8.3 KiB
title, term, aliases, urlAliases, mobilizedAuthors, comparisonTraditions, edition, status, version, definitionShort, concepts, links, kind, family, domain, level, related, opposedTo, seeAlso, navigation
| title | term | aliases | urlAliases | mobilizedAuthors | comparisonTraditions | edition | status | version | definitionShort | concepts | links | kind | family | domain | level | related | opposedTo | seeAlso | navigation | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Grammatisation et prolétarisation cognitive | Grammatisation et prolétarisation cognitive |
|
|
|
|
glossaire | referentiel | 0.2.0 | Paradigme de régulation technique dans lequel la capture, la discrétisation et l’automatisation des savoirs transforment les capacités humaines en fonctions externalisées, calculables et potentiellement dépossédées. |
|
paradigme | paradigme | theorie | avance |
|
|
|
|
La grammatisation et la prolétarisation cognitive désignent ici un paradigme de régulation technique dans lequel la capture, la discrétisation et l’automatisation des savoirs transforment les capacités humaines en fonctions externalisées, calculables et potentiellement dépossédées.
Ancrage théorique minimal
Chez Bernard Stiegler, la grammatisation désigne le processus par lequel des flux continus — gestes, paroles, perceptions, savoirs, mémoires, comportements — sont découpés en unités discrètes, enregistrables, calculables, transmissibles et automatisables.
Elle ne concerne donc pas seulement l’écriture alphabétique. Elle s’étend aux machines industrielles, aux médias, aux technologies numériques, aux bases de données, aux algorithmes et aux dispositifs de captation de l’attention.
La prolétarisation cognitive désigne alors la perte de savoirs, de savoir-faire et de savoir-vivre qui accompagne cette externalisation. Les capacités humaines ne disparaissent pas simplement : elles sont transférées, formalisées, automatisées, puis réorganisées par des systèmes techniques qui peuvent appauvrir l’autonomie, la mémoire, l’attention et le jugement.
Mais le diagnostic stieglerien n’est pas technophobe. La technique est pharmacologique : elle peut être poison ou remède. Elle peut déposséder, automatiser et court-circuiter les capacités humaines ; mais elle peut aussi soutenir la mémoire, l’individuation, la transmission, l’apprentissage et la reprise collective des savoirs.
Distinction
La grammatisation ne se réduit pas à une simple numérisation.
Elle engage une opération plus profonde : rendre des pratiques discrétisables, stockables, comparables, reproductibles et automatisables.
La prolétarisation cognitive ne se limite pas à l’ignorance ou à la perte de compétence individuelle. Elle renvoie à une transformation systémique dans laquelle les dispositifs techniques prennent en charge des capacités auparavant exercées, transmises et discutées par des sujets ou des collectifs.
Ce paradigme se distingue donc d’une critique générale des machines. Il interroge les conditions dans lesquelles les techniques externalisent les capacités humaines : soit pour les augmenter et les transmettre, soit pour les capturer, les standardiser et les neutraliser.
Fonction dans le paysage théorique
Ce paradigme permet de penser :
- l’automatisation des savoirs, des gestes et des décisions ;
- la captation industrielle de l’attention ;
- la transformation technique de la mémoire collective ;
- la perte de savoir-faire et de capacités critiques ;
- la dépendance cognitive aux dispositifs numériques ;
- la manière dont les systèmes techniques reconfigurent les conditions mêmes de l’apprentissage, du jugement et de l’autonomie.
Rapport à l’archicratie
L’archicratie trouve dans ce paradigme une ressource critique majeure.
La grammatisation éclaire la manière dont une régulation peut s’inscrire dans des formats techniques : interfaces, protocoles, bases de données, modèles, procédures, classifications, automatisations et chaînes de décision.
Elle montre que la cratialité technique ne se contente pas d’exécuter des ordres : elle reconfigure les capacités mêmes des acteurs à comprendre, juger, se souvenir, agir et contester.
Du point de vue archicratique, la question devient alors : où les processus de grammatisation peuvent-ils comparaître ?
Quels savoirs sont capturés ? Quelles capacités sont externalisées ? Quels critères sont automatisés ? Quelles mémoires sont conservées ou effacées ? Quels sujets perdent des prises ? Quels collectifs peuvent réouvrir la discussion sur ces dispositifs ?
L’archicration demande donc que les chaînes de grammatisation puissent être rendues lisibles, documentées, contestables et révisables.
Limite archicratique
Le gain stieglerien est considérable : il permet de comprendre que la dépossession contemporaine ne porte pas seulement sur le travail matériel, mais aussi sur l’attention, la mémoire, le jugement et les capacités d’individuation.
Mais, du point de vue archicratique, ce diagnostic doit être prolongé par une théorie plus explicite des scènes de reprise.
Il ne suffit pas de dire que les savoirs sont prolétarisés. Il faut déterminer par quels dispositifs ils peuvent être réappropriés, discutés, transmis, corrigés et co-viabilisés.
La question archicratique devient alors : comment transformer une chaîne de dépossession cognitive en scène de réindividuation collective ?
C’est ici que l’archicratie prolonge Stiegler. Elle reprend la critique de la prolétarisation, mais l’arrime à des dispositifs concrets : journal de justification, droit au différé contradictoire, audit archicratique, scènes d’épreuve, institutions de mémoire et contre-prises collectives.
Sans ces scènes, la grammatisation tend vers l’automatisation silencieuse des capacités humaines. Avec elles, elle peut redevenir pharmacologique : non plus seulement captation, mais support de reprise, de transmission et de co-viabilisation.
Références minimales
- Bernard Stiegler, La Technique et le Temps 1. La faute d’Épiméthée, 1994.
- Bernard Stiegler, La Technique et le Temps 2. La désorientation, 1996.
- Bernard Stiegler, Mécréance et discrédit 1. La décadence des démocraties industrielles, 2004.
- Bernard Stiegler, Prendre soin. De la jeunesse et des générations, 2008.
- Bernard Stiegler, Pour une nouvelle critique de l’économie politique, 2009.
- Bernard Stiegler, Dans la disruption, 2016.