, les cartographier, les corriger
|
||
partiellement, tout en devenant moins capable de faire apparaître ceux
|
||
qu'ils affectent comme sujets d'une objection. Elle continue de
|
||
distribuer, mais elle peine de plus en plus à faire comparaître. À ce
|
||
point, le déséquilibre cesse d'être seulement distributif : il devient
|
||
scénique. Ce qui vacille, alors, ce n'est pas seulement la répartition
|
||
des positions, mais la possibilité même qu'une blessure sociale remonte
|
||
jusqu'au niveau où elle obligerait le commun à se requalifier, à se
|
||
justifier, à se transformer.
|
||
|
||
Plusieurs tensions s'y condensent, sans jamais se laisser isoler les
|
||
unes des autres. L'égalisation normative rencontre d'abord la
|
||
différenciation des existences. Les dispositifs exigent des formes
|
||
stabilisées : statuts, catégories, seuils, trajectoires lisibles. Mais
|
||
les vies qu'ils rencontrent sont faites de discontinuités, de
|
||
bifurcations, de ruptures, d'ajustements précaires. Là où l'institution
|
||
attend de la cohérence, elle rencontre de l'inachèvement ; là où elle
|
||
impose une forme commune, elle produit une dissymétrie silencieuse entre
|
||
ceux qui peuvent s'y ajuster et ceux qui y restent en défaut. Pourtant,
|
||
cette dissymétrie n'apparaît pas comme une tension entre formes de vie
|
||
et formes de règle. Elle est retraduite en insuffisance individuelle. Le
|
||
défaut est alors imputé au sujet plutôt qu'au dispositif qui impose ses
|
||
propres formes d'intelligibilité.
|
||
|
||
Cette opération est d'autant plus efficace que les inégalités sont
|
||
visibles. Elles circulent sous forme de chiffres, de cartes, de
|
||
rapports, de diagnostics publics. Mais cette visibilité ne garantit pas
|
||
la reconnaissance. Elle peut même produire une exposition sans adresse :
|
||
des écarts deviennent perceptibles sans que ceux qui les vivent puissent
|
||
les porter comme objection. La visibilité tient alors lieu de
|
||
comparution.
|
||
|
||
À cela s'ajoute une saturation des formes de symbolisation. Le social
|
||
produit des catégories pour rendre le monde intelligible : allocataire,
|
||
élève en difficulté, bénéficiaire, usager, public prioritaire. Mais
|
||
lorsque ces catégories s'accumulent — dossiers, codes, indicateurs,
|
||
suivis, historiques numériques — elles finissent par recouvrir ce
|
||
qu'elles désignent. La situation devient lisible comme donnée, mais
|
||
insaisissable comme expérience. Ce qui devait rendre le réel gouvernable
|
||
le rend progressivement indisputable.
|
||
|
||
Enfin, le temps lui-même se tend. Les existences blessées demandent du
|
||
différé : du temps pour expliquer, pour reprendre, pour contester, pour
|
||
reconstituer une continuité. Les dispositifs exigent l'instant : preuves
|
||
immédiates, réponses rapides, actualisations continues, délais courts.
|
||
Là où la vie appelle du temps, la gestion impose la vitesse et
|
||
transforme ce décalage en faute. Le social retrouve ici, sous une autre
|
||
forme, ce que l'économie exhibait déjà : une compression des délais de
|
||
contradiction au profit d'une gouvernementalité de flux.
|
||
|
||
Ces tensions ne restent pas abstraites. Elles prennent forme dans une
|
||
arcalité sociale qui détermine, souvent de manière implicite, ce qu'est
|
||
une existence recevable. Dans un conseil de classe, les bulletins
|
||
s'alignent. Les décisions se prennent rapidement, dans un temps
|
||
contraint, sous la pression des orientations à formuler. Les dossiers
|
||
sont examinés successivement. Les appréciations se ressemblent, se
|
||
condensent, se stabilisent. Un élève est « insuffisant », « manque de
|
||
travail », « doit s'investir davantage ». Mais derrière ces mots, une
|
||
autre opération s'effectue. Il ne s'agit pas seulement d'évaluer des
|
||
performances ; il s'agit de juger une capacité à habiter les attentes
|
||
implicites du dispositif scolaire : anticiper ce qui est attendu sans
|
||
que cela soit formulé, différer sa réponse, reformuler ce qui est
|
||
demandé dans les termes attendus, adopter le bon rythme, le bon ton, la
|
||
bonne posture. Un élève hésite, cherche ses mots, parle trop peu ou trop
|
||
vite, ne comprend pas ce qui n'est pas explicitement dit. Il ne manque
|
||
pas nécessairement de capacités ; il manque de prise sur les codes
|
||
implicites. La tension entre une forme de vie et une forme scolaire se
|
||
trouve alors absorbée dans le verdict : « manque d'investissement ».
|
||
L'inégalité n'est plus reconnue comme telle ; elle est requalifiée en
|
||
défaut individuel.
|
||
|
||
Dans un rendez-vous administratif, la même logique se rejoue autrement,
|
||
mais avec des conséquences immédiates. Le dossier est ouvert. Les pièces
|
||
sont examinées. Une incohérence apparaît, une date ne correspond pas, un
|
||
justificatif manque. L'agent reformule : « il faudra revenir avec tel
|
||
document », « la situation n'est pas claire », « il manque une
|
||
attestation ». Mais ce qui se présente — hébergement instable, travail
|
||
discontinu, séparation récente, dépendance à des aides multiples — ne
|
||
tient pas dans les catégories disponibles. Pour être traité, le vécu
|
||
doit être reformulé selon les exigences du dispositif. Ce qui excède
|
||
disparaît. La parole est bien là, mais elle ne suffit pas à faire entrer
|
||
la situation dans une forme traitable. L'institution semble accueillir
|
||
un cas ; elle exige surtout qu'il se laisse reformuler dans les termes
|
||
qu'elle peut instruire. Ce qui échappe à ces cadres ne devient pas
|
||
contradiction recevable ; cela demeure à la marge, sans prise réelle.
|
||
|
||
Une troisième scène, plus diffuse, mais tout aussi structurante, se
|
||
déploie dans les dispositifs d'orientation, d'accompagnement et de suivi
|
||
social. Un parcours est examiné. Il faut décider d'une orientation, d'un
|
||
accompagnement, d'une prise en charge. Des critères sont mobilisés :
|
||
âge, formation, situation familiale, antécédents, projet professionnel.
|
||
Mais ce qui est évalué n'est pas seulement une situation ; c'est une
|
||
capacité à se projeter dans une trajectoire intelligible. Il faut être
|
||
capable de dire où l'on va, de formuler un projet cohérent, de
|
||
s'inscrire dans une continuité narrative. Celui qui hésite, qui ne sait
|
||
pas formuler son avenir dans les termes attendus, qui exprime des
|
||
contradictions ou des incertitudes, se trouve rapidement en défaut. Ce
|
||
défaut n'est pas nommé comme tel ; il est traduit en manque de
|
||
motivation, en absence de projet, en inadéquation. Là encore, ce qui
|
||
pourrait apparaître comme une tension entre une existence et une
|
||
exigence institutionnelle est reformulé en insuffisance du sujet.
|
||
|
||
Ces scènes ont une portée structurante. Elles constituent le socle même
|
||
de l'arcalité sociale. Elles définissent implicitement ce qu'est une
|
||
existence recevable : une existence capable de se stabiliser, de se
|
||
rendre lisible, de se projeter, de se conformer aux formats
|
||
d'intelligibilité disponibles. Ce qui excède ces formats ne disparaît
|
||
pas ; il devient plus difficile à faire apparaître comme contradiction.
|
||
C'est précisément à partir de cette difficulté que la régulation change
|
||
de régime. Elle passe dans une autre couche du social, moins visible
|
||
comme norme que comme opération, moins déclarative que procédurale,
|
||
moins interprétative que distributive.
|
||
|
||
La cratialité sociale n'a rien d'abstrait. Elle ne réside pas dans une
|
||
domination générale qui planerait au-dessus des institutions ; elle
|
||
s'exerce dans des chaînes de traitement, dans des scripts d'interaction,
|
||
dans des files d'attente, dans des interfaces, dans des classements,
|
||
dans des arbitrages dont la matérialité est parfois minuscule mais dont
|
||
les effets sont décisifs. Elle ne produit pas uniquement des inégalités
|
||
; elle distribue aussi des écarts dans la capacité à faire exister une
|
||
situation comme contradiction. Au-delà des biens et des places, elle
|
||
répartit des possibilités d'apparition, des degrés d'écoute, des chances
|
||
de reprise et des formats de traduction. Ce que l'arcalité socialise
|
||
comme norme du sujet recevable, la cratialité l'opère comme sélection
|
||
pratique des trajectoires.
|
||
|
||
Le logement constitue ici une forme lente et épaisse de captation. Tout
|
||
semble, en principe, régi par des règles explicites : des critères sont
|
||
affichés, des priorités sont connues, des procédures existent, des
|
||
commissions statuent. L'ensemble donne l'image d'un espace administré,
|
||
ordonné, juridiquement encadré. Pourtant, pour celui qui attend, ce
|
||
cadre se présente moins comme une scène que comme une profondeur opaque
|
||
de traitements successifs. Les dossiers circulent, s'empilent, se
|
||
reconfigurent. Une naissance, une séparation, une perte d'emploi, un
|
||
hébergement devenu intenable produisent des effets supposés sur la
|
||
priorité, mais la manière dont ces effets sont intégrés reste en grande
|
||
partie invisible. Des confirmations sont reçues, des mises à jour sont
|
||
demandées, parfois une convocation survient, parfois rien. Le temps
|
||
s'étire. Il ne prend pas la forme d'un délai politiquement intelligible
|
||
; il devient une matière indistincte, faite d'attentes renouvelées, de
|
||
relances sans prise, de comparaisons silencieuses avec d'autres
|
||
trajectoires qui, elles, semblent avancer.
|
||
|
||
Ce qui s'éprouve alors n'est pas seulement la précarité résidentielle.
|
||
C'est la dépossession de la logique même selon laquelle cette précarité
|
||
pourrait être discutée. Les critères ne sont pas absents ; ils ne se
|
||
donnent simplement pas sous une forme opposable. L'attente n'est pas
|
||
vide : elle est saturée d'opérations, de reclassements, d'arbitrages
|
||
entre contingents, de priorités contradictoires, d'ajustements
|
||
administratifs. Mais cette activité ne compose pas pour le demandeur une
|
||
scène de comparution. Elle produit au contraire une dissociation entre
|
||
la densité du traitement et la pauvreté de l'apparition. À mesure que
|
||
les conditions de vie se dégradent — hôtel, hébergements provisoires,
|
||
arrangements précaires avec des proches, déplacements répétés,
|
||
promiscuité subie — la procédure continue de se présenter comme
|
||
régulée. Ce qui manque n'est donc pas seulement un logement ; c'est la
|
||
possibilité de savoir comment la décision qui tarde, ou qui refuse,
|
||
pourrait être reprise comme contestation. La scène est ici captée : non
|
||
pas supprimée, mais maintenue dans une forme telle qu'elle demeure
|
||
pratiquement hors de portée de ceux qu'elle affecte.
|
||
|
||
Les plateformes administratives introduisent au contraire une forme plus
|
||
sèche et plus dispersive de cette même dépossession. Ce qui, dans le
|
||
logement, se donnait comme profondeur opaque d'un traitement, se
|
||
présente ici comme fragmentation continue de l'expérience. Une erreur
|
||
entraîne une suspension. Pour corriger, il faut entrer dans une série de
|
||
micro-opérations : retrouver un document, comprendre une demande,
|
||
modifier une donnée, attendre une validation, répondre à un nouveau
|
||
message, constater qu'une information corrigée en invalide une autre.
|
||
Chaque étape est précise, localisée, parfois même parfaitement lisible à
|
||
son niveau. Mais l'ensemble ne se recompose jamais comme totalité
|
||
intelligible. Une déclaration est rejetée pour incohérence, sans que la
|
||
cohérence requise apparaisse en plein. Une pièce est demandée qui semble
|
||
contredire une information déjà validée. Un champ doit être modifié,
|
||
mais on ne sait pas selon quelle logique globale cette modification sera
|
||
interprétée. L'usager avance alors par essais successifs, dans un régime
|
||
où la règle ne se livre jamais comme règle d'ensemble, mais seulement
|
||
comme succession de contraintes locales.
|
||
|
||
Ce qui devait simplifier la relation produit une désagrégation de la
|
||
scène. Il n'y a plus un lieu où le problème peut être posé, mais une
|
||
série d'ajustements dont aucun ne suffit à faire tenir la situation dans
|
||
son entier. Le sujet ne rencontre pas un interlocuteur avec lequel il
|
||
pourrait construire un litige ; il traverse des fragments d'interaction
|
||
qui traitent quelque chose de sa situation sans jamais permettre qu'elle
|
||
apparaisse comme telle. À cette fragmentation s'ajoute une temporalité
|
||
spécifique : celle d'une économie d'attente où l'on guette un accusé de
|
||
réception, une validation, une réouverture de dossier, un retour humain
|
||
qui n'arrive pas toujours, ou trop tard. Le temps n'est plus celui,
|
||
conflictuel, d'une contradiction instruite ; il devient une matière
|
||
diluée qui fatigue, décourage, disperse. La scène n'est pas interdite.
|
||
Elle est empêchée par la dispersion, par la surcharge procédurale et par
|
||
la discontinuité des séquences d'interaction. Là où l'arcalité sociale
|
||
exigeait déjà une existence capable de se rendre lisible, la cratialité
|
||
numérique ajoute la nécessité de savoir se maintenir dans un flux
|
||
d'ajustements sans centre apparent.
|
||
|
||
Le travail fragmenté introduit un autre régime, plus radical encore,
|
||
parce qu'il affecte non plus seulement la relation à un droit ou à une
|
||
procédure, mais la possibilité même que la contribution devienne lieu de
|
||
contestation. Ce qui se transforme ici, ce n'est pas seulement la
|
||
stabilité de l'emploi, mais le lien entre activité, reconnaissance et
|
||
scène collective. Missions courtes, horaires éclatés, dépendance à des
|
||
plateformes, disponibilité continuellement actualisée : l'activité
|
||
persiste, souvent intense, souvent indispensable, mais elle ne s'inscrit
|
||
plus nécessairement dans des formes où elle peut être portée comme
|
||
conflit partageable. La journée commence sans point fixe. Une
|
||
notification surgit : mission disponible, à accepter immédiatement. Le
|
||
lieu change, l'horaire aussi. Le trajet n'est pas compté. Entre deux
|
||
tâches, il faut attendre, mais cette attente n'est ni du travail reconnu
|
||
ni du repos véritable. Elle devient un temps flottant, pourtant
|
||
indispensable au fonctionnement du dispositif. Le travail déborde de ses
|
||
limites sans être reconnu dans ce débordement.
|
||
|
||
Au terme de la journée, quelque chose a bien eu lieu : des tâches ont
|
||
été accomplies, des objectifs remplis, des services rendus. Mais cette
|
||
activité ne s'est pas déposée dans une scène où elle pourrait être
|
||
discutée. Elle a été mesurée, validée, parfois notée. Une évaluation
|
||
tombe : score, appréciation, maintien ou non dans le flux des missions.
|
||
Cette évaluation peut changer l'accès au travail du jour au lendemain.
|
||
Pourtant, il n'existe pas toujours de lieu où les critères puissent être
|
||
contestés, ni même compris dans leur genèse. Le travailleur est présent
|
||
dans l'opération ; il est absent de la scène où cette opération pourrait
|
||
être reprise. Ce qui se joue ici ne relève donc pas seulement de la
|
||
précarité. C'est une transformation du rapport entre contribution et
|
||
comparution. Le travail continue d'organiser la production, mais il ne
|
||
fournit plus les formes stables à partir desquelles la contestation
|
||
pourrait se soutenir. Là où 5.1 montrait déjà comment l'économie
|
||
abstrait la contribution et redistribue les possibilités d'existence à
|
||
travers des dispositifs de notation, de solvabilité ou de performance,
|
||
5.3 en montre la traduction vécue : une présence productive sans lieu de
|
||
reprise, un effort réel sans scène stable de reconnaissance
|
||
conflictuelle.
|
||
|
||
La dimension territoriale du social ajoute encore une couche à cette
|
||
cratialité. Une adresse, un quartier, un établissement, une commune
|
||
peuvent fonctionner comme des opérateurs anticipés de tri. Ils
|
||
n'interviennent pas toujours comme critères explicites ; ils agissent
|
||
souvent comme des scripts silencieux de l'interaction. Un curriculum
|
||
vitae correspond aux attentes, mais l'adresse indique un quartier réputé
|
||
précaire : l'entretien n'est pas proposé. Une rencontre a lieu, puis le
|
||
ton change dès que la localisation est évoquée ; des questions
|
||
indirectes apparaissent, des réserves s'installent, rien n'est dit
|
||
frontalement, mais la décision est déjà orientée. Le territoire ne sert
|
||
plus seulement de support à la vie sociale ; il devient un schème
|
||
interprétatif anticipé. Il ne décrit pas une position ; il produit un
|
||
jugement probable. Avant même toute comparution, une existence est déjà
|
||
située, évaluée, parfois disqualifiée. La scène est ici partiellement
|
||
préconfigurée : ce qui devrait se jouer dans l'échange a commencé avant
|
||
lui, à travers des signaux spatiaux qui condensent des réputations, des
|
||
statistiques, des imaginations administratives ou patronales.
|
||
|
||
Il existe enfin des scènes où, à l'inverse, tout semble réuni pour que
|
||
la parole ait lieu. Une réunion publique est organisée dans le cadre
|
||
d'un projet de rénovation, d'une réorganisation de service ou d'une
|
||
concertation locale. Une salle est préparée, un diaporama projeté, un
|
||
animateur introduit la séance, rappelle les règles, distribue le temps.
|
||
Les interventions commencent. Des habitants évoquent des difficultés
|
||
concrètes : déplacements, nuisances, relogement, perte de liens,
|
||
transformation des usages. Les prises de parole sont écoutées,
|
||
reformulées, parfois notées. Tout semble indiquer qu'une scène existe.
|
||
Et pourtant, l'essentiel se joue ailleurs. Les paramètres décisifs — budget, calendrier, choix architecturaux majeurs, arbitrages politiques
|
||
fondamentaux — ont déjà été arrêtés en amont ou déplacés à des
|
||
échelles non accessibles à cette rencontre. Les marges d'ajustement
|
||
portent sur des éléments secondaires. La parole circule, mais elle ne
|
||
déplace pas.
|
||
|
||
C'est ici que se révèle le régime propre de la scène simulée. Non pas
|
||
l'absence de participation, mais la production d'une scène où l'on peut
|
||
parler sans que ce qui fait problème puisse être déplacé. Il ne s'agit
|
||
pas d'un simple défaut d'exécution ; c'est une configuration. La
|
||
participation devient alors une modalité d'intégration de la parole dans
|
||
un dispositif qu'elle n'affecte qu'à la marge. Le conflit y est
|
||
accueilli à condition d'être converti en expression, puis l'expression
|
||
en trace, et la trace en élément de légitimation du processus. La scène
|
||
n'est pas supprimée ; elle est organisée avec soin, précisément pour que
|
||
son existence puisse attester qu'il y a eu écoute. Mais cette écoute ne
|
||
mord pas sur l'architecture de la décision. On parle, mais rien
|
||
d'essentiel ne peut être déplacé. La scène est simulée.
|
||
|
||
Ces différentes configurations ne relèvent pas d'un seul régime. Elles
|
||
composent un ensemble instable où plusieurs formes de scène coexistent,
|
||
se superposent et se recouvrent. Ici, la scène est captée : le cadre
|
||
existe, mais sa prise échappe. Là, elle est empêchée : la dispersion
|
||
rend impossible toute reprise. Ailleurs, elle est dissoute : l'activité
|
||
persiste sans lieu de contestation stable. Plus loin, elle est simulée :
|
||
la participation est organisée sans pouvoir réel. Dans certains cas
|
||
encore, elle est anticipée : la décision est préconfigurée avant même
|
||
l'échange. Toute la difficulté consiste alors à maintenir ces
|
||
distinctions actives, à ne pas les lisser dans un diagnostic général sur
|
||
la « crise sociale ». Une scène empêchée ne produit pas les mêmes effets
|
||
qu'une scène captée. Une scène simulée ne neutralise pas comme une scène
|
||
saturée. Une scène dissoute ne décompose pas l'expérience comme une
|
||
scène absente. Or c'est précisément dans ces différences que se logent
|
||
les possibilités de réouverture. Car ce qui doit être reconquis n'est
|
||
pas une « bonne participation » en général, mais des formes situées de
|
||
comparution adaptées aux régimes spécifiques de défaillance que produit
|
||
la cratialité sociale.
|
||
|
||
Entre les scènes empêchées, captées, dissoutes ou simulées, il existe
|
||
des configurations intermédiaires, moins spectaculaires mais décisives,
|
||
où la scène subsiste sans parvenir à accomplir sa fonction. Dans
|
||
certains services publics, l'accueil demeure. Des agents reçoivent,
|
||
écoutent, expliquent, orientent. Une personne arrive avec une situation
|
||
embrouillée : perte d'emploi, séparation, dettes accumulées, suspension
|
||
de droits, relances restées sans réponse. Le récit est hésitant, parfois
|
||
décousu. L'agent tente de faire tenir ensemble ce qui se présente
|
||
dispersé. Pendant un moment, quelque chose comme une scène apparaît.
|
||
|
||
Mais cette apparition reste précaire. Le temps est contraint, les
|
||
rendez-vous s'enchaînent, les procédures encadrent étroitement les
|
||
marges d'action. Les critères sont fixés en amont ; les possibilités de
|
||
dérogation sont rares, souvent suspendues à d'autres validations.
|
||
L'effort porte alors moins sur la transformation de la situation que sur
|
||
son ajustement aux formats disponibles. La scène n'a pas disparu ; elle
|
||
se referme trop vite. Elle reçoit, reformule, traduit, mais peine à
|
||
transformer.
|
||
|
||
Il en va de même dans les formes collectives de conflictualité. Des
|
||
espaces de représentation subsistent. Des tentatives de conflit organisé
|
||
existent encore. Mais ils peinent à se stabiliser. Les collectifs se
|
||
disloquent, les trajectoires se fragmentent, les situations ne
|
||
coïncident plus assez longtemps pour produire un différend commun. Le
|
||
conflit ne disparaît pas ; il ne tient plus. Il s'exprime par refus
|
||
isolés, départs, désengagements, retraits. Là encore, la scène existe,
|
||
mais elle ne dure pas assez pour faire prise. C'est cela qu'il faut
|
||
entendre par scène fragilisée : non l'absence de régulation, mais une
|
||
régulation qui n'arrive plus à soutenir ce qu'elle fait apparaître.
|
||
|
||
À côté de ces scènes fragilisées, d'autres formes existent, plus faibles
|
||
encore, mais d'une autre manière décisives. Elles n'ont pas la puissance
|
||
des scènes instituées ; elles n'en ont parfois même pas la stabilité.
|
||
Mais elles rouvrent ce qui, ailleurs, restait sans adresse. Dans
|
||
certaines permanences associatives, dans des collectifs informels, dans
|
||
des espaces de médiation, une personne arrive avec une situation qui,
|
||
ailleurs, n'a pas trouvé de prise. Elle apporte des documents
|
||
incomplets, des courriers restés sans réponse, des fragments d'histoire
|
||
difficilement articulables. Elle raconte, s'interrompt, revient en
|
||
arrière. Le récit ne tient pas encore. Quelqu'un écoute. Non pour juger
|
||
immédiatement, ni pour appliquer un protocole standard, mais pour faire
|
||
tenir ensemble ce qui arrive dispersé. Une chronologie se reconstruit.
|
||
Des liens apparaissent entre des événements qui, jusque-là, restaient
|
||
juxtaposés. Un point de blocage est identifié. Une hypothèse est
|
||
formulée : ici, il faudrait contester ; là, reformuler ; ailleurs,
|
||
demander autrement.
|
||
|
||
Rien n'est garanti. La situation ne se résout pas nécessairement. Mais
|
||
quelque chose change. Ce qui était vécu comme une suite d'épreuves
|
||
disjointes devient, au moins partiellement, une situation formulable. Ce
|
||
qui ne pouvait pas être dit comme problème commence à se constituer
|
||
comme tel. Une adresse apparaît. Un tiers existe. Un temps se rouvre. Ce
|
||
sont des scènes faibles. Elles n'ont ni la puissance institutionnelle
|
||
des grandes scènes de régulation ni, le plus souvent, une capacité
|
||
directe de transformation. Mais elles produisent ce qui manque ailleurs
|
||
: une possibilité minimale de reprise. Elles réintroduisent trois
|
||
conditions décisives : un tiers capable d'entendre et de reformuler ; un
|
||
temps qui ne soit pas immédiatement saturé par le traitement ; un espace
|
||
où la situation peut être reprise comme situation. Elles ne suppriment
|
||
pas les tensions. Elles empêchent qu'elles se referment entièrement.
|
||
|
||
C'est à ce niveau que l'inégalité change de nature. Elle ne sépare plus
|
||
seulement des positions, des revenus ou des statuts. Elle sépare des
|
||
capacités d'apparition. Entre ceux qui peuvent faire exister leur
|
||
situation dans une scène où elle devient contradiction, et ceux dont
|
||
l'expérience reste sans lieu, se creuse un écart qui ne se laisse plus
|
||
réduire à des indicateurs sociaux classiques. Lorsque cette capacité
|
||
d'apparition se réduit, l'expérience ne disparaît pas ; elle se déplace.
|
||
Ce qui ne peut être porté comme conflit dans une scène sociale
|
||
suffisamment consistante se retourne vers l'intérieur. L'expérience
|
||
sociale se déplace alors sur le versant psychique, non parce qu'elle
|
||
serait d'abord intérieure, mais parce que les conditions de son
|
||
exposition publique se raréfient. La fatigue ne tient pas seulement à
|
||
l'effort matériel ; elle tient à l'impossibilité de faire reconnaître
|
||
cet effort. La honte ne provient pas seulement de la situation ; elle
|
||
provient de l'incapacité à la formuler comme injustice.
|
||
L'auto-surveillance ne relève pas seulement d'une intériorisation des
|
||
normes ; elle correspond à une adaptation à des dispositifs où toute
|
||
déviation peut produire des effets immédiats sans possibilité de
|
||
reprise. Ainsi, ce qui ne peut plus se soutenir comme différend devient
|
||
charge intérieure.
|
||
|
||
Ce déplacement n'est pas secondaire. Il marque un seuil critique. Car
|
||
une société peut supporter des inégalités importantes tant qu'elle
|
||
maintient des scènes où elles peuvent être contestées, discutées,
|
||
transformées. Mais lorsque ces scènes se raréfient, les tensions ne
|
||
disparaissent pas : elles se déplacent vers des formes moins visibles,
|
||
plus diffuses, plus difficiles à traiter.
|
||
|
||
Dans le même temps, ces tensions deviennent de plus en plus visibles.
|
||
Elles circulent sous forme de chiffres, d'images, de reportages, de
|
||
catégories publiques. Elles sont commentées, analysées, mises en récit.
|
||
Le social n'est pas invisible. Il est exposé. Mais cette visibilité ne
|
||
vaut pas reconnaissance. Elle peut produire une exposition sans réponse
|
||
: on montre, on décrit, on classe, sans ouvrir la scène où ceux qui sont
|
||
ainsi désignés pourraient contester.
|
||
|
||
C'est ici que le social rencontre le médiatique à son point de
|
||
nécessité. Ce qui ne peut plus se soutenir comme contradiction dans une
|
||
scène sociale suffisamment consistante ne cesse pas pour autant
|
||
d'exister ; cela se déplace vers des espaces où la visibilité elle-même
|
||
devient l'enjeu du conflit. Les situations apparaissent, disparaissent,
|
||
reviennent, se trouvent amplifiées, recadrées, disqualifiées, relancées,
|
||
sans toujours parvenir à prendre la forme stable d'un différend.
|
||
|
||
Le problème n'est pas que les sociétés produisent des inégalités. Il est
|
||
qu'elles peuvent en venir à ne plus se donner les moyens de les entendre
|
||
comme tensions. Et lorsque cette capacité s'altère, les conflits ne
|
||
disparaissent pas ; ils changent de forme. Ce qui ne peut plus se
|
||
soutenir comme différend dans une scène sociale suffisamment consistante
|
||
doit encore apparaître quelque part — mais autrement.
|
||
|
||
La réarchicration sociale suppose alors des conditions précises : des
|
||
scènes où les situations puissent être formulées autrement que comme
|
||
écarts à une norme ; des tiers capables de répondre et d'engager leur
|
||
responsabilité, au-delà de la simple transmission d'informations ; du
|
||
temps pour reformuler, pour contester, pour reprendre — et non
|
||
seulement pour traiter ; une révisabilité effective des critères, sans
|
||
laquelle aucune décision ne peut devenir pleinement opposable ; enfin,
|
||
une capacité de mise en récit sans laquelle aucune expérience ne devient
|
||
partageable. Ces conditions ne suppriment pas les tensions ; elles
|
||
empêchent leur fermeture complète.
|
||
|
||
À ce point, la question sociale ne se prolonge plus simplement vers le
|
||
médiatique ; elle s'y reconfigure. Car lorsque la scène se défait, le
|
||
conflit ne se tait pas : il se déplace vers la lutte pour apparaître.
|
||
|
||
## **5.4 — Tensions médiatiques : apparition, circulation, tenue**
|
||
|
||
La séquence dure dix-neuf secondes. On y voit d'abord un homme tourner
|
||
brusquement la tête, lever le bras, puis prononcer une phrase dont on
|
||
n'entend que la fin. Le son est mauvais. Une voix extérieure couvre les
|
||
premiers mots. Au fond, quelqu'un rit. Rien, dans ces quelques secondes,
|
||
ne suffit encore à décider ce qui s'est passé. Et pourtant, presque
|
||
immédiatement, la décision de sens commence.
|
||
|
||
La vidéo apparaît d'abord sur un compte local, sans titre véritable,
|
||
avec une légende neutre. Une heure plus tard, elle circule ailleurs,
|
||
recadrée et sous-titrée. Le rire a disparu. Le silence qui suivait le
|
||
geste a été coupé. La phrase incomplète reçoit une transcription plus
|
||
tranchée que l'audio ne l'autorisait. Deux comptes influents la
|
||
reprennent. L'un y voit une intimidation. L'autre, une riposte. Un
|
||
troisième isole seulement le geste, sans le son. Au bout de quelques
|
||
heures, des milliers de commentaires s'agrègent à des versions qui ne
|
||
coïncident déjà plus. Ce qui se diffuse n'est pas le même fragment vu
|
||
par davantage de gens. Ce sont plusieurs objets médiatiques distincts,
|
||
issus d'un même noyau, mais déjà séparés par leurs découpages, leurs
|
||
titres, leurs sous-titres, leurs cadres d'énonciation.
|
||
|
||
L'homme filmé finit par publier la séquence complète. On y découvre ce
|
||
qui précédait : une provocation, des échanges tendus, des paroles hors
|
||
champ qui ne figuraient pas dans les premiers extraits. On y découvre
|
||
aussi ce qui suivait : un recul, une explication maladroite, une
|
||
tentative d'apaisement. Mais cette restitution ne suspend rien. Elle
|
||
entre elle-même dans la circulation. On lui prélève une phrase. On la
|
||
juxtapose au premier extrait. On l'oppose aux premières interprétations.
|
||
On la soupçonne d'avoir été montée à son tour. La "version complète"
|
||
n'annule pas les versions déjà là ; elle devient un matériau
|
||
supplémentaire dans un espace où rien n'apparaît désormais qu'en étant
|
||
immédiatement repris, recodé, redécoupé.
|
||
|
||
Ce qui s'impose alors n'est ni une discussion au sens fort ni un conflit
|
||
stabilisé, mais une prolifération d'apparitions concurrentes, plus
|
||
rapides que les conditions qui permettraient de les reprendre comme
|
||
problème. La scène existe bien, puisqu'il y a exposition, commentaire,
|
||
prise de position, circulation massive. Mais cette scène ne se donne pas
|
||
comme un lieu où ce qui apparaît pourrait être tenu, instruit,
|
||
requalifié dans des formes relativement partageables. La visibilité se
|
||
produit ; la comparution ne suit pas nécessairement.
|
||
|
||
C'est depuis ce point qu'il faut déplacer le regard. Le problème
|
||
médiatique ne tient pas d'abord à ce qu'une information soit vraie ou
|
||
fausse, exacte ou trompeuse. Il tient à la manière dont une séquence
|
||
surgit, est découpée, relancée, amplifiée, puis recouverte avant même
|
||
d'avoir pu être reprise. Ce qui est en jeu, ce n'est donc pas seulement
|
||
le rapport aux faits, mais le régime même d'apparition sous lequel
|
||
quelque chose devient visible sans devenir pour autant contradictoire.
|
||
|
||
Le régime présent ne se contente pas d'accélérer ; il modifie la
|
||
consistance même de ce qui paraît. Jadis, l'accès à la visibilité était
|
||
plus étroit et plus inégal, mais ce qui franchissait le filtre pouvait
|
||
encore trouver des formes de reprise relativement stables : enquête
|
||
suivie, réponse publique, controverse prolongée, droit de retour.
|
||
Aujourd'hui, l'apparition est plus immédiate, mais aussi plus friable :
|
||
elle surgit plus facilement, et se défait plus vite.
|
||
|
||
La première tension qui le traverse oppose ainsi apparition et tenue.
|
||
Tout peut surgir avec une intensité extrême : une vidéo, une phrase, une
|
||
capture d'écran, un témoignage bref, une image isolée, un chiffre
|
||
extrait d'un rapport. Mais presque rien ne tient de soi. Ce qui apparaît
|
||
n'entre pas spontanément dans une durée de reprise ; il doit lutter pour
|
||
y accéder. Il lui faut des relais, des formats de persistance, des
|
||
opérations de recomposition, bref des médiations capables de l'arracher
|
||
au simple état de séquence. À défaut, l'apparition reste une pointe
|
||
d'intensité sans scène suffisante. Elle affecte, mais elle n'instruit
|
||
pas. Elle mobilise, mais elle ne transforme pas nécessairement ce qui la
|
||
reçoit en contradiction soutenable.
|
||
|
||
Une seconde tension oppose visibilité et reconnaissance. Être vu n'est
|
||
pas être reconnu. Une situation peut être massivement exposée sans que
|
||
ceux qu'elle concerne puissent en devenir les sujets recevables. Ils
|
||
apparaissent, mais dans une forme déjà orientée par des titres, des
|
||
découpages, des attentes de lecture, des schémas d'émotion, des
|
||
anticipations de polémique. Leur expérience circule, mais elle leur
|
||
revient comme une version étrangère. L'exposition peut même produire une
|
||
dépossession plus radicale que le silence : non plus l'absence de scène,
|
||
mais la confiscation de la forme sous laquelle quelque chose apparaît.
|
||
On n'est pas seulement parlé à la place de ; on est visible sous une
|
||
forme qui ne permet plus de reprendre adéquatement ce qui a été vu.
|
||
|
||
S'y ajoute une tension décisive entre symbolisation et saturation. Le
|
||
médiatique rend possible l'intelligibilité de ce qui survient en le
|
||
condensant sous des signes partageables : titres, cadrages, récits
|
||
brefs, oppositions lisibles, catégories immédiatement disponibles. Sans
|
||
ce travail de symbolisation, rien ne circulerait. Mais cette même
|
||
opération peut se retourner en saturation. À force de titres, de
|
||
commentaires, de reformulations, d'images redondantes, ce qui devait
|
||
devenir intelligible se noie dans l'excès de ses propres signes. Tout
|
||
est déjà dit avant d'avoir été travaillé. Tout est déjà qualifié avant
|
||
d'avoir été réellement repris. Ce n'est pas l'absence de récit qui fait
|
||
alors défaut ; c'est au contraire leur prolifération concurrente, qui
|
||
empêche qu'un problème tienne suffisamment pour être instruit.
|
||
|
||
Enfin, le temps de reprise se heurte à l'accélération circulatoire. Ce
|
||
qui apparaît déclenche presque immédiatement des réactions, des
|
||
commentaires, des contre-commentaires, des rectifications, des
|
||
accusations de rectification. L'espace médiatique contemporain n'est pas
|
||
seulement rapide ; il est organisé pour que la vitesse produise des
|
||
effets avant même que la reprise soit possible. Or la contradiction
|
||
exige du différé. Elle suppose qu'on puisse revenir, contextualiser,
|
||
relier, rouvrir une qualification, déplacer un cadrage. Là où ce différé
|
||
manque, la circulation ne fait pas que précéder la reprise ; elle en
|
||
altère les conditions mêmes. Le flux remplace alors la scène au lieu de
|
||
l'ouvrir.
|
||
|
||
Ces tensions ne s'ajoutent pas mécaniquement les unes aux autres. Elles
|
||
se reforment mutuellement. Plus une apparition est intense, plus elle
|
||
doit être rapidement qualifiée ; plus elle est qualifiée vite, plus elle
|
||
risque d'être saturée par la prolifération de ses versions ; plus cette
|
||
prolifération s'accélère, moins le temps de reprise subsiste ; et moins
|
||
ce temps subsiste, plus la visibilité risque de se dissocier de toute
|
||
reconnaissance véritable. Le médiatique ne peut donc pas être pensé
|
||
comme simple caisse de résonance du social. Il constitue un régime
|
||
propre d'apparition, dans lequel les tensions héritées du chapitre se
|
||
reconfigurent parce que changent les formes mêmes sous lesquelles
|
||
quelque chose peut être vu, retenu, disputé.
|
||
|
||
Une autre scène le montre depuis l'autre bord du régime. Dans une vallée
|
||
périurbaine, des habitants se plaignent depuis des mois d'odeurs
|
||
irritantes, de maux de tête récurrents, de dépôts inhabituels sur les
|
||
volets et les carrosseries. Une association locale accumule des
|
||
signalements, fait réaliser quelques analyses, compare les dates, relève
|
||
les vents dominants. Les éléments s'ajoutent peu à peu. Il y a des
|
||
documents, des courbes, des témoignages, des lettres adressées à la
|
||
préfecture, quelques réponses évasives, un reportage local diffusé un
|
||
soir tard. Rien n'est entièrement caché. Rien n'est démenti
|
||
frontalement. Mais rien ne s'impose non plus. Il n'y a pas d'image
|
||
décisive, pas de scène courte, pas de geste immédiatement partageable.
|
||
Le problème existe, mais il ne trouve pas la forme qui lui permettrait
|
||
de devenir événement médiatique structurant.
|
||
|
||
Ici, l'invisibilisation ne prend pas la forme de la censure. Elle prend
|
||
celle d'une oblitération par faible convertibilité. La situation est
|
||
réelle, parfois bien documentée, reconnue par ceux qui la vivent et ceux
|
||
qui la suivent. Pourtant elle ne "prend" pas. D'autres séquences, plus
|
||
brèves, plus contrastées, plus aisément extractibles, occupent le flux.
|
||
Le dossier s'épaissit sans acquérir la force d'une apparition capable de
|
||
structurer des prises de position plus larges. Ce qui manque n'est pas
|
||
la vérité du problème ; c'est la forme médiatiquement recevable de son
|
||
surgissement.
|
||
|
||
C'est ici que l'arcalité médiatique doit être formulée plus nettement.
|
||
Elle ne désigne pas seulement un filtre de diffusion ; elle définit un
|
||
régime de recevabilité des apparitions. Le régime médiatique ne
|
||
privilégie ni ce qui est le plus important, ni ce qui est le plus juste,
|
||
ni ce qui est le plus grave. Il favorise d'abord ce qui est saisissable,
|
||
extractible, condensable, aisément requalifiable, immédiatement
|
||
identifiable, apte à soutenir la concurrence des autres séquences. Une
|
||
image courte dispose d'un avantage sur un processus lent. Un conflit
|
||
aisément simplifiable sur une chaîne causale diffuse. Une émotion
|
||
lisible sur une expérience ambiguë. Une parole brève, incisive, déjà
|
||
prête à la reprise, plutôt qu'une parole longue, hésitante,
|
||
contextuelle, qui exigerait du temps pour être entendue.
|
||
|
||
Cette arcalité n'est pas simplement technique. Elle organise aussi une
|
||
hiérarchie implicite des formes de présence recevables. Certains acteurs
|
||
disposent des codes, des relais, des médiations nécessaires pour
|
||
produire des apparitions compatibles avec elle. D'autres non. On parle
|
||
souvent d'inégalité d'accès à la parole ; mais le problème est plus
|
||
profond. Il s'agit d'une inégalité d'accès aux formes recevables
|
||
d'apparition. Ce n'est pas la possibilité abstraite de publier qui
|
||
manque ; c'est la possibilité de faire tenir ce qu'on publie dans des
|
||
formats capables de traverser le régime concurrentiel de la visibilité.
|
||
|
||
Une parole longue, travaillée, contradictoire, soucieuse de contexte,
|
||
n'est pas sans valeur. Mais elle est défavorisée dans un espace qui
|
||
récompense l'extractible. Une expérience lente, diffuse, structurelle,
|
||
n'est pas invisible par essence. Elle le devient relativement à des
|
||
circuits d'attention qui privilégient la saillance et la condensation.
|
||
L'arcalité médiatique ne décide donc pas seulement de ce qui est vu ;
|
||
elle décide de ce qui est médiatiquement habilité à faire apparition. Ce
|
||
qui n'entre pas dans ses formats n'est pas annulé. Il reste en deçà du
|
||
seuil à partir duquel une situation cesse d'être simplement réelle pour
|
||
devenir scène publique suffisamment tenable.
|
||
|
||
C'est à partir de cette arcalité que se déploie la cratialité médiatique
|
||
proprement dite. Car ce qui apparaît n'est jamais laissé à son seul
|
||
destin "naturel". Il est pris dans des opérations concrètes : découpage,
|
||
montage, titrage, hiérarchisation, répétition, amplification,
|
||
relégation, recadrage, recirculation, saturation, remplacement. La
|
||
cratialité médiatique n'est pas un grand sujet caché derrière les écrans
|
||
; c'est l'ensemble de ces opérations distribuées qui modifient la
|
||
trajectoire des apparitions et, par là même, leur capacité à devenir
|
||
contradiction.
|
||
|
||
La scène saturée donne d'abord l'impression d'une victoire : tout semble
|
||
enfin visible, tout semble enfin impossible à ignorer. Une séquence
|
||
éclate, envahit les fils, traverse les chaînes d'information, suscite
|
||
une avalanche de commentaires. On la cite, on la remonte, on la
|
||
retourne, on l'agrandit. Les mêmes secondes reviennent sous des titres
|
||
différents, prises dans des récits incompatibles, relancées à mesure
|
||
qu'elles s'épuisent.
|
||
|
||
On le voit lorsqu'une séquence de violence est reprise des milliers de
|
||
fois en quelques heures. Le geste est net, l'émotion immédiate, la
|
||
réaction massive. Très vite, tout le monde parle : témoins, proches,
|
||
adversaires, soutiens, experts, éditorialistes, comptes militants,
|
||
comptes ironiques, comptes opportunistes. Chacun ajoute une couche :
|
||
précision, archive, soupçon, analogie, contre-exemple. Ce qui devait
|
||
faire tenir un événement produit alors une turbulence où presque rien ne
|
||
demeure isolable assez longtemps pour être instruit.
|
||
|
||
La scène n'est pas absente : elle déborde au point de se neutraliser
|
||
elle-même. À force de recirculation, la contradiction cesse d'être un
|
||
différend en voie d'élaboration ; elle devient un champ d'intensités
|
||
concurrentes où l'enjeu principal n'est plus de reprendre, mais
|
||
d'occuper, de saturer, parfois d'inonder. L'apparition est maximale ; la
|
||
tenue minimale.
|
||
|
||
La scène oblitérée obéit à une logique inverse, mais non moins décisive.
|
||
Ici, rien n'explose. Rien ne se condense en image souveraine. Une
|
||
situation existe, elle affecte durablement des existences, elle
|
||
s'accumule en symptômes, en documents, en témoignages, en rapports
|
||
partiels. Elle est parfois même connue de nombreux acteurs. Mais elle ne
|
||
franchit jamais tout à fait le seuil qui lui permettrait de devenir
|
||
apparition médiatique structurante. Elle reste à bas bruit, comme si sa
|
||
réalité était privée du régime de sa propre venue au jour.
|
||
|
||
Il suffit, pour le comprendre, de suivre le destin médiatique de
|
||
certaines enquêtes sur le long cours. Un collectif documente pendant des
|
||
mois les fermetures répétées d'un service hospitalier dans une zone
|
||
rurale. Il y a des tableaux, des entretiens, des lettres ouvertes, des
|
||
images de couloirs vides, des chiffres de temps de trajet allongés, des
|
||
cas concrets de pertes de chance. Tout cela existe. Quelques journaux
|
||
régionaux le relaient, un reportage radiophonique y consacre huit
|
||
minutes, une députée pose une question écrite. Mais la situation ne
|
||
"prend" pas. Elle ne rencontre pas la forme d'apparition qui la rendrait
|
||
concurrentielle dans l'économie générale de l'attention. Il manque la
|
||
séquence brève, le signe décisif, la condensation visuelle ou narrative
|
||
capable de convertir cette érosion lente en événement. Le problème n'est
|
||
ni falsifié ni frontalement nié ; il demeure sous le seuil d'apparition
|
||
à partir duquel une situation commence à structurer des prises de
|
||
position plus larges.
|
||
|
||
L'oblitération n'est pas l'ombre portée d'une interdiction. Elle est la
|
||
faiblesse structurelle d'une apparition qui ne parvient pas à convertir
|
||
sa gravité en forme circulante. C'est pourquoi elle ne doit pas être
|
||
confondue avec la censure. Le régime médiatique contemporain ne supprime
|
||
pas seulement ; il hiérarchise selon des compatibilités de format. Ce
|
||
qui se trouve oblitéré n'est pas ce qui n'existe pas, mais ce qui
|
||
n'accède pas à la puissance de structuration nécessaire pour sortir de
|
||
la périphérie. La situation demeure réelle, parfois accablante pour ceux
|
||
qui la vivent, mais elle reste confinée dans des circuits où
|
||
l'information n'équivaut pas encore à l'apparition.
|
||
|
||
La scène captée se distingue de l'oblitération en ceci qu'elle commence,
|
||
elle, par apparaître. Quelque chose surgit, attire l'attention, semble
|
||
ouvrir un problème. Puis très vite, cette apparition est saisie dans un
|
||
autre cadre de lisibilité. On ne la fait pas disparaître ; on la
|
||
redéfinit.
|
||
|
||
Une archive resurgit au moment où un témoignage commence à poser
|
||
problème. Une photographie de contexte est remise en circulation ;
|
||
aussitôt, la lecture de la première image se déplace, et un détail
|
||
secondaire devient décisif. En peu de temps, ce qui ouvrait sur un
|
||
agencement de responsabilités plus large se trouve rabattu sur un
|
||
malentendu, puis sur la faute d'un seul, avant de se dissoudre dans une
|
||
querelle de versions.
|
||
|
||
La captation n'a pas besoin d'inventer. Elle intervient au moment où une
|
||
séquence commence à poser problème en révélant des tensions. Pendant
|
||
quelques heures, tout semble converger : le fragment circule, les
|
||
commentaires s'accumulent, une interprétation domine. Puis un autre
|
||
matériau entre dans la chaîne. Une vidéo plus ancienne réapparaît. Une
|
||
photographie prise sous un autre angle est remise en circulation. Un
|
||
propos secondaire, jusque-là négligé, est isolé et mis en avant. Très
|
||
vite, ce n'est plus la même question qui occupe l'attention.
|
||
|
||
Ce déplacement ne supprime pas la scène ; il la recompose. Ce qui
|
||
paraissait engager une configuration plus large est ramené à une
|
||
circonstance particulière. Ce qui pouvait ouvrir sur une logique de
|
||
responsabilité diffuse se trouve recentré sur une erreur individuelle,
|
||
une maladresse, un contexte mal lu, une version jugée incomplète. Le
|
||
problème ne disparaît pas ; il change d'échelle et de forme.
|
||
|
||
Là où la saturation noyait la contradiction dans l'excès des reprises,
|
||
la captation agit plus sélectivement. Elle ne disperse pas ; elle
|
||
réoriente. Elle laisse subsister le visible, mais elle en modifie le
|
||
point de gravité. Le regard continue de se fixer sur la séquence, sauf
|
||
qu'il ne s'y attache plus pour les mêmes raisons.
|
||
|
||
C'est en cela que la captation constitue un régime propre. Elle ne
|
||
retire pas l'apparition du champ médiatique ; elle la détourne vers une
|
||
autre grille de lecture. Ce qui commençait à faire question collective
|
||
se trouve reconduit à une explication plus étroite, plus maniable, plus
|
||
vite établie. La contradiction demeure visible, mais elle ne met plus en
|
||
cause le même agencement de responsabilité.
|
||
|
||
La scène simulée procède autrement : elle rend la contradiction visible
|
||
tout en lui retirant la possibilité de se transformer. Ici, le
|
||
médiatique n'élimine pas le conflit ; il l'exhibe. Il le cadre,
|
||
l'ordonne, lui assigne un temps, un décor, une alternance, une
|
||
conclusion implicite.
|
||
|
||
Un plateau réunit quatre personnages médiatiques autour d'un sujet qui a
|
||
surgi la veille. Chacun dispose de moins d'une minute pour poser sa
|
||
position. Les introductions ont déjà fixé les camps. Les relances
|
||
privilégient les points de friction les plus immédiatement lisibles. Une
|
||
nuance paraît ralentir, une contextualisation semble esquiver, une
|
||
demande de précision fait perdre le rythme. Très vite, les positions se
|
||
raidissent moins parce que les acteurs seraient incapables de
|
||
déplacement que parce que le format récompense la netteté instantanée et
|
||
pénalise le travail de reformulation.
|
||
|
||
Le débat a bien eu lieu. Les désaccords ont été exhibés, parfois avec
|
||
violence. Mais rien n'a été suffisamment tenu pour que le différend
|
||
gagne en intelligibilité. La scène atteste la contradiction ; elle ne
|
||
l'accueille pas réellement. Elle prouve qu'"on en parle", et cette
|
||
preuve tient lieu de traitement.
|
||
|
||
La scène faible, enfin, apparaît en marge des intensités dominantes.
|
||
Elle n'a ni le fracas de la saturation, ni la puissance de recentrage de
|
||
la captation, ni le lustre du débat simulé. Sa visibilité est moindre,
|
||
sa circulation plus lente, son audience plus resserrée. Mais elle porte
|
||
ce que les autres régimes empêchent : une possibilité minimale de tenue.
|
||
|
||
On le voit lorsqu'une enquête revient, semaine après semaine, sur le
|
||
même dossier. Les premières images sont reprises, puis contestées ; des
|
||
documents sont ajoutés ; des témoins reparlent ; des contradictions
|
||
apparaissent entre les versions initiales et ce que les archives
|
||
permettent d'établir. Rien de spectaculaire. Pas d'explosion
|
||
d'attention. Mais, pour une fois, ce qui était parti en fragments
|
||
recommence à faire série.
|
||
|
||
La scène faible ne promet ni l'universalité ni un renversement immédiat
|
||
des rapports de visibilité. Sa force est ailleurs : permettre qu'une
|
||
apparition revienne autrement que comme répétition, qu'un cadrage soit
|
||
repris autrement que comme réflexe polémique, qu'un objet tienne enfin
|
||
assez longtemps pour devenir contradiction. Sa faiblesse n'est pas pure
|
||
vertu ; elle indique aussi sa précarité. Mais c'est en elle que le
|
||
médiatique laisse encore entrevoir autre chose que l'extraction et la
|
||
dissipation : une forme minimale de persistance.
|
||
|
||
Ces scènes ne valent toutefois pas comme catégories closes. Elles
|
||
communiquent, se renversent, se contaminent. Une situation d'abord
|
||
oblitérée peut brusquement entrer en saturation si un fragment plus
|
||
saisissable surgit. Une scène saturée peut être captée par
|
||
requalification rapide. Une scène simulée peut produire, malgré elle,
|
||
des traces reprises ensuite dans une scène faible plus tenace. Une scène
|
||
faible peut, à certaines conditions, modifier la manière dont une
|
||
saturation est lue.
|
||
|
||
Ce qui importe, dès lors, ne se limite pas à identifier des types, mais
|
||
à suivre les passages d'un régime à l'autre. La typologie des scènes
|
||
médiatiques n'a de valeur qu'à cette condition : ne pas figer des
|
||
essences, mais rendre intelligibles des trajectoires.
|
||
|
||
Une apparition ne naît pas saturée ou captée une fois pour toutes. Elle
|
||
traverse des états. Elle change de seuil de visibilité, de forme de
|
||
qualification, de capacité de reprise. Elle peut perdre puis regagner en
|
||
tenue. Elle peut être recodée plusieurs fois. Ce mouvement n'est pas
|
||
accidentel ; il fait partie intégrante de la cratialité médiatique. Ce
|
||
qui importe, ce n'est donc pas seulement le type de scène où une
|
||
situation surgit, mais la manière dont cette scène peut être consolidée,
|
||
déplacée, fragilisée ou retournée.
|
||
|
||
C'est pourquoi la typologie n'a de valeur qu'à condition de rester
|
||
reliée aux tensions structurales qui l'animent. La scène saturée n'est
|
||
pas seulement "beaucoup de visibilité" ; elle est la forme sous laquelle
|
||
la visibilité se retourne en saturation et empêche la tenue. La scène
|
||
oblitérée n'est pas "peu de visibilité" ; elle est la forme sous
|
||
laquelle une situation réelle demeure sous le seuil de sa
|
||
convertibilité. La scène captée n'est pas "mauvais cadrage" ; elle est
|
||
le régime où la qualification est rapidement retirée à ce qui
|
||
apparaissait. La scène simulée n'est pas "débat imparfait" ; elle est
|
||
l'exhibition de la contradiction dans un dispositif qui neutralise sa
|
||
transformation. La scène faible n'est pas "petit média courageux" ; elle
|
||
est la possibilité minimale d'une reprise dans un espace dominé par
|
||
l'extraction et la dissipation.
|
||
|
||
À mesure que cette typologie se précise, la montée vers l'archicration
|
||
devient inévitable. Car si le médiatique distribue si inégalement les
|
||
conditions de l'apparition, de la circulation et de la tenue, le
|
||
problème ne peut plus se limiter à constater les formes de visibilité.
|
||
Il faut se demander dans quelles conditions une apparition pourrait être
|
||
maintenue, recomposée, requalifiée, suffisamment soutenue pour devenir
|
||
contradiction. L'archicration médiatique ne consistera pas à moraliser
|
||
les contenus ni à opposer abstraitement une "bonne information" au chaos
|
||
du flux. Elle devra être gagnée contre les scènes mêmes que nous venons
|
||
de traverser : contre la saturation qui submerge, contre l'oblitération
|
||
qui laisse sous le seuil, contre la captation qui retire la
|
||
qualification, contre la simulation qui exhibe sans transformer, contre
|
||
la faiblesse même qui peine à se maintenir.
|
||
|
||
À quelles conditions ce qui apparaît peut-il cesser d'être simple
|
||
séquence pour devenir contradiction tenue ?
|
||
|
||
L'archicration médiatique ne commence pas ailleurs. Elle ne relève ni
|
||
d'une éthique générale de l'information, ni d'un idéal abstrait de
|
||
transparence. Elle naît de l'impossibilité, désormais visible, de
|
||
laisser au seul jeu de la circulation le soin de produire des formes de
|
||
reprise suffisantes. Elle consiste à instituer — fût-ce de manière
|
||
fragile, partielle, contestée — des conditions sous lesquelles une
|
||
apparition peut être maintenue, recomposée, requalifiée et effectivement
|
||
mise en comparution.
|
||
|
||
Une première exigence est celle d'une persistance minimale. Ce qui
|
||
apparaît doit pouvoir revenir — non sous la seule forme de la
|
||
répétition, mais sous celle d'une réouverture. Dans le régime saturé, la
|
||
répétition accélère l'oubli en le recouvrant ; dans le régime oblitéré,
|
||
rien ne franchit vraiment le seuil qui permettrait à une séquence de se
|
||
fixer ; dans le régime capté, la première requalification s'impose trop
|
||
vite pour laisser place à une contestation ; dans le régime simulé, le
|
||
format referme presque aussitôt la contradiction qu'il prétend
|
||
accueillir. Une scène archicratique exige au contraire des formes de
|
||
retour : archives accessibles, formats de suivi, dispositifs capables de
|
||
réinscrire une séquence dans une durée où elle puisse être à nouveau
|
||
travaillée.
|
||
|
||
Encore faut-il que ce retour ne reconduise pas l'éclatement initial. Car
|
||
ce qui circule dans le médiatique est presque toujours fragmentaire :
|
||
extrait, image isolée, phrase détachée, donnée sortie de son contexte.
|
||
Recomposer n'est pas simplement compléter ; c'est refaire tenir ensemble
|
||
ce que la circulation a séparé. Il faut relier des fragments, restituer
|
||
des enchaînements, réarticuler des temporalités. Sans ce travail, la
|
||
persistance ne fait que répéter des morceaux. Avec lui, l'apparition
|
||
cesse d'être un simple point d'impact et commence à devenir un problème
|
||
susceptible d'être instruit.
|
||
|
||
Vient alors la question de la qualification. Ce qui paraît est presque
|
||
toujours immédiatement nommé : scandale, bavure, mensonge, manipulation,
|
||
incident, polémique. Ces qualifications initiales orientent toute la
|
||
suite. Une archicration médiatique n'a pas pour tâche d'imposer d'emblée
|
||
la bonne lecture, mais de rendre possible la contestation du premier
|
||
cadrage. Il faut que d'autres interprétations puissent être éprouvées,
|
||
que les catégories employées puissent elles-mêmes être discutées, que le
|
||
sens reste ouvert à la contradiction au lieu d'être confisqué par sa
|
||
première formulation.
|
||
|
||
Rien de cela ne devient opérant sans comparution effective. Il ne s'agit
|
||
pas d'une simple juxtaposition de positions, comme dans la scène
|
||
simulée, mais d'une confrontation où les termes du différend peuvent
|
||
être travaillés. Comparution ne veut pas dire seule présence simultanée.
|
||
Elle suppose que les positions puissent être interrogées, déplacées,
|
||
reformulées, mises à l'épreuve d'éléments qui excèdent leur formulation
|
||
première. Sans cela, la contradiction circule et s'énonce, mais ne se
|
||
transforme pas.
|
||
|
||
Une autre condition, plus discrète mais décisive, concerne la lisibilité
|
||
des médiations. Découpage, montage, titrage, hiérarchisation : ces
|
||
opérations ne sont jamais neutres. Elles orientent la manière dont une
|
||
apparition sera perçue, reprise, discutée. Tant qu'elles demeurent
|
||
invisibles ou indiscutables, elles échappent elles-mêmes à la
|
||
contradiction qu'elles rendent pourtant possible ou impossible. Une
|
||
archicration médiatique n'exige pas l'abolition des médiations ; elle
|
||
exige qu'elles puissent, au moins partiellement, devenir explicites et
|
||
contestables.
|
||
|
||
Reste enfin le temps de reprise, sans doute la condition la plus
|
||
fragile. Elle entre de front en tension avec l'accélération
|
||
circulatoire. Là où le flux impose la succession, l'archicration
|
||
requiert du différé : du temps pour revenir, recomposer, requalifier,
|
||
faire comparaître. Ce temps n'a rien d'un luxe. Il constitue la
|
||
condition minimale d'une contradiction tenue. Lorsqu'il disparaît,
|
||
l'apparition demeure une intensité sans lendemain, presque aussitôt
|
||
remplacée par la suivante.
|
||
|
||
Ces conditions ne décrivent pas un idéal extérieur au médiatique. Elles
|
||
sont déjà à l'œuvre, de manière partielle, inégale, souvent fragile,
|
||
dans les scènes faibles que l'on a vues apparaître. Une enquête qui suit
|
||
un dossier dans la durée, un travail de vérification qui revient sur les
|
||
premières versions, un dispositif qui met en relation des positions
|
||
autrement que par simple juxtaposition, un format qui accepte de
|
||
ralentir sans se dissoudre : autant de tentatives, toujours exposées à
|
||
la marginalisation, mais qui indiquent que le médiatique n'est pas
|
||
condamné à la seule logique de la circulation.
|
||
|
||
Elles montrent aussi que l'inégalité médiatique ne se réduit pas à la
|
||
visibilité. Elle devient inégalité de tenue. Entre ceux dont les
|
||
situations peuvent être maintenues, reprises, requalifiées, et ceux dont
|
||
l'expérience se dissout dans le flux ou demeure sous le seuil de la
|
||
convertibilité, se creuse un écart qui ne relève plus seulement de
|
||
l'accès à la parole. Il concerne la possibilité même que cette parole
|
||
devienne contradiction.
|
||
|
||
C'est à ce point que le médiatique rejoint, sans s'y réduire, les
|
||
tensions déjà rencontrées. Comme dans l'économie, il redistribue des
|
||
capacités d'existence — non plus sous la forme de revenus ou de
|
||
solvabilité, mais sous celle de formes d'apparition. Comme dans
|
||
l'écologie, il confronte des temporalités incompatibles — celle du
|
||
flux et celle de la reprise. Comme dans le social, il affecte la
|
||
possibilité de faire comparaître une situation comme litige. Mais il le
|
||
fait dans un registre spécifique : celui où apparaître devient lui-même
|
||
un enjeu de lutte, et où cette lutte ne garantit pas encore que ce qui
|
||
apparaît puisse être tenu.
|
||
|
||
Ce qui ne peut être tenu ne disparaît pas. Les scènes saturées laissent
|
||
des fragments non travaillés ; les scènes oblitérées accumulent des
|
||
réalités sans forme suffisante d'apparition ; les scènes captées
|
||
déplacent des contradictions sans les résoudre ; les scènes simulées
|
||
donnent l'impression d'un traitement sans produire de transformation.
|
||
Même les scènes faibles ne parviennent pas toujours à stabiliser ce
|
||
qu'elles rouvrent.
|
||
|
||
Rien de cela ne s'évanouit dans l'air. Ce que le médiatique ne parvient
|
||
pas à faire tenir comme contradiction publique persiste autrement :
|
||
fatigue, confusion, défiance, saturation intérieure. Lorsque apparition,
|
||
circulation et reprise demeurent disjointes, ce qui n'a pu être élaboré
|
||
ne s'efface pas ; cela se dépose, s'accumule, pèse.
|
||
|
||
La question n'est plus seulement d'apparaître. Faut-il encore pouvoir
|
||
porter ce qui n'a pas trouvé sa scène.
|
||
|
||
C'est dans cette absence que se présente le psychique.
|
||
|
||
## **5.5 — Tensions psychiques : attention, subjectivité, individuation**
|
||
|
||
Il arrive que la plainte n'ait pas encore trouvé ses mots.
|
||
|
||
Un sujet entre en consultation. Il dit qu'il est épuisé, qu'il ne dort
|
||
plus, qu'il ne parvient plus à se concentrer, qu'il se sent débordé sans
|
||
savoir exactement par quoi. Il parle par fragments. Les phrases restent
|
||
inachevées, reviennent, se contredisent parfois. Ce qu'il éprouve est
|
||
là, mais ne tient pas encore dans une forme susceptible d'être reprise
|
||
comme histoire.
|
||
|
||
Mais en face, le dispositif ne peut attendre.
|
||
|
||
Il faut situer, évaluer et qualifier. Des questions précises sont posées
|
||
: depuis quand, à quelle fréquence, avec quels effets, quels
|
||
antécédents, quels risques. Très vite, ce qui arrive sans consistance
|
||
suffisante est pris dans une grille qui le rend traitable. Un trouble se
|
||
profile, une orientation devient possible, une réponse s'esquisse.
|
||
|
||
Rien, dans cette opération, n'est arbitraire : elle répond à des
|
||
exigences réelles de protection, d'évaluation et de décision. Mais ce
|
||
qui arrive y est souvent saisi avant d'avoir pu être élaboré ;
|
||
l'expérience devient traitable plus vite qu'elle ne devient racontable,
|
||
et la prise en charge ne coïncide pas toujours avec une véritable mise
|
||
en forme.
|
||
|
||
La même tension se rejoue ailleurs, sous d'autres dispositifs. Un
|
||
téléphone s'allume. Une notification apparaît. Un message appelle une
|
||
réponse. Une information inquiète surgit, suivie immédiatement d'une
|
||
autre, puis d'une image, puis d'une sollicitation personnelle.
|
||
L'attention passe d'un objet à l'autre sans pouvoir s'arrêter. Quelque
|
||
chose affecte, appelle une réaction, puis disparaît sous la
|
||
sollicitation suivante.
|
||
|
||
L'enjeu ici est une transformation des conditions dans lesquelles ce qui
|
||
affecte peut ou non devenir expérience sensible, intégrable et
|
||
assimilable. L'affect circule, s'exprime, se décharge parfois ; mais il
|
||
trouve de moins en moins les médiations qui permettraient de le
|
||
reprendre, de le relier, de le transformer.
|
||
|
||
À ce point, le psychique ne peut plus être pensé comme un dedans
|
||
protégé. Il apparaît plutôt comme le seuil où viennent se déposer, se
|
||
condenser et parfois se désorganiser des tensions qui n'ont pas trouvé
|
||
ailleurs les conditions de leur élaboration. Ce qui n'a pu être tenu
|
||
dans des scènes économiques, sociales ou médiatiques ne disparaît pas ;
|
||
cela revient autrement, sous forme de charge, de dispersion,
|
||
d'impossibilité à faire tenir ce qui pourtant affecte. C'est là que se
|
||
mesure la viabilité d'une expérience : dans sa capacité à devenir autre
|
||
chose qu'un choc.
|
||
|
||
C'est pourquoi il faut rompre avec une fiction persistante : celle d'une
|
||
intériorité auto-fondée, naturellement capable de se réguler elle-même.
|
||
Cette figure a une histoire. Elle suppose des apprentissages, des
|
||
rythmes, des contraintes incorporées, des formes de mise en récit, des
|
||
dispositifs de parole, des cadres de symbolisation. Ce que l'on nomme
|
||
"moi" ne précède pas ces médiations ; il en résulte. Là où elles se
|
||
transforment, le sujet se transforme avec elles.
|
||
|
||
Le psychique ne se possède pas ; il se constitue. Il n'est pas donné une
|
||
fois pour toutes, mais dépend des conditions qui rendent possible le
|
||
passage de l'affect à une forme partageable. Là où ces conditions se
|
||
fragilisent, la vie psychique change de régime : elle devient moins un
|
||
espace d'élaboration qu'un champ d'intensités difficilement liées. La
|
||
question n'est donc pas seulement de savoir pourquoi les sujets
|
||
souffrent, mais dans quelles conditions ce qu'ils éprouvent peut encore
|
||
être transformé.
|
||
|
||
Plusieurs tensions irréductibles se cristallisent ici. Aucune ne demeure
|
||
isolée ; chacune travaille les autres.
|
||
|
||
La première tension oppose l'affect à la symbolisation. Une intensité ne
|
||
devient psychiquement soutenable qu'à la condition d'être transformée en
|
||
forme — mots, images, souvenirs, récit. Là où cette transformation
|
||
échoue, l'affect n'est pas aboli : il revient sans s'inscrire dans une
|
||
histoire, et le psychique tend alors à devenir moins un espace de
|
||
mémoire qu'un lieu de répétition.
|
||
|
||
La deuxième tension oppose l'attention à la captation. L'attention ne
|
||
désigne pas seulement une faculté cognitive ; elle constitue une
|
||
condition d'accès à l'expérience. Elle permet de tenir quelque chose
|
||
assez longtemps pour le travailler. Lorsqu'elle est continuellement
|
||
sollicitée, relancée, fragmentée, elle ne s'abolit pas : elle devient
|
||
instable. Elle ne peut plus soutenir ce qui demanderait du temps.
|
||
L'expérience est traversée, mais rarement habitée.
|
||
|
||
La troisième tension oppose le différé à l'immédiateté réactionnelle.
|
||
Une expérience n'acquiert une forme que si elle peut être reprise après
|
||
coup. Elle exige un intervalle, une latence, une possibilité de ne pas
|
||
répondre immédiatement. Là où tout appelle une réaction rapide — dire,
|
||
répondre, se positionner — ce temps se réduit. L'expression devient
|
||
plus facile ; l'élaboration plus difficile. Ce qui est dit ne transforme
|
||
pas nécessairement ce qui est vécu.
|
||
|
||
La quatrième tension oppose enfin individuation et désindividuation.
|
||
Devenir sujet ne consiste pas à affirmer une identité donnée, mais à
|
||
relier des expériences, à les intégrer dans une continuité relative. Là
|
||
où ces opérations de liaison se fragilisent, le sujet ne disparaît pas ;
|
||
il se disperse. Les expériences s'accumulent sans se configurer, les
|
||
affects se succèdent sans s'intégrer, les récits peinent à se former.
|
||
|
||
Ces tensions ne s'additionnent pas. Elles se nouent. Une attention
|
||
captée fragilise le différé ; un différé absent empêche la symbolisation
|
||
; une symbolisation défaillante affaiblit l'individuation ; une
|
||
individuation fragile rend plus difficile encore le maintien d'une
|
||
attention disponible.
|
||
|
||
Le psychique apparaît alors comme le lieu où ces transformations cessent
|
||
d'être simplement observables pour devenir vécues.
|
||
|
||
Là où une expérience ne peut plus être différée, mise en forme, reprise,
|
||
elle ne disparaît pas. Elle insiste autrement. Elle revient sous forme
|
||
de fatigue, de confusion, d'irritabilité, d'angoisse sans objet, de
|
||
difficulté à se raconter. Non parce qu'il n'y aurait pas d'histoire,
|
||
mais parce que l'histoire ne parvient plus à se constituer.
|
||
|
||
C'est à partir de ces tensions que se laisse définir l'arcalité
|
||
psychique : l'ensemble des conditions qui rendent possible la tenue
|
||
d'une expérience, son différé, sa transformation et son inscription dans
|
||
une continuité.
|
||
|
||
Elle désigne les conditions concrètes à partir desquelles ce qui affecte
|
||
peut être repris au lieu d'être seulement subi : du temps, des liens,
|
||
des cadres, des rythmes, des lieux de parole où l'épreuve ne soit pas
|
||
immédiatement jugée, classée ou relancée. Sans ces médiations, l'affect
|
||
circule, insiste, se répète sans parvenir à prendre forme ; avec elles,
|
||
il peut commencer à devenir expérience. La cratialité psychique commence
|
||
précisément lorsque ces médiations se fragilisent : non sous la forme
|
||
d'un pouvoir spectaculaire, mais à travers des dispositifs qui captent,
|
||
mesurent, traitent et relancent plus vite qu'ils ne permettent de
|
||
transformer.
|
||
|
||
Un premier théâtre en donne la mesure. Quelqu'un ouvre un flux
|
||
d'actualités ou un réseau social pour vérifier une information ou
|
||
répondre à un message précis. En quelques minutes, l'attention a déjà
|
||
changé plusieurs fois d'objet : un message appelle une réponse, une
|
||
image produit une émotion brève, une nouvelle inquiétante surgit puis
|
||
disparaît sous un contenu léger, une controverse, un rappel
|
||
personnalisé. Le problème ne tient pas seulement à la diversité des
|
||
contenus, mais à leur enchaînement. Chacun produit un effet, aucun ne
|
||
demeure assez longtemps pour être réellement travaillé.
|
||
|
||
Le sujet lit, réagit, choisit, ferme parfois une application, revient.
|
||
Mais cette activité ne suffit pas à produire une véritable
|
||
appropriation. Quelque chose touche, puis glisse ; inquiète, puis se
|
||
dissipe sans reprise ; amuse, puis laisse une fatigue sans objet précis.
|
||
La captation attentionnelle ne détruit pas l'attention ; elle la
|
||
maintient dans un état de disponibilité contrainte où presque rien ne
|
||
peut être tenu assez longtemps pour devenir matière à élaboration.
|
||
|
||
L'attention cesse alors d'être ce par quoi une expérience peut être
|
||
habitée ; elle devient ce qui permet seulement qu'elle soit traversée.
|
||
|
||
Un second théâtre prolonge cette fragilisation : celui de la réaction
|
||
immédiate. Un message blesse, une remarque irrite, une information
|
||
indigne, une image émeut. Presque aussitôt, la réponse s'impose :
|
||
écrire, commenter, protester, corriger, faire savoir que l'on a été
|
||
touché. Le délai entre l'affect et son expression se réduit au point de
|
||
devenir presque imperceptible. L'absence de réaction peut alors passer
|
||
pour du désengagement, du consentement ou du vide ; le sujet se trouve
|
||
sommé de manifester sa position avant même d'avoir pu l'élaborer.
|
||
|
||
Le paradoxe est net : l'expression devient plus accessible, plus
|
||
continue, plus valorisée, mais elle perd en puissance de transformation.
|
||
Dire n'est plus nécessairement travailler ; réagir n'est plus
|
||
nécessairement reprendre. Une parole très rapide peut soulager sur
|
||
l'instant, tout en laissant derrière elle une impression de vacuité :
|
||
quelque chose a été dit, mais rien n'a réellement changé dans la manière
|
||
de porter ce qui a été éprouvé. L'affect s'est déchargé, non transformé.
|
||
|
||
Un troisième théâtre rend ce déplacement plus visible encore : celui de
|
||
la protocolisation du trouble. Les institutions de soin ont besoin de
|
||
procédures, de catégories et de repères partagés ; elles doivent
|
||
orienter, hiérarchiser les urgences, éviter les erreurs graves. Mais ce
|
||
qu'elles reçoivent n'est pas toujours déjà formé de manière à entrer
|
||
sans perte dans ces cadres.
|
||
|
||
La tension apparaît chaque fois qu'une souffrance encore confuse se
|
||
trouve rapidement convertie en objet opératoire. Une personne décrit une
|
||
fatigue profonde, des réveils nocturnes, une incapacité à faire face, un
|
||
sentiment de débordement sans cause nettement assignable. Très vite, le
|
||
dispositif doit transformer ce matériau en signes plus stables :
|
||
symptômes dominants, durée, intensité, niveau de risque, hypothèses
|
||
diagnostiques, réponse thérapeutique. Ce passage a sa rationalité, mais
|
||
il introduit aussi une coupure : ce qui est saisi comme cas ne coïncide
|
||
pas nécessairement avec ce qui, pour le sujet, aurait dû devenir récit.
|
||
|
||
Le paradoxe est alors le suivant : être reconnu sans être encore
|
||
configuré. La souffrance devient plus lisible et plus traitable, sans
|
||
devenir pour autant plus habitable. La cratialité psychique ne nie pas
|
||
l'épreuve ; elle la stabilise avant qu'elle ait pu pleinement se dire.
|
||
|
||
Un quatrième théâtre prolonge cette logique dans le rapport à soi :
|
||
celui de l'auto-mesure. Applications de sommeil, scores d'humeur,
|
||
courbes d'activité, indicateurs de performance, tableaux de suivi
|
||
personnel : le sujet est invité à se lire à travers des données. Cette
|
||
médiation peut aider ; il serait absurde de la rejeter en bloc. Mais
|
||
elle introduit une transformation plus subtile.
|
||
|
||
Ce qui est mesurable tend à devenir ce qui est psychiquement pertinent.
|
||
Ce qui ne se laisse pas quantifier — ambiguïté d'un affect, lenteur
|
||
d'un déplacement intérieur, contradiction d'un récit — passe plus
|
||
facilement au second plan. L'individu se connaît mieux sous forme de
|
||
courbe ; il peut se comprendre moins bien sous forme d'histoire. La
|
||
cohérence se cherche alors dans la régularité des indicateurs plutôt que
|
||
dans la mise en forme d'un vécu. Le sujet se suit davantage qu'il ne se
|
||
comprend.
|
||
|
||
Un cinquième théâtre ferme provisoirement la série : celui de la
|
||
saturation émotionnelle. Ici, ce n'est plus d'abord la fragmentation de
|
||
l'attention ni la rapidité de la réaction qui dominent, mais
|
||
l'accumulation d'affects trop nombreux pour être soutenus ensemble.
|
||
Crises politiques, guerres, catastrophes, violences sociales, récits de
|
||
détresse, témoignages de victimes, scènes d'effondrement écologique ou
|
||
institutionnel : chacune de ces réalités peut, isolément, appeler une
|
||
prise en charge psychique et morale. Mais leur répétition continue finit
|
||
par produire autre chose qu'une conscience plus aiguë du monde.
|
||
|
||
Le sujet reste affecté, parfois profondément. Mais à mesure que les
|
||
sollicitations se multiplient, il devient plus difficile de leur donner
|
||
une forme durable. L'indignation se fatigue, l'empathie se défend, la
|
||
disponibilité se rétracte. Non parce qu'une insensibilité pure
|
||
s'installerait, mais parce que l'économie psychique ne peut soutenir
|
||
indéfiniment l'exposition à des intensités qui n'ouvrent pas sur des
|
||
formes de reprise suffisantes. Le retrait devient alors moins un choix
|
||
moral qu'une opération de survie attentionnelle.
|
||
|
||
La saturation émotionnelle montre la cratialité psychique presque à nu :
|
||
un régime où l'affect devient trop fréquent pour demeurer élaborable.
|
||
|
||
Ces théâtres composent un système de renforcement mutuel : la captation
|
||
attentionnelle prépare la réaction immédiate ; celle-ci affaiblit la
|
||
symbolisation ; la protocolisation stabilise trop tôt ; l'auto-mesure
|
||
substitue l'indicateur au récit ; la saturation émotionnelle épuise la
|
||
reprise. Le psychique devient alors moins un lieu de liaison qu'un
|
||
espace de circulation, de traitement et de relance.
|
||
|
||
C'est dans ce cadre qu'il faut entendre la désindividuation. Elle ne
|
||
désigne ni disparition du sujet ni chaos spectaculaire, mais la
|
||
fragilisation des opérations par lesquelles un sujet relie ses affects,
|
||
ses expériences, ses paroles et ses inscriptions dans le monde.
|
||
L'individu continue d'agir, de ressentir, de parler ; il peine davantage
|
||
à faire tenir ensemble ce qu'il traverse. Cette fragilisation se
|
||
manifeste souvent sous des formes discrètes : fatigue diffuse, sentiment
|
||
de dispersion, difficulté à se projeter, impression d'être traversé par
|
||
trop de choses à la fois sans parvenir à les articuler.
|
||
|
||
Il serait faux de lire ces phénomènes comme de simples défaillances
|
||
individuelles. Ils signalent une transformation des conditions mêmes de
|
||
la subjectivation. La cratialité psychique doit donc être pensée dans sa
|
||
dimension systémique : elle désigne un régime plus large dans lequel
|
||
l'immédiateté, la mesure, la réaction, la sollicitation et la saturation
|
||
tendent à prévaloir sur la mise en forme, le délai, la narration et la
|
||
reprise. Elle ne supprime pas toute élaboration ; elle la rend plus
|
||
fragile, plus coûteuse et plus intermittente.
|
||
|
||
Et c'est précisément parce qu'elle atteint cette limite que la question
|
||
de l'archicration psychique devient inévitable.
|
||
|
||
Car si le psychique n'est pas un dedans naturel, s'il ne tient qu'à la
|
||
condition de médiations capables de transformer l'affect en expérience,
|
||
alors il faut se demander dans quelles scènes, sous quelles formes, avec
|
||
quels tiers et à quelles conditions cette transformation peut encore
|
||
avoir lieu.
|
||
|
||
La cratialité psychique ne se maintient pas indéfiniment dans
|
||
l'équilibre apparent de ses opérations. Ce qu'elle capte, accélère,
|
||
mesure et redistribue finit par rencontrer des seuils au-delà desquels
|
||
ses propres mécanismes cessent de réguler pour commencer à désorganiser.
|
||
Non pas sous la forme d'un effondrement spectaculaire, mais à travers
|
||
des tensions internes qui apparaissent dans les pratiques mêmes où elle
|
||
s'exerce.
|
||
|
||
Dans la captation attentionnelle, l'enchaînement continu des
|
||
sollicitations produit d'abord une intensification de la présence. Mais
|
||
à mesure qu'il se prolonge, il tend à produire l'effet inverse de celui
|
||
qu'il recherche. L'attention, trop fragmentée pour se fixer, devient
|
||
incapable de hiérarchiser ce qui lui arrive. Tout insiste, mais rien ne
|
||
s'impose. Ce qui devait maintenir l'engagement finit par produire une
|
||
fatigue qui n'est pas simplement physique, mais structurale : une
|
||
difficulté à faire exister quelque chose comme digne d'être tenu.
|
||
|
||
Dans la réaction immédiate, le même retournement apparaît. Répondre vite
|
||
permet de ne pas rester seul avec ce qui affecte. Mais lorsque cette
|
||
réaction devient quasi automatique, elle perd sa capacité de
|
||
transformation. Le sujet parle, écrit, répond — et découvre que cela
|
||
ne modifie pas réellement ce qu'il traverse.
|
||
|
||
Dans la protocolisation du trouble, la tension se déplace encore. Les
|
||
dispositifs cliniques permettent d'éviter l'arbitraire, de structurer
|
||
l'accueil, de rendre possible une prise en charge. Mais lorsqu'ils
|
||
s'appliquent à des expériences encore en cours de formation, ils peuvent
|
||
produire une reconnaissance qui stabilise trop tôt. Le sujet est
|
||
identifié, orienté, parfois soulagé ; mais une part de ce qui aurait dû
|
||
devenir histoire reste en suspens.
|
||
|
||
Dans l'auto-mesure, la limite apparaît lorsque la quantification cesse
|
||
d'être un outil parmi d'autres pour devenir le principal mode de rapport
|
||
à soi. Le sujet peut suivre ses variations avec précision, mais éprouver
|
||
une difficulté croissante à comprendre ce qui les relie. Les données
|
||
s'accumulent, les graphiques se précisent ; la mise en récit, elle, ne
|
||
suit pas nécessairement.
|
||
|
||
Dans la saturation émotionnelle, enfin, la limite se manifeste sous la
|
||
forme d'un retrait qui n'est ni choisi ni revendiqué. L'exposition
|
||
répétée à des intensités affectives conduit à une forme de désengagement
|
||
protecteur. Le sujet ne cesse pas de percevoir ; il cesse de répondre.
|
||
|
||
Ces phénomènes ne constituent pas un bloc séparé. Ils sont immanents au
|
||
fonctionnement même du régime. Ce qui capte trop ne retient plus. Ce qui
|
||
accélère trop n'élabore plus. Ce qui mesure trop n'explique plus. Ce qui
|
||
expose trop ne rend plus possible la reprise.
|
||
|
||
C'est dans ces limites mêmes que s'ouvrent des interstices. On en
|
||
observe des formes particulièrement éclairantes là où la transformation
|
||
de l'affect en expérience devient explicitement l'enjeu.
|
||
|
||
Le théâtre de l'opprimé, développé par Augusto Boal, offre une première
|
||
scène de ce type. Une situation vécue — souvent marquée par une
|
||
asymétrie, une contrainte ou une impuissance — est rejouée sur scène.
|
||
Mais ce rejouement ne vise pas à produire une représentation fidèle. Il
|
||
ouvre un espace de transformation.
|
||
|
||
Une scène commence. Elle expose une situation bloquée : une interaction
|
||
où l'un ne parvient pas à répondre, à se défendre, à déplacer ce qui lui
|
||
arrive. Puis le dispositif s'interrompt. Le spectateur n'est plus
|
||
seulement spectateur ; il est invité à devenir acteur. Il monte sur
|
||
scène, remplace un personnage, modifie un geste, tente une autre
|
||
réponse, explore une possibilité qui n'avait pas été actualisée dans la
|
||
situation initiale.
|
||
|
||
Ce qui se joue ici ne relève ni de la simple expression, ni de la
|
||
catharsis immédiate. L'affect est déplacé dans une forme qui permet de
|
||
l'essayer, de le transformer, de le confronter à d'autres possibles. La
|
||
scène introduit un différé, mais un différé actif : un temps où
|
||
l'expérience peut être reprise sans être simplement répétée. Elle
|
||
institue une médiation — le jeu, la fiction réglée — qui rend
|
||
possible une transformation que l'immédiateté empêchait.
|
||
|
||
L'archicration psychique apparaît ici comme la possibilité de rejouer
|
||
autrement ce qui n'avait pu d'abord être vécu que sous contrainte.
|
||
|
||
Une seconde scène, d'une autre nature mais tout aussi décisive, peut
|
||
être observée dans la psychiatrie démocratique initiée par Franco
|
||
Basaglia en Italie. Le geste de Basaglia ne consiste pas seulement à
|
||
critiquer l'institution asilaire ; il transforme les conditions mêmes
|
||
dans lesquelles le trouble peut apparaître et être travaillé.
|
||
|
||
Dans les asiles traditionnels, la parole du patient est souvent
|
||
disqualifiée d'emblée. Elle est interprétée à partir de catégories
|
||
préexistantes, inscrite dans un régime où le sujet est avant tout objet
|
||
de soin. Basaglia introduit un déplacement radical : ouvrir des espaces
|
||
où la parole des patients, des soignants et des proches peut circuler
|
||
autrement.
|
||
|
||
Dans certaines structures qu'il contribue à transformer, des réunions
|
||
collectives sont organisées. Les patients y prennent la parole,
|
||
racontent ce qu'ils vivent, contestent parfois les décisions,
|
||
interrogent les pratiques. Les soignants ne disparaissent pas ; leur
|
||
rôle change. Ils ne sont plus seulement ceux qui évaluent et
|
||
prescrivent, mais aussi ceux qui participent à une scène où différentes
|
||
positions peuvent se confronter.
|
||
|
||
Ce qui est en jeu ici n'est pas une simple libération de la parole.
|
||
C'est la création d'une scène où le trouble cesse d'être uniquement un
|
||
objet à traiter pour devenir un élément d'un espace de comparution. Le
|
||
conflit n'est pas supprimé ; il est rendu travaillable. La parole n'est
|
||
pas laissée à elle-même ; elle est inscrite dans un cadre où elle peut
|
||
être reprise, discutée, déplacée.
|
||
|
||
Basaglia ne restitue pas une intériorité perdue. Il déplace le lieu même
|
||
où le trouble peut devenir expérience partagée.
|
||
|
||
Une troisième forme, plus discrète mais largement répandue, apparaît
|
||
dans les groupes de parole structurés. Qu'il s'agisse de dispositifs
|
||
thérapeutiques, de médiations collectives ou de cercles organisés autour
|
||
d'une expérience commune, ces espaces reposent sur des conditions
|
||
précises.
|
||
|
||
Une séance commence. Les participants sont présents, mais rien n'est
|
||
encore dit. Quelqu'un prend la parole, hésite, cherche ses mots. Ce qui
|
||
est exprimé est fragmentaire, parfois confus. Un tiers — animateur,
|
||
thérapeute, médiateur — veille au cadre : distribution de la parole,
|
||
respect des temps, suspension des interruptions. Un autre participant
|
||
réagit, non pour contredire immédiatement, mais pour reprendre,
|
||
reformuler, faire écho.
|
||
|
||
Peu à peu, quelque chose se forme. Ce qui était isolé commence à être
|
||
reconnu. Ce qui était indicible devient partiellement dicible. Ce qui
|
||
était vécu comme pure intensité commence à se transformer en expérience
|
||
partageable. Le processus n'est ni linéaire ni garanti. Il peut échouer,
|
||
se bloquer, produire des malentendus. Mais il repose sur une condition
|
||
décisive : la parole n'est pas immédiatement absorbée dans un circuit de
|
||
réaction ou de traitement. Elle est tenue, reprise, travaillée.
|
||
|
||
Elle peut enfin demeurer assez longtemps pour commencer à se
|
||
transformer.
|
||
|
||
Ces scènes, aussi différentes soient-elles, ont un point commun. Elles
|
||
ne cherchent pas à supprimer l'affect ni à le contenir définitivement.
|
||
Elles créent des conditions où il peut être transformé sans être
|
||
immédiatement dissous ou capté.
|
||
|
||
Elles apparaissent là où la cratialité psychique montre ses limites. Là
|
||
où la réaction ne transforme plus, où la mesure ne suffit plus, où la
|
||
saturation empêche la reprise, des dispositifs émergent qui
|
||
réintroduisent du temps, des médiations, des formes.
|
||
|
||
Ces interstices ne sont pas extérieurs au monde contemporain. Ils en
|
||
font partie. Ils sont souvent précaires, marginaux, dépendants de
|
||
conditions spécifiques. Mais ils indiquent que le régime psychique n'est
|
||
pas condamné à la seule logique de la captation et de la décharge.
|
||
|
||
Ils montrent surtout que la question n'est pas de restaurer une
|
||
intériorité perdue, ni de ralentir abstraitement le monde, ni de
|
||
moraliser les pratiques. Elle est de savoir dans quelles scènes une
|
||
expérience peut encore devenir autre chose qu'une intensité traversée.
|
||
|
||
À ce point, le déplacement est clair. Il ne suffit plus de décrire les
|
||
tensions du psychique ni les opérations qui les reconfigurent. Il faut
|
||
comprendre ce qui distingue ce régime des autres et pourquoi il
|
||
constitue un seuil particulier dans l'économie générale du chapitre.
|
||
|
||
Car ici, plus encore que dans les scènes économiques, écologiques,
|
||
sociales ou médiatiques, ce qui est en jeu n'est pas seulement la
|
||
manière dont une situation apparaît ou se dispute. C'est la possibilité
|
||
même qu'un sujet puisse se constituer à partir de ce qui lui arrive.
|
||
|
||
Le régime psychique se distingue des scènes précédentes moins par son
|
||
objet — attention, affect, subjectivité — que par la nature de son
|
||
enjeu. Dans les configurations économiques, écologiques, sociales ou
|
||
médiatiques, les tensions portent sur des formes de comparution, de
|
||
distribution, de visibilité ou de conflictualité qui, même lorsqu'elles
|
||
sont empêchées, demeurent en principe extérieures au sujet. Elles
|
||
peuvent l'affecter profondément ; elles ne coïncident pas entièrement
|
||
avec sa capacité à se constituer.
|
||
|
||
Dans le régime psychique, cette distinction se brouille. Ce qui est en
|
||
jeu n'est pas seulement ce qui arrive au sujet, mais la possibilité même
|
||
qu'il advienne comme sujet de ce qui lui arrive.
|
||
|
||
C'est pourquoi les tensions psychiques ne peuvent être pensées comme des
|
||
tensions parmi d'autres. Elles constituent un seuil. Là où les autres
|
||
régimes peuvent encore laisser subsister une extériorité relative — un
|
||
monde auquel on se confronte, même de manière inégale — le psychique
|
||
engage la capacité de faire exister ce monde en soi sous une forme
|
||
soutenable. Il ne s'agit plus seulement de pouvoir apparaître, ni même
|
||
de pouvoir faire apparaître. Il s'agit de pouvoir porter ce qui
|
||
apparaît.
|
||
|
||
Cette spécificité oblige à reformuler la question centrale du chapitre.
|
||
Dans les sections précédentes, elle pouvait encore se dire ainsi : dans
|
||
quelles conditions une situation peut-elle devenir contradiction,
|
||
c'est-à-dire être tenue, reprise, disputée dans un espace de comparution
|
||
? Ici, la question se déplace : dans quelles conditions ce qui affecte
|
||
peut-il devenir expérience pour un sujet, c'est-à-dire être transformé
|
||
en quelque chose qu'il peut habiter, travailler, relier ?
|
||
|
||
Une contradiction peut exister sans être intégrée. Un conflit peut être
|
||
visible sans être subjectivement élaboré. Une situation peut être
|
||
connue, commentée, discutée, et pourtant laisser ceux qu'elle affecte
|
||
dans l'impossibilité de la porter autrement que comme charge.
|
||
|
||
Le régime psychique commence là : au point où l'écart entre ce qui
|
||
arrive et la capacité de le transformer devient lui-même le lieu de la
|
||
tension.
|
||
|
||
C'est en ce sens que la subjectivation doit être comprise, non comme un
|
||
processus spontané ou naturel, mais comme un dispositif. Non pas un
|
||
dispositif au sens réducteur d'un mécanisme extérieur, mais au sens fort
|
||
d'un ensemble de conditions, de médiations, de formes et de pratiques
|
||
par lesquelles un sujet peut se constituer à partir de ce qui le
|
||
traverse.
|
||
|
||
La subjectivation n'est pas donnée. Elle suppose du temps, des tiers,
|
||
des formes, des cadres, des possibilités de reprise. Elle dépend de
|
||
conditions qui ne sont jamais purement individuelles. Elle peut être
|
||
soutenue, fragilisée, empêchée, réorientée.
|
||
|
||
En ce sens, elle relève pleinement d'une analyse archicratique.
|
||
|
||
Parce que la subjectivation dépend de conditions, ces conditions peuvent
|
||
être distribuées, captées, saturées ou réinstituées. L'arcalité
|
||
psychique désigne le régime où les médiations de transformation
|
||
demeurent disponibles ; la cratialité psychique, l'ensemble des
|
||
opérations qui les accélèrent, les captent ou les fragilisent ;
|
||
l'archicration, enfin, les scènes où cette transformation redevient
|
||
possible.
|
||
|
||
Dans les autres régimes, l'archicration vise à rendre possible la
|
||
comparution des situations. Dans le régime psychique, elle vise à rendre
|
||
possible la constitution du sujet lui-même comme capable de porter ce
|
||
qui le traverse. Elle n'ouvre qu'une possibilité minimale : que ce qui
|
||
affecte ne reste pas à l'état de charge brute, mais puisse être
|
||
transformé en expérience.
|
||
|
||
Là où cette possibilité disparaît, ce n'est pas seulement une scène qui
|
||
se ferme. C'est la capacité même de faire monde qui se fragilise.
|
||
|
||
Car faire monde ne consiste pas seulement à partager des espaces, des
|
||
règles ou des représentations. Cela suppose que les expériences puissent
|
||
être transformées, transmises, articulées, reprises. Cela suppose que
|
||
les sujets puissent porter ce qui les affecte autrement que comme une
|
||
accumulation d'intensités. Là où cette transformation devient
|
||
impossible, le monde ne disparaît pas. Il devient inhabitable.
|
||
|
||
C'est pourquoi la crise psychique contemporaine ne peut être réduite à
|
||
une augmentation des troubles ou à une multiplication des diagnostics.
|
||
Elle doit être comprise comme une transformation des conditions de la
|
||
subjectivation elle-même. Les sujets ne souffrent pas seulement
|
||
davantage ; ils disposent de moins en moins de scènes où cette
|
||
souffrance peut devenir expérience.
|
||
|
||
Ce qui n'a pas trouvé de scène suffisante dans les régimes économiques,
|
||
sociaux ou médiatiques ne disparaît pas pour autant. Cela revient, mais
|
||
autrement : non plus comme contradiction publique, mais comme charge
|
||
diffuse, difficulté à raconter, tension sans scène, fatigue à relier ce
|
||
qui arrive. Le psychique apparaît alors comme le lieu où se déposent les
|
||
restes des scènes insuffisantes. Ce dépôt n'est pas neutre : il altère
|
||
la capacité à différer, à symboliser, à reprendre, à faire tenir une
|
||
continuité d'existence.
|
||
|
||
Mais ce retour contient aussi une possibilité. Ce qui revient n'est pas
|
||
seulement ce qui n'a pas été traité ; c'est aussi ce qui n'a pas encore
|
||
trouvé sa forme. L'archicration psychique commence là : dans
|
||
l'institution de scènes où cette charge peut être reprise autrement, où
|
||
ce qui restait à l'état brut peut commencer à devenir expérience. Elle
|
||
exige du temps contre l'urgence, des médiations contre la captation, des
|
||
formes contre la dispersion, des tiers contre l'isolement, des
|
||
possibilités de reprise contre la simple répétition.
|
||
|
||
Le régime psychique révèle ainsi sa portée archéologique propre : la
|
||
subjectivation n'est ni un donné naturel ni un effet secondaire des
|
||
autres régimes, mais un dispositif à part entière, dont la viabilité
|
||
conditionne celle de tous les autres. Sans sujets capables de
|
||
transformer leur expérience, aucune scène économique ne tient
|
||
durablement, aucune conflictualité sociale ne se soutient, aucune
|
||
visibilité médiatique ne se convertit en contradiction. Le psychique
|
||
n'est donc pas la dernière couche du chapitre ; il en est le point de
|
||
bascule, là où tout ce qui précède vient se déposer, et d'où quelque
|
||
chose peut parfois repartir autrement.
|
||
|
||
## **5.6 — Tensions politiques : légitimation, souveraineté, représentativité**
|
||
|
||
Une réforme est annoncée. Elle concerne des millions de personnes. Elle
|
||
modifie la durée du travail, les conditions de départ, les trajectoires
|
||
de fin de vie, les rythmes familiaux, les seuils de fatigue supportable,
|
||
les anticipations de ceux qui travaillent encore et l'inquiétude de ceux
|
||
qui approchent du moment où leur corps devrait pouvoir ralentir. Pendant
|
||
des semaines, le pays en parle. Les rues se remplissent. Les syndicats
|
||
défilent. Les chaînes d'information tournent en boucle. Des experts
|
||
détaillent les chiffres. Le gouvernement invoque la nécessité.
|
||
L'opposition dénonce un passage en force. Le parlement débat, puis
|
||
accélère. Des procédures de compression du temps législatif
|
||
s'enclenchent. Une allocution solennelle rappelle le cap, la
|
||
responsabilité, la gravité des choix, l'impossibilité de ne rien faire.
|
||
La réforme entre finalement en vigueur.
|
||
|
||
Et pourtant, quelque chose demeure en suspens : la décision a bien eu
|
||
lieu, elle produit immédiatement ses effets, mais l'on peine à dire où,
|
||
à quel moment et sous quelle forme elle a réellement comparu comme
|
||
décision politiquement traversée. Les rues ont parlé sans trancher. Le
|
||
parlement a parlé sans absorber la conflictualité. Les procédures ont
|
||
été respectées sans rendre l'épreuve habitable. Ce qui se donne ici à
|
||
voir n'est donc pas l'absence de politique, mais une décision
|
||
politiquement active et archicratiquement insuffisante : un conflit
|
||
massivement vécu, faiblement transduit ; une légitimation invoquée sans
|
||
avoir assez traversé le dissensus qu'elle prétendait traiter.
|
||
|
||
Il faut partir de ce désajustement. Nos sociétés continuent de décider,
|
||
et leurs formes politiques demeurent. La crise contemporaine ne se
|
||
laisse donc pas saisir comme simple fatigue démocratique ou déficit
|
||
d'autorité. Elle tient plus précisément à l'écart croissant entre les
|
||
formes instituées de la légitimation et les chaînes effectives où les
|
||
décisions se préparent, se verrouillent et s'imposent. Les scènes
|
||
censées accueillir le conflit subsistent, mais elles ne coïncident plus
|
||
assez avec les lieux réels où celui-ci se trouve cadré.
|
||
|
||
C'est pourquoi le politique doit ici être repris à partir de ses
|
||
micro-théâtres contemporains : les scènes où une société essaie — ou
|
||
n'essaie plus suffisamment — de rendre ses tensions comparables,
|
||
disputables, temporalisables, symbolisables et révisables. Le politique
|
||
n'est alors ni simple appareil gestionnaire, ni centre sacralisé de
|
||
décision, ni surplomb moral du commun. Il est, plus rigoureusement, la
|
||
capacité d'une société à instituer des formes où ses conflits peuvent
|
||
comparaître sans être ni abolis ni abandonnés à leur pure brutalité. Il
|
||
ne supprime pas le dissensus ; il tente de lui donner des seuils, des
|
||
rythmes, des scènes et des prises. Il n'est pas l'art d'éradiquer les
|
||
contradictions, mais celui de les rendre traversables sans que le commun
|
||
s'y défasse tout entier.
|
||
|
||
Sous cet angle, le politique ne vaut pas par la pure puissance de
|
||
trancher, mais par l'articulation instable de trois dimensions qu'il
|
||
faut distinguer sans les séparer. Une arcalité politique, d'abord :
|
||
récits de fondation, principes de légitimation, figures du peuple, de la
|
||
nation, de la sécurité, de l'intérêt général. Une cratialité politique,
|
||
ensuite : procédures, chaînes administratives, arbitrages hors scène,
|
||
appareils partisans, séquences de communication, régulations
|
||
supranationales, dispositifs de police, formats médiatiques et
|
||
infrastructures d'expertise. Une archicration politique, enfin : l'état
|
||
réel des scènes où ces deux dimensions peuvent comparaître, être
|
||
contestées, rejouées, infléchies et révisées. Toute la question est là :
|
||
quelles scènes restent effectives, lesquelles se sont affaiblies, et
|
||
lesquelles ne subsistent plus qu'à titre mimé ou capté ?
|
||
|
||
La première tension qui traverse cette sphère est celle de la décision
|
||
et de la légitimation. Une société doit décider. Elle ne peut suspendre
|
||
indéfiniment les arbitrages sur le travail, les ressources, les
|
||
frontières, les droits, l'énergie, la sécurité, les temporalités
|
||
communes, les priorités budgétaires, les formes de solidarité. Mais
|
||
aucune décision politique n'est habitable si elle ne passe pas par des
|
||
formes de légitimation partageables, c'est-à-dire par des scènes où l'on
|
||
puisse non seulement entendre qu'une décision est prise, mais éprouver
|
||
qu'elle a traversé le dissensus qu'elle affecte. Il faut tenir ensemble
|
||
deux exigences hétérogènes : trancher, et exposer ce qui, dans le
|
||
tranché, demeure contestable. Là réside la difficulté constitutive du
|
||
politique. Une société qui déciderait sans légitimation durable
|
||
glisserait vers l'arbitraire, la pure gestion ou la violence nue ; une
|
||
société qui légitimerait sans jamais décider se dissoudrait dans la
|
||
procédure sans prise. Le politique ne commence ni dans la décision pure
|
||
ni dans la justification infinie, mais dans leur tension.
|
||
|
||
Or cette tension tend aujourd'hui à être déformée par un style de
|
||
gouvernement fondé sur la nécessité, l'urgence, la contrainte externe et
|
||
la rationalisation technique. Une réforme n'est plus présentée comme
|
||
choix partiellement tragique entre des mondes possibles, mais comme
|
||
réponse imposée par les faits. Un arbitrage budgétaire devient simple
|
||
ajustement responsable à des équilibres supérieurs. Une restriction des
|
||
droits ou un contournement du temps délibératif se défendent comme coûts
|
||
regrettables de la sécurité, de la continuité institutionnelle ou de la
|
||
stabilité économique. Le problème n'est pas ici que les faits n'existent
|
||
pas. Le problème est qu'ils sont de plus en plus présentés comme clos
|
||
avant la scène, comme déjà scellés dans des chaînes de nécessité qui
|
||
soustraient la décision à la traversée symbolique du conflit. La
|
||
légitimation devient alors discours d'accompagnement de l'inéluctable,
|
||
et non épreuve du disputable.
|
||
|
||
Un premier micro-théâtre politique apparaît ici clairement : la scène
|
||
parlementaire compressée. Elle demeure une scène, et il serait faux de
|
||
la traiter comme pur décor. Des acteurs y comparaissent, des textes y
|
||
sont amendés, des oppositions s'y expriment, des mots s'y affrontent,
|
||
des procédures y sont invoquées. Mais elle devient archicratiquement
|
||
faible dès lors que son temps est réduit à une temporalité d'absorption
|
||
accélérée, que la décision semble déjà prise ailleurs, que les marges
|
||
d'inflexion deviennent minimes, que la procédure sert surtout à
|
||
convertir le dissensus en séquence d'acheminement. Ce n'est pas une
|
||
scène absente ; c'est une scène comprimée : la comparution y subsiste,
|
||
mais le conflit n'a plus assez de temps pour devenir véritablement
|
||
matière commune. L'arcalité y est encore forte — institution, loi,
|
||
procédure, mandat —, la cratialité y est très active — agenda,
|
||
discipline majoritaire, accélération, cadrage —, mais l'archicration y
|
||
est appauvrie. On ne saurait donc la tenir ni pour un pur simulacre, ni
|
||
pour une scène pleinement habitable. Elle est une scène encore réelle
|
||
dans sa forme, mais trop comprimée pour que la décision y traverse
|
||
suffisamment ce qu'elle tranche.
|
||
|
||
La deuxième tension décisive oppose souveraineté déclarée et dépendances
|
||
effectives. Les formes symboliques de la souveraineté demeurent. Les
|
||
gouvernements parlent encore au nom du pays. Les exécutifs se donnent
|
||
comme centres de responsabilité. Les peuples continuent d'être invoqués.
|
||
Les élections, les constitutions, les institutions, les emblèmes
|
||
nationaux, les séquences diplomatiques, les prises de parole
|
||
présidentielles, les discours de protection et de maîtrise, tout cela
|
||
maintient un imaginaire de souveraineté. Mais dans le même temps, les
|
||
décisions réellement opérantes sont de plus en plus enchâssées dans des
|
||
ensembles de contraintes, de standards et de dépendances qui ne
|
||
comparaissent jamais avec la même netteté : marchés financiers, normes
|
||
supranationales, dépendances énergétiques et logistiques, architectures
|
||
numériques, chaînes de valeur mondialisées, standards techniques,
|
||
acteurs para-étatiques ou firmes d'infrastructure. La souveraineté ne
|
||
disparaît pas ; elle se diffracte. Elle continue d'être mise en scène
|
||
comme si un centre pouvait pleinement décider, alors même que ce centre
|
||
agit dans une trame de dépendances qu'il ne maîtrise qu'imparfaitement.
|
||
|
||
Cette diffraction ne se réduit pas à une banalité sur la mondialisation.
|
||
Elle affecte le cœur même de la scène politique. D'un côté demeurent des
|
||
institutions qui prétendent incarner le pouvoir commun ; de l'autre,
|
||
s'imposent des circuits décisionnels ou quasi décisionnels qui n'ont pas
|
||
à comparaître dans la même économie symbolique : réactions des marchés
|
||
financiers à une orientation budgétaire, pression des agences de
|
||
notation, dépendance énergétique, architecture des plateformes,
|
||
protocoles numériques, régulations supranationales, chaînes de valeur
|
||
mondialisées, gouvernance algorithmique, dispositifs de sécurité
|
||
intégrés, standards techniques, acteurs para-étatiques, firmes
|
||
d'infrastructure, cabinets de conseil, instrumentations statistiques. Ce
|
||
que l'on appelle crise de souveraineté n'est pas seulement une nostalgie
|
||
nationale mal ajustée au monde ; c'est l'expérience, beaucoup plus
|
||
précise, d'une discordance entre les lieux où l'on continue à parler au
|
||
nom du commun et les lieux où les contraintes réelles du commun se
|
||
reconfigurent.
|
||
|
||
C'est ici qu'un deuxième micro-théâtre devient indispensable : la scène
|
||
souveraine scénographiée. Un chef d'État ou de gouvernement s'adresse au
|
||
pays. Le ton est grave. Les mots sont pesés. L'unité nationale est
|
||
invoquée. La décision est assumée au nom de la continuité, de la
|
||
responsabilité, de la sécurité, de l'avenir. La scène est forte
|
||
symboliquement : elle condense l'arcalité représentative, elle réactive
|
||
l'image d'un centre qui répond, qui protège, qui tranche. Mais elle
|
||
devient archicratiquement trompeuse lorsque les chaînes réelles qui ont
|
||
contraint, préparé, orienté ou délimité la décision demeurent hors
|
||
champ. Ce n'est pas une scène de pure fiction : elle produit bien des
|
||
effets, elle cadre les affects, elle hiérarchise les récits, elle
|
||
referme parfois un moment de flottement. Mais elle relève souvent d'une
|
||
souveraineté simulée : non parce que rien n'y est réel, mais parce que
|
||
la scène donne à voir l'unité d'un centre là où l'effectivité de la
|
||
décision est déjà dispersée dans des réseaux non comparus. Le problème
|
||
politique n'est donc pas seulement la perte de souveraineté, mais une
|
||
souveraineté qui se met encore en scène alors même qu'elle ne parvient
|
||
plus à rendre visibles les chaînes de sa propre dépendance.
|
||
|
||
À cet endroit intervient la dimension idéologique, et elle doit être
|
||
traitée ici non comme thème concurrent, mais comme matière inflammable
|
||
du politique. L'idéologique ne remplace pas la scène politique ; il en
|
||
préforme les seuils, les figures recevables, les récits de légitimation,
|
||
les images du peuple, de l'ennemi, du danger, du mérite, de l'ordre ou
|
||
de la réparation. Il agit avant même que les conflits ne comparaissent,
|
||
en proposant des schèmes qui les cadrent, les simplifient, les
|
||
compactent ou les polarisent. Un gouvernement ne dit pas seulement :
|
||
nous décidons cela. Il dit souvent : nous sommes le dernier rempart
|
||
contre le chaos, nous assumons le réel contre l'irresponsabilité, nous
|
||
protégeons les honnêtes gens contre les excès. Une opposition ne dit pas
|
||
seulement : nous contestons cela. Elle dit volontiers : nous sommes le
|
||
vrai peuple contre les élites, nous rendrons au pays ce qu'on lui a
|
||
volé, nous mettrons fin à la trahison, nous restaurerons la souveraineté
|
||
perdue. L'idéologique, ici, ne constitue pas un supplément rhétorique ;
|
||
il devient opérateur de clôture. Il transforme le dissensus en blocs
|
||
d'évidence, préqualifie les conflits avant la scène, et rend plus
|
||
difficile leur traversée.
|
||
|
||
Un troisième micro-théâtre doit donc être isolé : la scène
|
||
représentative captée par récit préfabriqué. Elle peut prendre la forme
|
||
d'un débat électoral, d'une campagne, d'un affrontement de porte-parole,
|
||
d'une consultation publique, d'une controverse parlementaire médiatisée.
|
||
À première vue, tout indique la pluralité. Pourtant, les positions
|
||
arrivent déjà enveloppées dans des narrations si denses que la scène
|
||
n'institue plus vraiment le conflit ; elle le redistribue entre blocs
|
||
déjà clos. Le peuple y est soit moralement homogénéisé, soit
|
||
électoralement instantané, soit blessé, soit menacé, soit opposé à des
|
||
abstractions diabolisées. Les expériences, les intérêts, les mémoires et
|
||
les angoisses n'y comparaissent qu'après avoir été préformatés par des
|
||
scripts de légitimation antagonistes. Une telle scène n'est pas sans
|
||
effets politiques ; elle peut même être électoralement performante. Mais
|
||
archicratiquement, elle est captée : l'idéologique y précède la
|
||
comparution et redistribue le dissensus entre blocs déjà clos. Le
|
||
théâtre représentatif ne devient pas vide ; il devient saturé de récits
|
||
qui empêchent la conflictualité de se reconfigurer au contact même de la
|
||
scène.
|
||
|
||
Cette capture idéologique éclaire la crise de la représentativité. Trop
|
||
souvent, on la traite comme crise de confiance, comme désaffection
|
||
électorale, comme déclin des partis, comme désintérêt civique. Tout cela
|
||
existe, mais ne suffit pas. La représentativité se défait plus
|
||
profondément lorsqu'une scène politique n'est plus capable de faire
|
||
comparaître autre chose que des positions déjà cadrées, des intérêts
|
||
déjà découpés, des affects déjà orientés, des identités déjà
|
||
surpolarisées. Représenter, au sens fort, ne signifie pas seulement
|
||
parler au nom de ; cela signifie rendre présentes, dans des formes
|
||
transmissibles et disputables, des tensions qui n'avaient pas encore
|
||
trouvé leur scène. Lorsque cette transduction ne se produit plus,
|
||
l'abstention n'est plus qu'un symptôme parmi d'autres. La colère, la
|
||
désaffiliation, le retrait, le vote de rupture, l'émeute latérale,
|
||
l'indifférence cynique, la recherche d'un chef, l'obsession de la
|
||
restauration, la fragmentation des loyautés, tout cela signale qu'une
|
||
partie des tensions collectives ne trouvent plus de lieu où être
|
||
politiquement traversées.
|
||
|
||
Il faut ici éviter deux contresens. Le premier consisterait à idéaliser
|
||
les formes anciennes du parlementarisme, comme si la scène
|
||
représentative classique avait toujours accueilli loyalement la
|
||
conflictualité sociale. C'est faux : elle l'a souvent filtrée,
|
||
hiérarchisée ou neutralisée. Le second consisterait à célébrer toute
|
||
sortie hors cadre comme vérité politique immédiate. C'est faux tout
|
||
autant : une foule, une occupation, une émeute ou un soulèvement font
|
||
apparaître une cratialité réelle, mais non encore une archicration.
|
||
Entre la scène fossilisée et le surgissement nu, toute la question est
|
||
celle des formes capables de ne pas écraser l'un sans sacraliser
|
||
l'autre.
|
||
|
||
La politique commence précisément là : dans cette capacité à ne pas
|
||
abandonner le conflit ni à la pure violence des rapports de force, ni à
|
||
leur simple administration. Elle est un nœud de co-viabilité, non parce
|
||
qu'elle absorberait toutes les autres tensions du monde social, mais
|
||
parce qu'elle concentre le problème de leur comparution commune. Quand
|
||
le politique s'affaisse, l'économie peut continuer à fonctionner,
|
||
l'administration à traiter, la technique à gouverner, les médias à
|
||
circuler, les affects à se condenser ; mais il manque alors le lieu où
|
||
les tensions entre ces sphères peuvent être rejouées comme matière du
|
||
commun. Le politique n'est donc pas le centre ontologique de tout ; il
|
||
est plus précisément le nœud où une société se donne, ou cesse de se
|
||
donner, les moyens de reprendre ce qui la traverse.
|
||
|
||
Pour mesurer cela, il faut regarder de près un quatrième micro-théâtre :
|
||
la consultation sans prise. Dans de nombreuses configurations
|
||
contemporaines, des scènes consultatives existent : débats publics,
|
||
conventions citoyennes, consultations locales, enquêtes, plateformes
|
||
participatives, réunions de concertation, comités ad hoc. On y voit
|
||
comparaître des citoyens, des associations, parfois des experts, parfois
|
||
des élus. La parole y circule. Des récits y apparaissent. Des objections
|
||
y sont formulées. Mais la plupart du temps, la structure de décision
|
||
demeure inchangée ; les conditions d'inflexion réelle sont floues ; les
|
||
points non négociables sont déjà fixés ; la consultation vient légitimer
|
||
l'écoute plus qu'elle n'institue une capacité de transformation. Nous ne
|
||
sommes pas ici devant une absence pure de scène, mais devant une
|
||
archicration simulée ou faible. Simulée, lorsque l'écoute ne sert qu'à
|
||
ratifier l'ordre déjà clos. Faible, lorsqu'un reste de reprise demeure,
|
||
mais sans puissance structurante. Il est décisif de distinguer les deux.
|
||
Car tout l'intérêt d'une lecture archicratique tient justement à sa
|
||
finesse diacritique : le problème n'est pas de dénoncer indistinctement
|
||
toute médiation comme mensonge, mais de dire ce qui, dans ces
|
||
médiations, est encore actif, et ce qui ne l'est plus.
|
||
|
||
Cette précision est décisive, car la critique du politique contemporain
|
||
se tromperait lourdement si elle ne voyait plus que des scènes mortes,
|
||
des rituels vides ou des procédures captées. Il existe encore, à bas
|
||
bruit, des foyers politiques où quelque chose du dissensus continue de
|
||
comparaître réellement, même sous des formes fragiles, locales,
|
||
incomplètes, souvent peu spectaculaires. Non pas des modèles purs,
|
||
encore moins des dehors innocents du pouvoir, mais des lieux où la
|
||
conflictualité ne se réduit pas entièrement à l'administration, à la
|
||
communication ou à la ratification d'un cadre déjà clos.
|
||
|
||
On rencontre de telles formes dans certaines expériences coopératives
|
||
lorsque les arbitrages sur le travail, la dette, le temps, la
|
||
rémunération, la finalité de l'activité ou la distribution de la charge
|
||
ne sont pas simplement absorbés par la gestion interne, mais remis en
|
||
discussion dans des cadres où ils peuvent effectivement infléchir les
|
||
règles communes. On en rencontre aussi dans certaines pratiques
|
||
mutualistes, lorsque la solidarité n'y demeure pas une valeur proclamée,
|
||
mais devient l'objet d'arbitrages comparables : qui contribue, qui
|
||
reçoit, à quelles conditions, selon quelle dette sociale reconnue, selon
|
||
quelle exposition partagée au risque. On en trouve encore dans certaines
|
||
organisations syndicales, non lorsqu'elles se bornent à négocier la
|
||
marge d'un cadre déjà fixé, mais lorsqu'elles parviennent à faire
|
||
apparaître la conflictualité du travail comme matière commune opposable
|
||
à d'autres acteurs.
|
||
|
||
Il en va de même de certaines assemblées locales, de certains collectifs
|
||
territoriaux, de certaines scènes municipales, de certains dispositifs
|
||
issus de l'économie sociale et solidaire, des sociétés de secours mutuel
|
||
historiques jusqu'à certaines formes contemporaines de SCOP, de SCIC, de
|
||
CAE ou de communs territorialisés. Toutes ces expériences ne valent pas
|
||
parce qu'elles seraient "alternatives" par nature. Elles ne valent
|
||
politiquement que lorsqu'elles parviennent à faire comparaître ce
|
||
qu'elles engagent réellement : conflits d'usage, mémoire des lieux,
|
||
répartition des charges, seuils de contribution, hiérarchies implicites,
|
||
formes de reconnaissance, différends sur la finalité même de l'action
|
||
commune. Leur intérêt n'est donc ni moral ni décoratif. Il tient à ceci,
|
||
plus exigeant : elles peuvent fonctionner comme laboratoires partiels
|
||
d'archicration politique lorsque les tensions qui les traversent ne sont
|
||
ni recouvertes par l'identité du groupe, ni neutralisées par la seule
|
||
gestion, mais redeviennent matière de décision opposable.
|
||
|
||
Il faut donc être rigoureux. Une coopérative n'est pas politiquement
|
||
intéressante parce qu'elle se dit horizontale. Une mutuelle ne l'est pas
|
||
parce qu'elle se veut solidaire. Un syndicat ne l'est pas parce qu'il se
|
||
proclame représentatif. Un parti ne l'est pas parce qu'il agrège des
|
||
voix. Chacun de ces dispositifs ne devient politiquement vivant qu'à la
|
||
condition de laisser comparaître les arbitrages qui le travaillent
|
||
réellement — et d'accepter que ces arbitrages puissent affecter sa
|
||
propre forme. C'est seulement à ce prix qu'il devient possible de
|
||
distinguer, à l'intérieur même des formes instituées, les scènes encore
|
||
actives, les scènes captées, les scènes fossilisées et les scènes
|
||
véritablement émergentes.
|
||
|
||
On peut alors reformuler la question de la souveraineté sur un autre
|
||
plan. La souveraineté n'est plus pensable comme substance, comme
|
||
monopole, comme incarnation plénière d'une volonté homogène, ni même
|
||
comme pur pouvoir de trancher. Elle doit être saisie comme processus
|
||
différé d'institution du commun à travers la reconnaissance disputée du
|
||
dissensus. Une telle souveraineté n'appartient pas exclusivement à
|
||
l'État, pas plus qu'elle ne se dissout dans une horizontalité sans
|
||
formes. Elle se mesure à la capacité effective d'une société à rendre
|
||
visibles, traversables et révisables les conflits qui l'engagent. Cela
|
||
ne veut pas dire que tout doive être livré à la discussion permanente.
|
||
Cela veut dire que nulle décision qui reconfigure profondément le commun
|
||
ne peut être tenue pour politiquement habitable si elle n'a pas comparu
|
||
selon des formes suffisantes.
|
||
|
||
C'est ici que le différé redevient le cœur temporel du politique. Il ne
|
||
désigne ni procrastination institutionnelle, ni temporisation tactique,
|
||
ni simple report dilatoire. Il désigne le temps propre à l'archicration
|
||
: celui par lequel un conflit cesse d'être une intensité nue pour
|
||
devenir matière de langage, de mémoire, de procédure, de récit et de
|
||
décision contestable. Sans lui, la politique se réduit à l'alternative
|
||
désormais familière entre réaction immédiate, saturation affective,
|
||
pilotage technocratique et gestion en temps réel. Avec lui, un dissensus
|
||
peut changer de régime : sortir du cri ou du blocage, traverser
|
||
plusieurs seuils — expression, reconnaissance, mise en forme,
|
||
inscription, reprise — et devenir une épreuve commune sans cesser
|
||
d'être conflictuel.
|
||
|
||
Le différé ne dépolitise donc rien. Il empêche au contraire que le
|
||
conflit soit abandonné soit à la pure brutalité du rapport de force,
|
||
soit à sa neutralisation administrative. Il donne au dissensus le temps
|
||
nécessaire pour cesser d'être seulement subi, crié ou mesuré, et
|
||
commencer à être politiquement porté.
|
||
|
||
Un cinquième micro-théâtre permet de le saisir : la scène faible de
|
||
reprise réelle. Elle est rare, précaire, souvent locale, parfois
|
||
institutionnellement modeste — et pourtant décisive. Ce peut être une
|
||
assemblée où des personnes affectées disposent d'un temps suffisant pour
|
||
mettre en récit une expérience, où les acteurs décisionnels doivent
|
||
comparaître, répondre, entendre, reformuler, où le conflit n'est pas
|
||
seulement enregistré mais contraint à produire des effets sur les règles
|
||
elles-mêmes. Ce peut être un dispositif de codécision dans une
|
||
organisation coopérative, une instance de conflit du travail qui ne
|
||
réduit pas la parole à des paramètres, une convention territoriale
|
||
effectivement adossée à un pouvoir de révision, une scène municipale où
|
||
des arbitrages sur l'habiter, la mobilité, l'usage, les nuisances, la
|
||
redistribution et la mémoire sont vraiment rejoués.
|
||
|
||
Ces scènes ne résolvent pas le problème politique en général. Elles ont
|
||
pourtant une valeur décisive : elles montrent qu'entre la scène
|
||
souveraine qui surplombe, la consultation qui absorbe et le soulèvement
|
||
qui éclate, il existe encore des formes où une société peut apprendre à
|
||
répondre de ce qu'elle tranche. Elles montrent ainsi que l'archicration
|
||
politique n'est pas une pure abstraction normative : elle existe,
|
||
faiblement, partiellement, lorsqu'une société se dote de formes où les
|
||
tensions peuvent réellement infléchir les architectures collectives.
|
||
|
||
À l'inverse, les régimes technocratiques et managériaux contemporains se
|
||
caractérisent par leur incapacité constitutive à supporter un tel
|
||
différé. Leur logique est celle du flux, du temps réel, de la correction
|
||
continue, de l'optimisation, de la préemption. Ils prétendent traiter le
|
||
conflit comme anomalie à réduire, friction à amortir, donnée à intégrer
|
||
ou variable à piloter. Ce qui devait comparaître politiquement devient
|
||
alors signal. Ce qui devait être disputé devient seuil de risque. Ce qui
|
||
devait faire scène devient profil, opinion mesurée, séquence médiatique,
|
||
indicateur de satisfaction, donnée comportementale. Le présent se sature
|
||
; l'épreuve se raréfie ; la décision s'automatise ; la légitimation
|
||
s'amincit. C'est ici que la crise du politique ouvre déjà,
|
||
souterrainement, sur une autre mutation : celle où les tensions non
|
||
traversées politiquement se trouvent reprises par des dispositifs
|
||
computationnels qui promettent de les traiter sans trouble, par
|
||
anticipation, par modulation, par traitement automatisé.
|
||
|
||
Dès lors, la légitimation ne peut plus être pensée comme simple adhésion
|
||
après coup. Elle doit être comprise comme effet de traversée : une
|
||
décision n'est politiquement habitable ni parce qu'elle émane du bon
|
||
centre, ni parce qu'elle a été juridiquement couverte, ni parce qu'elle
|
||
se prétend techniquement rationnelle, mais parce qu'elle a suffisamment
|
||
traversé les tensions qu'elle affecte. La représentativité, elle aussi,
|
||
cesse d'être une propriété formelle des instances ; elle devient qualité
|
||
de scène. Quant à la souveraineté, elle cesse d'être un bloc pour
|
||
devenir capacité à ne pas abandonner le commun à des chaînes de décision
|
||
qui n'ont plus à répondre.
|
||
|
||
Restaurer la possibilité du politique ne consiste donc ni à reconduire
|
||
mécaniquement les formes héritées, ni à opposer à la violence des
|
||
structures une morale de la discussion. Cela signifie, plus
|
||
rigoureusement, réinstituer des scènes où les conflits puissent
|
||
apparaître, se temporaliser, être mis en récit, recevoir une forme
|
||
opposable et trouver des modes de transduction légitimes.
|
||
|
||
Faute de telles scènes, le conflit ne disparaît pas. Il change de
|
||
régime. Ce qui ne parvient plus à comparaître politiquement continue
|
||
d'insister, mais se trouve repris par d'autres dispositifs de
|
||
traitement, plus continus, plus automatiques, plus opaques, qui
|
||
promettent de réguler sans exposer, d'anticiper sans débattre et
|
||
d'ajuster sans répondre. Là où la décision politique n'assume plus la
|
||
traversée du dissensus, une autre forme de gouvernement se prépare déjà
|
||
: moins visible comme commandement, plus diffuse comme infrastructure,
|
||
plus lisse comme évidence opératoire.
|
||
|
||
C'est à ce seuil que la question politique commence à basculer. Non vers
|
||
une simple suite thématique, mais vers une mutation de régime : lorsque
|
||
le commun n'est plus rejoué dans des scènes suffisantes, il tend à être
|
||
traité ailleurs, par d'autres chaînes, sous d'autres formes
|
||
d'intelligibilité et de pouvoir. C'est là que s'ouvre la tension
|
||
technologique.
|
||
|
||
## **5.7 — Tensions technologiques : computation, automatisation, gouvernementalité**
|
||
|
||
Tout tient parfois en trois gestes à peine perceptibles. Un écran
|
||
s'ouvre, un champ se remplit, un bouton appelle le clic. Rien, dans
|
||
cette surface familière, n'annonce l'épaisseur de ce qui s'enclenche
|
||
pourtant derrière elle : extraction de données, corrélations,
|
||
croisements de profils, application de seuils, règles de priorisation,
|
||
enchaînement de traitements dont la logique demeure intégralement hors
|
||
de portée de celui qui les déclenche. L'usager n'assiste à rien de cela
|
||
; il ne voit ni les variables mobilisées, ni les pondérations retenues,
|
||
ni les exclusions successives qui s'opèrent en silence. Puis la réponse
|
||
arrive. Elle est brève, ferme, immédiatement effective. Ce qui s'est
|
||
joué entre le geste le plus banal et l'effet qui s'impose n'a pas pris
|
||
la forme d'une décision traversée, située, disputable : cela a été
|
||
éprouvé comme un passage, comme un traitement, comme l'exécution
|
||
silencieuse d'une chaîne qui n'a eu nul besoin de se rendre
|
||
politiquement saisissable.
|
||
|
||
C'est à partir de ce seuil qu'il faut comprendre la transformation en
|
||
cours.
|
||
|
||
La technique n'a jamais été extérieure à la régulation des conduites. Ce
|
||
qui change aujourd'hui, c'est qu'elle ne vient plus seulement seconder
|
||
des décisions formulées ailleurs : elle en préorganise les conditions,
|
||
en distribue les marges et en balise les issues avant même qu'elles
|
||
puissent être énoncées comme telles. Le pouvoir ne disparaît pas ; il
|
||
s'incorpore dans l'architecture logicielle, dans les protocoles, dans
|
||
les formats, dans les chaînes computationnelles qui trient les parcours,
|
||
hiérarchisent les accès et rendent certaines alternatives improbables,
|
||
d'autres coûteuses, d'autres imperceptibles. Ce qui relevait d'une
|
||
décision identifiable tend ainsi à se déposer dans l'ordre du
|
||
calculable, dans la manière dont un système détermine à l'avance ce qui
|
||
pourra être enregistré, corrélé, priorisé ou écarté.
|
||
|
||
Sous cet angle, l'arcalité technologique ne prend plus d'abord la forme
|
||
d'un corpus explicite de normes ou d'un récit fondateur aisément
|
||
identifiable ; elle se loge dans le code, dans les formats, dans les
|
||
standards, dans les classifications, dans les seuils qui définissent ce
|
||
qui compte comme donnée pertinente et ce qui peut être ignoré sans
|
||
conséquence. Elle se dépose dans l'architecture même du calcul, dans la
|
||
manière dont une chaîne de traitement décide à l'avance ce qui pourra
|
||
faire événement et ce qui restera absorbé dans le flux.
|
||
|
||
La cratialité technologique, quant à elle, ne se situe pas à l'extérieur
|
||
de ces structures. Elle traverse les usages, les détournements, les
|
||
accélérations, les variations imprévues, les surcharges, les
|
||
manipulations, les pratiques de contournement et les formes de
|
||
réappropriation qui viennent éprouver les limites des architectures en
|
||
place. Elle se manifeste dans les excès qui révèlent que le système
|
||
n'est jamais parfaitement clos sur lui-même.
|
||
|
||
Mais c'est précisément l'archicration qui s'amenuise. La scène où
|
||
arcalité encodée et cratialité des usages pourraient être exposées,
|
||
contestées, rejouées et révisées se raréfie. La régulation n'a nullement
|
||
cessé d'agir ; elle agit même avec une efficacité croissante. Ce qui
|
||
manque, c'est le lieu où ses opérations pourraient comparaître comme
|
||
telles. Le problème technologique contemporain ne tient donc pas d'abord
|
||
à la puissance des dispositifs, mais au fait qu'un nombre croissant de
|
||
tris, de priorisations et d'exclusions se déploient sans adresse
|
||
identifiable, sans délai institué et sans comparution suffisante. La
|
||
décision ne vient plus après la controverse ; elle tend à la préempter.
|
||
Elle ne se présente plus comme arbitrage exposé à la discussion, mais
|
||
comme résultat de chaîne. Ce n'est donc pas la technique en tant que
|
||
telle qui fait problème, mais l'absence de scène où elle pourrait être
|
||
mise à l'épreuve. C'est depuis cette absence qu'il faut désormais lire
|
||
les micro-théâtres technologiques contemporains.
|
||
|
||
C'est en cela que le régime technologique se distingue avec netteté des
|
||
scènes précédemment traversées. Dans le régime politique, la décision
|
||
pouvait encore être comprimée, captée ou simulée, mais elle continuait à
|
||
se présenter sous des formes identifiables : allocution, procédure,
|
||
vote, arbitrage assumé. Dans le régime médiatique, la scène se saturait,
|
||
se fragmentait ou se déplaçait, mais quelque chose comparaissait encore,
|
||
fût-ce sous une forme instable. Ici, le déplacement est plus radical :
|
||
la normativité tend à opérer avant même d'avoir à se montrer. Ce qui
|
||
oriente n'apparaît pas nécessairement comme orientation ; ce qui
|
||
hiérarchise ne se donne pas comme hiérarchie ; ce qui exclut n'a pas
|
||
besoin de se formuler comme exclusion. La spécificité du technologique
|
||
ne tient donc pas seulement à l'automatisation des opérations, mais à
|
||
une forme de régulation qui agit en amont de sa propre mise en scène. Là
|
||
où d'autres régimes pouvaient encore être critiqués à partir de la scène
|
||
qu'ils laissaient subsister, même affaiblie, le régime technologique
|
||
tend à déplacer l'épreuve vers les conditions mêmes de l'apparition, de
|
||
l'accès et du possible. Il ne supprime pas toute conflictualité ; il la
|
||
pré-organise à un niveau où elle devient plus difficile à identifier
|
||
comme telle.
|
||
|
||
L'un des lieux où cette transformation se laisse le plus nettement
|
||
saisir est celui des dispositifs de scoring automatisé, non pas parce
|
||
qu'ils seraient exceptionnellement puissants, mais parce qu'ils
|
||
condensent, dans une forme presque minimale, la logique d'une décision
|
||
qui se déploie sans comparution suffisante. Lorsqu'un système produit un
|
||
jugement de solvabilité, de fiabilité ou de conformité, il n'offre que
|
||
rarement la possibilité d'identifier la décision comme telle. Ce qui se
|
||
présente à l'usager n'est pas un arbitrage situé, encore moins une scène
|
||
où des critères pourraient être exposés et discutés, mais un résultat
|
||
déjà constitué, stabilisé en sortie de chaîne.
|
||
|
||
Ce résultat repose pourtant sur une architecture dense : historiques
|
||
transactionnels, incidents passés, localisations, corrélations
|
||
statistiques, inférences socio-économiques. Mais cette densité ne
|
||
comparaît jamais. Elle reste enfouie dans des modules, des bases de
|
||
données et des modèles dont l'usager ne perçoit que la sortie. L'usager
|
||
ne fait face ni à un interlocuteur, ni à une décision assumée dans une
|
||
forme opposable ; il reçoit un résultat déjà stabilisé, dont la genèse
|
||
demeure enfouie dans la chaîne de traitement.
|
||
|
||
Ce qui est en cause est plus profond : c'est la transformation de la
|
||
décision elle-même en processus qui n'a plus besoin de se présenter
|
||
comme décision pour produire ses effets. La chaîne computationnelle ne
|
||
vient pas masquer un arbitrage préalable ; elle devient le lieu où
|
||
l'arbitrage se dissout dans le traitement.
|
||
|
||
La violence propre à ce régime ne tient donc pas uniquement au contenu
|
||
des décisions — refus de crédit, limitation d'accès, priorisation
|
||
différenciée — mais au fait qu'elles se déploient sans que puisse
|
||
s'instituer une scène où ces décisions pourraient être comprises comme
|
||
telles. Il n'y a plus de moment où la décision est adressée, exposée,
|
||
assumée dans une forme qui la rende contestable. Elle est, pour ainsi
|
||
dire, toujours déjà passée.
|
||
|
||
Dans ce premier micro-théâtre, la tension archicratique apparaît sous
|
||
une forme particulièrement nette. L'arcalité est fortement présente,
|
||
mais sous forme encodée : elle se loge dans les paramètres du modèle,
|
||
dans les choix de variables, dans les seuils de décision, dans la
|
||
manière dont certaines corrélations sont jugées pertinentes et d'autres
|
||
négligeables. La cratialité, quant à elle, se manifeste dans les usages,
|
||
dans les tentatives d'adaptation des comportements, dans les stratégies
|
||
d'évitement ou d'optimisation que les individus peuvent déployer face à
|
||
ces systèmes. Mais l'archicration — la scène où ces deux dimensions
|
||
pourraient être mises en tension — est structurellement faible. Elle
|
||
n'est pas totalement absente, mais elle ne s'institue pas de manière
|
||
durable ; elle apparaît au mieux de façon intermittente, à l'occasion de
|
||
litiges, de controverses ponctuelles ou d'interventions régulatrices
|
||
tardives.
|
||
|
||
Ce premier régime peut être qualifié de scène préemptée : la décision y
|
||
est produite de telle sorte qu'elle précède sa propre possibilité de
|
||
comparution. Elle n'empêche pas toute contestation, mais elle en réduit
|
||
fortement les conditions d'émergence, en plaçant le sujet dans une
|
||
position où il doit d'abord reconstruire ce qui lui a été appliqué avant
|
||
de pouvoir tenter de le discuter.
|
||
|
||
Un second régime se déploie dans les dispositifs de classement, de
|
||
recommandation et de hiérarchisation des contenus. Ici, la décision ne
|
||
prend pas la forme d'un refus explicite ; elle module en continu les
|
||
conditions de visibilité. Ce qui apparaît, ce qui est mis en avant,
|
||
relégué ou recommandé résulte d'ajustements permanents qui ne se
|
||
présentent jamais comme décision au sens classique. L'arcalité y réside
|
||
dans les critères de pertinence, les métriques d'engagement et les
|
||
paramètres de classement ; la cratialité, dans les usages, les
|
||
contournements et les dynamiques virales. Mais l'archicration demeure
|
||
faible : les principes de hiérarchisation sont partiellement connus,
|
||
parfois commentés, rarement institués comme objet de délibération
|
||
effective.
|
||
|
||
La régulation devient ainsi diffuse, continue, omniprésente, sans se
|
||
laisser rapporter à une scène identifiable de comparution. La
|
||
hiérarchisation devient un processus fluide, distribué, difficilement
|
||
localisable. Le sujet n'est pas confronté à un refus net, mais à une
|
||
modulation constante de ce qui lui est accessible, lisible et
|
||
recommandable.
|
||
|
||
Ce régime peut être décrit comme celui d'une scène distribuée sans
|
||
comparution. La régulation y est omniprésente, mais elle ne se donne pas
|
||
comme telle. Elle opère à travers des ajustements continus qui ne
|
||
produisent pas de moment de confrontation identifiable. La visibilité y
|
||
est régulée partout, sans jamais vraiment comparaître nulle part.
|
||
|
||
Un troisième régime concerne les interfaces elles-mêmes. Un formulaire,
|
||
un parcours utilisateur, une interface de saisie ne font pas que
|
||
recueillir des informations ; ils préforment les catégories dans
|
||
lesquelles elles pourront être formulées. Ce qui peut être dit, demandé
|
||
ou déclaré est déjà encadré par des champs, des séquences et des options
|
||
disponibles. On a ici affaire à une scène préformatée : l'arcalité est
|
||
inscrite dans la structure même de l'interaction, la cratialité dans les
|
||
détournements d'usage, et l'archicration demeure faible parce que les
|
||
conditions de ce préformatage sont rarement disputées comme telles.
|
||
|
||
Ces trois régimes — scène préemptée du *scoring*, scène distribuée du
|
||
classement, scène préformatée de l'interface — ne sont pas exclusifs
|
||
les uns des autres. Ils s'entrelacent, se renforcent, se superposent.
|
||
Ils participent d'une même transformation : la tendance à déplacer la
|
||
régulation en amont de sa propre visibilité, à organiser les conditions
|
||
du possible avant que celles-ci puissent être explicitement formulées
|
||
comme normes.
|
||
|
||
Dans chacun de ces cas, la tension archicratique se manifeste de manière
|
||
spécifique, mais selon une structure commune : une arcalité encodée, une
|
||
cratialité diffuse, et une archicration affaiblie, intermittente ou
|
||
difficilement instituable. Ce n'est pas que toute scène ait disparu ;
|
||
c'est que la scène tend à perdre sa centralité comme lieu de régulation
|
||
explicite.
|
||
|
||
C'est à partir de cette première stratification qu'il devient possible
|
||
de comprendre les formes plus visibles, plus conflictuelles, où la scène
|
||
réapparaît, non pas comme condition ordinaire de la régulation, mais
|
||
comme effet de rupture, de dysfonctionnement ou de dévoilement.
|
||
|
||
Les régimes précédents n'abolissent jamais totalement la scène. Toute
|
||
architecture technique reste traversée par des erreurs, des biais, des
|
||
effets de seuil ou des détournements qui révèlent ce qu'elle absorbe
|
||
ordinairement. Tant que ces phénomènes demeurent internes au traitement,
|
||
ils relèvent de la correction technique. Mais lorsqu'ils affectent
|
||
suffisamment de sujets pour franchir un seuil de publicisation, ils
|
||
changent de statut : ce qui relevait du dysfonctionnement devient
|
||
litige.
|
||
|
||
Un autre régime de dévoilement se manifeste dans les biais
|
||
algorithmiques, dont l'exemple du système de recrutement développé puis
|
||
abandonné par Amazon constitue un cas emblématique. Contrairement au bug
|
||
au sens strict, il ne s'agit pas ici d'une erreur ponctuelle, mais d'un
|
||
effet structurel. Le modèle, entraîné sur des données historiques
|
||
marquées par des déséquilibres de genre, apprend à reproduire ces
|
||
déséquilibres sous forme de critères de sélection. La faille révèle
|
||
alors moins un accident qu'une vérité du système : sa prétendue
|
||
objectivité reconduit déjà un ordre social sélectionné.
|
||
|
||
Ce cas permet de comprendre que l'arcalité technologique n'est jamais
|
||
neutre. Les choix de variables, les modes d'apprentissage, les critères
|
||
d'optimisation ne sont pas extérieurs au monde social ; ils en
|
||
condensent certaines structures, qu'ils stabilisent ensuite dans des
|
||
dispositifs apparemment objectifs. Ce que le système traite comme
|
||
information pertinente est déjà le produit d'une sélection normative,
|
||
même lorsque cette sélection n'est pas explicitement formulée.
|
||
|
||
Le moment où ce biais devient visible — par des audits internes, des
|
||
révélations médiatiques, des critiques publiques — constitue là encore
|
||
une forme de réapparition de la scène. Ce qui était naturalisé comme
|
||
fonctionnement technique est réinterprété comme problème politique. La
|
||
question ne porte plus seulement sur l'efficacité du système, mais sur
|
||
la légitimité des critères qu'il mobilise, sur les effets qu'il produit,
|
||
sur les formes de discrimination qu'il reconduit.
|
||
|
||
Dans ces différents cas, on peut identifier un régime que l'on pourrait
|
||
qualifier de scène révélée par faille. La scène n'est pas instituée en
|
||
amont du fonctionnement ; elle émerge lorsque ce fonctionnement
|
||
rencontre ses propres limites. Elle est souvent locale, temporaire,
|
||
dépendante d'événements singuliers. Elle n'est pas encore une
|
||
archicration stabilisée, mais elle en constitue un indice, une
|
||
ouverture, une possibilité.
|
||
|
||
Cette forme de scène révèle en creux ce qui manque dans le régime
|
||
ordinaire : des conditions instituées de comparution qui ne dépendent
|
||
pas de la survenue d'un dysfonctionnement. Tant que la scène n'apparaît
|
||
qu'à travers la faille, la régulation reste dominée par une logique où
|
||
l'exposition du pouvoir est l'exception plutôt que la règle.
|
||
|
||
Ainsi, la cratialité technologique joue un rôle ambivalent. Elle est à
|
||
la fois ce qui met en tension les architectures et ce qui permet,
|
||
ponctuellement, leur mise en scène. Mais elle ne suffit pas à elle seule
|
||
à instituer une archicration durable. Pour que celle-ci puisse se
|
||
stabiliser, il faut que les conditions de la scène ne soient plus
|
||
dépendantes des accidents du système, mais qu'elles soient intégrées à
|
||
son fonctionnement même.
|
||
|
||
C'est à partir de cette limite que se pose la question suivante :
|
||
comment passer d'une archicration intermittente, révélée par la faille,
|
||
à une archicration instituée, intégrée aux infrastructures elles-mêmes ?
|
||
|
||
L'analyse des dispositifs computationnels resterait incomplète si elle
|
||
demeurait cantonnée aux interfaces, aux algorithmes de tri ou aux
|
||
chaînes de décision automatisée. Elle risquerait alors de reconduire, à
|
||
son insu, l'un des effets les plus puissants du régime technologique
|
||
contemporain : l'invisibilisation de sa matérialité. Car ce qui se
|
||
présente comme flux d'information, comme circulation immatérielle de
|
||
données, repose en réalité sur une infrastructure lourde,
|
||
territorialisée, énergivore et extractive dont l'occultation constitue
|
||
une condition de son acceptabilité sociale.
|
||
|
||
Le cloud n'est pas un nuage. Il est un ensemble de centres de données,
|
||
de réseaux de transmission, de systèmes de refroidissement, de chaînes
|
||
logistiques, de dispositifs énergétiques et de ressources matérielles
|
||
dont l'extension ne cesse de croître. Les opérations les plus banales — recherche, recommandation, stockage, calcul — s'adossent à des
|
||
infrastructures physiques mobilisant des quantités significatives
|
||
d'électricité, d'eau et de matériaux. Les métaux critiques, tels que le
|
||
cobalt, le lithium, le nickel ou les terres rares, sont extraits dans
|
||
des contextes souvent marqués par des formes aiguës de violence sociale
|
||
et environnementale. Les déchets électroniques s'accumulent, les nappes
|
||
phréatiques sont sollicitées pour le refroidissement, les territoires
|
||
sont reconfigurés par l'implantation de ces infrastructures.
|
||
|
||
Cette matérialité n'est pas un décor. Elle appartient au régime
|
||
technologique lui-même. Le numérique ne dématérialise pas le monde ; il
|
||
en redistribue la charge matérielle. Il procure à certains des usages
|
||
fluides, immédiats, continus, tout en déplaçant hors de leur champ de
|
||
perception les coûts écologiques, extractifs et territoriaux qui rendent
|
||
cette fluidité possible. Les bénéfices sont en scène ; les coûts, hors
|
||
scène. Il en résulte une dissociation profonde entre les lieux d'usage,
|
||
où l'efficacité apparaît, et les lieux d'impact, où s'accumulent la
|
||
lourdeur énergétique, les tensions hydriques, l'extraction minière et
|
||
les reconfigurations territoriales. Cette dissociation constitue une
|
||
forme spécifique de désarchicration : la tension entre puissance
|
||
technique et conditions matérielles de possibilité ne se présente plus
|
||
comme un conflit unifié susceptible d'être pris en charge dans une scène
|
||
commune.
|
||
|
||
Une telle configuration affaiblit profondément les conditions d'une
|
||
régulation archicratique. La tension entre puissance technique et
|
||
conditions matérielles de possibilité se trouve fragmentée entre des
|
||
lieux, des acteurs et des temporalités qui ne coïncident pas. Les usages
|
||
fluides apparaissent ici ; les coûts énergétiques, extractifs et
|
||
territoriaux se concentrent ailleurs. On a donc affaire à une scène
|
||
déplacée hors champ : les bénéfices sont immédiatement perceptibles dans
|
||
les espaces d'usage, tandis que les conséquences demeurent dispersées
|
||
dans d'autres territoires, d'autres chaînes logistiques, d'autres
|
||
régimes de visibilité. Dès lors, une architecture peut se montrer très
|
||
performante du point de vue de son efficacité interne tout en demeurant
|
||
profondément problématique du point de vue de ses conditions
|
||
écologiques, sociales et territoriales de possibilité.
|
||
|
||
Ce point est décisif, car il interdit de penser la technologie
|
||
contemporaine à partir du seul couple efficacité / inefficacité. Une
|
||
architecture peut fonctionner impeccablement dans l'horizon étroit de sa
|
||
propre optimisation, tout en contribuant à déplacer hors champ les
|
||
charges qui conditionnent cette optimisation même. Ce qu'elle gagne en
|
||
fluidité locale peut se payer en tensions hydriques, en dépendances
|
||
minières, en vulnérabilités logistiques ou en conflictualités
|
||
territoriales que ses usagers ne rencontrent presque jamais comme
|
||
parties intégrantes du même système. L'enjeu archicratique n'est donc
|
||
pas seulement de rendre visibles des coûts cachés ; il est de
|
||
réarticuler dans une même scène ce que le régime technique tend
|
||
structurellement à disjoindre : l'expérience légère de l'usage, la
|
||
lourdeur matérielle de l'infrastructure et les arbitrages collectifs que
|
||
cette dissociation rend nécessaires. Tant que cette réarticulation ne se
|
||
produit pas, la technologie demeure exposée à une contradiction profonde
|
||
: elle promet de simplifier le monde vécu, tout en aggravant, hors du
|
||
champ de cette simplification, les tensions dont dépend sa propre
|
||
reproduction.
|
||
|
||
La régulation technique peut optimiser certains processus tout en
|
||
contribuant à déstabiliser les équilibres écologiques et sociaux dont
|
||
dépend la viabilité à long terme de l'ensemble. Une telle tension ne
|
||
peut être résolue par la seule amélioration technique. Elle exige que
|
||
les choix technologiques redeviennent visibles, discutables et
|
||
arbitrables, c'est-à-dire une réarticulation effective des dimensions de
|
||
l'archicratie : une arcalité capable d'intégrer les contraintes
|
||
matérielles, une cratialité qui fasse apparaître les tensions réelles,
|
||
et une archicration qui permette de les mettre en débat dans des scènes
|
||
appropriées.
|
||
|
||
À défaut, le risque est celui d'une dissociation croissante entre la
|
||
puissance des infrastructures techniques et la capacité des sociétés à
|
||
en réguler les effets. Le système peut continuer à fonctionner, voire à
|
||
s'intensifier, tout en échappant de plus en plus aux formes de mise en
|
||
tension qui permettraient d'en orienter le devenir. La désarchicration
|
||
ne se manifeste alors pas seulement dans l'opacité des décisions ou dans
|
||
l'absence de recours, mais dans l'incapacité à faire apparaître, dans un
|
||
même espace, les différentes dimensions d'une même tension.
|
||
|
||
C'est à partir de cette limite que la question du design archicratique
|
||
prend toute son importance. Elle ne concerne pas seulement les
|
||
interfaces ou les algorithmes, mais l'ensemble des architectures, y
|
||
compris dans leur dimension matérielle. Elle interroge la possibilité
|
||
d'instituer des dispositifs où les conditions de production, les coûts
|
||
écologiques, les effets sociaux et les usages puissent être articulés
|
||
dans des scènes communes, où ils deviennent susceptibles d'être disputés
|
||
et transformés.
|
||
|
||
Une telle transformation ne peut être pensée comme supplément éthique
|
||
ajouté après coup. Elle implique une reconfiguration du design lui-même,
|
||
entendu non comme stylisation de l'interface, mais comme organisation
|
||
des conditions selon lesquelles une décision peut être produite, exposée
|
||
et contestée. C'est en ce sens qu'il faut parler de design archicratique
|
||
: une manière de concevoir les architectures techniques comme des lieux
|
||
de mise en tension, et non comme de simples dispositifs d'exécution
|
||
silencieuse.
|
||
|
||
Une première dimension concerne l'explicitation des critères. Il ne
|
||
s'agit pas de rendre tout calcul intégralement transparent, ce qui
|
||
serait souvent illusoire, mais d'instituer des formes par lesquelles les
|
||
paramètres décisifs puissent devenir accessibles à certains seuils
|
||
critiques, lorsqu'une décision affecte concrètement des droits, des
|
||
trajectoires ou des accès.
|
||
|
||
Une deuxième dimension concerne l'introduction de seuils de suspension.
|
||
Dans les systèmes hautement automatisés, la continuité du traitement
|
||
tend à effacer les moments où une décision pourrait être reprise. Un
|
||
design archicratique réintroduit au contraire, à certains points
|
||
critiques, des interruptions où le flux cesse d'être pure exécution pour
|
||
devenir objet d'examen.
|
||
|
||
Une troisième dimension tient à la structuration des recours. La
|
||
contestation ne peut rester une option périphérique, formellement
|
||
offerte mais pratiquement inopérante. Elle doit être pensée comme une
|
||
composante interne du système : interlocuteurs identifiables, délais
|
||
praticables, possibilité de reformulation, espace où l'objection est
|
||
traitée comme objection et non comme simple anomalie à résorber.
|
||
|
||
Ces dimensions composent ce qu'on peut appeler des rituels de friction.
|
||
Toute automatisation valorise la fluidité ; poussée à l'extrême, cette
|
||
fluidité efface les conditions mêmes de la contestation. La friction
|
||
n'est donc pas ici un défaut du système, mais l'un de ses seuils de
|
||
légitimité : le moment où l'usager cesse d'être simple récepteur d'un
|
||
résultat pour redevenir sujet capable d'interpellation.
|
||
|
||
En effet, une archicration technologique conséquente ne peut s'arrêter
|
||
aux seules interfaces. Elle doit aussi reterritorialiser les
|
||
infrastructures, c'est-à-dire réinscrire centres de données, ressources
|
||
hydriques, chaînes extractives, coûts énergétiques et impacts
|
||
territoriaux dans des scènes où ces dimensions puissent être articulées
|
||
aux usages qu'elles rendent possibles.
|
||
|
||
Enfin, elle suppose une architectonisation du refus. Refuser un
|
||
dispositif de surveillance, contester un traitement automatisé,
|
||
s'opposer à une implantation infrastructurelle ou suspendre une
|
||
orientation technique ne doivent pas demeurer des possibilités
|
||
extérieures et résiduelles ; elles doivent recevoir une forme reconnue à
|
||
l'intérieur même des architectures de décision.
|
||
|
||
Ces dimensions ne composent pas un programme fermé. Elles dessinent
|
||
plutôt les conditions minimales à partir desquelles une architecture
|
||
technique pourrait cesser d'être simple chaîne d'exécution pour
|
||
redevenir, au moins partiellement, scène de régulation.
|
||
|
||
Il faut toutefois mesurer l'exigence de ce déplacement. Réintroduire de
|
||
l'archicration dans des dispositifs computationnels ne consiste pas à
|
||
juxtaposer un supplément de transparence à des chaînes qui resteraient
|
||
fondamentalement inchangées. Cela suppose de modifier le statut même de
|
||
l'architecture : non plus seulement machine à traiter, mais forme
|
||
capable d'assumer que certains de ses effets doivent pouvoir être
|
||
ralentis, repris, reformulés, contestés et parfois refusés. Une telle
|
||
transformation entre immédiatement en tension avec les impératifs
|
||
dominants d'optimisation, de fluidité, d'automatisation continue et de
|
||
réduction des coûts de traitement. C'est pourquoi le design
|
||
archicratique ne peut être pensé comme simple amélioration ergonomique
|
||
ou correctif moral. Il engage une conflictualité interne au régime
|
||
technique lui-même : faut-il maximiser la vitesse d'exécution ou
|
||
préserver des seuils de contestabilité ? faut-il lisser l'expérience
|
||
utilisateur ou maintenir des points où la chaîne accepte de se laisser
|
||
interroger ? faut-il réduire toute friction ou reconnaître que certaines
|
||
frictions constituent précisément le prix d'une régulation légitime ? En
|
||
ce sens, l'archicration technologique n'est pas la pacification du
|
||
dispositif ; elle est la forme sous laquelle celui-ci accepte de ne pas
|
||
se refermer entièrement sur sa propre logique d'efficacité.
|
||
|
||
Ce qui est en jeu, en dernière instance, n'est pas la simple
|
||
amélioration des systèmes existants, mais la transformation du rapport
|
||
entre technique et régulation. Tant que les architectures
|
||
computationnelles fonctionneront principalement selon une logique
|
||
d'exécution silencieuse, la tension entre leur puissance et la capacité
|
||
des sociétés à les orienter continuera de s'accroître. La réouverture
|
||
durable des scènes suppose que cette logique soit infléchie, que la
|
||
décision ne soit plus seulement produite dans la chaîne, mais qu'elle
|
||
puisse être reprise dans des espaces où elle devient objet de
|
||
discussion.
|
||
|
||
Ainsi comprise, l'archicration technologique ne vient pas s'ajouter à la
|
||
technique comme une couche extérieure. Elle en constitue la condition de
|
||
légitimité. Elle est ce qui permet de transformer des dispositifs de
|
||
traitement en dispositifs de régulation, c'est-à-dire en architectures
|
||
capables d'intégrer, dans leur fonctionnement même, la possibilité du
|
||
dissensus.
|
||
|
||
Au terme de ce parcours, trois lignes de force se dégagent. D'abord,
|
||
l'encodage croissant des conditions du possible : la normativité se
|
||
déplace vers des formats, des protocoles et des seuils qui décident en
|
||
amont de ce qui pourra être calculé, visible, priorisé ou exclu.
|
||
Ensuite, la continuité du traitement : la décision tend à devenir
|
||
processus distribué, enchaînement d'ajustements plus qu'acte exposé.
|
||
Enfin, la raréfaction des scènes : l'archicration ne disparaît pas, mais
|
||
devient fragile, intermittente, souvent dépendante de failles, de crises
|
||
ou de révélations qui seules contraignent le système à comparaître.
|
||
C'est de leur articulation que naît une gouvernementalité
|
||
computationnelle, où le pouvoir ne s'énonce plus d'abord comme
|
||
commandement, mais s'incorpore dans des architectures capables
|
||
d'orienter les conduites, de distribuer les possibilités et de moduler
|
||
les trajectoires.
|
||
|
||
Une telle transformation rejaillit directement sur les catégories
|
||
classiques du politique. La souveraineté se reconfigure dans des
|
||
architectures qui préorganisent les conditions de la décision ; la
|
||
représentativité se trouve débordée par des régulations qui opèrent hors
|
||
des scènes instituées ; la légitimation tend à se déplacer vers des
|
||
critères d'efficacité, de performance et de fiabilité technique. Or ces
|
||
critères ne suffisent jamais, à eux seuls, à fonder la légitimité d'une
|
||
régulation qui affecte des droits, des trajectoires ou des conditions
|
||
d'existence.
|
||
|
||
La tension technologique ne constitue donc pas un objet isolé. Les
|
||
infrastructures computationnelles sont prises dans des rapports de
|
||
force, des dépendances, des rivalités et des stratégies qui débordent
|
||
immédiatement le cadre local de leurs usages. Ce qui se joue ici ouvre
|
||
déjà sur une autre échelle : celle où plateformes, réseaux, chaînes
|
||
logistiques, ressources critiques, souverainetés numériques et
|
||
puissances étatiques se confrontent dans des cadres de régulation encore
|
||
insuffisamment institués. Autrement dit : la question technologique
|
||
débouche directement sur la question géopolitique.
|
||
|
||
## 5.8 — Tensions géopolitiques : multipolarité, conflictualité, légitimation internationale
|
||
|
||
Une salle se remplit. Les délégations prennent place selon un protocole
|
||
qui n'a presque pas changé. Les plaques nominatives sont alignées, les
|
||
casques de traduction disposés avec précision, les écrans affichent les
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projets de résolution dans plusieurs langues. Les gestes sont connus :
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on ajuste un micro, on consulte un dossier, on échange quelques mots à
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voix basse, on corrige au stylo une formulation déjà négociée ailleurs.
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Les corps s'inscrivent dans une chorégraphie maîtrisée, héritée,
|
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répétée. Rien ici n'est improvisé. Tout est fait pour que la parole
|
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puisse advenir dans des conditions stabilisées, pour que le conflit
|
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puisse se dire sans immédiatement se déployer, pour qu'une puissance
|
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n'ait pas d'emblée à se manifester sous forme de frappe, de blocus, de
|
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rupture de chaîne ou de menace stratégique. La salle promet une
|
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différence : ici, ce qui oppose doit encore, au moins en droit,
|
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comparaître avant de s'exécuter.
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Chacun sait déjà, ou croit savoir, ce qui va être dit. Les mots seront
|
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graves, pesés, saturés de droit, d'histoire, de sécurité, de paix,
|
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d'ordre international, de souveraineté, de responsabilité. Les griefs
|
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seront énumérés, les condamnations formulées, les justifications
|
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ordonnées selon des chaînes argumentatives rodées. Le passé sera
|
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mobilisé pour établir une légitimité, le droit pour qualifier une
|
||
violation, la sécurité pour nommer une nécessité, la mémoire pour
|
||
transformer une décision en réparation ou une intervention en
|
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prévention. Tout semble réuni pour qu'un conflit puisse comparaître :
|
||
des acteurs identifiables, un cadre reconnu, des procédures établies,
|
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des langues de médiation, des normes communes au moins en apparence. À
|
||
ce niveau, la géopolitique semble encore promise à une scène.
|
||
|
||
Et pourtant, quelque chose ne tient plus.
|
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Les positions se succèdent sans réellement se rencontrer. Les
|
||
interventions s'enchaînent, mais ne produisent pas de prise mutuelle. Ce
|
||
qui vaut comme preuve pour les uns est disqualifié comme construction
|
||
pour les autres ; ce qui est nommé agression ici est reconduit ailleurs
|
||
comme défense anticipée, nécessité stratégique, sécurisation d'une
|
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frontière exposée ou correction d'un déséquilibre plus ancien. Le droit
|
||
est invoqué de part et d'autre, mais il ne constitue plus un espace
|
||
partagé de qualification. Il fonctionne comme langue de légitimation
|
||
interne à des régimes de conflit qui ne partagent plus pleinement la
|
||
même scène. La parole circule, mais elle ne lie plus de manière
|
||
symétrique. Elle formule, elle archive, elle dénonce, elle rappelle,
|
||
mais elle ne contraint pas à une épreuve mutuelle suffisamment reconnue.
|
||
|
||
Les institutions parlent, mais leur parole ne suffit plus à ouvrir un
|
||
espace où le différend puisse être travaillé. Elle circule, elle
|
||
archive, elle formalise, mais elle n'ordonne plus la conflictualité dans
|
||
une forme commune. Elle ne fait pas disparaître la guerre ; elle échoue
|
||
de plus en plus souvent à produire le seuil où la guerre, la rivalité,
|
||
la coercition, la dépendance, la menace ou l'encerclement puissent être
|
||
repris comme matière disputable. À la sortie, les décisions se déploient
|
||
ailleurs : sanctions, redéploiements logistiques, corridors
|
||
énergétiques, ventes d'armes, blocus, alignements diplomatiques,
|
||
restrictions technologiques, repositionnements navals, contrôles
|
||
d'accès, limitation des dépendances. La décision ne manque pas. Elle
|
||
s'exécute. Mais elle ne s'est pas tenue ici. Elle n'a pas comparu.
|
||
|
||
Ce décalage ne doit pas être minimisé. Il n'est pas une simple crise
|
||
d'efficacité institutionnelle. Il n'est pas seulement le symptôme d'une
|
||
impuissance politique face à des conflits plus durs, plus rapides ou
|
||
plus nombreux. Il touche à la forme même de la régulation mondiale. Car
|
||
ce qui s'affaiblit ici, ce n'est pas seulement l'autorité de tel ou tel
|
||
organe, ni même l'universalité proclamée de certaines normes. Ce qui
|
||
s'affaiblit, c'est la capacité à faire de la conflictualité mondiale
|
||
autre chose qu'un choc d'effectivités rivales ou qu'une juxtaposition de
|
||
récits fermés. C'est à partir de cette disjonction qu'il faut comprendre
|
||
la transformation géopolitique contemporaine.
|
||
|
||
Le trouble actuel ne peut être réduit ni à un simple retour des logiques
|
||
de puissance, ni à une montée généralisée de la conflictualité, ni même
|
||
à l'affaiblissement des institutions internationales héritées. Ce qui se
|
||
joue est plus profond. Il touche aux conditions mêmes dans lesquelles un
|
||
conflit mondial peut encore apparaître comme disputable — c'est-à-dire
|
||
susceptible d'être exposé, nommé, différé, traduit, traversé, sans être
|
||
immédiatement absorbé dans la pure effectivité de la force ou dans la
|
||
juxtaposition de récits incompatibles. La crise n'est pas absence de
|
||
normes, ni disparition de toute régulation. Elle tient à
|
||
l'affaiblissement de la scène où normes, puissances et conflictualités
|
||
pourraient encore comparaître dans une forme commune.
|
||
|
||
Autrement dit, ce qui se défait n'est pas la régulation mondiale
|
||
elle-même, mais son théâtre.
|
||
|
||
Il faut prendre cette formule au sérieux. Dire que le théâtre se défait
|
||
ne signifie pas que le monde tomberait dans un chaos nu, sans formes ni
|
||
cadres. Les institutions demeurent, les traités aussi, les organisations
|
||
internationales continuent de produire des textes, les diplomaties de
|
||
négocier, les interdépendances de structurer les possibilités d'action.
|
||
Rien n'indique donc une dissolution simple. Ce qui se produit est plus
|
||
déstabilisant : les éléments demeurent, mais leur articulation ne tient
|
||
plus. Les normes sont toujours là, la force aussi, les institutions
|
||
également ; ce qui devient incertain, c'est leur capacité à se
|
||
rencontrer dans un espace suffisamment reconnu pour que le conflit
|
||
puisse s'y tenir autrement que comme affrontement direct ou comme
|
||
superposition de justifications irréconciliables.
|
||
|
||
C'est en ce sens qu'il faut parler d'une crise de l'archicration
|
||
mondiale. L'arcalité géopolitique demeure : chartes, traités,
|
||
conventions, principes de souveraineté, interdictions relatives à la
|
||
guerre, catégories de qualification des conflits, des crimes et des
|
||
obligations. Le monde n'est pas post-normatif. Les normes continuent
|
||
d'être invoquées avec une intensité parfois spectaculaire, mais cette
|
||
intensité même ne garantit plus qu'elles fassent scène. Elles demeurent
|
||
disponibles comme langage de qualification et de rappel, sans toujours
|
||
demeurer capables d'obliger les antagonistes à se mesurer à elles dans
|
||
une épreuve reconnue.
|
||
|
||
Mais cette arcalité tend de plus en plus à subsister comme ressource de
|
||
positionnement, de dénonciation, d'auto-légitimation ou d'archivage,
|
||
plutôt que comme opérateur vivant d'une confrontation traversable. Dans
|
||
le même temps, la cratialité géopolitique s'intensifie : sanctions,
|
||
embargos, dépendances industrielles, chaînes d'approvisionnement,
|
||
corridors maritimes, architectures de paiement, technologies critiques,
|
||
capacités de projection ou de blocage. Là où l'arcalité a besoin, au
|
||
moins partiellement, d'une scène où elle puisse valoir, la cratialité
|
||
agit directement sur les marges du possible.
|
||
|
||
Entre les deux devrait se tenir l'archicration : la capacité d'instituer
|
||
un espace où normes et puissances peuvent comparaître ensemble, entrer
|
||
en contradiction, être traduites, différées, infléchies. Or c'est
|
||
précisément cette capacité qui se fragilise. La scène ne disparaît pas
|
||
absolument, mais elle cesse d'être la condition ordinaire de la
|
||
régulation mondiale. La crise géopolitique contemporaine tient donc
|
||
moins à une disparition du droit, ou à un retour pur de la force, qu'à
|
||
la désarticulation croissante entre une arcalité qui demeure, une
|
||
cratialité qui s'intensifie, et une archicration qui ne parvient plus à
|
||
faire tenir leur rapport dans une forme reconnue. La question centrale
|
||
n'est plus seulement : qui agit, qui domine, qui résiste ? Elle devient
|
||
: où et comment ces actions peuvent-elles encore comparaître comme
|
||
différend, plutôt que se déployer comme pure effectivité ? La
|
||
géopolitique cesse alors d'être seulement une distribution de
|
||
puissances. Elle devient un problème de comparution.
|
||
|
||
Cette crise de comparution se manifeste selon plusieurs figures
|
||
distinctes mais liées. Il importe de les distinguer non pour dresser une
|
||
typologie abstraite, mais parce que chacune fait apparaître un régime
|
||
particulier d'affaiblissement archicratique, et donc une manière
|
||
différente pour le conflit de sortir de la scène ou de la dévaster.
|
||
|
||
La première figure est celle de la destruction de la scène. Le conflit
|
||
syrien en constitue une illustration paradigmatique. Ce qui s'y est joué
|
||
ne relève pas seulement d'une intensification de la violence ou d'une
|
||
multiplication des acteurs armés ; c'est la possibilité même d'un espace
|
||
commun de comparution qui s'y est progressivement dissoute. La Syrie n'a
|
||
pas seulement été le lieu d'une guerre prolongée, ni seulement celui
|
||
d'interventions extérieures multiples ; elle a été le lieu où aucune
|
||
forme n'a tenu assez longtemps pour que les antagonismes puissent être
|
||
repris comme conflit traversable.
|
||
|
||
Les négociations, conférences et résolutions n'ont pas manqué. Ce qui a
|
||
manqué, c'est un cadre assez robuste pour forcer les acteurs engagés — régime, groupes armés, puissances régionales et globales — à
|
||
comparaître dans une scène qui les excède tous partiellement. Les récits
|
||
se sont multipliés — guerre civile, guerre contre le terrorisme,
|
||
guerre par procuration, lutte pour la souveraineté, intervention
|
||
humanitaire, stabilisation régionale — sans qu'aucun ne parvienne à
|
||
faire tenir ensemble violences de terrain, rationalités militaires,
|
||
intérêts énergétiques et tentatives de médiation dans une forme commune.
|
||
|
||
Le droit n'a pas seulement été violé ; il a été empêché d'apparaître
|
||
comme scène. Les résolutions ont existé, les prises de parole aussi,
|
||
mais rien n'a suffi à produire un espace où la violence puisse être
|
||
exposée autrement que comme flux d'événements, séquences d'atrocités,
|
||
déplacements de lignes, urgences humanitaires, jeux d'alliances et
|
||
d'abandons. La scène n'a pas été seulement faible. Elle a été dévastée.
|
||
Et cette dévastation révèle l'une des formes les plus radicales de la
|
||
crise archicratique mondiale : lorsque les puissances agissent dans un
|
||
espace où aucun tiers ne parvient à imposer une forme minimale de
|
||
comparution, le conflit cesse d'être habitable comme différend. Il se
|
||
poursuit comme pure effectivité, c'est-à-dire comme déploiement de
|
||
capacités sans théâtre reconnu.
|
||
|
||
La deuxième figure de la crise de comparution est celle de la
|
||
fragmentation concurrentielle de la scène. Le conflit russo-ukrainien en
|
||
offre une configuration exemplaire. Car ici, rien ne semble manquer des
|
||
conditions formelles de la comparution : institutions visibles, normes
|
||
omniprésentes, catégories juridiques mobilisées, documentation
|
||
abondante, qualifications précises. Tout semble indiquer que la scène
|
||
tient encore.
|
||
|
||
Et pourtant, elle ne tient pas. Ce qui se donne à voir n'est pas une
|
||
absence de scène, mais une prolifération de scènes qui ne se
|
||
reconnaissent pas mutuellement. D'un côté, le conflit est qualifié comme
|
||
agression contre un État souverain, violation du droit international,
|
||
atteinte à l'intégrité territoriale. De l'autre, il est inscrit dans un
|
||
autre régime de légitimité : sécurité historique, défense contre un
|
||
encerclement stratégique, correction d'un déséquilibre géopolitique plus
|
||
ancien. Entre ces deux pôles se déploient d'autres cadrages encore :
|
||
autodétermination, résistance nationale, conflit civilisationnel,
|
||
défense contre l'expansion impériale. Les catégories ne manquent pas ;
|
||
ce qui manque, c'est leur traductibilité réciproque dans une scène
|
||
reconnue.
|
||
|
||
La scène n'est donc pas absente. Elle est éclatée. Les acteurs se
|
||
répondent, se citent, se dénoncent, se réfèrent aux mêmes événements,
|
||
mais non dans un espace où ces réponses produiraient une obligation
|
||
mutuelle de reprise. L'événement commun ne produit donc pas de scène
|
||
commune ; il devient le point d'appui de qualifications concurrentes qui
|
||
se renforcent mutuellement sans se laisser véritablement traverser.
|
||
Chaque parole est adressée depuis un théâtre qui ne reconnaît pas
|
||
pleinement celui de l'autre comme lieu valide du différend. Le conflit
|
||
devient alors confrontation de scènes plutôt que conflit dans une scène.
|
||
|
||
La troisième figure est celle de la saturation simulacrale de la scène.
|
||
Les négociations climatiques internationales en offrent une illustration
|
||
particulièrement révélatrice. Ici, la scène n'est ni détruite ni
|
||
véritablement éclatée. Elle est extraordinairement active, dense,
|
||
visible, institutionnalisée, médiatisée. Elle produit des textes, des
|
||
engagements, des trajectoires, des objectifs, des mécanismes de suivi.
|
||
Tout semble indiquer que la régulation mondiale fonctionne.
|
||
|
||
Et pourtant, elle ne tient pas pleinement comme scène archicrative. Les
|
||
différends y sont omniprésents — responsabilité historique, justice
|
||
climatique, droit au développement, financement, adaptation, pertes et
|
||
dommages — mais ils peinent structurellement à être transformés en
|
||
formes réellement contraignantes et co-légitimées. La scène fonctionne,
|
||
mais elle fonctionne comme saturation : elle formalise, différencie,
|
||
documente, différère, sans toujours produire une transformation à la
|
||
hauteur des enjeux. Elle n'est pas vide ; elle est saturée au point de
|
||
perdre une part de sa capacité transformatrice. La prolifération des
|
||
procédures, des engagements, des calendriers et des mécanismes de suivi
|
||
ne manque pas de rationalité ; mais elle tend à convertir le dissensus
|
||
en gestion continue d'un différé, plutôt qu'en mise en tension
|
||
réellement contraignante des responsabilités.
|
||
|
||
Ces trois figures — destruction, fragmentation, saturation — ne sont
|
||
pas des anomalies isolées. Elles constituent les régimes différenciés
|
||
d'une même transformation : la perte de centralité de la scène comme
|
||
condition ordinaire de la régulation internationale. Le problème n'est
|
||
donc pas seulement la pluralité des puissances. Il est la pluralité des
|
||
scènes.
|
||
|
||
C'est à partir de cette transformation qu'il devient nécessaire de
|
||
qualifier la configuration contemporaine comme une multipolarité
|
||
disjonctive. La multipolarité contemporaine ne se contente pas d'ajouter
|
||
des acteurs à une scène existante ; elle transforme les conditions mêmes
|
||
de la scène. Les puissances ne divergent plus seulement sur les
|
||
objectifs ou les moyens, mais sur les cadres dans lesquels une position
|
||
peut encore être dite légitime. C'est en ce sens qu'elle est
|
||
disjonctive. La disjonction ne porte donc pas seulement sur les intérêts
|
||
en présence, mais sur les principes mêmes de commensurabilité qui
|
||
permettraient encore de les confronter dans un langage partiellement
|
||
partagé.
|
||
|
||
Cette précision est essentielle. Dans une multipolarité classique,
|
||
plusieurs centres de puissance coexistent encore dans un horizon
|
||
minimalement partagé : ils s'affrontent, se surveillent, se contiennent,
|
||
parfois se reconnaissent, mais dans un espace où les catégories de
|
||
menace, d'équilibre, de négociation et de compromis demeurent
|
||
partiellement commensurables. La configuration actuelle est plus
|
||
troublante. Les acteurs ne se contentent plus de défendre des intérêts
|
||
différents à l'intérieur d'un même théâtre ; ils contribuent à produire
|
||
des théâtres divergents, dans lesquels les critères de recevabilité
|
||
eux-mêmes ne coïncident plus. Ce n'est donc pas seulement la
|
||
distribution de la puissance qui se pluralise, mais la scène même de sa
|
||
justification.
|
||
|
||
Il en résulte une transformation profonde de la conflictualité
|
||
internationale. Lorsque les cadres de légitimation se désarticulent, le
|
||
différend ne porte plus seulement sur ce qu'il convient de faire, mais
|
||
sur la scène à partir de laquelle une action peut être dite défensive,
|
||
illégitime, proportionnée, impériale, réparatrice ou prédatrice. La
|
||
rivalité n'oppose plus uniquement des stratégies ; elle oppose des
|
||
économies de validation. Les acteurs ne se disputent pas seulement des
|
||
zones, des flux, des ressources ou des alliances ; ils se disputent les
|
||
conditions sous lesquelles leur propre parole peut encore prétendre à
|
||
l'universalité. C'est pourquoi la multipolarité contemporaine ne produit
|
||
pas spontanément une scène plus riche : elle peut engendrer au contraire
|
||
un monde plus peuplé en voix, mais moins capable d'en faire une
|
||
conflictualité tenue.
|
||
|
||
Le conflit sino-américain en constitue l'une des expressions les plus
|
||
structurantes. Il ne porte pas seulement sur le commerce, la technologie
|
||
ou la stratégie militaire ; il engage des conceptions divergentes de la
|
||
souveraineté, du rôle de l'État, du statut des droits, du gouvernement
|
||
du numérique, des rapports entre sécurité et liberté, entre ordre et
|
||
pluralité. Ce qui est invoqué comme principe universel d'un côté peut
|
||
être disqualifié de l'autre comme instrument de puissance, projection
|
||
d'un modèle particulier ou masque idéologique. Le différend porte donc
|
||
moins sur l'application des normes que sur la scène dans laquelle ces
|
||
normes pourraient être reconnues comme valides.
|
||
|
||
Une dynamique comparable traverse ce que l'on désigne, de manière
|
||
imparfaite mais opératoire, comme le "Sud global". Il ne s'y exprime pas
|
||
seulement une demande de redistribution du pouvoir international, mais
|
||
une contestation des cadres à partir desquels ce pouvoir est pensé et
|
||
légitimé. Les références à l'histoire coloniale, aux asymétries
|
||
structurelles, aux doubles standards normatifs et à l'inégale valeur des
|
||
vies déplacent le différend du contenu des décisions vers la légitimité
|
||
même du lieu d'où elles sont prises. Ce déplacement est décisif : il ne
|
||
conteste pas seulement des décisions particulières, mais l'économie
|
||
historique de recevabilité dans laquelle certaines puissances continuent
|
||
de parler comme si elles occupaient naturellement le centre de la scène
|
||
mondiale. La contestation ne porte pas seulement sur ce qui est décidé ;
|
||
elle porte sur le lieu d'où cela est décidé.
|
||
|
||
C'est à partir de là qu'il devient possible de formaliser ce que l'on
|
||
peut appeler une polyphonie des légitimités. Plusieurs voix prétendent
|
||
organiser le monde ; plusieurs récits du droit, de la justice, de la
|
||
souveraineté, de la sécurité ou du développement coexistent. Mais cette
|
||
pluralité ne produit pas spontanément une scène plus riche. Elle peut au
|
||
contraire engendrer une fragmentation dans laquelle chaque voix parle
|
||
depuis son propre théâtre sans reconnaître pleinement celui des autres
|
||
comme espace valable du différend. La polyphonie n'est pas silence ;
|
||
elle est excès de voix sans orchestration commune. La tension
|
||
géopolitique contemporaine apparaît ainsi comme une tension entre
|
||
pluralisation et disjonction : le monde ne manque ni de normes, ni de
|
||
puissance, ni de récits, mais il peine à produire une scène capable de
|
||
les faire tenir ensemble autrement que dans leur coexistence
|
||
conflictuelle.
|
||
|
||
Mais la désarticulation entre arcalité, cratialité et archicration ne se
|
||
manifeste pas seulement dans la fragmentation des scènes visibles. Une
|
||
part croissante des tensions géopolitiques se joue désormais dans les
|
||
infrastructures : énergie, semi-conducteurs, données, routes maritimes,
|
||
câbles sous-marins, systèmes de paiement, chaînes logistiques,
|
||
satellites, minerais critiques. Le conflit n'y disparaît pas ; il s'y
|
||
reconfigure dans un langage fonctionnel de sécurisation, de résilience,
|
||
de continuité d'approvisionnement et de réduction du risque. On parle
|
||
dans les enceintes diplomatiques ; on agit dans les infrastructures. Le
|
||
conflit ne s'y absente pas ; il change de régime d'apparition, en se
|
||
déposant dans des décisions techniques, logistiques ou réglementaires
|
||
qui modifient le réel avant même d'avoir été pleinement reconnues comme
|
||
moments de confrontation.
|
||
|
||
Ce déplacement a des conséquences profondes. Une restriction
|
||
d'exportation, une reconfiguration de chaîne logistique, une exclusion
|
||
d'un système de paiement, un contrôle sur des technologies critiques, un
|
||
repositionnement de routes commerciales peuvent avoir des effets
|
||
géopolitiques majeurs sans passer par une scène explicite de
|
||
comparution. La géopolitique devient alors partiellement infra-scénique
|
||
: elle se joue en dessous, en amont ou à côté des espaces où elle
|
||
prétend se dire. Le conflit n'est pas moins intense ; il est plus
|
||
difficile à faire apparaître comme différend habitable.
|
||
|
||
Dans ce contexte, les formats minilatéraux se développent avec une
|
||
intensité particulière. Coalitions ad hoc, clubs d'États, partenariats
|
||
stratégiques restreints, accords sectoriels permettent d'agir rapidement
|
||
là où la grande scène universelle ne produit plus de décision
|
||
opératoire. Il faut être juste avec ces dispositifs : ils peuvent rendre
|
||
possible ce que les enceintes plus vastes ne parviennent plus à
|
||
produire. Mais cette efficacité a un prix. Ils règlent sans toujours
|
||
instituer. Ils stabilisent sans pleinement légitimer. Ils produisent du
|
||
gouvernable là où l'universel échoue, mais au prix d'une contraction de
|
||
la comparution. Leur efficacité n'est donc pas illusoire ; elle est
|
||
archicratiquement coûteuse, parce qu'elle obtient souvent de
|
||
l'opérabilité en réduisant l'épaisseur même de la scène où cette
|
||
opérabilité pourrait être discutée. La géopolitique devient alors une
|
||
mosaïque d'arènes : certaines visibles et institutionnelles, d'autres
|
||
techniques et distribuées, d'autres encore restreintes et pragmatiques.
|
||
Ce morcellement n'abolit pas la régulation ; il en modifie la forme.
|
||
|
||
Ce déplacement est capital, car il modifie jusqu'à l'expérience même du
|
||
conflit international. Dans les grandes scènes diplomatiques, la
|
||
conflictualité se présente encore sous forme de déclarations, de votes,
|
||
de veto, de résolutions, d'allocutions, bref sous des formes où la
|
||
parole conserve au moins la mémoire d'une comparution. Dans les
|
||
infrastructures et les formats restreints, elle change de texture. Elle
|
||
devient restriction de flux, redéploiement d'itinéraires, sécurisation
|
||
d'un détroit, contrôle de composants critiques, reconfiguration d'une
|
||
chaîne d'approvisionnement, priorisation d'un accès, verrouillage d'un
|
||
standard. Le conflit ne s'y annonce pas toujours comme conflit ; il se
|
||
dépose dans des opérations techniques qui en modulent silencieusement
|
||
les effets.
|
||
|
||
C'est pourquoi le minilatéral n'est pas seulement une solution de
|
||
rechange face à l'impuissance de l'universel. Il est aussi le symptôme
|
||
d'un monde où l'effectivité tend à se déplacer vers des scènes plus
|
||
étroites, plus sélectives, plus opérationnelles, mais aussi moins
|
||
exposées. Ce que ces formats gagnent en vitesse, ils le perdent souvent
|
||
en profondeur archicrative. Ils permettent à certains acteurs de
|
||
répondre rapidement à une urgence ou à une menace, mais ils peinent
|
||
davantage à produire un espace où ceux qui subiront les effets indirects
|
||
de ces décisions pourront réellement comparaître. À mesure que croît
|
||
leur centralité, la scène mondiale cesse moins d'exister qu'elle ne se
|
||
trouve court-circuitée par une pluralité de centres d'opération
|
||
partielle.
|
||
|
||
Et c'est précisément dans cet espace fracturé que réapparaissent, de
|
||
manière inattendue, des formes faibles de scène. Certaines juridictions
|
||
symboliques ou périphériques en offrent des exemples significatifs. Le
|
||
Tribunal Monsanto, malgré son absence de pouvoir contraignant, a tenté
|
||
d'ouvrir un espace où des pratiques industrielles pouvaient être
|
||
exposées comme litige global. Des procès climatiques intentés contre des
|
||
États ou des entreprises ne visent pas seulement des réparations ; ils
|
||
cherchent aussi à instituer une adresse, à produire un lieu où des
|
||
responsabilités puissent être nommées, documentées, discutées. Certaines
|
||
juridictions régionales ont également introduit des formes de
|
||
reconnaissance qui excèdent les cadres classiques, en rendant
|
||
comparables des régimes d'existence jusque-là maintenus à la périphérie
|
||
des scènes officielles.
|
||
|
||
Le territoire lui-même devient un lieu privilégié de réémergence
|
||
archicratique. Non pas le territoire au seul sens étatique, mais comme
|
||
forme habitée, espace de vie, configuration relationnelle. Les luttes
|
||
autochtones, écologiques ou communautaires montrent que la scène peut se
|
||
reconstituer à partir du sol, à travers des assemblées, des rituels, des
|
||
protocoles de reconnaissance, des juridictions coutumières, des formes
|
||
de blocage ou de résistance. Ces pratiques ne valent pas seulement comme
|
||
actions politiques ; elles valent comme institutions fragiles du
|
||
différend. Leur fragilité ne retire rien à leur portée analytique : elle
|
||
montre au contraire que, là même où la grande scène mondiale se défait,
|
||
des formes situées de comparution peuvent encore être instituées à bas
|
||
bruit.
|
||
|
||
Ces scènes sont faibles, mais décisives. Elles n'abolissent ni la
|
||
fragmentation ni l'asymétrie des puissances ; elles indiquent seulement
|
||
que la disputabilité n'est pas entièrement dissoute. La géopolitique
|
||
contemporaine ne se réduit donc ni à la disparition de la scène, ni à
|
||
son maintien inchangé, mais à une stratification de scènes inégalement
|
||
puissantes, partiellement articulées, souvent disjointes. L'enjeu n'est
|
||
plus de restaurer un ordre homogène, mais de maintenir des espaces où le
|
||
conflit puisse encore être tenu autrement que comme pure force ou
|
||
juxtaposition de légitimités closes.
|
||
|
||
C'est en ce sens qu'il faut comprendre l'archicration géopolitique. Non
|
||
comme promesse d'un consensus universel enfin accompli, ni comme
|
||
restauration imaginaire d'un ordre mondial homogène, mais comme exigence
|
||
plus sobre et plus décisive : maintenir des conditions dans lesquelles
|
||
le conflit puisse encore comparaître autrement que comme pure force,
|
||
pure fragmentation ou pure gestion d'effectivités concurrentes. À ce
|
||
niveau, l'enjeu n'est pas de supprimer l'hétérogénéité du monde, mais
|
||
d'empêcher qu'elle ne bascule tout entière dans l'incommensurabilité ou
|
||
dans la seule administration stratégique des rapports de puissance. Ce
|
||
qui est en jeu aujourd'hui n'est pas seulement l'intensification des
|
||
tensions, mais la difficulté croissante à instituer des formes où elles
|
||
puissent être reprises, traduites, différées, exposées, autrement dit
|
||
rendues travaillables sans être ni dissoutes ni abandonnées à la seule
|
||
logique des rapports de puissance.
|
||
|
||
Une telle exigence n'abolit ni l'asymétrie des acteurs, ni la violence
|
||
du monde, ni l'hétérogénéité des régimes de légitimité. Elle ne promet
|
||
pas davantage qu'une scène totale pourrait enfin absorber toutes les
|
||
conflictualités de la planète. Elle désigne quelque chose de plus
|
||
rigoureux et de plus fragile : la nécessité qu'existent encore, entre
|
||
destruction de la scène, éclatement des cadres, saturation procédurale,
|
||
déplacement infra-scénique et contraction minilatérale, des seuils où la
|
||
force doive au moins partiellement répondre d'elle-même. Car à défaut de
|
||
tels seuils, la géopolitique cesse d'être seulement un ordre conflictuel
|
||
; elle devient un espace où les puissances agissent de plus en plus sans
|
||
avoir à se soumettre à l'épreuve d'un monde commun.
|
||
|
||
C'est pourquoi la question géopolitique ne peut plus être formulée
|
||
seulement en termes de distribution des puissances, d'équilibres
|
||
stratégiques ou d'architecture institutionnelle. Elle doit être
|
||
reformulée comme question des conditions de comparution à l'échelle
|
||
mondiale. Où le différend peut-il encore prendre forme ? Dans quels
|
||
cadres les conflits peuvent-ils être nommés sans être aussitôt
|
||
reconduits à des théâtres incommensurables ? Quelles scènes, mêmes
|
||
faibles, mêmes situées, mêmes partielles, permettent encore qu'une
|
||
violence, une dépendance, une dépossession ou une destruction soient
|
||
portées à hauteur d'objection recevable ?
|
||
|
||
Et c'est à partir de cette limite qu'un déplacement décisif s'impose.
|
||
Car si la géopolitique interroge encore la possibilité d'une scène entre
|
||
puissances, une question plus radicale s'ouvre déjà en son sein : celle
|
||
des conditions d'apparition des sujets eux-mêmes dans ces scènes. Non
|
||
plus seulement : qui agit dans le monde ? Mais : qui peut y comparaître
|
||
comme interlocuteur recevable, comme vie comptée, comme expérience digne
|
||
d'être portée à la scène ? La crise géopolitique ne se limite donc pas à
|
||
une crise de l'ordre international. Elle devient une crise des seuils
|
||
d'apparition. Car lorsqu'aucune scène suffisamment reconnue ne garantit
|
||
plus que les vies affectées puissent accéder à une forme recevable de
|
||
comparution, la question de la conflictualité entre puissances se
|
||
redouble immédiatement d'une question plus radicale : celle des
|
||
conditions mêmes de l'apparition. C'est à ce point précis que s'ouvre la
|
||
tension suivante.
|
||
|
||
## 5.9 — Tensions cosmopolitiques : sujets, scènes et universalités disputables
|
||
|
||
Depuis plusieurs années déjà, des communautés entières savent qu'elles
|
||
ne pourront pas demeurer là où elles vivent. Ce savoir n'a pas toujours
|
||
la brutalité d'une catastrophe instantanée. Il ne prend pas
|
||
nécessairement la forme d'un effondrement unique, datable,
|
||
spectaculaire. Il avance plus bas, plus lentement, plus obstinément. La
|
||
terre retient moins l'eau. Les saisons dérivent. Les récoltes deviennent
|
||
incertaines. Les cycles halieutiques se défont. Les sols se fissurent ou
|
||
se salinisent. Les incendies se rapprochent. La côte recule. Les nappes
|
||
s'épuisent. L'extraction progresse. Les forêts cessent d'abriter ce
|
||
qu'elles abritaient encore. Les maisons tiennent parfois debout. Les
|
||
routes existent encore. Les cartes officielles ne signalent pas
|
||
immédiatement qu'un monde a commencé à manquer. Et pourtant, ce qui
|
||
faisait continuité se défait. Les usages, les transmissions, les
|
||
repères, les rythmes, les formes élémentaires de prévisibilité grâce
|
||
auxquelles une existence se savait encore située cessent de tenir
|
||
ensemble avec la même évidence. Il arrive alors un moment où rester ne
|
||
signifie plus habiter, mais s'exposer ; et où partir n'ouvre pas un
|
||
avenir, mais commence par une perte.
|
||
|
||
Lorsqu'un tel seuil est franchi, ce qui se joue alors n'est pas
|
||
réductible à un déplacement de population, à un dommage environnemental
|
||
ou à une crise humanitaire de plus. C'est la possibilité même de faire
|
||
reconnaître ce qui arrive. Car ceux dont le territoire devient
|
||
inhabitable, ceux dont le milieu de vie est lentement détruit, ceux dont
|
||
la continuité symbolique, économique, matérielle ou cosmologique se
|
||
trouve atteinte ne cherchent pas seulement à survivre. Ils cherchent
|
||
aussi à dire le tort qui leur est fait. Ils cherchent à le formuler de
|
||
telle manière qu'il ne se dissolve ni dans la fatalité naturelle, ni
|
||
dans l'indifférence administrative, ni dans des langages trop pauvres
|
||
qui ne savent recevoir que du dommage quantifiable. Ils cherchent la
|
||
forme dans laquelle leur tort cessera d'être un fait pour devenir un
|
||
différend.
|
||
|
||
Or c'est ici que commence la difficulté proprement cosmopolitique. Les
|
||
cadres disponibles ne manquent pas : instances, procédures, expertises,
|
||
conventions, juridictions, dispositifs de plainte, arènes
|
||
internationales où les souffrances du monde peuvent, en principe, être
|
||
portées. Pourtant, au moment même où un collectif tente de nommer ce
|
||
qu'il subit, il découvre souvent que les formes de recevabilité qui lui
|
||
sont offertes ne savent pas recevoir ce qu'il cherche à faire entendre.
|
||
|
||
La destruction d'un territoire devient risque mesurable ; la rupture
|
||
d'un monde vécu, vulnérabilité objectivable ; l'atteinte à une
|
||
continuité de vie, à une mémoire, à une relation au sol doit se
|
||
convertir en indicateurs, en causalités, en standards de preuve. Pour
|
||
pouvoir comparaître, l'expérience doit se traduire, et cette traduction
|
||
n'est pas un simple passage de langue : elle reconfigure ce qui est
|
||
vécu. Ce qui relevait d'un rapport au monde doit être reformulé dans une
|
||
grammaire qui ne l'a pas vu naître. Les sujets concernés ne sont pas
|
||
purement et simplement rejetés hors du cadre ; ils peuvent entrer dans
|
||
la procédure, témoigner, alerter, comparaître, mais souvent à condition
|
||
de reformuler leur tort dans des formes qui en déplacent déjà la portée.
|
||
|
||
C'est à partir de cette dissymétrie qu'il faut reprendre la question
|
||
cosmopolitique. Nous ne manquons ni de droits, ni de conventions, ni de
|
||
discours sur l'humanité ; nous manquons des formes par lesquelles une
|
||
existence affectée par des processus globaux peut franchir le seuil qui
|
||
la sépare encore de sa propre recevabilité. Le cosmopolitique doit donc
|
||
être pensé moins comme horizon d'unification morale que comme problème
|
||
de scène. Non pas scène unifiée, harmonieuse, pacifiée, mais structure
|
||
d'apparition où un tort devient formulable et transmissible sans être
|
||
immédiatement neutralisé par les conditions mêmes de sa reconnaissance.
|
||
|
||
Cette reformulation oblige à déplacer profondément le regard. Tant que
|
||
le cosmopolitique est pensé comme simple extension des principes
|
||
universels, le problème semble résider dans leur insuffisante
|
||
application. Mais dès qu'il est repris comme problème de scène, la
|
||
difficulté change de nature : il ne s'agit plus seulement de savoir
|
||
quels droits devraient valoir pour tous, mais dans quelles conditions
|
||
concrètes un tort peut franchir le seuil qui le sépare encore de sa
|
||
propre intelligibilité publique. L'universel cesse alors d'apparaître
|
||
comme un contenu déjà disponible, suspendu au-dessus des situations,
|
||
pour devenir une épreuve de formulation, de transmission et de
|
||
comparution. Ce déplacement importe au plus haut point, car il interdit
|
||
de confondre l'existence de principes avec celle de scènes capables de
|
||
les rendre réellement opérants pour ceux qui cherchent à y faire entrer
|
||
leur expérience.
|
||
|
||
Le paradoxe contemporain devient alors plus net. Jamais les
|
||
interdépendances n'ont été aussi denses : chaînes logistiques, régimes
|
||
extractifs, architectures numériques, bouleversements climatiques,
|
||
pandémies, flux migratoires, recompositions géopolitiques lient les
|
||
existences à une intensité inédite. Mais cette liaison ne produit pas
|
||
une scène commune. Elle produit une exposition distribuée :
|
||
co-affectation sans co-présence recevable, proximité causale sans
|
||
comparution partagée, mondialisation des effets sans universalisation
|
||
des scènes. Le problème ne porte donc pas d'abord sur l'inclusion ou
|
||
l'exclusion, mais sur les seuils mêmes de recevabilité. Nombre de sujets
|
||
affectés par des processus globaux ne sont pas simplement rejetés hors
|
||
de toute forme ; ils sont admis sous condition. Ils sont entendus, mais
|
||
selon des formats qui précèdent leur parole.
|
||
|
||
Un demandeur d'asile peut être reçu, mais il doit apprendre à raconter
|
||
sa vie dans les catégories du persécuté crédible. Un mineur non
|
||
accompagné peut prétendre à une protection, mais seulement après avoir
|
||
traversé des épreuves de preuve qui l'installent d'emblée sous soupçon.
|
||
Un peuple autochtone peut contester une destruction territoriale, mais à
|
||
condition de traduire un rapport cosmologique au sol dans la langue des
|
||
titres, des dommages et des expertises. La scène ne ferme pas
|
||
frontalement la parole ; elle en règle les conditions d'accès. Avant que
|
||
le tort ne puisse apparaître, il faut établir que celui qui parle est en
|
||
droit d'être entendu. La comparution est ainsi précédée d'une opération
|
||
de validation : le sujet n'entre pas comme interlocuteur d'emblée
|
||
reconnu, mais comme hypothèse à instruire.
|
||
|
||
C'est ce régime qu'il faut nommer avec précision : une comparution
|
||
probatoire. Le sujet n'est pas réduit au silence ; il est mis à
|
||
l'épreuve. Et cette mise à l'épreuve ne constitue pas une simple étape
|
||
procédurale : elle redéfinit la structure même de l'apparition. Ce qui
|
||
devrait être premier — l'exposition d'un tort — devient second ; ce
|
||
qui devient premier, c'est la recevabilité de celui qui le porte. On le
|
||
voit avec une netteté particulière dans les scènes d'asile. Un récit
|
||
commence ; il pourrait être celui d'une fuite, d'une persécution, d'un
|
||
monde devenu impraticable.
|
||
|
||
Mais très vite, il est pris dans une autre logique : non plus seulement
|
||
que t'est-il arrivé, mais es-tu cohérent, constant, documentable,
|
||
crédible ? Tes mots concordent-ils avec les catégories du droit ? Ton
|
||
histoire entre-t-elle dans les formats disponibles ? Le tort n'est pas
|
||
nié frontalement ; il est suspendu à la preuve d'une recevabilité
|
||
personnelle.
|
||
|
||
Le cas des mineurs non accompagnés radicalise encore ce schème. En
|
||
théorie, la protection due à l'enfance s'impose ; en pratique, elle est
|
||
souvent subordonnée à une démonstration préalable : prouver son âge, sa
|
||
cohérence, sa trajectoire, parfois même son corps. L'enfant n'apparaît
|
||
pas d'abord comme sujet à protéger ; il apparaît comme cas à vérifier.
|
||
La vulnérabilité n'ouvre pas la scène ; elle doit d'abord s'y rendre
|
||
crédible. Le cosmopolitique apparaît alors moins comme idéal
|
||
d'universalité déjà disponible que comme épreuve de seuil : possibilité,
|
||
ou impossibilité, pour un tort de franchir les conditions qui le
|
||
séparent encore de sa propre recevabilité.
|
||
|
||
Il faut mesurer la violence propre à un tel régime. Elle ne prend pas
|
||
nécessairement la forme d'une exclusion spectaculaire, ni même d'un
|
||
refus explicite. Elle opère plus finement, dans l'écart entre ce qui est
|
||
vécu et la forme sous laquelle ce vécu devient admissible. Le sujet peut
|
||
parler, mais il découvre que sa parole n'entre qu'à condition d'avoir
|
||
déjà appris la langue dans laquelle elle devra compter. Il peut
|
||
témoigner, mais son témoignage n'acquiert de poids qu'en s'ajustant à
|
||
des attentes de cohérence, de stabilité, de vérifiabilité qui ne
|
||
coïncident jamais tout à fait avec la manière dont une existence blessée
|
||
se raconte effectivement. La violence se situe dans l'obligation de se
|
||
reconfigurer pour franchir une porte demeurée juste entrouverte. Ce
|
||
n'est pas un simple détail procédural. C'est une transformation de la
|
||
scène elle-même : avant que le tort puisse être reconnu, il faut déjà
|
||
que le sujet ait consenti à une certaine discipline de son apparition.
|
||
|
||
Si la première figure de la tension cosmopolitique se jouait dans
|
||
l'épreuve du récit, une seconde configuration se déploie plus en amont
|
||
encore, à un niveau où la parole n'a pas même commencé. Le sujet n'entre
|
||
plus dans un espace où il sera évalué ; il est déjà inscrit dans un
|
||
dispositif qui le situe, le classe, l'oriente avant même qu'il ne puisse
|
||
formuler ce qui lui arrive.
|
||
|
||
Dans les régimes contemporains de gestion des mobilités, des identités
|
||
et des trajectoires, la qualification précède de plus en plus
|
||
l'énonciation. L'exemple des systèmes biométriques et des architectures
|
||
de traçabilité en fournit une illustration particulièrement nette.
|
||
L'enregistrement d'une empreinte, l'attribution d'un identifiant, la
|
||
corrélation avec une base de données ne sont pas de simples opérations
|
||
techniques : ce sont des actes de pré-inscription. À partir de ces
|
||
gestes, une trajectoire est déjà interprétée, une appartenance
|
||
procédurale esquissée, un parcours présumé. Le corps devient trace, la
|
||
trace devient dossier, et le dossier précède la parole. Le sujet
|
||
n'apparaît plus d'abord comme porteur d'un différend ; il apparaît comme
|
||
unité de traitement.
|
||
|
||
Cette logique devient plus visible encore dans les espaces de tri
|
||
avancé, où identification, évaluation et orientation se concentrent et
|
||
s'accélèrent. L'identification se fait ici, l'évaluation ailleurs, la
|
||
décision encore ailleurs. Le sujet traverse ces séquences sans jamais
|
||
pouvoir les saisir comme une scène unifiée. Ce qui pourrait être formulé
|
||
comme expérience globale se disperse dans une succession d'opérations
|
||
techniques. La comparution devient séquentielle ; le différend,
|
||
discontinu. La scène ne s'abolit donc pas par suppression frontale ;
|
||
elle se défait par décomposition, puisque ce qui est vécu se trouve
|
||
traité avant d'être tenu.
|
||
|
||
Ce morcellement n'a rien d'anodin. Il modifie le régime temporel même de
|
||
l'apparition. Dans une scène encore habitable, le sujet peut au moins
|
||
espérer que ce qu'il dit reconfigure la compréhension de ce qui lui
|
||
arrive. Ici, l'ordre s'inverse : la compréhension procédurale précède
|
||
déjà la parole et l'attend sous une forme étroite. Le sujet ne rencontre
|
||
pas d'abord un espace où son récit pourrait orienter l'instruction ; il
|
||
rencontre une chaîne où l'instruction a déjà distribué les places, les
|
||
catégories et les issues plausibles. Ce n'est pas simplement que la
|
||
parole y devient plus difficile. C'est qu'elle y devient seconde,
|
||
dérivée, latérale, comme si l'essentiel s'était joué dans les opérations
|
||
qui l'ont précédée. La comparution n'est plus seulement filtrée ; elle
|
||
est anticipée par des dispositifs qui transforment d'avance l'expérience
|
||
en dossier, la trajectoire en parcours type, le corps en support de
|
||
décision.
|
||
|
||
Ainsi se dessine une seconde ligne de fracture du cosmopolitique, celle
|
||
d'un monde où la comparution est précédée par des dispositifs qui
|
||
configurent déjà ce qui pourra apparaître et être reconnu.
|
||
|
||
Mais cette transformation ne s'arrête pas là. Car même lorsque des
|
||
scènes existent, même lorsque la parole circule, même lorsque des forums
|
||
sont ouverts, il n'est pas certain que le différend puisse y être
|
||
effectivement institué. Une troisième figure apparaît alors : celle
|
||
d'une dissociation entre scène déclarée et scène opératoire. Dans de
|
||
nombreuses arènes contemporaines, tout semble réuni pour produire une
|
||
forme de co-présence globale : acteurs multiples, dispositifs ouverts,
|
||
langages de participation, d'inclusion et de transparence. La scène
|
||
existe bien comme lieu d'expression, de visibilité et de légitimation.
|
||
Mais une part décisive des opérations se joue ailleurs, dans des espaces
|
||
moins visibles, plus restreints, souvent spécialisés, parfois
|
||
privatisés. Ce qui est discuté publiquement ne coïncide pas avec ce qui
|
||
est effectivement décidé. La scène délibère, tandis que l'opération
|
||
structurante se joue ailleurs. On a ainsi affaire à une scène dissociée
|
||
: non pas illusion pure, mais scène partielle, capable d'accueillir, de
|
||
relayer, parfois de mettre en relation, sans pour autant constituer le
|
||
centre effectif de transformation.
|
||
|
||
Cette dissociation fragilise la possibilité même de localiser le
|
||
cosmopolitique.
|
||
|
||
Car le problème n'est plus seulement qu'il existerait des scènes
|
||
insuffisantes ; il est que l'on ne sait plus toujours où se joue ce qui
|
||
compte. Une conférence peut exhiber la pluralité des voix sans disposer
|
||
de prise sur les opérations décisives. Un forum peut accueillir des
|
||
récits, des objections, des revendications, sans que ces énoncés
|
||
atteignent les lieux où se fixent effectivement les standards, les
|
||
financements, les protocoles ou les critères de recevabilité. La scène
|
||
n'est donc pas vide ; elle est latéralement désarmée. Elle fonctionne
|
||
comme espace de publicité, parfois de reconnaissance, parfois même de
|
||
mise en relation, mais sans coïncider pleinement avec le lieu où les
|
||
asymétries sont transformables. Ce décalage est majeur : il ne supprime
|
||
pas le cosmopolitique, mais le rend topologiquement incertain.
|
||
|
||
Le monde contemporain est traversé par une multiplicité de scènes
|
||
partielles, hétérogènes, hiérarchisées, dont aucune ne peut prétendre à
|
||
elle seule à la centralité. Il en résulte ce qu'on peut appeler une
|
||
polyphonie disjointe des légitimités : plusieurs voix prétendent
|
||
organiser le monde, plusieurs récits de justice, de droit, de
|
||
développement ou de réparation coexistent, mais leur coexistence ne
|
||
produit pas spontanément une scène commune. Le cosmopolitique ne
|
||
disparaît pas ; il se fragmente en scènes partiellement traductibles,
|
||
dont l'articulation demeure fragile.
|
||
|
||
Il faut mesurer ce que cela signifie. Une voix supplémentaire ne suffit
|
||
pas à réparer la fragmentation, pas plus qu'une scène plus peuplée ne
|
||
devient par là même plus juste. Lorsque les régimes de validité restent
|
||
hétérogènes, l'addition des prises de parole peut même accroître la
|
||
disjonction, en donnant l'apparence d'une pluralité bien accueillie là
|
||
où manque encore l'espace dans lequel cette pluralité pourrait se
|
||
travailler comme différend. La difficulté n'est donc pas seulement de
|
||
faire entendre davantage de voix, mais de produire des formes où ces
|
||
voix ne soient pas condamnées à coexister sans se répondre
|
||
véritablement. Sans une telle articulation, la diversité des récits ne
|
||
devient pas richesse politique ; elle risque de n'être qu'un
|
||
morcellement plus raffiné de l'inaudible.
|
||
|
||
Dès lors, la difficulté n'est pas seulement de faire entrer davantage de
|
||
voix dans des scènes déjà constituées. Elle est de savoir comment
|
||
articuler entre elles des scènes hétérogènes, dont certaines produisent
|
||
de la visibilité sans opérativité, tandis que d'autres produisent de
|
||
l'opérativité sans véritable comparution. Le différend ne manque pas de
|
||
lieux ; il manque d'une géométrie où ces lieux puissent encore se
|
||
répondre.
|
||
|
||
C'est pourquoi la dissociation contemporaine ne doit pas être comprise
|
||
comme une simple dispersion empirique des arènes. Elle engage une
|
||
modification plus profonde de l'expérience cosmopolitique elle-même.
|
||
Lorsqu'une scène produit de la visibilité sans prise, ceux qui y
|
||
apparaissent peuvent être vus sans pouvoir infléchir ce qui les affecte.
|
||
Lorsqu'une autre produit de l'opérativité sans comparution, des
|
||
décisions les concernant peuvent être prises sans qu'ils disposent d'un
|
||
lieu où les reprendre. La difficulté tient précisément à cette coupure :
|
||
d'un côté, des espaces où l'on peut encore parler ; de l'autre, des
|
||
lieux où quelque chose agit, mais sans devoir se laisser véritablement
|
||
interpeller. Le cosmopolitique se trouve alors partagé entre des scènes
|
||
de publicité et des centres d'opération qui ne se recouvrent plus. Il
|
||
n'est pas absent ; il est disjoint dans sa texture même.
|
||
|
||
Mais là où les grandes scènes se fragmentent, se déplacent ou se
|
||
dissocient, quelque chose ne disparaît pas entièrement. Cela se
|
||
contracte, se reconfigure, persiste à bas bruit sous forme de scènes
|
||
faibles. Celles-ci n'ont ni la puissance des grandes arènes
|
||
internationales ni leur universalité déclarée ; elles sont souvent
|
||
locales, précaires, instables, partiellement reconnues. Et pourtant,
|
||
elles accomplissent quelque chose que les grandes scènes peinent de plus
|
||
en plus à assurer : elles ouvrent un seuil d'apparition.
|
||
|
||
Leur faiblesse n'est pas un simple déficit de puissance. Elle est aussi
|
||
leur mode d'existence propre dans un monde où les grandes scènes tendent
|
||
à absorber, reformater ou disqualifier trop vite ce qui cherche à
|
||
apparaître. Elles disposent de peu de garanties, de peu d'institutions
|
||
stables, de peu de relais massifs ; mais c'est justement cette faible
|
||
armature qui les contraint à inventer des formes de comparution plus
|
||
proches de l'expérience qu'elles cherchent à porter. Une scène faible ne
|
||
vaut donc pas malgré sa fragilité, mais à travers elle : parce qu'elle
|
||
maintient encore un espace où l'expérience peut être portée sans être
|
||
immédiatement reconduite à des formats de traitement déjà stabilisés.
|
||
|
||
Dans certaines configurations, un fleuve peut devenir sujet de droit,
|
||
non pas au sens métaphorique, mais au sens d'une inscription effective
|
||
dans un dispositif où pollution, extraction ou destruction deviennent
|
||
litige. Ailleurs, des collectifs sans statut instituent eux-mêmes les
|
||
formes de leur comparution : assemblées, protocoles d'adresse, archives,
|
||
procédures internes, autant de manières de ne pas seulement demander à
|
||
être reconnus, mais de fabriquer les conditions de leur apparition. Ces
|
||
formes ne réalisent pas l'universel ; elles en expérimentent les
|
||
conditions.
|
||
|
||
C'est pourquoi leur faiblesse ne doit pas être interprétée comme une
|
||
simple insuffisance. Elle révèle au contraire quelque chose de
|
||
fondamental : l'universalité n'existe pas d'abord comme cadre
|
||
majestueusement déjà là, attendant d'être appliqué à des cas singuliers
|
||
; elle se forme, de manière souvent précaire, dans des scènes où des
|
||
existences jusque-là disqualifiées parviennent à imposer qu'un tort soit
|
||
non seulement exprimé, mais porté à hauteur d'objection partageable. Une
|
||
scène faible ne vaut donc pas seulement par ce qu'elle obtient ; elle
|
||
vaut par le type d'expérience politique qu'elle rend possible. Elle
|
||
montre que l'universel n'est vivant que là où il accepte d'être repris
|
||
depuis des situations qui ne lui préexistaient pas comme objets déjà
|
||
bien formés. En ce sens, ces scènes n'ajoutent pas simplement des cas au
|
||
monde commun ; elles en déplacent les conditions mêmes de composition.
|
||
|
||
C'est là leur intérêt théorique propre. Elles montrent que
|
||
l'universalité n'est pas d'abord un contenu déjà disponible qu'il
|
||
suffirait d'appliquer à des cas singuliers. Elle se travaille au
|
||
contraire à partir de situations où des existences hétérogènes cherchent
|
||
une forme de comparution qui ne les dissout pas. Cet universel n'est pas
|
||
donné d'avance ; il devient objet de controverse à partir de scènes où
|
||
des différences peuvent être exposées, traduites et disputées sans
|
||
devoir se dissoudre pour être reconnues.
|
||
|
||
Le cosmopolitique contemporain apparaît ainsi moins comme scène mondiale
|
||
unifiée que comme constellation instable de scènes hétérogènes,
|
||
inégalement puissantes, partiellement connectées. Son enjeu n'est plus
|
||
de totaliser le monde dans une forme unique, mais d'empêcher qu'il ne se
|
||
ferme entièrement sous des régimes de traduction, de préemption ou de
|
||
dissociation qui rendent les torts inaudibles. Ces scènes faibles
|
||
n'offrent pas encore une universalité instituée ; elles en maintiennent
|
||
la possibilité pratique, en rouvrant des seuils où le monde peut
|
||
redevenir disputable, au moins localement. Leur portée n'est donc pas
|
||
d'annoncer un universel déjà réconcilié, mais de préserver les
|
||
conditions minimales à partir desquelles un monde commun peut encore
|
||
être essayé.
|
||
|
||
La question centrale devient alors la suivante : comment maintenir des
|
||
conditions minimales de comparution dans un monde où les scènes sont
|
||
fragmentées, déplacées, préemptées ? Comment faire en sorte que des
|
||
expériences hétérogènes puissent apparaître sans être immédiatement
|
||
neutralisées par les dispositifs qui les reçoivent ? Cette question
|
||
engage un seuil plus exigeant que celui de l'accès à la scène. Car une
|
||
apparition ne vaut pas seulement parce qu'elle a eu lieu ; elle vaut par
|
||
sa capacité à tenir, à se transmettre, à devenir partageable au-delà de
|
||
l'instant qui l'a vue surgir. Or une scène ne tient pas par ses seules
|
||
procédures, ni par la seule disponibilité d'un cadre juridique. Elle
|
||
tient par des formes plus profondes — sensibles, narratives,
|
||
symboliques, rituelles — capables de porter le différend au-delà de
|
||
son énonciation immédiate. Sans ces formes, la comparution reste fragile
|
||
: elle apparaît, puis se dissout ; elle s'exprime, mais ne se transmet
|
||
pas ; elle est reconnue parfois, sans devenir habitable. Le problème
|
||
change donc de plan. Il ne porte plus seulement sur les seuils
|
||
d'apparition, mais sur les formes capables de soutenir ce qui apparaît.
|
||
|
||
C'est ici qu'apparaît la limite interne de toute scène strictement
|
||
procédurale. Une procédure peut ouvrir, recevoir, instruire ; elle ne
|
||
suffit pas pour autant à donner au différend une consistance durable. Il
|
||
faut encore qu'existent des formes capables de le porter dans le temps,
|
||
de le rendre mémorable, partageable, réinscriptible dans d'autres
|
||
contextes que celui de son énonciation première. Sans cela, même une
|
||
comparution réussie demeure ponctuelle. Elle produit un instant de
|
||
visibilité sans produire encore une forme de tenue. La question n'est
|
||
donc plus seulement celle de l'accès à la scène, mais celle de la durée
|
||
symbolique d'une apparition.
|
||
|
||
C'est précisément à ce point que l'exigence cosmopolitique rencontre sa
|
||
propre limite interne. Elle peut ouvrir un passage, obtenir une adresse,
|
||
faire surgir un sujet là où il demeurait auparavant intraduisible. Mais
|
||
elle ne garantit pas encore que cette apparition puisse durer au-delà de
|
||
la scène qui l'a rendue momentanément possible. Or un différend qui ne
|
||
dure pas retombe vite dans l'état de plainte dispersée, d'alerte
|
||
ponctuelle ou de visibilité sans lendemain. Il faut donc autre chose
|
||
qu'une simple procédure d'accueil : il faut des formes capables
|
||
d'assurer la reprise, la mémoire, la transmission, la réinscription du
|
||
tort dans une temporalité plus longue que celle de son surgissement.
|
||
Sans cette épaisseur, l'apparition demeure vulnérable à sa propre
|
||
disparition.
|
||
|
||
Ce qui apparaissait jusqu'ici comme tension cosmopolitique — les
|
||
conditions d'apparition des sujets dans un monde global — se déplace
|
||
vers une question plus radicale : quelles formes permettent à une
|
||
apparition de se maintenir, de se transmettre, de devenir partageable ?
|
||
|
||
Ce déplacement est décisif. Car si aucune forme ne vient soutenir ce qui
|
||
apparaît, alors même les scènes les plus ouvertes restent insuffisantes.
|
||
Le différend peut surgir, être entendu, parfois même reconnu ; il ne se
|
||
stabilise pas pour autant, ne devient pas transmissible, n'altère pas
|
||
durablement les conditions dans lesquelles il est apparu. Le problème
|
||
n'est donc plus seulement celui des seuils ; il devient celui des
|
||
formes. Non plus seulement : comment apparaître ? Mais : dans quoi tenir
|
||
?
|
||
|
||
La limite du cosmopolitique se situe là. Il peut ouvrir des seuils
|
||
d'apparition ; il ne peut pas, à lui seul, produire toutes les formes
|
||
qui rendraient ces apparitions soutenables, partageables, durables. Dès
|
||
lors, la question n'est plus uniquement : qui peut comparaître dans le
|
||
monde ? Elle devient : dans quelles formes un monde peut-il encore
|
||
porter ce qui le traverse ? À ce point précis, la tension cesse d'être
|
||
seulement cosmopolitique. Elle devient culturelle, au sens le plus
|
||
décisif du terme : celui des formes par lesquelles une civilisation rend
|
||
ses conflits sensibles, transmissibles et supportables sans les
|
||
dissoudre.
|
||
|
||
C'est là que s'ouvre la nécessité de la section suivante. Car si les
|
||
scènes cosmopolitiques peinent à tenir, ce n'est pas seulement faute de
|
||
procédures ou d'institutions ; c'est aussi parce que les formes capables
|
||
de porter ces scènes — formes sensibles, narratives, symboliques,
|
||
rituelles — sont elles-mêmes fragilisées, saturées, vidées ou
|
||
empêchées. Le cosmopolitique rencontre ici sa limite interne : il dépend
|
||
d'un autre plan, d'une autre capacité, celle par laquelle un monde rend
|
||
ses tensions figurables, transmissibles et partageables. La question
|
||
bascule alors : non plus seulement, qui peut apparaître dans le monde ?
|
||
mais dans quelles formes le monde peut-il encore apparaître à lui-même
|
||
comme monde disputable ? C'est à cette nécessité que s'ouvre désormais
|
||
la section suivante.
|
||
|
||
## **5.10 — Tensions culturelles et devenir civilisationnel**
|
||
|
||
En juin 2020, au plus fort des mobilisations consécutives à la mort de
|
||
George Floyd, la statue d'Edward Colston est renversée à Bristol,
|
||
traînée dans les rues puis jetée dans le port. La scène est filmée,
|
||
relayée instantanément à l'échelle mondiale, commentée, reprise,
|
||
contestée. Certains y voient un acte de justice symbolique tardive.
|
||
D'autres dénoncent une destruction du patrimoine, un geste d'effacement,
|
||
une violence contre l'histoire. Quelques mois plus tard, la statue est
|
||
repêchée, exposée dans un musée, couchée, conservée avec les traces de
|
||
peinture et de corde. Elle devient à son tour scène de litige.
|
||
|
||
Rien, dans cette séquence, ne peut être réduit à un simple affrontement
|
||
d'opinions. Il ne s'y joue pas seulement un conflit mémoriel, ni même
|
||
une controverse politique classique. Ce qui s'y donne à voir est une
|
||
instabilité plus profonde : celle des formes par lesquelles une société
|
||
rend visible, contestable et transmissible ce qui la divise. La statue
|
||
cesse d'être seulement un monument ; elle devient un opérateur de
|
||
conflit. L'espace public cesse d'être un simple lieu de circulation ; il
|
||
devient scène de renversement. Le musée, à son tour, ne se borne plus à
|
||
conserver : il reconfigure le litige dans un autre régime de
|
||
temporalité, de légitimité et de réception. Quant à l'histoire, elle
|
||
perd sa fausse évidence de récit stabilisé ; elle redevient matière
|
||
disputée.
|
||
|
||
Le conflit surgit avec force, mais les formes capables de le porter
|
||
durablement restent incertaines. Le geste est spectaculaire,
|
||
immédiatement visible, mondialement relayé ; sa transformation en
|
||
différend transmissible demeure fragile. Rien n'est résolu. Tout est
|
||
déplacé, sans que ce déplacement garantisse encore une scène habitable.
|
||
La séquence de Bristol ne met donc pas seulement aux prises deux
|
||
lectures antagonistes d'un même objet — mémoire réparatrice contre
|
||
destruction patrimoniale, justice symbolique contre effacement de
|
||
l'histoire. Elle révèle plus profondément la difficulté croissante à
|
||
instituer des formes où une société puisse reprendre ce qui, en elle,
|
||
demeure historiquement non réconcilié. La tension culturelle apparaît
|
||
déjà ici comme tension civilisationnelle : non la querelle autour d'un
|
||
objet, mais l'épreuve d'un monde qui ne sait plus spontanément dans
|
||
quelles formes porter ses propres fractures.
|
||
|
||
Ce qui se joue ici ne se laisse pas réduire à la seule succession
|
||
d'événements. La séquence articule en réalité plusieurs régimes de scène
|
||
qui ne coïncident pas. Le monument relevait d'un ordre de stabilisation
|
||
: il inscrivait dans la pierre une continuité supposée, naturalisait une
|
||
certaine lecture du passé, rendait silencieuses les tensions qui
|
||
l'avaient rendu possible. La rue, au contraire, opère comme espace de
|
||
réadressage : elle expose ce qui était tenu pour acquis, le soumet à une
|
||
reprise conflictuelle, transforme un héritage en enjeu disputable. Le
|
||
musée, enfin, n'annule ni l'un ni l'autre ; il reconfigure. Il capture
|
||
le geste, en modifie la temporalité, transforme l'événement en archive
|
||
active, en objet de médiation, en surface de réinterprétation.
|
||
|
||
Ces trois régimes ne s'annulent pas ; ils entrent en tension. Aucun ne
|
||
suffit à lui seul à instituer une scène pleinement habitable. Le
|
||
monument stabilise au prix d'un refoulement. La rue révèle au prix d'une
|
||
intensité difficile à soutenir. Le musée conserve au prix d'un
|
||
déplacement qui peut aussi neutraliser. Entre ces pôles, la question
|
||
demeure ouverte : dans quelle forme ce qui a été rendu visible peut-il
|
||
encore être repris sans être soit figé, soit dissipé ?
|
||
|
||
Il faut alors distinguer deux niveaux que la séquence tend à confondre
|
||
sans les résoudre : celui de la visibilité et celui de la tenue.
|
||
L'événement est visible, immédiatement, massivement, globalement. Mais
|
||
cette visibilité ne garantit en rien sa transformation en différend
|
||
transmissible. Elle expose ; elle ne suffit pas à porter. Elle rend
|
||
perceptible ; elle ne stabilise pas nécessairement une forme où le
|
||
conflit puisse être repris, partagé, travaillé dans la durée.
|
||
|
||
C'est à ce point précis que la tension culturelle se révèle dans toute
|
||
son ampleur. Le problème ne réside pas dans l'absence de formes, mais
|
||
dans leur discordance. Les formes existent, mais elles ne s'articulent
|
||
plus spontanément en une scène capable de porter ce qui apparaît. La
|
||
culture ne manque pas d'expression ; elle peine à configurer des régimes
|
||
de reprise. Et c'est cette difficulté, déjà lisible dans la séquence de
|
||
Bristol, qui se déploiera dans l'ensemble de ce qui suit.
|
||
|
||
La leçon est incisive. La culture n'est pas d'abord ce qui représente un
|
||
monde ; elle rend possible l'apparition disputable de ce qui le
|
||
traverse. Elle ne se réduit ni aux œuvres, ni aux institutions, ni aux
|
||
productions symboliques. Elle désigne le régime de formes par lequel une
|
||
société peut encore faire quelque chose de ce qui la divise.
|
||
|
||
Or c'est précisément cette capacité qui se trouve aujourd'hui
|
||
fragilisée.
|
||
|
||
Les conflits culturels ne manquent pas. Ils prolifèrent même. Statues
|
||
déboulonnées, noms de rues contestés, programmes scolaires disputés,
|
||
œuvres censurées ou réinterprétées, archives réouvertes, récits
|
||
concurrents, mémoires antagonistes : partout les signes d'une
|
||
conflictualité symbolique réactivée se multiplient. Pourtant, cette
|
||
intensification ne produit pas nécessairement plus de scènes. Elle
|
||
engendre souvent des surgissements sans tenue, des affrontements sans
|
||
médiation, des visibilités sans transduction. Le conflit apparaît, mais
|
||
ne se stabilise pas dans une forme partageable. Il circule, mais ne se
|
||
transmet pas. Il mobilise, mais ne configure pas durablement un espace
|
||
de co-présence.
|
||
|
||
C'est ici que la section précédente trouve son point de bascule. Le
|
||
cosmopolitique, nous l'avons vu, se heurte à la difficulté d'instituer
|
||
des scènes où des expériences hétérogènes puissent apparaître sans être
|
||
immédiatement reformattées par les conditions de leur recevabilité. Mais
|
||
cette difficulté ne relève pas seulement des dispositifs juridiques,
|
||
administratifs ou politiques. Elle touche un plan plus profond : celui
|
||
des formes capables de porter ce qui apparaît. Une scène ne tient pas
|
||
seulement par ses règles. Elle tient par ses formes. Lorsque ces formes
|
||
se fragilisent, même les dispositifs les plus ouverts deviennent
|
||
insuffisants. Le conflit surgit, mais ne trouve pas le régime dans
|
||
lequel il pourrait devenir différend. L'apparition a lieu, mais elle ne
|
||
devient pas habitable.
|
||
|
||
La culture doit alors être reprise, non comme domaine, mais comme
|
||
condition. Il ne s'agit pas ici d'un patrimoine, d'un secteur ou d'une
|
||
production de contenus. Il s'agit du milieu instituant de la
|
||
conflictualité symbolique : du plan transductif par lequel une société
|
||
rend ses tensions sensibles, transmissibles et disputables. La culture
|
||
n'exprime pas un monde déjà constitué. Elle est ce par quoi ce monde
|
||
peut encore se former.
|
||
|
||
Une telle requalification oblige à relire l'ensemble du chapitre. Les
|
||
tensions économiques, écologiques, sociales, politiques, psychiques,
|
||
médiatiques, techniques, géopolitiques et cosmopolitiques ne deviennent
|
||
habitables qu'à travers des formes capables de les porter. Sans elles,
|
||
elles ne disparaissent pas ; elles se déchaînent ou se dissolvent.
|
||
|
||
Il faut même aller plus loin. Si la culture constitue ici un seuil
|
||
ultime, ce n'est pas parce qu'elle surplomberait abstraitement les
|
||
autres tensions, mais parce qu'elle en recueille la mise en forme
|
||
sensible, narrative et symbolique. L'économique ne produit pas seulement
|
||
des inégalités, des flux et des dettes ; il produit aussi des
|
||
imaginaires de réussite, de mérite, de frustration et de relégation,
|
||
sans lesquels les distributions matérielles elles-mêmes ne seraient pas
|
||
vécues comme justes, insupportables ou contestables. L'écologique engage
|
||
bien davantage que des ressources, des milieux et des limites ; il
|
||
engage des manières de sentir la perte, d'éprouver l'irréversibilité, de
|
||
se rapporter au vivant, d'habiter ou non un monde menacé. Le social
|
||
excède la seule distribution des places, des revenus ou des protections
|
||
: il engage des formes de reconnaissance, des seuils de visibilité, des
|
||
expériences de mépris, d'abandon, d'humiliation ou d'appartenance, sans
|
||
lesquelles une société ne sait plus si elle tient encore comme monde
|
||
partagé ou si elle se défait en coexistences inégalement tolérées. Le
|
||
politique ne tient jamais par ses seules institutions ; il dépend de
|
||
scènes où la division peut apparaître sans être rabattue sur l'ennemi
|
||
absolu ou sur la pure administration. Le psychique excède lui aussi la
|
||
seule intériorité : une souffrance ne devient traversable que si des
|
||
formes existent pour la symboliser, la raconter, l'inscrire dans autre
|
||
chose qu'un isolement opaque. Le médiatique configure les régimes de
|
||
vitesse, d'attention, de saturation ou d'érosion par lesquels une
|
||
société éprouve ses propres conflits. Le technique transforme non
|
||
seulement les procédures, mais les formats perceptifs eux-mêmes, les
|
||
seuils de présence, les régimes d'évidence, les manières de croire qu'un
|
||
monde est encore habitable. Le géopolitique travaille les récits de
|
||
légitimité, les dramaturgies de puissance, les formes de l'ennemi, les
|
||
imaginaires du centre et de la périphérie. Le cosmopolitique, enfin,
|
||
engage les conditions sous lesquelles un tort peut devenir recevable à
|
||
l'échelle du monde sans être mutilé par les cadres censés l'accueillir.
|
||
À chaque niveau, la culture constitue ainsi le plan où les tensions
|
||
peuvent être figurées, transmises, disputées ou, au contraire,
|
||
neutralisées. La question culturelle n'arrive donc pas au terme du
|
||
chapitre comme un supplément d'âme ou comme une simple ouverture finale.
|
||
Elle apparaît comme le plan où toutes les tensions précédentes révèlent
|
||
leur dépendance à l'égard des formes qui les portent.
|
||
|
||
L'intuition d'Edgar Morin prend alors tout son poids. Une culture
|
||
vivante n'est pas un stock de signes, mais un tissu capable d'intégrer
|
||
ses propres perturbations sans les abolir. Elle tient parce qu'elle sait
|
||
faire circuler, symboliser et retravailler ses conflits. Une telle
|
||
capacité dépend pourtant de formes concrètes, de scènes, de dispositifs.
|
||
Elle dépend, au sens rigoureux du terme, d'une archicration.
|
||
|
||
C'est précisément cette archicration culturelle qui se désactive. Les
|
||
formes subsistent. Les intensités prolifèrent. Mais leur articulation
|
||
disputable se fragilise. La question doit dès lors être reformulée à son
|
||
niveau exact : il ne s'agit plus seulement de savoir si une société
|
||
produit de la culture, mais si elle dispose encore de formes où ce qui
|
||
la divise peut être tenu sans être immédiatement détruit ou neutralisé.
|
||
|
||
À ce stade, le problème change de nature. Il cesse d'être sectoriel. Il
|
||
devient civilisationnel. Une civilisation ne se définit pas uniquement
|
||
par ce qu'elle produit, conserve ou administre. Elle se définit aussi
|
||
par sa capacité à donner forme à ce qui la traverse. Elle tient dans la
|
||
mesure où elle parvient à rendre partageable ce qui pourrait la
|
||
déchirer. La question décisive devient alors la suivante : dans quelles
|
||
formes un monde peut-il encore apparaître à lui-même comme monde
|
||
disputable ?
|
||
|
||
La question culturelle doit donc être reprise comme interrogation sur
|
||
les régimes dans lesquels une production symbolique est prise,
|
||
c'est-à-dire sur les conditions sous lesquelles elle peut, ou non,
|
||
instituer une scène. Or ces régimes ne se distribuent pas de manière
|
||
homogène. Ils dessinent au contraire des configurations récurrentes où
|
||
l'articulation entre formes, intensités et scènes se trouve altérée. Ce
|
||
qui se fragilise, ce n'est pas la culture elle-même, mais sa capacité à
|
||
faire tenir ensemble ces dimensions. C'est à partir de cette
|
||
désarticulation qu'il devient possible de décrire les formes
|
||
contemporaines de désarchicration culturelle.
|
||
|
||
Un premier régime se laisse reconnaître là où les formes subsistent,
|
||
parfois avec une remarquable stabilité, mais sans être véritablement
|
||
traversées par une conflictualité vivante. Les institutions culturelles
|
||
assurent leurs fonctions, les dispositifs de transmission restent en
|
||
place, les œuvres circulent, les archives s'accumulent, les
|
||
commémorations se déploient avec précision. Rien, en apparence, ne
|
||
manque. Pourtant, ce qui faisait de ces formes autre chose que de
|
||
simples supports de conservation tend à s'éroder. Le passé est présenté
|
||
sans être réellement repris ; la mémoire est mobilisée sans être remise
|
||
en tension ; la transmission opère sans rouvrir les conflits qui lui
|
||
donnaient sens. Ce qui se perd ici n'est pas la forme, mais sa capacité
|
||
à engager ce qu'elle transmet dans une épreuve commune. On visite, on
|
||
apprend, on est parfois ému ; rien n'oblige pourtant la mémoire à
|
||
redevenir épreuve. Les fractures sont nommées, non rouvertes. La forme
|
||
protège le passé plus qu'elle ne l'expose à une reprise.
|
||
|
||
Ce déplacement produit un effet plus subtil encore. À mesure que les
|
||
formes gagnent en stabilité, elles acquièrent une forme d'autorité
|
||
tranquille qui les rend d'autant moins contestables. Elles continuent
|
||
d'organiser le rapport au passé, mais elles le font sous un régime qui
|
||
privilégie la continuité plutôt que la tension. Le passé apparaît comme
|
||
partagé précisément parce qu'il n'est plus suffisamment disputé. Il
|
||
devient un bien commun pacifié, dont la fonction principale consiste
|
||
moins à ouvrir des fractures qu'à garantir une certaine cohérence
|
||
symbolique.
|
||
|
||
Dans ce contexte, la reconnaissance elle-même peut devenir ambiguë.
|
||
Reconnaître un passé, le nommer, l'exposer, lui donner une place dans
|
||
l'espace public ou institutionnel ne signifie pas nécessairement le
|
||
remettre en jeu. Il est possible de reconnaître sans rouvrir, de
|
||
transmettre sans exposer, de conserver sans engager. Ce qui se perd
|
||
alors, ce n'est pas la mémoire, mais sa capacité à obliger. Elle
|
||
informe, elle sensibilise, elle éduque parfois ; elle ne met plus
|
||
nécessairement à l'épreuve.
|
||
|
||
Une telle configuration tend à produire des formes culturellement
|
||
valorisées, institutionnellement solides, socialement acceptées, mais
|
||
dont la puissance instituante s'est affaiblie. Elles assurent la
|
||
continuité, mais ne provoquent plus la reprise. Elles stabilisent, mais
|
||
ne déplacent plus. Leur efficacité tient à leur capacité à pacifier le
|
||
rapport au passé ; leur limite tient à leur incapacité croissante à en
|
||
faire une matière vivante de conflit partagé.
|
||
|
||
On aurait tort d'y voir seulement un programme délibéré de
|
||
neutralisation. Ce régime répond aussi à des exigences réelles : rendre
|
||
accessible, stabiliser, protéger, transmettre. Mais c'est dans cette
|
||
stabilisation même que s'opère le déplacement. À mesure que les formes
|
||
se sécurisent, leur puissance instituante peut se réduire. La mémoire
|
||
devient surface d'exposition, le patrimoine évidence partagée, la
|
||
transmission répétition. La culture cesse alors d'être un opérateur de
|
||
mise en tension pour devenir un régime de stabilisation. Elle continue
|
||
d'organiser le rapport au passé, mais ne permet plus nécessairement d'en
|
||
rouvrir les fractures. Les grandes commémorations contemporaines rendent
|
||
cette transformation particulièrement visible. Elles mobilisent des
|
||
ressources considérables, déploient des dispositifs sophistiqués,
|
||
intègrent parfois des voix multiples. Elles tendent pourtant à
|
||
contourner ce qui ferait véritablement litige : les violences encore
|
||
actives, les hiérarchies d'expérience, les héritages inégalement
|
||
transmissibles. Le conflit n'est pas nié frontalement ; il est déplacé
|
||
hors de la scène. La forme demeure, mais sa puissance de reprise
|
||
s'affaiblit. L'arcalité subsiste ; son tranchant instituant s'émousse.
|
||
|
||
Un second régime se caractérise, à l'inverse, non par un manque, mais
|
||
par une surabondance. Ici, l'intensité prolifère. Les affects circulent
|
||
avec rapidité, les images se multiplient, les dispositifs immersifs se
|
||
densifient, les formats culturels sollicitent fortement la présence et
|
||
l'émotion. Tout semble plus immédiat, plus engageant, plus sensible.
|
||
Cette intensification ne produit pourtant pas davantage de scène. Elle
|
||
tend au contraire à comprimer le temps symbolique nécessaire à la
|
||
formation d'un différend.
|
||
|
||
Dans ces configurations, l'expérience est souvent forte, parfois
|
||
bouleversante. On entre, on est enveloppé, sollicité, déplacé, parfois
|
||
même saisi ; mais l'expérience s'épuise dans son propre présent et ne
|
||
laisse pas place à ce qui permettrait sa reprise. Il manque un seuil,
|
||
une distance, un rituel. L'intensité se consomme dans son surgissement.
|
||
L'affect circule, mais ne se stabilise pas dans une forme partageable.
|
||
Ce qui est éprouvé reste attaché à l'instant de son apparition. Le
|
||
rapport entre sensible et symbolique s'en trouve profondément déplacé :
|
||
lorsque l'intensité n'est pas médiatisée, elle ne peut pas être reprise
|
||
collectivement. Elle demeure fragmentée, non transductive. Certaines
|
||
formes culturelles contemporaines — notamment celles qui privilégient
|
||
l'immersion totale ou la stimulation continue — illustrent cette
|
||
dynamique avec netteté. Elles produisent des expériences d'une grande
|
||
puissance, mais ne configurent pas nécessairement un espace où ces
|
||
expériences peuvent entrer en tension. Elles affectent sans instituer.
|
||
Il en résulte moins une absence de culture qu'une prolifération sans
|
||
scène. Il y a plus de sensible, mais moins de monde commun. La
|
||
cratialité s'intensifie, sans rencontrer les conditions qui
|
||
permettraient son inscription dans une forme de débat.
|
||
|
||
Ce phénomène engage également une transformation du rapport à
|
||
l'attention. L'intensification continue des stimuli, des images, des
|
||
sollicitations affectives tend à produire une forme d'usure perceptive.
|
||
Ce qui, dans d'autres régimes, aurait pu faire événement, devient une
|
||
variation parmi d'autres dans un flux ininterrompu. L'expérience ne
|
||
disparaît pas ; elle perd sa capacité à se déposer, à se reprendre, à
|
||
s'inscrire dans une temporalité qui excède son surgissement.
|
||
|
||
Il en résulte une difficulté accrue à distinguer ce qui mérite d'être
|
||
tenu de ce qui peut être immédiatement absorbé. L'affect circule
|
||
rapidement, mais il se stabilise difficilement. Il touche, mais ne
|
||
transforme pas nécessairement. Il mobilise, mais ne structure pas.
|
||
L'intensité, loin de renforcer la scène, peut ainsi contribuer à en
|
||
fragiliser les conditions en empêchant la formation de seuils où le
|
||
conflit pourrait être repris.
|
||
|
||
Ce déplacement n'implique pas un appauvrissement du sensible ; il en
|
||
modifie le régime. Le problème ne tient pas à un manque d'expérience,
|
||
mais à l'impossibilité croissante de lui donner forme. Ce qui est
|
||
éprouvé reste attaché à l'instant, sans toujours trouver les médiations
|
||
nécessaires pour devenir partageable. La culture continue de produire
|
||
des expériences puissantes ; elle peine davantage à en faire des formes
|
||
durables de co-présence.
|
||
|
||
Un troisième régime, plus discret mais plus décisif encore, apparaît
|
||
lorsque les scènes existent, lorsque les dispositifs sont en place,
|
||
lorsque la critique elle-même est explicitement valorisée, et que
|
||
pourtant le conflit ne franchit pas le seuil de sa performativité. Rien
|
||
ne manque ici en apparence. Il y a des lieux, des acteurs, des formats,
|
||
des intentions critiques, des espaces d'expression. Pourtant, quelque
|
||
chose se dérobe. Le dissensus est accueilli à condition de ne pas
|
||
reconfigurer les structures qui l'accueillent. La parole critique est
|
||
programmée, visible, parfois même célébrée ; elle n'altère ni les
|
||
circuits de financement, ni les hiérarchies d'autorité, ni les
|
||
conditions matérielles de la scène.
|
||
|
||
Dans de telles configurations, la critique devient un contenu parmi
|
||
d'autres. Elle est intégrée, mise en circulation, valorisée même, sans
|
||
produire d'effet transformateur réellement palpable. Le conflit est
|
||
présent, mais contenu dans un régime qui en limite la portée. La scène
|
||
existe, mais elle ne permet pas que ce qui s'y exprime altère
|
||
véritablement les conditions dans lesquelles elle est produite. Il
|
||
serait trop simple d'y dénoncer une pure récupération. Ces dispositifs
|
||
répondent souvent à des intentions sincères et à de réels besoins
|
||
d'ouverture. Ils se heurtent cependant à des contraintes structurelles — économiques, institutionnelles, organisationnelles — qui limitent
|
||
leur capacité archicrative. Il en résulte une situation paradoxale : une
|
||
culture qui se donne comme critique, mais dont la critique est
|
||
partiellement désactivée. L'archicration n'est pas absente ; elle est
|
||
empêchée, canalisée dans des circuits qui communiquent mal entre eux.
|
||
|
||
Cette configuration transforme en profondeur le statut même de la
|
||
critique. Celle-ci ne disparaît pas ; elle change de régime. Elle
|
||
devient visible, intégrée, parfois même attendue. Elle fait partie des
|
||
formes légitimes de l'expression culturelle. Mais cette reconnaissance
|
||
s'accompagne souvent d'un encadrement implicite qui en limite la portée.
|
||
La critique est possible, à condition qu'elle demeure compatible avec
|
||
les structures qui la rendent possible.
|
||
|
||
Ce déplacement produit une forme de dissociation. D'un côté, les
|
||
contenus critiques circulent, se diffusent, se renouvellent. De l'autre,
|
||
les conditions matérielles, institutionnelles ou économiques qui
|
||
organisent la scène demeurent relativement stables. La critique affecte
|
||
les représentations ; elle atteint plus difficilement les structures.
|
||
Elle ouvre des espaces d'expression ; elle transforme moins les
|
||
conditions de leur production.
|
||
|
||
Il en résulte une situation paradoxale dans laquelle la conflictualité
|
||
est présente sans être pleinement opératoire. Le dissensus existe, mais
|
||
il ne franchit pas toujours le seuil où il pourrait reconfigurer ce qui
|
||
l'accueille. La scène ne se ferme pas ; elle se stabilise autour d'un
|
||
régime où la contestation est admise sans être décisive. La culture
|
||
donne alors à voir le conflit, mais elle peine à en faire un levier de
|
||
transformation effective.
|
||
|
||
Ces trois régimes ne désignent pas des catégories isolées, mais les
|
||
manifestations d'une transformation plus générale : la désarticulation
|
||
croissante entre formes, intensités et scènes. L'arcalité peut subsister
|
||
sans conflictualité, la cratialité proliférer sans médiation, et
|
||
l'archicration se fragiliser malgré la présence apparente de dispositifs
|
||
ouverts.
|
||
|
||
Le drame n'est donc pas celui d'une disparition de la culture, mais
|
||
celui de sa transformation en régime non instituant. Une culture peut
|
||
continuer à produire, à exprimer, à transmettre, tout en perdant sa
|
||
capacité à faire tenir ensemble ce qui la traverse. Elle peut être
|
||
riche, dynamique, inventive, et pourtant incapable d'instituer des
|
||
formes où ses tensions deviennent durablement habitables.
|
||
|
||
La problématique se déplace alors. Il ne s'agit plus de savoir ce que
|
||
produit une société, mais dans quels régimes ce qu'elle produit devient
|
||
matière de différend. Ce déplacement engage également la manière dont
|
||
une société se perçoit elle-même comme monde commun. Car les formes
|
||
culturelles ne se contentent pas de porter des conflits abstraits ;
|
||
elles configurent des rapports de reconnaissance. Elles participent à
|
||
déterminer qui apparaît, qui compte, qui est entendu, qui reste à la
|
||
marge. Elles donnent forme à des expériences de dignité ou de mépris,
|
||
d'appartenance ou d'exclusion, de visibilité ou d'effacement.
|
||
|
||
Lorsqu'une culture parvient à instituer des scènes où ces expériences
|
||
peuvent être exposées sans être immédiatement disqualifiées, elle
|
||
contribue à maintenir une certaine consistance du commun. Les écarts ne
|
||
disparaissent pas ; ils deviennent traversables. Les tensions ne
|
||
s'éteignent pas ; elles trouvent des formes où elles peuvent être
|
||
reprises sans se transformer en rupture pure. Une société peut alors
|
||
continuer à se percevoir comme autre chose qu'une simple juxtaposition
|
||
de trajectoires.
|
||
|
||
À l'inverse, lorsque ces formes font défaut, le lien social tend à se
|
||
fragiliser. Les expériences de relégation ou d'invisibilisation ne
|
||
trouvent pas de scène où apparaître autrement que sous des formes
|
||
fragmentées ou conflictuelles. Les groupes coexistent sans toujours
|
||
partager des régimes de représentation communs. Le sentiment
|
||
d'appartenance se délite, non nécessairement par disparition des liens,
|
||
mais par difficulté à les inscrire dans des formes partagées.
|
||
|
||
La question culturelle rejoint ici directement celle du social : non
|
||
comme simple domaine distinct, mais comme condition de possibilité d'un
|
||
"nous" qui ne soit ni fictif ni imposé. Ce "nous" ne préexiste pas aux
|
||
formes qui le portent ; il se constitue à travers elles. Là où ces
|
||
formes se défont, le commun ne disparaît pas entièrement, mais il
|
||
devient plus difficile à éprouver comme tel.
|
||
|
||
La question culturelle porte moins sur les contenus que sur les
|
||
conditions de leur mise en forme et de leur advenue. C'est précisément
|
||
ce déplacement qui fait basculer l'analyse dans le registre
|
||
civilisationnel. Une civilisation ne se réduit ni à sa puissance de
|
||
production ni à la sophistication de ses institutions. Elle se reconnaît
|
||
à sa capacité à instituer des formes où ce qu'elle ne peut pas résoudre
|
||
peut néanmoins être tenu. Là où cette capacité disparaît, les tensions
|
||
ne cessent pas d'exister ; elles cessent d'être habitables.
|
||
|
||
Il devient alors nécessaire d'interroger ce qui fait qu'une scène tient
|
||
: non plus seulement les conditions de son apparition, mais celles de sa
|
||
durée, de sa transmission, de sa capacité à porter le différend sans le
|
||
dissoudre.
|
||
|
||
Le diagnostic des régimes de désarchicration permet de comprendre ce qui
|
||
se défait ; il ne suffit pas encore à saisir ce qui, malgré tout, peut
|
||
tenir. Car une société ne se réduit jamais entièrement aux formes
|
||
dominantes qui la traversent. Même lorsque les grandes scènes se
|
||
fragilisent, même lorsque les dispositifs se saturent ou se
|
||
neutralisent, quelque chose persiste — à bas bruit, de manière souvent
|
||
précaire — comme possibilité de réouverture. Cette possibilité ne peut
|
||
pourtant être pensée comme simple retour, ni comme restauration d'un âge
|
||
antérieur des formes culturelles. Elle oblige au contraire à comprendre
|
||
à quelles conditions une scène peut encore faire scène dans un monde où
|
||
les régimes de visibilité, de temporalité et de conflictualité ont
|
||
profondément changé.
|
||
|
||
Une scène culturelle archicrative ne se définit pas d'abord par son
|
||
statut institutionnel, ni par sa reconnaissance, ni même par son
|
||
inscription dans un champ artistique ou patrimonial donné. Elle se
|
||
définit par sa capacité à soutenir une opération précise : rendre
|
||
possible une co-présence au différend sans que celui-ci soit
|
||
immédiatement dissous, absorbé ou réduit. Elle n'est donc pas un lieu au
|
||
sens simple ; elle est une configuration.
|
||
|
||
Une telle scène exige d'abord un certain rapport au temps. Là où les
|
||
régimes contemporains tendent à accélérer ou à compresser l'expérience,
|
||
une scène archicrative institue un différé. Il ne s'agit pas d'un
|
||
ralentissement abstrait, mais d'une temporalité dans laquelle ce qui
|
||
surgit peut être repris, déplacé, reconfiguré. Le conflit n'y est ni
|
||
immédiatement résolu ni purement évacué ; il est maintenu dans une forme
|
||
qui permet sa traversée. Sans ce différé, il n'y a que réaction ou
|
||
inertie. Avec lui, une élaboration devient possible.
|
||
|
||
Ce différé, pourtant, ne suffit pas. Il doit être porté par des formes
|
||
capables de soutenir l'écart sans le refermer. C'est ici qu'intervient
|
||
la dimension symbolique au sens fort : non comme système de signes, mais
|
||
comme capacité à figurer ce qui excède toute résolution immédiate. Une
|
||
scène archicrative ne vise ni la clarification totale ni la transparence
|
||
intégrale ; elle rend visible sans épuiser. Elle permet que des
|
||
positions irréductibles coexistent sans être forcées à l'unisson.
|
||
|
||
Sans figuration, ce qui affecte reste soit à l'état d'intensité brute,
|
||
soit se trouve réduit à des catégories abstraites. Dans un cas,
|
||
l'expérience déborde sans pouvoir être tenue ; dans l'autre, elle se
|
||
trouve neutralisée par des formes trop générales pour en porter la
|
||
singularité. La figuration ouvre un espace intermédiaire où ce qui
|
||
excède toute résolution peut néanmoins apparaître sous une forme
|
||
partageable, sans être ni dissous ni rigidifié.
|
||
|
||
Encore faut-il que cette co-présence soit portée par un régime
|
||
d'adresse. Car un différend n'existe pas simplement parce qu'il est
|
||
exprimé ; il existe parce qu'il est adressé dans une forme qui le rend
|
||
recevable sans le normaliser entièrement. Une scène archicrative ne
|
||
garantit pas la reconnaissance, mais elle ouvre la possibilité d'une
|
||
écoute qui ne soit pas immédiatement capturée par les formats dominants
|
||
de validation. Elle ne supprime pas les asymétries ; elle les expose
|
||
dans une forme où elles peuvent être disputées.
|
||
|
||
Reste une condition plus exigeante encore : une telle scène suppose une
|
||
certaine incomplétude. Elle ne peut pas être saturée. Elle ne peut pas
|
||
coïncider parfaitement avec son propre sens. Il demeure toujours un
|
||
écart entre l'expérience vécue et sa formalisation. Dès qu'une scène
|
||
prétend contenir entièrement ce qu'elle met en forme, elle cesse d'être
|
||
opératoire ; elle devient message, dispositif de communication ou outil
|
||
de légitimation. Pour qu'elle reste vivante, il faut qu'elle laisse
|
||
place à ce qui n'est pas encore institué et qui doit pourtant la
|
||
traverser.
|
||
|
||
Une forme saturée, qui prétend contenir entièrement ce qu'elle expose,
|
||
ne laisse plus place à ce qui pourrait la déplacer. Elle devient un
|
||
message stabilisé, un dispositif clos, incapable d'accueillir ce qui la
|
||
déborde. L'incomplétude, au contraire, maintient une ouverture. Elle
|
||
rend possible l'irruption de ce qui n'était pas prévu, de ce qui n'était
|
||
pas encore institué. Elle empêche la coïncidence totale entre la forme
|
||
et son sens, condition nécessaire pour que la scène reste opératoire.
|
||
|
||
Différé, figuration, adresse, incomplétude : ces conditions ne composent
|
||
pas un modèle idéal. Elles décrivent le régime minimal à partir duquel
|
||
une scène peut commencer à faire tenir un différend. Elles permettent
|
||
aussi de comprendre pourquoi certaines configurations, même modestes,
|
||
parviennent à instituer quelque chose que des dispositifs beaucoup plus
|
||
puissants échouent à produire.
|
||
|
||
On en trouve des manifestations dans des contextes très différents,
|
||
souvent éloignés des centres institutionnels dominants. Des collectifs
|
||
qui travaillent à partir de mémoires fragmentées, de langues minorées,
|
||
de récits contradictoires peuvent parfois faire émerger des formes où ce
|
||
qui ne trouvait pas place ailleurs devient partageable. Ce qui importe
|
||
alors n'est pas seulement le contenu de ce qui est dit, mais la manière
|
||
dont cela est tenu : un espace où plusieurs voix peuvent se répondre
|
||
sans être immédiatement hiérarchisées, un dispositif où le récit n'est
|
||
pas sommé de se conformer à une cohérence préalable, une forme où
|
||
l'expérience peut apparaître sans être aussitôt réduite.
|
||
|
||
De même, certaines pratiques de réouverture d'archives ou de
|
||
reconfiguration de récits historiques ne valent pas seulement comme
|
||
gestes de restitution. Elles instituent des scènes où les conditions
|
||
mêmes de la visibilité du passé deviennent disputables. L'archive cesse
|
||
d'être un dépôt ; elle devient un lieu de conflit. Une telle
|
||
transformation n'est possible que si une forme permet de porter ce
|
||
conflit au-delà de la simple dénonciation.
|
||
|
||
Ces configurations ont en commun de ne pas partir d'un universel déjà
|
||
donné. Elles n'appliquent pas un cadre préexistant ; elles produisent
|
||
les conditions d'une mise en relation. Elles ne cherchent pas d'abord à
|
||
résoudre les différences ; elles travaillent à les rendre traversables.
|
||
En ce sens, elles engagent une autre compréhension de l'universalité.
|
||
|
||
L'universel n'y apparaît plus comme un principe abstrait auquel il
|
||
faudrait se conformer, ni comme une simple addition de singularités. Il
|
||
se forme dans l'épreuve même de la comparution. Il n'est pas ce qui
|
||
précède la scène ; il est ce qui peut en émerger lorsque des positions
|
||
irréductibles parviennent à se tenir ensemble sans se dissoudre.
|
||
|
||
Une telle universalité reste nécessairement fragile. Elle ne s'impose
|
||
pas. Elle ne se décrète pas. Elle dépend de la capacité des formes à
|
||
soutenir cette co-présence. Elle peut échouer, se refermer, se
|
||
rigidifier. Mais elle constitue néanmoins l'un des seuls modes possibles
|
||
de dépassement des fragmentations contemporaines sans retomber dans
|
||
l'imposition d'un cadre unique.
|
||
|
||
La question culturelle rejoint alors pleinement la question
|
||
civilisationnelle. Ce qui est en jeu n'est plus seulement la capacité à
|
||
produire des scènes locales de viabilisation des tensions, mais la
|
||
possibilité de leur articulation. Une civilisation ne se définit pas par
|
||
l'existence de scènes isolées, aussi riches soient-elles, mais par la
|
||
manière dont ces scènes peuvent entrer en relation sans se neutraliser.
|
||
Autrement dit, par la capacité à faire tenir une pluralité de formes
|
||
sans les réduire à une unité forcée ni les abandonner à la dispersion.
|
||
|
||
Or c'est précisément cette articulation qui fait aujourd'hui défaut. Les
|
||
scènes existent, parfois avec une grande intensité, mais elles peinent à
|
||
se relier. Elles restent situées, fragmentées, difficilement
|
||
transmissibles au-delà de leur contexte immédiat. Elles ouvrent des
|
||
seuils ; elles ne composent pas encore.
|
||
|
||
La question n'est donc pas seulement celle de la production de scènes,
|
||
mais celle de leur écologie. Une écologie archicratique des scènes
|
||
culturelles ne viserait ni l'unification, ni la standardisation, ni la
|
||
simple mise en réseau. Elle supposerait la capacité à maintenir des
|
||
différences de régime tout en permettant des passages. Non pas une
|
||
traduction totale, mais des formes de médiation qui n'effacent pas les
|
||
écarts. Non pas une harmonisation, mais une articulation.
|
||
|
||
Une telle exigence transforme profondément la manière de penser la
|
||
culture. Elle ne peut plus être envisagée comme un domaine à protéger ou
|
||
à développer, mais comme un ensemble de conditions à instituer et à
|
||
maintenir. Elle ne relève plus seulement de politiques publiques, aussi
|
||
nécessaires soient-elles, mais d'une attention portée aux formes mêmes
|
||
dans lesquelles le monde devient partageable.
|
||
|
||
La culture cesse alors d'apparaître comme un supplément. Elle devient le
|
||
plan sur lequel se joue la possibilité même d'un monde commun — non
|
||
pas un monde réconcilié, mais un monde encore habitable dans sa
|
||
conflictualité.
|
||
|
||
Et c'est en ce sens qu'elle constitue le seuil civilisationnel.
|
||
|
||
Il faut ici lever une dernière équivoque. Dire que la culture constitue
|
||
un seuil civilisationnel ne revient nullement à l'ériger en refuge noble
|
||
face à la brutalité des autres sphères, ni à la traiter comme le luxe
|
||
suprême des sociétés apaisées. C'est presque l'inverse qui est vrai. La
|
||
culture devient décisive précisément lorsque les autres régimes de
|
||
régulation montrent leurs limites. C'est lorsque le droit ne suffit plus
|
||
à faire comparaître, lorsque la politique peine à faire tenir la
|
||
division, lorsque l'économie organise sans légitimer, lorsque la
|
||
technique transforme sans être habitée, lorsque les médias rendent
|
||
visible sans rendre transmissible, que la question des formes devient
|
||
irréductible. On mesure alors la différence entre une société
|
||
fonctionnelle et un monde habitable. Une société fonctionnelle peut
|
||
encore calculer, archiver, distribuer, optimiser, conserver et divertir.
|
||
Un monde habitable exige davantage : des formes où ce qui blesse,
|
||
divise, déborde ou menace peut être porté sans être nié.
|
||
|
||
La culture n'est donc pas ici le dernier chapitre par convenance ; elle
|
||
est l'épreuve terminale. Non parce qu'elle résoudrait ce que les autres
|
||
tensions n'ont pas su résoudre, mais parce qu'elle révèle si un
|
||
collectif dispose encore des formes nécessaires pour n'être livré ni à
|
||
la pure gestion ni à la pure déflagration. Une civilisation ne se juge
|
||
peut-être jamais aussi clairement que dans les formes qu'elle se donne
|
||
pour ne pas sombrer tout à fait dans l'insignifiance de ses propres
|
||
conflits.
|
||
|
||
Une telle distinction permet de mieux saisir ce qui se joue à ce niveau.
|
||
Une société peut continuer à fonctionner sans disposer de scènes
|
||
capables de porter ses tensions. Elle peut organiser ses flux, maintenir
|
||
ses institutions, réguler ses interactions, produire des formes
|
||
d'expression multiples. Elle peut même donner l'impression d'une
|
||
vitalité culturelle intense. Pourtant, cette activité ne suffit pas à
|
||
garantir qu'elle se tienne comme monde.
|
||
|
||
Il est possible qu'une société demeure fonctionnelle tout en devenant de
|
||
moins en moins habitable symboliquement. Les conflits y persistent,
|
||
parfois avec une intensité accrue, mais ils ne trouvent plus les formes
|
||
dans lesquelles ils pourraient être partagés sans se transformer en
|
||
fragmentation. Les expériences se multiplient, mais elles ne composent
|
||
pas. Les discours circulent, mais ils ne se rencontrent pas. Ce qui se
|
||
défait alors n'est pas l'activité sociale elle-même, mais la possibilité
|
||
de l'éprouver comme monde commun.
|
||
|
||
Une telle situation ne se traduit pas nécessairement par un effondrement
|
||
visible. Elle peut coexister avec une grande efficacité
|
||
organisationnelle, une forte productivité, une richesse d'initiatives
|
||
culturelles. Mais elle introduit une fragilité plus profonde : celle
|
||
d'un collectif qui ne parvient plus à donner forme à ce qui le traverse.
|
||
Il peut encore durer, fonctionner, s'adapter ; il lui devient plus
|
||
difficile de se reconnaître, de se représenter, de se reprendre.
|
||
|
||
C'est à ce point que la question culturelle prend toute sa portée. Elle
|
||
ne désigne pas un supplément ou un raffinement, mais la condition sous
|
||
laquelle une société peut encore se soutenir comme monde. Là où cette
|
||
condition vacille, ce n'est pas seulement un domaine qui s'affaiblit ;
|
||
c'est la capacité même d'habiter les tensions qui se trouve compromise.
|
||
|
||
Il devient alors possible de reprendre l'ensemble du chapitre dans une
|
||
seule ligne de force. Les tensions économiques, écologiques, sociales,
|
||
politiques, psychiques, médiatiques, techniques, géopolitiques et
|
||
cosmopolitiques ne désignaient pas des domaines séparés, mais des
|
||
variations d'un même problème : celui de la possibilité de faire tenir
|
||
un monde traversé par des forces hétérogènes, irréductibles, souvent
|
||
contradictoires. À chaque niveau apparaissait la même exigence : non
|
||
supprimer les tensions, ni les équilibrer abstraitement, mais instituer
|
||
des formes où elles puissent être exposées, différées, disputées sans se
|
||
transformer immédiatement en destruction. Aucune de ces tensions ne
|
||
devient habitable par elle-même.
|
||
|
||
Une économie peut redistribuer sans apaiser. Une écologie peut préserver
|
||
sans faire monde. Une politique peut décider sans être reconnue. Une
|
||
technique peut fonctionner sans être habitée. Une mémoire peut conserver
|
||
sans être reprise. Un droit peut qualifier sans faire comparaître. Une
|
||
scène cosmopolitique peut s'ouvrir sans être tenue. Dans tous les cas,
|
||
ce qui manque, lorsque cela manque, n'est pas d'abord une règle, une
|
||
institution ou un savoir. C'est une forme.
|
||
|
||
Non pas une forme décorative, mais une forme capable de porter ce qui
|
||
excède toute résolution immédiate ; une forme où le conflit peut
|
||
apparaître sans être absorbé dans la gestion, la polarisation ou la
|
||
disparition. C'est précisément cette fonction que la culture, entendue
|
||
en son sens archicratique, rend possible. Elle n'ajoute pas un
|
||
supplément au monde ; elle lui donne encore la possibilité d'apparaître
|
||
comme monde, certes disputé, mais viable. C'est pourquoi elle constitue
|
||
ici le seuil civilisationnel décisif. Une société peut continuer à
|
||
produire, administrer, optimiser, sécuriser, patrimonialiser ; si elle
|
||
perd la capacité d'instituer des formes où ce qui la traverse peut être
|
||
tenu, elle cesse progressivement de se soutenir comme monde.
|
||
|
||
Une civilisation ne tient pas en éliminant le tragique.\
|
||
Elle tient en lui donnant forme.
|
||
|
||
Et cette forme, aujourd'hui, ne peut plus être simplement héritée. Elle
|
||
doit être réinstituée — sans garantie, sans modèle, mais avec cette
|
||
exigence irréductible : que le monde puisse encore apparaître à lui-même
|
||
comme monde exposé au différend, et par là même habitable.
|
||
|
||
## *Conclusion générale du chapitre 5 — Synthèse des tensions, des co-viabilités et des régulations archicratiques*
|
||
|
||
Il ne s'agit plus désormais de reprendre les tensions une à une, ni d'en
|
||
reconduire l'énumération sous une forme condensée. Ce qui se dégage à
|
||
l'issue de cette traversée n'est pas un simple bilan, mais une loi de
|
||
composition. Car ce que ce chapitre a rendu lisible, de l'économie à la
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culture, ne relève pas d'une pluralité de crises hétérogènes, mais d'un
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même défaut de tenue : celui des formes par lesquelles un monde peut
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encore faire apparaître, soutenir et transformer ce qui le traverse.
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Ce qui se révèle alors n'est pas une crise des tensions elles-mêmes. Les
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tensions ne manquent pas ; elles prolifèrent, se déplacent,
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s'intensifient. Ce qui fait défaut, c'est la capacité à les porter.
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Autrement dit : non la conflictualité, mais les scènes. Non l'existence
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du dissensus, mais les formes de sa tenue.
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La crise contemporaine ne se réduit donc pas à une accumulation de
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déséquilibres. Elle doit être pensée comme une crise de scène : non
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disparition des conflits, mais fragilisation des formes de co-présence
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sans lesquelles un monde commun — fût-il conflictuel — cesse d'être
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viable.
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Une telle situation ne correspond ni à une disparition du politique, ni
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à son triomphe sous une forme nouvelle. Elle correspond à son
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déplacement hors de ses conditions de visibilité et de tenue. Le conflit
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demeure, mais il est redistribué dans des régimes où il ne peut plus
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être soutenu comme tel. Il est absorbé dans la gestion, accéléré dans la
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réaction, dissous dans la saturation expressive, ou capté dans des
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dispositifs qui en neutralisent la portée. Ce qui s'efface alors, ce
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n'est pas la conflictualité, mais sa capacité à devenir forme.
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C'est à ce point précis que le concept d'archicration prend sa portée la
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plus décisive. Il ne désigne pas un niveau supplémentaire
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d'intervention, ni un principe abstrait d'arbitrage. Il nomme la
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condition minimale à partir de laquelle un monde conflictuel peut encore
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se soutenir sans imploser : l'institution de scènes où les tensions
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irréductibles peuvent apparaître, être exposées, différées, disputées et
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reprises sans être ni annulées ni livrées à leur seule dynamique
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destructrice.
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L'archicration ne vient donc pas résoudre les tensions. Elle les rend
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habitables.
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À partir de là, la traversée du chapitre permet de dégager non plus des
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domaines, mais une logique de composition. Ce qui apparaît, à travers la
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diversité des scènes, est une désarticulation croissante entre trois
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dimensions pourtant indissociables : les formes, les intensités et les
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scènes.
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Les formes subsistent souvent, parfois avec une grande stabilité, mais
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sans être traversées par une conflictualité vivante. Les intensités, à
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l'inverse, prolifèrent, circulent, affectent, mais sans médiation
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suffisante pour être reprises. Quant aux scènes, elles existent encore,
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mais sous des régimes qui empêchent que ce qui s'y exprime puisse
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réellement transformer les conditions de sa propre apparition.
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De cette désarticulation procède ce que l'on peut désormais nommer avec
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précision : la désarchicration. Non pas l'absence de régulation, mais sa
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déformation. Non pas la disparition des scènes, mais leur
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affaiblissement, leur capture ou leur simulation.
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Cette désarchicration ne constitue pas un état homogène. Elle se
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manifeste selon des régimes distincts, que l'analyse permet de
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clarifier. Tantôt les formes demeurent, mais ne rouvrent plus ce
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qu'elles transmettent : la mémoire subsiste, l'exposition demeure, la
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continuité se maintient, et pourtant la conflictualité vivante s'éteint.
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Tantôt l'intensité prolifère sans médiation : les affects circulent, les
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signes s'accumulent, l'expérience s'exalte, mais rien ne se dépose dans
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une forme reprise. Tantôt enfin la scène elle-même devient dispositif de
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neutralisation : le dissensus y est accueilli, mis en visibilité,
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parfois même valorisé, sans pouvoir altérer ce qui l'accueille.
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Ces trois régimes ne décrivent pas des anomalies locales. Ils
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constituent les modalités contemporaines d'un même processus : la perte
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de capacité à faire tenir ensemble formes, intensités et scènes dans une
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configuration opératoire.
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Pour comprendre ce qui se défait — et ce qui peut encore tenir — il
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devient alors nécessaire de déplacer l'analyse vers un niveau plus
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fondamental. Ce que ce chapitre met en évidence peut être reconduit à
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trois épreuves constitutives de toute scène archicrative.
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Si l'on ramène cette traversée à ce qu'elle a continûment éprouvé, trois
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épreuves apparaissent.
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D'abord, une *épreuve d'apparition* : une tension devient décisive
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lorsqu'elle engage la possibilité même, pour un être, un collectif, une
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expérience ou un milieu, d'apparaître autrement que comme donnée,
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problème ou résidu. Là où l'apparition est empêchée ou inégalement
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distribuée, la co-viabilité est déjà compromise.
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Ensuite, une *épreuve de contestation* : une scène n'existe
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effectivement que si le dissensus peut y prendre forme sans être
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aussitôt absorbé, disqualifié ou neutralisé. Là où la contestation n'a
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plus de seuil légitime, la régulation se dégrade en gestion ou en
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violence.
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Enfin, une *épreuve de révision* : aucun ordre ne peut tenir s'il n'est
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pas susceptible d'être repris ; mais aucune scène ne tient non plus si
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tout y devient immédiatement révisable, sans forme ni mémoire.
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L'archicration se situe précisément dans cet entre-deux, là où un monde
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est assez structuré pour tenir et assez ouvert pour être transformé par
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ce qui l'affecte.
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Ces trois épreuves — *apparaître, contester, réviser* — ne
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constituent pas des principes abstraits. Elles décrivent le régime
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minimal à partir duquel une scène peut commencer à faire monde.
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C'est à partir d'elles qu'il devient possible de distinguer les états
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fondamentaux du régime archicratique.
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Une archicration est active lorsque l'apparition, la contestation et la
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révision peuvent être conjointement soutenues. Elle est empêchée lorsque
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ces fonctions subsistent, mais sous des formes trop faibles, trop
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fragmentées ou trop désajustées pour opérer pleinement. Elle est captée
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lorsque la scène existe en apparence, mais pour neutraliser ce qu'elle
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prétend accueillir : pluralité sans dissensus, participation sans effet,
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visibilité sans reprise.
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Ces distinctions ne relèvent pas d'une typologie extérieure. Elles
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permettent de lire, à travers les configurations les plus diverses, le
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degré de tenue d'un monde.
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Alors seulement apparaît l'enjeu du chapitre dans toute son ampleur.
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La question n'est pas de savoir comment supprimer les tensions. Elle
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n'est pas davantage de les équilibrer, de les optimiser ou de les rendre
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compatibles. Elle est de savoir dans quelles formes elles peuvent être
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tenues sans être trahies.
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Car une société peut continuer à fonctionner sans disposer de telles
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formes. Elle peut organiser ses flux, maintenir ses institutions,
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produire des normes, multiplier les expressions, intensifier ses
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régulations. Elle peut même donner l'impression d'une vitalité continue.
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Mais si elle ne parvient plus à instituer des scènes où ce qui la
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traverse peut être exposé, disputé et repris, elle cesse progressivement
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de se soutenir comme monde.
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Ce qui se joue ici excède toute distinction sectorielle. Il ne s'agit
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plus de l'économie, de l'écologie, du social, du politique ou de la
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culture pris isolément. Il s'agit de la capacité d'un collectif à se
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donner des formes où ce qui le divise ne conduit ni à la pure gestion ni
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à la pure déflagration.
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C'est en ce sens que le chapitre 5 opère un déplacement décisif dans
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l'économie de l'essai. Il montre que les grandes tensions contemporaines
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ne désignent pas seulement des crises à résoudre, mais des épreuves de
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scène. Il montre que la question de la régulation ne peut plus être
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posée en termes de dispositifs seuls, mais en termes de formes. Il
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montre enfin que la co-viabilité n'est pas un état à atteindre, mais une
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opération à instituer.
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L'archicratie apparaît alors pour ce qu'elle est : ni doctrine de
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l'ordre, ni apologie du désordre, ni idéal de conciliation, mais pensée
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des formes par lesquelles un monde conflictuel peut encore tenir sans se
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nier lui-même.
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Elle ne promet ni réconciliation, ni stabilisation définitive. Elle
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n'offre aucun modèle à appliquer. Elle ne garantit aucun résultat. Elle
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désigne une exigence minimale et irréductible : que le monde puisse
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encore apparaître à lui-même comme monde traversé, exposé, contesté — et, par là même, habitable.
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Dans un temps saturé de gestion, d'accélération, d'automatisation et de
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simulation participative, cette exigence ne va pas de soi. Elle suppose
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un travail : celui de réinstituer des seuils, de rouvrir des formes, de
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maintenir des écarts, de soutenir des différés. Elle suppose de renoncer
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à l'illusion d'une régulation sans conflit, comme à celle d'un conflit
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sans forme.
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Elle suppose de réinstituer les conditions mêmes dans lesquelles une
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scène peut tenir.
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Telle est la leçon la plus rigoureuse de ce chapitre.
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Les tensions contemporaines ne rendent pas le monde ingouvernable. Elles
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révèlent seulement que ses scènes sont devenues insuffisantes. Le
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travail à venir ne consistera donc pas à produire une harmonie factice,
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mais à rouvrir des formes où les conflits puissent être tenus sans être
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niés, différés sans être neutralisés, disputés sans détruire d'emblée ce
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qui les porte. C'est à cette condition seulement qu'un monde instituable
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redevient pensable.
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