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title: "Chapitre III — Épreuve archéogénétique"
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# III. Épreuve archéogénétique : dans quels méta-régimes s’inscrit l’IA ?
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La première et la deuxième épreuve ont traité Système F comme un *dispositif présent* : un système d’IA déjà à l’œuvre, que l’on peut décrire dans sa structure (*arcalité* / *cratialité* / *archicration*) et dans la forme de ses scènes (*hypotopies*, *hypertopies*, *atopies*). L’épreuve archéogénétique change de focale : il ne s’agit plus de dire *comment* Système F fonctionne aujourd’hui, mais *de quelle histoire régulatrice il procède*, à quels méta-régimes il emprunte ses formes, ses réflexes, ses manières de distribuer les prises.
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Dans notre thèse, l’archéogénèse désigne ce geste qui consiste à lire un *dispositif* comme une *sédimentation de régimes de co-viabilité* : on n’y cherche pas une origine unique, ni un “moment zéro” mythique, mais la composition singulière de matrices plus anciennes – techno-logistique, scripturo-bureaucratique, marchande, guerrière, sacrale, etc. – qui continuent d’agir sous des habits techniques nouveaux. Appliquée à Système F, l’épreuve archéogénétique doit donc répondre à une question simple, mais exigeante :
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*un grand système d’IA de fondation, intégré dans la décision sociale, sanitaire, pénale, organisationnelle, de quoi est-il le prolongement ?*
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La tentation, dans le débat public, est double. D’un côté, le *discours d’inédit radical* : l’IA serait une rupture absolue, un changement de civilisation sans précédent, qui rendrait caduques les catégories héritées. De l’autre, la *rhétorique de la simple continuité* : “au fond, ce n’est qu’une bureaucratie un peu plus automatisée”, “un marché un peu plus *data-driven*”, “une mise à jour technique de la *mégamachine*”. L’épreuve archéogénétique vise précisément à sortir de cette alternative : elle montre que Système F est à la fois héritier et re-composeur de plusieurs méta-régimes, sans se réduire à l’un d’eux.
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Dans le cas qui nous occupe, trois filiations sont particulièrement décisives.
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1. La *filiation techno-logistique*
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La thèse a décrit le méta-régime techno-logistique comme celui de la *mégamachine* : un agencement où la priorité est donnée à la circulation des flux, à la coordination impersonnelle, aux chaînes d’acheminement et de traitement, plutôt qu’aux figures individuelles. Le pouvoir régulateur se manifeste par la capacité à organiser des flux de matières, de corps, d’informations, d’ordres, à travers des réseaux de transport, d’énergie, de communication.
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De ce point de vue, Système F apparaît d’emblée comme un descendant direct : il opère en priorisant des flux de dossiers, de cas, de contenus, de candidatures ; il optimise des pipelines de traitement ; il pilote à partir d’indicateurs agrégés (scores de risque, taux de fraude détectée, coûts de santé anticipés, KPIs de modération ou d’engagement). L’IA, ici, ne vient pas “ajouter de l’intelligence” à un monde neutre : elle *prolonge et intensifie une logique techno-logistique* où l’important n’est pas tel allocataire, tel patient, tel justiciable, mais la *performance globale d’une chaîne de traitement*.
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2. L’*hybridation scripturo-bureaucratique*.
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Un second méta-régime, présent de manière tout aussi centrale, est celui de la *scripturo-bureaucratie* : l’ordre qui se construit à partir de normes écrites, de formulaires, de dossiers, de grilles. Là où la *mégamachine* gère des flux, la *bureaucratie scripturale* *produit des dossiers* et des archives : des ensembles de traces écrites qui autorisent, refusent, indexent, codent les positions des individus et des collectifs.
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Système F ne remplace pas cette logique ; il l’encode à un second degré. Les catégories, les critères, les rubriques, les codes qui structuraient les dossiers deviennent des variables dans des tables, des vecteurs dans des espaces de représentation, des *embeddings* dans des modèles. Les procédures écrites se transforment en *workflows* numériques ; les classifications manuelles en opérations de *clustering* et de *scoring*. La *cratialité scripturo-bureaucratique* n’est pas abolie : elle est internalisée dans les modèles eux-mêmes, qui apprennent à reproduire et à recomposer les distinctions produites par des décennies de pratique documentaire.
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3. L’*inscription dans le méta-régime marchand*.
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Enfin, Système F s’inscrit pleinement dans le méta-régime marchand : pas seulement parce que de nombreux modèles sont fournis par des entreprises privées, via des services payants, mais parce que sa logique d’optimisation est souvent couplée à la monétisation des flux. Les plateformes l’utilisent pour segmenter des publics, orienter des trajectoires de consommation, maximiser l’engagement ; les entreprises y recourent pour ajuster leurs politiques de recrutement, de tarification, de gestion des risques ; les fournisseurs d’IA eux-mêmes modèlent leur offre en fonction de marchés, de contrats, de parts de clientèle.
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L’IA ne vient pas “marchandiser” un espace neutre : elle s’insère dans des chaînes où la captation de valeur passe par la capacité à prédire, trier, profiler, personnaliser. Ce que Système F ajoute, c’est une *capacité généralisée à produire des scores, des profils, des recommandations qui deviennent immédiatement échangeables sur des marchés de services* : scoring de risque vendu à des administrations, API de modération vendues à des plateformes, modules de tri de CV vendus à des DRH.
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L’épreuve archéogénétique doit donc prendre acte de cette triangulation : Système F est un point de croisement intense entre *mégamachine* *techno-logistique*, *scripturo-bureaucratie* et régime *marchand*. Il ne naît pas dans le vide ; il recompose ces trois matrices en un dispositif qui, à son tour, exerce une force de restructuration sur elles.
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Mais l’enjeu de la Partie III n’est pas uniquement d’assigner Système F à ces trois parentés. Il est aussi de travailler l’hypothèse, esquissée dans la conclusion de la thèse, selon laquelle nous verrions se dessiner, avec ce type de dispositif, les traits d’un *méta-régime autarchicratique numérique*.
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Par *autarchicratie*, la thèse désigne un régime où la régulation tend à devenir son propre principe de légitimation : les indicateurs, modèles, standards et procédures ne se contentent plus d’appliquer des normes préexistantes ; ils deviennent eux-mêmes les critères de validité de l’ordre qu’ils instaurent. Les performances mesurées par les instruments suffisent à démontrer la pertinence des instruments ; les boucles d’audit restent à l’intérieur du dispositif ; les scènes externes de justification (parlement, espace public, conflits sociaux) sont reléguées à l’arrière-plan.
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L’hypothèse que nous allons explorer est la suivante :
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*en cristallisant la filiation techno-logistique, l’encodage scripturo-normative et l’ancrage marchand dans un système d’IA de fondation, Système F contribue à faire émerger une forme d’autarchicratie numérique, où les métriques internes (loss, accuracy, KPIs) deviennent la principale arcalité pratique, où les boucles de rétroaction se referment sur le dispositif lui-même, où les scènes externes d’épreuve sont marginalisées ou transformées en simulacres.*
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Dans ce cadre, la Partie III suit quatre fils étroitement entrelacés. Elle commence par ressaisir la filiation *techno-logistique* de Système F : la manière dont il s’inscrit dans la *mégamachine* des flux, des indicateurs et des priorisations, en prolongeant des formes de pilotage déjà bien installées. Elle se tourne ensuite vers la configuration *scripturo-normative*, en montrant comment des catégories juridiques et bureaucratiques sont traduites à un deuxième degré dans des espaces vectoriels, des fonctions de coût et des chaînes automatisées. Elle examine, en troisième lieu, l’ancrage *marchand* du dispositif, comme service vendu, comme infrastructure privée, comme opérateur de segmentation et de captation de valeur. Enfin, elle propose, à partir de cette triple inscription, une hypothèse archéogénétique plus risquée : celle d’un *méta-régime autarchicratique numérique*, où des dispositifs d’IA se jugent et s’ajustent de plus en plus à l’aune de leurs propres métriques, en marginalisant les scènes externes d’épreuve. L’enjeu n’est pas de décréter l’avènement spectaculaire d’un “nouveau régime”, mais de vérifier, au plus près des chaînes cratiales que nous avons décrites, si la composition singulière opérée par Système F justifie ou non que l’on parle d’un tournant *autarchicratique*, plutôt que d’un simple prolongement des régimes existants.
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## III.1. Filiation techno-logistique
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Dans la cartographie des méta-régimes établie par la thèse, le régime techno-logistique désigne un mode de *co-viabilité* où le pouvoir régulateur se formule d’abord comme art de la circulation : art de faire passer des flux – de marchandises, de corps, d’ordres, de données – à travers des réseaux et des infrastructures, en minimisant les frictions, les délais, les “pertes”. La figure de la *mégamachine* n’est pas ici un simple motif rhétorique : elle renvoie à ces *assemblages où des dispositifs matériels* (routes, voies ferrées, réseaux électriques, systèmes d’information), *des organisations* (entreprises, administrations, armées) *et des routines calculatoires* (plannings, calcul d’itinéraires, plans de charge, tableaux de bord) *se combinent pour piloter des flux à grande échelle*.
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Dans ce méta-régime, la *cratialité* se concentre dans des *chaînes de transport et de traitement* : chaînes logistiques, chaînes de production, chaînes de commande. L’*arcalité* pratique se résume souvent à quelques axiomes : fluidité, continuité, “juste à temps”, optimisation des capacités. Ce qui compte n’est pas telle personne, tel cas singulier, mais la *performance globale d’un enchaînement* : nombre de conteneurs déchargés par heure, longueur moyenne des files d’attente, taux de rotation des stocks, ponctualité des convois. Les scènes d’épreuve se déplacent vers des salles de contrôle où l’on surveille des courbes, des alarmes, des cartes, plutôt que vers des assemblées où des personnes viennent plaider leur cause.
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Système F, lu dans cette perspective, apparaît immédiatement comme un héritier direct de cette *rationalité techno-logistique* – mais transposée dans le domaine de la décision sociale, sanitaire, pénale, organisationnelle et informationnelle. Ce qu’il traite, ce ne sont plus des palettes ou des conteneurs, mais des flux de dossiers, de profils, de contenus : demandes de prestations, patients en attente, justiciables, candidats, messages et publications en ligne. Et ce qu’il promet, du point de vue de ses promoteurs, c’est précisément ce que la *mégamachine* promettait aux réseaux matériels : *réduire les encombrements, absorber des volumes croissants sans augmenter autant les moyens humains, orienter les flux vers les “bonnes” voies en temps quasi réel*.
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### III.1.1. Priorisation de flux : des dossiers et des contenus comme trafic à gérer
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Dans les scènes reconstruites en Partie I, Système F n’apparaît jamais comme un oracle solitaire ; il opère toujours dans une *file*. File de dossiers à instruire dans une caisse sociale, file de patients à voir dans un service hospitalier, file de cas judiciaires, file de candidatures à examiner, file de contenus à modérer ou à recommander. À chaque fois, la promesse implicite est la même : *ordonner cette file mieux que ne le feraient des règles fixes ou l’appréciation locale des agents*.
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Dans la protection sociale, un module dérivé de Système F réorganise la file des demandes ou des révisions : plutôt que de suivre strictement l’ordre chronologique, l’interface affiche les dossiers dans l’ordre d’un “*risque de fraude*” ou d’une “*urgence*” calculés. Dans la santé, la liste d’attente pour une consultation spécialisée ou un examen lourd est triée selon un *indice de priorité* : certains patients remontent, d’autres descendent. Dans les ressources humaines, des milliers de CV sont avalés par un pipeline d’analyse qui attribue des scores de “*pertinence*”, avant même qu’un recruteur ne pose les yeux sur une candidature. Sur les plateformes, les contenus sont continuellement rangés, promus, enfouis, retirés, sur la base de signaux agrégés et de modèles qui décident de ce qui doit être vu, par qui, et à quel moment.
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Ce mouvement de priorisation des flux constitue le cœur techno-logistique de Système F. La question n’est plus seulement “*qui a droit à quoi ?*”, “*quel contenu est licite ?*”, “*quel profil est qualifié ?*”, mais “*à quel rang ce dossier, ce contenu, cette personne doit-il se trouver dans la file que nous avons à traiter ?*”. La régulation prend la forme d’un tri continu, où la position relative dans une file – d’attente, de contrôle, de visibilité – devient la modalité concrète de l’accès aux droits, aux soins, aux opportunités, à la parole publique. Dans cette logique, *l’individu apparaît moins comme sujet de droit que comme un élément de trafic*, qu’il s’agit d’acheminer vers une issue ou une autre selon un calcul.
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Archicratiquement, on peut dire que Système F transpose dans le champ normatif la logique des grands centres de tri : ce qui était mis en file pour être livré devient mis en file pour être traité, contrôlé, exposé ou invisibilisé. Les flux priment sur les figures.
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### III.1.2. Optimisation de pipelines : de la procédure au “flux de traitement”
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La *mégamachine techno-logistique* n’optimise pas seulement des files ; elle assemble des chaînes : succession d’opérations, de nœuds, de relais, de délais, qui transforment des entrées en sorties. Cette logique se retrouve à nu dans les architectures de Système F.
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Pour qu’un dossier social devienne un vecteur numérique interprétable par un modèle, il traverse une *série de transformations* : *collecte initiale des informations, vérification de complétude, codage dans des formats standardisés, enrichissement par des données externes, extraction de caractéristiques* (*features*), *passage dans un ou plusieurs modèles, agrégation de scores, restitution dans un tableau de bord*. Il en va de même pour un historique médical, un cas judiciaire, un parcours professionnel, un flux de contenus : chaque trajectoire est *pipelinée* – *découpée en étapes où la matière première* (une situation vécue, une interaction, un récit) *est peu à peu transmutée en données, puis en signaux de décision*.
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Du point de vue des équipes techniques, le vocabulaire le dit sans détour : on parle de “*pipelines de données*”, de “*chaînes de traitement*”, d’“*orchestrateurs*” qui déclenchent automatiquement telle ou telle étape (nettoyage, normalisation, scoring, persistance dans une base, émission d’un événement, mise à jour d’un tableau de bord). La “*mise en production*” d’un modèle consiste à l’*inscrire dans un flux de traitements* où il deviendra une *étape parmi d’autres* : on lui fournit des entrées, il produit des sorties qui alimentent à leur tour d’autres opérations (alertes, reclassements, notifications, déclenchement de contrôles).
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C’est ici que la filiation techno-logistique devient particulièrement nette. Là où la bureaucratie scripturale se représentait plutôt sous la forme de procédures (succession de gestes codifiés, décrits dans des textes), la *rationalité techno-logistique*, reprise par Système F, se donne plutôt comme *gestion de flux* : on *conçoit des enchaînements automatiques où des paquets d’informations circulent de module en module, sous la surveillance d’indicateurs globaux de performance*.
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Cette *pipelinisation* a deux effets archicratiques majeurs. D’une part, elle *renforce la cratialité* : une fois le flux déroulé, l’espace de bifurcation laissé à l’appréciation locale se réduit, l’intervention humaine vient en “exception” (lorsqu’un score dépasse un seuil, lorsqu’une alerte est déclenchée, lorsqu’un cas est signalé comme atypique). D’autre part, elle rend encore plus difficile la *localisation de la responsabilité* : *où, dans un pipeline, se situe le moment où il aurait fallu décider autrement ? À quelle étape se loge l’arcalité implicite qui privilégie tel type d’erreur plutôt qu’un autre ?*
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Dans la filiation techno-logistique, la décision n’est plus un moment isolé dans un bureau ; elle devient propriété émergente d’un flux de traitement.
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### III.1.3. Pilotage par indicateurs : la *mégamachine* normative
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Enfin, la *mégamachine techno-logistique* se reconnaît à son attachement aux *indicateurs* : *temps moyen de traitement, taux d’utilisation d’une infrastructure, niveau de stock, “on time performance”*. C’est par ces indicateurs que les responsables évaluent, ajustent, justifient leurs choix. Système F n’échappe pas à cette logique ; il la pousse même à un degré supplémentaire.
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D’un côté, Système F est fabriqué à partir d’indicateurs. Les modèles sont optimisés en fonction de métriques (loss, accuracy, AUC, F1-score, etc.), qui condensent en un chiffre la qualité de la prédiction ou du classement. Les équipes comparent des versions de modèle en fonction de ces métriques, décident de déployer tel modèle plutôt qu’un autre, surveillent en production la dérive éventuelle de ces indicateurs. À ce niveau, les critères de succès sont eux-mêmes le produit d’une *arcalité implicite* : *ce que l’on cherche à minimiser* (une perte, un coût, un type d’erreur) *ou à maximiser* (un taux de détection, un gain, un engagement).
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De l’autre côté, Système F devient instrument de pilotage pour les organisations qui l’emploient. Les directions de caisses sociales se voient présenter des tableaux de bord indiquant le nombre de dossiers “à risque” détectés, la proportion de fraudes confirmées après contrôle, les économies budgétaires attendues. Les directions hospitalières suivent des indicateurs de “gestion de patientèle”, de flux aux urgences, de taux d’occupation des lits, couplés à des scores issus de modèles prédictifs. Les ministères de la justice peuvent consulter des distributions de scores de risque, des taux de récidive par catégorie, des comparaisons entre juridictions. Les responsables de plateformes examinent des métriques de contenus supprimés, de signalements traités, d’engagement des utilisateurs dans des contextes où les contenus sont plus ou moins fortement modérés ou recommandés.
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Dans ces configurations, l’IA ne se contente pas de “fournir une aide” à des décisions individuelles ; elle reconfigure les instruments de la décision collective. Ce qui devient discutable, dans les comités de direction et les arbitrages budgétaires, ce ne sont plus seulement des principes (“*faut-il renforcer la lutte contre la fraude ? réduire les inégalités d’accès aux soins ? favoriser la réinsertion ?*”) mais des courbes, des pourcentages, des écarts à des cibles. La scène où se décide la trajectoire de Système F est alors saturée d’indicateurs, issus… de Système F lui-même ou de dispositifs similaires.
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On touche ici du doigt la frontière avec l’*autarchicratie* que la section III.4 interrogera explicitement. La *filiation techno-logistique se manifeste dans ce phénomène : les indicateurs destinés à piloter les flux deviennent progressivement les critères de validité du dispositif*. Un système est jugé “bon” s’il améliore ses propres métriques – quitte à ce que ces métriques reflètent des arbitrages invisibles sur ce qu’il est acceptable de perdre, de détourner, de faire attendre, de rendre invisible.
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### III.1.4. Lecture archicratique de la filiation techno-logistique
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Lire Système F comme héritier du méta-régime techno-logistique ne revient donc pas à plaquer un vocabulaire de plus sur l’IA ; cela permet de comprendre pourquoi la régulation par IA prend cette forme particulière :
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- Une *régulation par files* : parcours des dossiers, des patients, des contenus, moins comme trajectoires de sujets que comme mouvements dans un trafic à gérer.
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- Une *régulation par chaînes* : pipelines de traitement où la décision résulte de l’enchaînement d’opérations disposées à distance les unes des autres.
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- Une *régulation par indicateurs* : instruments de pilotage qui condensent dans quelques chiffres des arbitrages normatifs lourds, tout en se présentant comme des mesures neutres.
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Archicratiquement, cette filiation explique au moins trois traits mis en évidence dans les parties I et II : la *puissance cratiale de Système F* (il est conçu pour agir massivement, en continu, sur des flux), la *pauvreté des scènes locales* (*hypotopies* du guichet et des interfaces, réduites à des points de passage dans un flux piloté ailleurs), et la *concentration des scènes d’arbitrage dans des hypertopies où l’on ajuste, en cercle restreint, les paramètres d’une mégamachine normative*.
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C’est à partir de ce socle techno-logistique que les sections III.2 et III.3 pourront montrer comment Système F encode la scripturo-bureaucratie et s’adosse au méta-régime marchand, avant que III.4 ne revienne sur la question centrale : l’agrégation de ces filiations suffit-elle à parler d’un nouveau *méta-régime autarchicratique numérique*, ou avons-nous affaire à une intensification extrême d’un techno-logisme déjà ancien ?
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## III.2. Filiation *scripturo-normative* : gouvernement par l’écrit et formes bureaucratiques
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La filiation techno-logistique de Système F éclaire sa manière de traiter des flux. Mais ces flux sont toujours déjà écrits : ils passent par des formulaires, des dossiers, des registres, des grilles, des systèmes d’information. Pour comprendre ce que fait l’IA au pouvoir régulateur, il faut donc la replacer dans l’*archicratie scripturo-normative*.
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### III.2.1. Le méta-régime scripturo-normatif : gouverner par l’écrit
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Dans la typologie de l’essai-thèse, l’*archicratie scripturo-normative* désigne le méta-régime où la régulation repose d’abord sur la *mise en écriture des obligations* : lois, codes, décrets, contrats, règlements, formulaires, décisions, procès-verbaux, grilles. La contrainte ne tient plus principalement au serment, à la présence rituelle, à l’incorporation charismatique ; elle tient à des *énoncés inscrits* et à la *capacité d’y rapporter des situations singulières*.
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La *cratialité* y prend la forme d’*appareils scripturaux* : bureaux, greffes, services d’archives, guichets, fichiers, systèmes de classification. On gouverne en prescrivant des textes, en collectant des pièces, en formant des dossiers, en apposant des visas, des tampons, des signatures. L’*arcalité* se loge dans la prétention de ces textes à dire le droit, à fixer les conditions légitimes d’accès à des prestations, à des ressources, à des statuts. L’*archicration* proprement *scripturo-normative* se déploie dans des scènes où l’on vient “avec son dossier” : contentieux, commissions, audiences, procédures de réclamation, où les écrits peuvent être produits, discutés, requalifiés.
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Les formes bureaucratiques modernes – administrations d’État, caisses de sécurité sociale, systèmes judiciaires codifiés, grandes organisations managériales – constituent une cristallisation historique particulièrement dense de cette *archicratie scripturo-normative* : *multiplication des formulaires*, des *codes*, des *fichiers*, des *grilles d’évaluation*, des *bases de données* qui prolongent les *registres* et les *archives*. C’est à l’intérieur de cette couche historique que Système F vient s’insérer.
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### III.2.2. Système F comme “scripturo-normativité de second degré”
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Empiriquement, Système F ne s’applique jamais à un monde brut : il intervient dans des environnements déjà structurés par des écritures normatives.
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- Dans la protection sociale, les conditions d’éligibilité, les types de prestations, les obligations déclaratives sont définies par des textes ; les demandes sont saisies dans des formulaires, conservées dans des systèmes de dossiers ; les contrôles laissent des traces écrites.
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- Dans la justice pénale, les qualifications juridiques, les peines, les mesures de sûreté sont encadrées par des codes ; les décisions sont motivées, rédigées, archivées.
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- Dans la santé, les droits des patients, les obligations des établissements, les modalités de remboursement sont fixés par des corpus normatifs ; les parcours de soins sont documentés dans des dossiers médicaux.
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- Dans le recrutement, les positions, les grilles de classification, les procédures d’embauche, les rapports d’évaluation sont également pris dans des scripts écrits, qu’ils soient juridiques, conventionnels ou managériaux.
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Lorsque Système F est introduit dans une caisse sociale, un tribunal, un hôpital, un service de ressources humaines, il commence par absorber ce monde *scripturo-normatif*. Les catégories administratives deviennent des champs dans des bases de données ; les rubriques des formulaires, des variables ; les décisions passées, des étiquettes (“accepté / refusé”, “fraude avérée / non avérée”, “libération accordée / refusée”) ; les textes libres (motivations, notes, comptes rendus), des corpus. Le modèle est entraîné sur ces matériaux : il apprend à associer des configurations de champs, de codes, de textes à des issues qui ont déjà été décidées.
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De ce point de vue, Système F ne supprime pas l’*archicratie scripturo-normative* ; il en opère une seconde couche. Là où les administrations mettaient en forme le monde social par des formulaires et des dossiers, Système F met en forme ces formulaires et ces dossiers eux-mêmes : il ne crée pas une régulation entièrement nouvelle, il produit une scripturo-normativité de second degré, qui prend pour objet les traces normatives accumulées.
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On pourrait dire, sans exagération, que Système F est un fonctionnaire qui a lu tous les dossiers – et qui, à partir de là, extrapole des manières de classer, de trier, de qualifier, sans repasser à chaque fois par la lecture humaine des textes normatifs.
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### III.2.3. Encodage de second degré : de la case au vecteur, du dossier au score
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Ce passage au second degré se joue dans les opérations d’encodage.
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Les univers *scripturo-normatifs* se présentent d’abord sous la forme de catégories explicites : types de famille, de contrat, de pathologie, de peine, de diplôme, de poste, définis et stabilisés dans des nomenclatures, des grilles, des instructions. Pour que Système F fonctionne, ces catégories sont traduites en *représentations numériques* : *variables binaires ou catégorielles*, *indicateurs agrégés* (nombre de passages aux urgences, montant total perçu, durée d’un contrat, etc.), mais aussi, de plus en plus, *représentations denses de textes* (paragraphe de motivation, lettre de candidature, observation sociale, note clinique) dans des espaces où la proximité n’est plus celle de la grammaire, mais celle de la *ressemblance statistique*.
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À ce premier niveau d’encodage s’ajoute un *niveau de classification et de scoring*. Système F apprend, à partir des décisions antérieures, à associer ces vecteurs à des issues : “demandes à contrôler en priorité”, “patients à inscrire dans un programme intensif”, “prévenus à haut risque de récidive”, “candidatures à retenir”, “contenus à signaler”. Là où la *scripturo-normativité* classique appliquait des catégories juridiques ou réglementaires, Système F produit des catégories probabilistes : des scores, des rangs, des clusters qui n’ont pas de définition explicite dans un texte, mais qui structurent néanmoins l’action.
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Ce double encodage – *des catégories explicites vers des vecteurs, des décisions passées vers des scores* – fait de Système F un moteur de *recomposition scripturo-normative*. Les distinctions juridiques et administratives continuent d’exister, mais elles se trouvent réinscrites dans un espace latent où elles sont pondérées, combinées, couplées à d’autres signaux. Les règles écrites cessent d’être le seul repère ; elles deviennent une composante d’un paysage plus large, où ce qui compte est ce que le modèle parvient à prédire.
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### III.2.4. Effets sur l’*arcalité* : des normes textuelles aux normes “apprises”
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Du point de vue archicratique, cela transforme la manière dont la fondation (*arcalité*) se manifeste.
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Dans l’*archicratie scripturo-normative* classique, la norme se donne sous la forme d’un texte : article de loi, clause contractuelle, règlement intérieur, circulaire, instruction. On peut remonter vers ce texte, l’interpréter, en opposer l’application, en discuter la légitimité située et spécifique. Même lorsque la norme est contestable, elle existe comme surface de projection du conflit : des acteurs peuvent s’affronter sur la lisibilité, la cohérence, la justice d’un énoncé inscrit.
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Avec Système F, une part croissante de la normativité se déplace vers des structures apprises. Les catégories administratives restent nécessaires – ce sont elles qui déterminent formellement les droits – mais les décisions concrètes sont de plus en plus médiées par des scores qui reflètent des arbitrages implicites : importance relative de certains critères, compromis entre types d’erreurs, usage de proxys, hiérarchie des risques.
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Ces *arbitrages* ne sont pas rédigés dans un texte. Ils résultent de *choix techniques* (fonctions d’objectif, métriques, paramètres) *pris dans des équipes mixtes* (juristes, statisticiens, informaticiens, managers), *puis stabilisés dans des modèles que l’on évalue en termes de performance globale*. L’*arcalité* pratique se trouve ainsi en partie réécrite : ce qui fonde, en fait, la décision, ce n’est plus seulement “l’article X de tel code”, mais “le modèle Y qui, compte tenu des données disponibles, optimise tel indicateur”.
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La filiation *scripturo-normative* ne disparaît pas – l’IA n’agit jamais sans cadre légal –, mais elle est secondarisée : *l’écrit juridique est relégué au rang de contrainte de bord, tandis que la vraie scène de fondation se joue dans la définition des objectifs de modèle, des jeux de données, des seuils de déclenchement*. L’*arcalité* se déplace de la page vers la *configuration d’un dispositif*, sans pour autant être reconnue comme telle.
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### III.2.5. Amplification de la *cratialité* scripturale et éloignement de la scène
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Sur le plan de la *cratialité*, Système F agit comme un formidable *amplificateur de l’archicratie scripturo-normative*. Tout ce qui était déjà scriptural – formulaires, dossiers, registres, archives – devient matière première pour une *redistribution automatisée des positions*. Là où, auparavant, des agents lisaient des dossiers au rythme limité d’un humain, les organisations peuvent désormais confier à des modèles le tri préliminaire, le repérage des “cas à risque”, la hiérarchisation des urgences, la détection des anomalies.
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Cette *amplification cratiale* se traduit par une *capacité accrue à intensifier des pratiques déjà existantes* : contrôles ciblés, priorisation de certains patients, filtrage de candidatures, modération de contenus. La *scripturo-normativité* ne perd rien de son emprise ; elle gagne au contraire en portée et en vitesse. Les catégories et les historiques accumulés par les bureaucraties deviennent les briques d’une normativité appliquée à grande échelle, en continu, par Système F.
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Mais ce gain de puissance se paie par un éloignement supplémentaire de la scène. Dans les scènes classiques de l’*archicration scripturo-normative* – audience, commission, recours – il était encore possible, au moins en principe, de mettre les écritures en jeu : demander à voir le barème, contester la pertinence d’une case, produire un document qui infirme un autre. Même si les inégalités de ressources rendaient cet idéal souvent inaccessible, la structure était là : la norme scripturale pouvait être convoquée, interprétée, attaquée.
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Avec Système F, une part décisive de la décision est prise dans un espace infra-textuel. L’agent qui annonce un refus, un classement à risque, une priorité abaissée, ne dispose pas toujours des éléments qui permettraient au citoyen, au patient, au justiciable, au candidat de questionner le dispositif. L’explication se réduit souvent à des formules vagues (“votre dossier a été considéré comme présentant un risque élevé”, “vous ne répondez pas aux critères d’éligibilité”, “votre dossier est en cours de traitement”) sans que les choix d’encodage, de pondération, de seuil puissent être explicités et mis en scène, et ce, malgré les FAQ et les assistants dits intelligents.
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L’*archicration scripturo-normative* se trouve ainsi désarticulée : la scène subsiste formellement (il existe encore des voies de recours, des audiences, des commissions), mais l’objet de la contestation échappe largement au cadre scriptural. *Ce n’est plus uniquement le texte qu’il faudrait discuter, mais la manière dont ce texte a été incorporé dans un modèle, associé à d’autres signaux, converti en score*. Or cette incorporation n’a pas, à ce stade, de scène propre.
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### III.2.6. Lecture archicratique de la filiation *scripturo-normative*
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Relue depuis la thèse, la filiation *scripturo-normative* de Système F peut donc se formuler ainsi :
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- Système F est intégralement pris dans l’*archicratie scripturo-normative* : il ne travaille que parce qu’il existe déjà des textes, des dossiers, des grilles, des archives. Il est un dispositif de second degré qui apprend à partir de ces écritures et les recompose.
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- Il *amplifie la cratialité scripturale* : capacité de classer, de filtrer, de corréler, de segmenter à partir d’écritures ; puissance accrue de l’État et des organisations à traiter des masses de dossiers, de cas, de contenus.
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- Il *déplace l’arcalité* : une part substantielle des fondements effectifs glisse des normes textuelles vers les objectifs et les architectures de modèles, sans être reconnue ni instituée comme telle.
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- Il *éloigne la scène* : ce qui pourrait faire l’objet d’une *archicration scripturo-normative* (discours public sur les catégories, les barèmes, les seuils) est partiellement *refoulé dans l’espace des configurations techniques, des métriques de performance, des arbitrages d’entraînement*.
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Cette filiation, jointe à la dimension techno-logistique dégagée en III.1, prépare directement l’analyse de III.3 : c’est parce que *la régulation devient à la fois flux et écriture vectorisée, pipeline et score sur des dossiers*, que Système F peut être offert comme service marchand et intégré dans des circuits de captation de valeur. La rencontre entre *archicratie scripturo-normative* et *méta-régime marchand* n’est pas contingente ; elle est au cœur de la configuration dans laquelle l’*autarchicratie numérique*, hypothèse de III.4, devient pensable.
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## III.3. *Marché* et extraction de valeur
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Avec la filiation techno-logistique (flux, pipelines, indicateurs) et la filiation scripturo-normative (textes, dossiers, catégories, archives), Système F pourrait déjà être décrit comme un dispositif typiquement étatique ou para-étatique. Ce serait oublier un troisième ancrage tout aussi décisif dans la typologie de la thèse : le méta-régime marchand, c’est-à-dire l’archicratie marchande qui organise, depuis plusieurs siècles, une part croissante des rapports sociaux sous la forme d’échanges monétarisés, de contrats, de marchés, de prix.
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### III.3.1. Le méta-régime marchand dans la grammaire archicratique
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Dans l’*archicratie marchande*, l’*arcalité* se cristallise autour d’un ensemble de *fictions structurantes* : la *valeur d’échange comme principe de commensurabilité* ; la *concurrence comme mécanisme d’ajustement* ; l’*égalité formelle des contractants* ; la *figure de l’“homo oeconomicus” rationnel, calculant, libre de ses choix*. Cette *arcalité* s’exprime dans des *doctrines* (de Smith à la théorie néoclassique), dans des *idéologies* (le marché comme instance d’allocation optimale, l’innovation comme moteur de croissance), dans des *récits politiques* (l’“économie de marché” et la “société de consommation” comme horizon indépassable).
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La *cratialité marchande* prend la forme de dispositifs très concrets : *monnaies, contrats, prix, instruments financiers, plateformes de transaction, organes de certification, infrastructures logistiques et informationnelles des marchés*. Ce sont des architectures où s’agrègent des ordres d’achat et de vente, des offres et des demandes, des flux de capitaux, des décisions d’investissement.
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L’*archicration marchande* se déploie là où ces dispositifs peuvent être mis en épreuve : *autorités de concurrence, régulateurs sectoriels* (télécoms, énergie, finance), *dispositifs de défense des consommateurs, syndicats, mobilisations collectives face aux “défaillances du marché”*. Mais, comme le montre la thèse, cette *archicration* reste souvent partielle et à être auto-référentielle : les marchés tendent à présenter leurs propres indicateurs (prix, volumes, indices, ratings) comme des justifications suffisantes, au risque de réduire la scène à un dialogue entre acteurs jargonnant déjà insérés dans le jeu marchand.
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C’est dans ce paysage que Système F vient se loger : non comme une simple technologie neutre, mais comme un bien marchand, un service payant, un actif dans des stratégies d’entreprise, un élément d’une chaîne de création de valeur.
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### III.3.2. Système F comme service marchand et infrastructure privée
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Du point de vue économique, Système F n’est pas un simple outil interne : il est offert, par les fournisseurs d’IA de fondation, sous la forme d’un service marchand. Un modèle de fondation hébergé dans le *cloud*, accessible via API, est un produit : il a un prix (par requête, par volume de données, par abonnement), il fait l’objet de contrats (niveaux de service, garanties, clauses de responsabilité), il est intégré dans des offres commerciales plus larges (suites logicielles, “solutions” sectorielles, programmes spécifiques pour le secteur public).
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Ainsi, lorsqu’une caisse de prestations sociales, un ministère, un hôpital, une grande entreprise, une plateforme numérique adoptent un module dérivé de Système F, ils n’acquièrent pas seulement une capacité technique ; ils achètent un service auprès d’un fournisseur, parfois monopolistique ou oligopolistique, et s’inscrivent dans une relation de dépendance contractuelle, technique et financière. L’*infrastructure* qui supporte Système F – *centres de données, réseaux, environnements logiciels* – est, pour l’essentiel, *privée* : elle appartient à des acteurs dont le modèle économique repose sur la vente de capacités computationnelles et d’API d’IA.
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Archicratiquement, cela signifie que la *cratialité régulatrice* (la capacité de trier des dossiers, de prioriser des patients, de filtrer des contenus) se trouve, pour une part, portée par une *cratialité marchande* : ce sont des entreprises qui détiennent les moyens de faire fonctionner Système F, qui décident du rythme des mises à jour, de la consistance des caractéristiques (*features*), du niveau de support, du degré d’ouverture ou de fermeture de l’architecture. Le pouvoir de dire comment l’algorithme “travaillera” dans quelques années est aussi un pouvoir de producteur sur son catalogue.
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### III.3.3. Monétisation des flux régulatoires : scoring comme service
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Le fait que Système F soit un service marchand a une conséquence directe : *la valorisation des capacités de scoring, de classement, de recommandation devient un enjeu économique central*.
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Lorsqu’un fournisseur propose à une administration sociale un module de détection de fraude ou de classement des dossiers par “risque”, ce qui se vend n’est pas seulement une optimisation technique ; c’est une *promesse de gain budgétaire* : *moins de prestations indûment versées, plus de récupérations, “efficacité” accrue des contrôles*. La capacité de produire un score devient une marchandise, négociée en termes de retour sur investissement : pour un certain coût par usage, l’institution espère une certaine économie globale.
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Dans le secteur de la santé, les algorithmes de gestion de risques sont commercialisés comme des solutions d’optimisation de la trajectoire de soin : orienter les patients vers les programmes les plus appropriés, éviter les hospitalisations coûteuses, gérer la “patientèle” de façon plus rentable. Là encore, le modèle de prédiction est valorisé comme un *instrument de maîtrise des coûts et des flux*.
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Dans le recrutement, les outils de tri de CV ou de “*matching*” candidat–poste sont vendus comme moyens de réduire les dépenses liées à des embauches jugées ratées, de diminuer le temps passé à examiner des candidatures, d’augmenter la “qualité” moyenne des recrutements.
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Dans les plateformes numériques, les systèmes de recommandation et de modération reposant sur l’IA sont au cœur du modèle d’affaires : ils conditionnent la captation de l’attention, la fidélisation des utilisateurs, l’attractivité pour les annonceurs. Un gain de quelques points de “rétention” ou de “temps passé” se traduit directement en revenus publicitaires supplémentaires.
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Dans toutes ces configurations, les mêmes fonctions – *scoring, priorisation, détection, recommandation* – qui sont au cœur de la *cratialité régulatrice* de Système F sont aussi les *supports d’une extraction de valeur*. La capacité de décider qui sera contrôlé, soigné en priorité, embauché, rendu visible, devient un actif commercial. *La frontière entre gouverner et vendre des services de gouvernement se brouille*.
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### III.3.4. Segmentation, adhésion, captation : les publics comme “portefeuilles”
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Le *méta-régime marchand* ne se contente pas de vendre des capacités ; il *organise la réalité en segments et en portefeuilles*. Les individus, les entreprises, les institutions sont envisagés comme des clients, des usagers, des audiences, des risques, des opportunités.
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Système F, inséré dans cette logique, devient un *instrument de segmentation fine des publics*. Dans une caisse sociale, il permet de distinguer les “*bénéficiaires à surveiller*” de ceux que l’on considère comme moins problématiques. Dans un système de santé, il ordonne les patients en “*priorités*” *d’intervention*. Dans une administration de justice, il classe les justiciables en *catégories de risque*. Dans une entreprise, il découpe les candidats ou les salariés en segments de “*performance attendue*”, de “*probabilité de départ*”, de “*compatibilité culturelle*”. Dans une plateforme, il isole des groupes d’utilisateurs selon leur propension à cliquer, partager, acheter, s’abonner.
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Cette *segmentation* n’est pas exclusivement descriptive ; elle est *performative*. Elle oriente des *politiques d’allocation de ressources* (*où va l’argent, où va le temps, où vont les efforts ?*) et des *stratégies d’adhésion (comment retenir certains publics, comment en décourager d’autres, comment ajuster les messages, les interfaces, les offres ?*).
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Du point de vue archicratique, cela signifie que *la scène sur laquelle les publics pourraient discuter des critères qui les segmentent se déplace vers des espaces où l’enjeu principal est la rentabilité de ces segmentations*. Les catégories deviennent des instruments de valorisation : un segment est intéressant parce qu’il est “monétisable”, “coûteux”, “porteur de risque”, “à fort potentiel”. Ce n’est plus d’abord en termes de justice, de droits, de besoins, que les groupes sont pensés, mais en termes de contribution au modèle économique du dispositif qui les classe.
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### III.3.5. Effets archicratiques de l’inscription marchande
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L’inscription de Système F dans l’*archicratie marchande* a plusieurs effets archicratiques structurants.
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D’abord, elle renforce la *cratialité privée* : une part du pouvoir régulateur – la *capacité de hiérarchiser les dossiers*, de *filtrer les contenus*, de *prioriser des patients*, de *trier des candidatures* – dépend de choix d’acteurs marchands, guidés par leurs propres contraintes (rentabilité, parts de marché, intérêts des actionnaires). Même lorsque l’IA est utilisée pour mettre en œuvre des politiques publiques, la *cratialité* qui la porte est *en partie régie par des logiques de produits et de contrats*.
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Ensuite, elle tend à capturer l’*archicration* dans des scènes économiques restreintes. Les décisions importantes sur la trajectoire de Système F – *niveau d’investissement, orientation de la recherche, arbitrages entre précision et coût, entre performances et contraintes réglementaires, entre ouverture et fermeture* – se prennent dans des *conseils d’administration*, des *comités de direction*, des *négociations commerciales*. Ce sont des scènes où les personnes directement affectées par les décisions (allocataires, patients, justiciables, salariés, usagers) sont, au mieux, représentées de façon indirecte, et où la métrique dominante est la performance économique.
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Enfin, l’inscription marchande contribue à naturaliser un certain type d’*arcalité* : *si un système est rentable, s’il se vend bien, s’il “trouve son marché”, cela est spontanément perçu comme une forme de validation*. La justesse du dispositif se mesure alors à la vigueur de ses flux commerciaux. Il devient difficile de distinguer l’argument : “ce système d’IA est efficace pour la lutte contre la fraude, la gestion du risque, la modération des contenus” de l’argument : “ce système d’IA trouve des clients”. *L’arcalité pratique se confond avec la réussite marchande*.
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### III.3.6. Triangulation : *techno-logistique, scripturo-normatif, marchand*
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À ce stade de l’épreuve archéogénétique, la configuration de Système F apparaît clairement comme une triangulation de trois méta-régimes :
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- Du *méta-régime techno-logistique*, il *hérite la priorité donnée aux flux, aux pipelines, aux indicateurs* : dossiers, cas et contenus sont traités comme des circulations à optimiser.
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- De l’*archicratie scripturo-normative*, il reprend la *centralité des écritures* – *formulaires, dossiers, décisions* – qu’il vectorise, recombine, convertit en scores, en opérant une *scripturalité de second degré*.
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- De l’*archicratie marchande*, il reçoit son statut de service payant, d’infrastructure privée, d’actif dans des stratégies d’entreprise ; il est *inséré dans des chaînes de valeur où ses fonctions régulatrices sont aussi des produits vendus, des segments de marché, des moteurs d’extraction de valeur*.
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Cette triangulation ne signifie pas que l’IA serait “réductible” au capitalisme, ni qu’elle serait un simple avatar de la bureaucratie, ni qu’elle ne serait qu’une mégamachine de flux. Elle indique que Système F est un point de convergence particulièrement dense de ces trois matrices :
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- les *flux régulatoires deviennent des occasions de monétisation* ;
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- les *dossiers scripturo-normatifs deviennent des gisements de données exploitables commercialement* ;
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- les *indicateurs de performance technique et économique se renforcent mutuellement*.
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C’est sur ce fond que la section III.4 pourra poser l’hypothèse d’un *méta-régime autarchicratique numérique* : un *régime où la régulation, portée par des dispositifs comme Système F, tend à se légitimer essentiellement par ses propres métriques internes, dans des scènes largement capturées par des intérêts techno-logistiques, scripturo-normatifs et marchands, au détriment d’archicrations ouvertes où la société pourrait, collectivement, remettre en jeu les fondements et les effets de ces dispositifs.*
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## III.4. Vers un *méta-régime autarchicratique numérique*
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Les trois filiations dégagées par l’épreuve archéogénétique – *techno-logistique, scripturo-normative, marchande* – suffiraient déjà à situer Système F dans la grande histoire des régimes de co-viabilité. Mais la thèse ne s’arrête pas à cette cartographie ; elle avance l’hypothèse plus exigeante d’une *autarchicratie* : un *régime où la régulation tend à devenir son propre principe de gouvernement*, *où les instruments qui mesurent, classent et ordonnent deviennent, pour une part, les seuls juges de leur propre validité*.
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L’enjeu de cette section n’est pas de décréter à la légère que “nous serions entrés” dans un méta-régime *autarchicratique numérique*, mais d’examiner, à partir de Système F, si des traits structurants de ce type de configuration sont effectivement observables : *métriques internes comme arcalité pratique, boucles de rétroaction fermées, marginalisation des scènes externes d’épreuve*.
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### III.4.1. Rappel de la notion d’*autarchicratie*
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Dans la grammaire de la thèse, l’*archicratie* désigne un ordre où l’on peut encore distinguer, même de façon conflictuelle, trois prises :
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- une *arcalité* – des formes de fondation, explicites ou implicites, qui prétendent légitimer un pouvoir régulateur ;
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- une *cratialité* – des dispositifs, des chaînes, des architectures par lesquelles ce pouvoir s’exerce ;
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- une *archicration* – des scènes d’épreuve où ces fondements et ces dispositifs peuvent comparaître, être contestés, infléchis.
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Un méta-régime est dit *autarchicratique* lorsque cet équilibre se défait au profit d’une *auto-référentialité de la régulation* : la *cratialité* ne se contente plus d’appliquer des normes, elle *tend à produire ses propres critères de validité* ; l’*arcalité* *se réduit à la performance mesurée par des instruments conçus par les mêmes acteurs qui les utilisent* ; l’*archicration* *se referme sur des scènes internes* (audits, comités, tableaux de bord) *où les questions d’efficacité et de conformité technique disqualifient, d’emblée, les questions plus larges de justice, de sens, de co-viabilité*.
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L’*autarchicratie* n’est pas l’absence de normes, ni le chaos ; au contraire, elle suppose une *densité extrême de normes, de procédures, de mesures*. *Ce qui disparaît, ce n’est pas la régulation, c’est la possibilité pour la société d’installer cette régulation sur une scène qui lui soit extérieure*.
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### III.4.2. Métriques internes comme *arcalité pratique*
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Dans Système F, un premier trait *autarchicratique* apparaît dans la manière dont des métriques internes se substituent, en pratique, à d’autres formes de fondation.
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Au niveau du développement du modèle, l’arbitrage se fait à travers quelques *indicateurs techniques* : *perte* (*loss*) *à minimiser*, *précision* (*accuracy*) ou AUC *à maximiser,* parfois une batterie de métriques d’« *équité »* (*fairness*) ou de robustesse. Une version de Système F est jugée “*meilleure*” qu’une autre *si ses courbes de performance s’améliorent sur des jeux de validation*. Les débats internes portent alors sur le choix des métriques, des jeux de test, des seuils jugés satisfaisants.
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Au niveau de l’*intégration produit*, d’autres métriques prennent le relais : *taux de fraude détectée*, *économies réalisées*, *réduction des délais de traitement*, *nombre de dossiers gérés par agent*, *taux d’occupation des lits*, *diminution des “no-shows”*, *amélioration des taux de clic* ou de *rétention sur une plateforme*. Un modèle “réussi” est celui qui fait remonter ces indicateurs dans le sens attendu. Là encore, *la discussion se focalise sur la lecture de la courbe* : la ligne qui monte ou descend, l’écart par rapport à une référence, la significativité d’une variation.
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Enfin, au niveau de la *gouvernance du dispositif*, des indicateurs plus globaux viennent boucler la boucle : *conformité aux cadres réglementaires, résultats d’audits, scores d’“IA responsable” sur des grilles internes, satisfaction des “clients” institutionnels*. L’acceptabilité de Système F est indexée sur sa *capacité à franchir ces batteries d’épreuves techniques et procédurales*.
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Dans cette configuration, les questions archicratiques fondamentales – *qu’est-ce qu’une fraude intolérable ? qu’est-ce qu’un risque acceptable ? quel type d’erreur est le plus grave, et pour qui ?* – sont partiellement réécrites sous la forme : *quel niveau de performance sur telle métrique jugeons-nous suffisant ?* La fondation pratique du dispositif se déplace vers des chiffres produits par le dispositif lui-même, ou par des instruments étroitement articulés à lui. L’arcalité devient, pour une part, une affaire de courbes qui se tiennent.
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### III.4.3. Boucles de rétroaction fermées
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Un second trait *autarchicratique* tient à la manière dont Système F *tend à être évalué par lui-même, au sein de boucles de rétroaction largement fermées*.
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Les performances du modèle sont mesurées sur des données issues du même univers qui a servi à l’entraîner : décisions passées, comportements observés, historiques d’usage. Les “*améliorations*” constatées – *baisse de la loss, hausse de la précision, meilleure “couverture” de certains cas* – sont validées par des tests construits à partir de ces mêmes données, ou de jeux de données très proches. Lorsque des critiques externes apparaissent (biais découverts, scandales, décisions de justice), la réponse typique consiste à intégrer ces critiques dans de nouvelles métriques : ajouter un indicateur, définir un score de “non-discrimination”, introduire une contrainte d’“équité” dans la fonction d’objectif.
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Autrement dit, la contestation est prise au sérieux, mais *à condition d’être traduisible en contrainte interne du modèle ou du processus d’ingénierie*. Elle devient un paramètre de plus dans l’*optimisation* : on *cherche un point où les performances techniques, les coûts économiques et les contraintes éthico-juridiques minimales sont “satisfaites”*. La critique n’ouvre pas nécessairement une scène où l’on pourrait remettre en cause, de l’extérieur, la finalité du dispositif ; elle *alimente une boucle de réglage*.
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Du côté des organisations utilisatrices, le même mouvement se reproduit. Les retours des agents de guichet, des médecins, des juges, des recruteurs, des modérateurs sont recueillis, lorsqu’ils le sont, sous la forme de *feedbacks intégrables* : *rapports d’usage, remontées d’“incidents”, ajustements de configurations*. Les effets sur les personnes concernées – allocataires, patients, justiciables, candidats, usagers – ne remontent que rarement sous la forme de controverses structurées ; ils apparaissent comme des “cas difficiles”, des anomalies, des coûts de gestion supplémentaires.
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Dans une *autarchicratie numérique*, la rétroaction est admise, mais à condition d’entrer par les *voies prévues* : *formulaires de recours, dispositifs de plainte, audits internes, consultations cadrées*. Les transformations qui en résultent restent, pour l’essentiel, internalisées dans les paramètres de Système F ou dans les réglages de son environnement. Les rares irruptions externes fortes – décisions de justice, mobilisations collectives, enquêtes médiatiques – conduisent à des révisions ponctuelles, des suspensions, des réécritures de procédures, sans pour autant rouvrir en grand la controverse des fins.
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### III.4.4. Marginalisation et simulation des scènes externes
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La topologie des scènes analysée en Partie II permet de préciser un troisième trait : *la marginalisation, voire la simulation, des scènes externes d’archicration*.
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Au niveau local, nous avons vu des *hypotopies* : scènes pauvres en prises, telles que les interfaces de recours en ligne ou les formulaires de contestation standardisés, où l’usager ne dispose que de très peu de leviers pour faire valoir un désaccord sur le rôle de l’IA.
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Au niveau institutionnel, des h*ypertopies* : *comités de pilotage, boards techniques, cellules “IA responsable”, où se concentrent, en cercle restreint, les décisions structurantes sur le paramétrage, la gouvernance, les critères de succès*. Ces scènes sont bien réelles, mais elles restent *largement fermées aux publics affectés* ; elles mettent en présence des *développeurs*, des *juristes*, des *managers*, *parfois des représentants de la conformité ou des régulateurs, rarement des usagers ou des collectifs concernés*.
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Autour de ces deux niveaux, se déploient souvent des *atopies* : *consultations publiques très encadrées, exercices de “dialogue” avec la société civile, enquêtes d’opinion, dispositifs de “participation” numérique* qui donnent forme à une scène de discussion sans que les résultats aient un poids décisif sur la trajectoire de Système F. *La scène existe, mais elle n’est raccordée qu’à la marge aux lieux où se jouent les choix déterminants*.
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Dans un tel paysage, l’*archicration* – au sens strict que la thèse donne à ce terme – se trouve *dégradée*. Les lieux où l’on pourrait confronter, publiquement et contradictoirement, l’*arcalité* (ce au nom de quoi l’IA règle des flux de vie) et la *cratialité* (ce par quoi elle agit effectivement) sont soit périphériques, soit absorbés dans des *formats qui privilégient l’expertise technique et la rationalité gestionnaire*. La scène externe est rejouée à blanc : on consulte, on explique, on publie des rapports, mais l’essentiel de l’ajustement se fait entre Système F et ses propres métriques.
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### III.4.5. Système F comme vecteur possible d’un *méta-régime autarchicratique numérique*
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Ces traits suffisent-ils à conclure à l’existence d’un nouveau *méta-régime autarchicratique numérique* ? La thèse invite à la prudence :
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- d’un côté, il serait abusif de décréter que la séquence techno-logistique, scripturo-normative, marchande serait déjà “dépassée” par une forme entièrement nouvelle ;
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- de l’autre, il serait aveugle de ne pas voir que la combinaison de ces régimes, autour de dispositifs tels que Système F, fait apparaître des configurations où la régulation tend à se gouverner elle-même, avec une marge de plus en plus réduite laissée aux scènes externes.
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L’*hypothèse d’un méta-régime autarchicratique numérique* peut alors se formuler ainsi :
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*Un ordre de co-viabilité où des dispositifs de la famille de Système F, hébergés sur des infrastructures principalement privées, configurés à partir de données issues de l’archicratie scripturo-normative, insérés dans des chaînes techno-logistiques de flux et couplés à des modèles économiques marchands, deviennent les points d’appui principaux de la régulation, tout en se donnant pour arcalité pratique leurs propres performances mesurées, et en reléguant les scènes d’archicration externe à des positions marginales, diluées ou simulées.*
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Dit autrement : *Système F* n’est pas qu’un instrument de plus dans des régimes déjà connus ; il est un *candidat à devenir scène et juge à la fois*. Ce qui fonde, ce qui opère, ce qui évalue, tend à se refermer dans un même ensemble socio-technique : modèles, indicateurs, pipelines, plateformes, contrats.
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Cette hypothèse reste falsifiable. Elle pourrait être infirmée si l’on observait, empiriquement, des configurations où :
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- les métriques internes sont durablement subordonnées à des scènes d’archicration fortes (parlements, tribunaux, controverses publiques structurées) ;
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- les paramètres de Système F sont effectivement redéfinis à la suite de conflits où des collectifs affectés disposent de moyens substantiels de contestation et de co-décision ;
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- des architectures scéniques nouvelles (tribunaux des algorithmes, budgets scéniques, droits au différé contradictoire, etc.) parviennent à imposer à Système F des transformations qui ne se réduisent pas à des ajustements internes.
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En l’état, l’épreuve archéogénétique suggère que beaucoup de trajectoires plausibles de Système F – surtout lorsqu’il est déployé de façon transversale dans les politiques sociales, la santé, la justice, le travail, les plateformes – convergent vers cette figure *autarchicratique* :
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- *les métriques deviennent le langage principal de la justification* ;
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- *les boucles de pilotage restent internes aux organisations et à leurs fournisseurs* ;
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- *les scènes externes peinent à se constituer autrement qu’en réaction ponctuelle à des scandales ou à des contentieux.*
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C’est précisément ce constat qui rend nécessaire la suite du cas pratique. Les épreuves morphologique, historique et de co-viabilité n’auront de sens que si elles permettent de dire, de façon plus précise, ce que l’*autarchicratie numérique* fait aux philosophies du pouvoir en place, comment elle redistribue les lignes des révolutions régulatrices, et quelles formes d’*archicration* effective pourraient être instituées pour que Système F cesse d’être un candidat au gouvernement par la régulation elle-même, et devienne un dispositif profondément démocratique.
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