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title: "Chapitre IV — Épreuve morphologique"
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# IV. Épreuve morphologique : philosophies du pouvoir relues par le cas IA
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L’introduction et les trois premières parties de ce cas pratique ont poursuivi un fil très simple, mais exigeant : prendre Système F au sérieux comme dispositif régulateur et le soumettre, successivement, aux grandes épreuves de la thèse sur l’*archicratie* – *détectabilité, topologie scénique, archéogénèse des méta-régimes*. Nous savons désormais *où il agit* (guichets, interfaces, comités, tribunaux, plateformes), *comment il agit* (scores, pipelines, fonctions de coût, procédures d’intégration), *de quoi il hérite* (*mégamachine techno-logistique*, *archicratie scripturo-normative*, *archicratie marchande*) *et vers quel type de configuration il tend* (une forme possible d’*autarchicratie numérique*, où la régulation se prend elle-même pour principe et scène).
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Il manque encore une épreuve, celle que le chapitre 3 de l’essai-thèse appelait *épreuve morphologique* : *confronter le paradigme archicratique à quelques grandes philosophies du pouvoir qui ont structuré, depuis un demi-siècle, notre manière de penser les dispositifs et les institutions*. Non pour faire une exégèse supplémentaire de Foucault, Habermas, Rancière, Boltanski & Thévenot, mais pour mettre à l’épreuve, devant eux, la forme même de ce que nous prétendons voir avec l’*archicratie*.
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Autrement dit : Système F ne doit pas seulement être lu “par nos propres concepts” ; il doit aussi être visible depuis d’autres grilles de lecture déjà reconnues comme puissantes, afin que l’*archicratie* ne soit ni redite, ni simple habillage, ni surplomb commode.
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Dans le chapitre 3 de la thèse, l’épreuve morphologique consistait à se demander, pour chaque grande philosophie du pouvoir :
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1. *Quel type de scène privilégie-t-elle ?*
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La *gouvernementalité* foucaldienne met en avant les dispositifs, les agencements de sécurité, les conduites à distance. L’*espace public* habermassien, quant à lui, privilégie les arènes de discussion, la formation intersubjective de la volonté. Le *dissensus* ranciérien insiste sur les interruptions, les surgissements de ceux qui ne comptent pas. Et concernant les *économies de la grandeur* de Boltanski & Thévenot, celles-ci décrivent des grammaires d’*épreuves de justification*.
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2. *Quel rapport aux fondements et aux instruments y est présupposé ?*
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*Où se loge ce qui tient lieu d’arcalité* (fondation, justification) : dans un savoir d’État, dans des normes de validité discursive, dans des partages sensibles, dans des “cités” de grandeur ?
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*Comment la cratialité est-elle décrite* : *dispositifs disciplinaires et sécuritaires, systèmes administratifs, médias et infrastructures, formats d’épreuve, procédures* ?
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3. *Quel traitement de la scène d’épreuve est proposé ?*
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Y a-t-il une véritable archicration, au sens de la thèse, ou bien la scène est-elle présupposée (comme “l’espace public”), ou latente (comme “la politique” chez Rancière), ou dissoute dans des épreuves locales de justification ?
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L’objectif, dans la thèse, n’était pas de “corriger” ces philosophies, mais de montrer qu’elles décrivent chacune, de façon puissante, un versant morphologique particulier des régimes archicratiques : la *gouvernementalité* comme accent porté sur la *cratialité diffuse*, l’*espace public* comme théorie d’une certaine forme d’*archicration discursive*, le *dissensus* comme rappel de la *dimension conflictuelle de la scène*, l’*économie des grandeurs* comme analyse fine des *prises de justification*.
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Dans ce cas pratique, l’enjeu est légèrement différent : il s’agit d’appliquer à Système F un croisement entre ces philosophies et le paradigme archicratique, pour voir :
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- ce que Foucault, Habermas, Rancière, Boltanski & Thévenot rendent immédiatement visibles dans un grand système d’IA de fondation utilisé comme instrument régulateur ;
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- ce qu’ils laissent en retrait, notamment du point de vue de l’oblitération scénique mise en évidence par la thèse ;
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- ce que la notion d’*archicration* (au sens strict : *scène d’épreuve effective entre arcalité et cratialité*) permet d’ajouter, de déplacer, de préciser.
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On pourrait, en première apparence, se passer de ce détour : après tout, le cas Système F est déjà abondamment décrit avec les outils maison (*arcalité déclarée/implicite*, *cratialité*, topologie, archéogénèse). Pourtant, l’épreuve morphologique a une fonction cruciale : s’assurer que le paradigme archicratique ne “voit” pas moins que les autres, et qu’il apporte vraiment quelque chose de plus.
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Avec Foucault, la *gouvernementalité* nous rappelle que Système F ne se réduit pas à des décisions ponctuelles, mais compose un *régime de conduite à distance, par anticipation, par gestion des risques, par normalisation des comportements*. L’IA ne fait pas qu’exécuter des ordres ; elle *contribue à structurer un milieu de probabilités et de sécurisation*. L’épreuve morphologique consistera à montrer ce que le paradigme archicratique reprend de cette intuition – la *centralité des dispositifs*, la *dimension diffuse du pouvoir* – et ce qu’il déplace : la question de la scène d’épreuve que Foucault laisse, presque par principe, dans l’ombre.
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Avec Habermas, l’*espace public délibératif* permet de poser une autre question : *dans quelle mesure les systèmes d’IA qui peuplent les décisions publiques peuvent-ils être intégrés à des processus de formation de la volonté qui restent légitimes ?* Les LLM peuvent produire des arguments, simuler de la délibération, aider à rédiger des consultations, mais cela ne garantit en rien l’existence d’une scène où les personnes affectées discutent réellement des fondements des dispositifs. L’épreuve morphologique montrera que l’*archicratie* ne se contente pas d’opposer “communication vs stratégie”, mais demande un niveau supplémentaire : l’IA elle-même doit pouvoir être convoquée comme objet d’épreuve dans des scènes où l’on discute ce qu’elle fait aux droits, aux accès, aux hiérarchies.
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Avec Rancière, Boltanski & Thévenot, la focale se déplace vers les *épreuves* : *épreuves politiques de dissensus d’un côté, épreuves de justification de l’autre*. Système F organise déjà, silencieusement, des épreuves : être “à haut risque”, “éligible”, “prometteur”, “conforme” ou “non conforme” est une manière de trier, de classer, de faire tenir ou déchoir des positions. La question, ici, sera de savoir à *quelles grammaires de justification ces épreuves se réfèrent* (sécurité, efficacité, équité, innovation, responsabilité, etc.), *comment elles neutralisent ou rendent plus difficile le dissensus*, et comment la notion d’*archicration* permet de *penser des épreuves publiques, multi-répertoires, où plusieurs grandeurs et plusieurs régimes de légitimité peuvent être mobilisés* face à Système F.
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Ainsi, l’épreuve morphologique ne vient pas se surplomber aux parties précédentes comme une surcouche théorique supplémentaire ; elle se greffe sur elles pour tester simultanément deux choses. D’une part, la *robustesse du paradigme archicratique* : *est-il réellement capable de dialoguer avec ces grandes morphologies du pouvoir sans s’y dissoudre ni les répéter, en montrant ce qu’il ajoute précisément par la focalisation sur la scène d’épreuve ?* D’autre part, la *consistance du diagnostic* porté sur Système F : ce que nous avons décrit comme *oblitération scénique*, *arcalité fantôme*, *cratialité hypertopique*, tendance *autarchicratique* est-il corroboré, nuancé, déplacé lorsqu’on lit le même dispositif avec des lunettes différentes ? C’est à cette double condition – *confrontation à des terrains concrets et confrontation à des philosophies puissantes* – que le cas pratique peut prétendre, lui aussi, à un véritable grade archicratique : non pas produire un discours souverain sur l’IA, mais mettre en scène les différents régimes de description du pouvoir qui s’y jouent, et montrer comment le paradigme archicratique se tient, ou non, devant eux.
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## IV.1. *Gouvernementalité* et IA
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Parmi les morphologies du pouvoir mobilisées par l’essai-thèse, la *gouvernementalité foucaldienne* est sans doute celle qui offre le plus immédiatement une grille de lecture pour un dispositif comme Système F : *pouvoir à distance, dispositifs de sécurité, gestion probabiliste des populations*. Cette section propose donc de reprendre brièvement ce schème, puis de le confronter à la triade archicratique, afin de mesurer à la fois ce que cette tradition permet de voir de l’IA régulatrice et ce qu’elle tend à laisser en retrait, en particulier du côté de la scène d’épreuve.
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### IV.1.1. Reprendre la *gouvernementalité* comme morphologie du pouvoir
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Relire Système F avec Foucault, ce n’est pas plaquer un vocabulaire à la mode sur des technologies nouvelles ; c’est reprendre une intuition très précise : le pouvoir moderne ne s’exerce plus principalement par la loi qui interdit, ni par le supplice qui châtie, mais par des dispositifs de sécurité qui organisent des milieux, gèrent des risques, ajustent des populations à des normes. La *gouvernementalité*, telle que Foucault la déploie, désigne cette forme de pouvoir qui vise à “*conduire des conduites*” *à distance, en combinant des savoirs statistiques, des agencements matériels, des procédures d’anticipation*, plutôt qu’en s’adressant directement à un sujet souverain.
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Dans cette morphologie, le centre de gravité n’est ni la loi, ni le contrat, ni même l’idéologie ; ce sont des *dispositifs* : *dispositifs de police sanitaire, d’assurance, de contrôle des circulations, de gestion des populations.* Ils articulent des *séries de données* (naissances, décès, maladies, délits, déplacements), des *techniques de calcul* (probabilités, moyennes, distributions), des *infrastructures* (casernes, hôpitaux, écoles, prisons, bureaux) et des *routines administratives*. Le pouvoir s’exerce en modulant des paramètres – *seuils, tolérances, classes de risque* – plus qu’en décrétant ponctuellement des interdits.
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Le chapitre sur la *gouvernementalité*, dans l’essai-thèse, reprenait déjà cette intuition en la reformulant dans le langage archicratique : la *gouvernementalité* décrit une configuration particulière de *cratialité* (un maillage de dispositifs de sécurité) portée par une certaine *arcalité implicite* (la normalisation statistique comme horizon) et corrélée à des formes d’*archicration* souvent *faibles, fragmentaires, locales*. La question est désormais : une fois Système F installé dans l’appareil régulateur, que rend visible la focale foucaldienne – et que laisse-t-elle dans l’ombre ?
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### IV.1.2. Système F comme intensification gouvernementale
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Si l’on regarde Système F avec ces lunettes, une première chose saute aux yeux : il ne ressemble pas à une rupture totale avec la gouvernementalité, mais à une intensification très avancée de ses logiques.
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D’un côté, Système F *étend et raffine la dimension sécuritaire* : les dispositifs que nous avons déjà analysés – *scoring de risque social, modèles de gestion des risques en santé, évaluation actuarielle pénale, filtres de modération, outils de tri de CV* – sont autant de *machines à produire des distributions de probabilité, des cartes de vulnérabilité, des hiérarchies de dangerosité ou de* « *mérite* ». Là où les dispositifs foucaldiens travaillaient avec des séries relativement grossières (taux de mortalité, statistiques de délinquance, courbes épidémiologiques), Système F opère à un niveau beaucoup plus fin : il assigne des scores à des individus et des dossiers singuliers, mais toujours en fonction de profils et de corrélations extraits de populations entières.
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D’un autre côté, Système F accentue le caractère indirect et diffus de la *conduite des conduites*. La plupart du temps, il ne prescrit pas des comportements en toutes lettres ; il *module des environnements de décision*. Un agent de caisse sociale ne reçoit pas l’ordre “contrôle telle famille parce qu’elle est suspecte” ; il ouvre une interface où certains dossiers remontent en tête de liste, avec une couleur, un symbole, une mention de risque. Un médecin ne se voit pas dicter un diagnostic ; il consulte un tableau où des patients sont classés selon un indice de priorité, assorti d’alertes discrètes. Un juge ne reçoit pas une peine à prononcer, mais un rapport où un score de risque “recommande” implicitement une sévérité ou une prudence accrues. Les usagers de plateformes vivent dans un flux de contenus déjà trié, hiérarchisé, modulé par des modèles dérivés de Système F.
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Sous cet angle, la *gouvernementalité* foucaldienne permet donc de saisir immédiatement Système F comme un *dispositif de sécurité généralisé* : *continuité des séries de données, gestion probabiliste des comportements, modulation des milieux d’action* plutôt que commandement frontal. Elle montre que l’IA, intégrée à des politiques sociales, sanitaires, pénales, informationnelles, est un relais puissant du *passage du droit disciplinaire à la sécurité normalisatrice* : au lieu de punir après coup, on prévient, on sélectionne, on profile, on priorise.
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### IV.1.3. Ce que la focale foucaldienne rend visible
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Cette lecture a une vertu : elle évite de tomber dans deux pièges fréquents du discours sur l’IA. D’abord, elle empêche d’en faire une pure “*boîte noire*” technique, détachée des formes historiques de gouvernement. Système F apparaît comme un nouvel étage, extrêmement sophistiqué, d’une longue histoire de dispositifs de sécurité : il prend place dans une lignée qui va des recensements et des statistiques de mortalité aux systèmes d’assurance, puis aux premiers algorithmes de *scoring*, jusqu’aux modèles de fondation. Il n’est pas un météore, mais un produit avancé de cette *gouvernementalité*.
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Ensuite, la focale foucaldienne évite l’inverse : présenter Système F comme un simple instrument neutre, utilisable aussi bien pour renforcer l’État social que pour le fragiliser. En l’inscrivant dans la *gouvernementalité*, on voit que la cible principale de ces dispositifs n’est pas uniquement l’individu, mais une population toute entière : ce qui est en jeu, ce sont des distributions, des profils, des répartitions de risque et de ressources. Le modèle de gestion de risques en santé que nous analysons reconfigure une architecture de soins à l’échelle de groupes entiers, en sous-servant systématiquement certains. Le système de *scoring social* ne se contente pas d’“erreurs individuelles” ; il organise un régime de suspicion sur certaines catégories. *Le moteur de recommandation transforme un champ d’expérience partagé en paysage informationnel différencié*.
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Enfin, la *gouvernementalité* fournit une langue précise pour *décrire la structure cratiale* de Système F : un *assemblage d’institutions*, de *savoirs*, d’*architectures matérielles* et *logicielles* qui, ensemble, produisent des *effets de normalisation*. Elle résonne avec ta description de Système F comme *chaîne socio-technique composite* : *fournisseur de modèle, intégrateurs, organisations utilisatrices, scènes locales d’usage*. Foucault aurait sans doute reconnu là un agencement de dispositifs, au sens fort : non pas des outils isolés, mais un montage où des pouvoirs, des savoirs, des visibilités s’articulent.
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### IV.1.4. Le point aveugle : la scène d’épreuve manquante
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Mais c’est précisément à ce point que la confrontation morphologique devient décisive. Car ce que la lecture foucaldienne rend visible avec acuité – la *logique des dispositifs*, la *centralité des milieux*, le *caractère diffus de la conduite des conduites* – s’accompagne d’un angle mort que notre paradigme archicratique met en pleine lumière : l’absence quasi systématique d’une réflexion sur la scène d’épreuve.
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Dans le geste foucaldien, il y a une méfiance constitutive envers tout ce qui ressemble à une “scène” où le pouvoir serait sommé de se justifier : Foucault se tient délibérément à distance des philosophies du contrat, du droit, de la délibération. Son regard se porte sur les mécanismes, les visibilités, les normes incorporées, les dispositifs de savoir-pouvoir. Les moments où le pouvoir est contesté, mis en procès, ramené devant une instance, apparaissent chez lui principalement comme des résistances diffuses, des luttes, des contre-conduites – pas comme des scènes instituées d’*archicration*.
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Appliquée à Système F, cette orientation a une conséquence : elle permet de décrire avec une grande finesse comment l’IA participe à la *gouvernementalité*, mais elle laisse largement indéterminée la question : *où et comment cette gouvernementalité algorithmique pourrait-elle être amenée en visibilité, contestée, reconfigurée ?* Foucault montre comment les dispositifs de sécurité s’installent, se déplacent, se renforcent, mais très peu comment ils sont mis en demeure, sur quelle scène ils peuvent être sommés de répondre.
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Or, notre cas pratique montre justement que c’est là que se joue aujourd’hui une part décisive du problème : la *cratialité* de Système F est *massive*, son *inscription gouvernementale évidente*, mais l’*archicration* – au sens d’une scène où l’on vient demander des comptes – est soit absente, soit réduite à des recours administratifs, des contentieux, des audits internes, qui ne parviennent pas à ramener l’ensemble du dispositif sur scène. La focale foucaldienne capte à merveille l’extension des dispositifs ; elle est beaucoup plus discrète sur les conditions d’une mise en procès archicratique de ces dispositifs.
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### IV.1.5. Ce que l’*archicration* ajoute à la *gouvernementalité*
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Ce n’est donc pas un hasard si, dans notre lecture archicratique, la *gouvernementalité* se retrouve réinscrite comme une morphologie partielle de la *cratialité* : une manière spécifique de faire agir des dispositifs sur des populations à travers des milieux de sécurité. Ce que le paradigme archicratique ajoute, ce n’est pas une “morale” qui viendrait corriger Foucault ; c’est une exigence scénique : *toute configuration gouvernementale doit être interrogée à partir des lieux où elle accepte – ou refuse – de comparaître*.
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Pour Système F, la question n’est pas seulement : comment conduit-il des conduites par la prédiction et la normalisation douce ? Elle devient : *où, concrètement, cette conduite des conduites est-elle rendue visible, discutable et opposable ? Où peut-on amener en même temps l’arcalité* (les axiomes implicites sur la fraude, le risque, le mérite, la vulnérabilité), la *cratialité* (les chaînes de données, les modèles, les interfaces, les procédures) *et les expériences des personnes affectées ?*
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Sous ce rapport, l’épreuve morphologique foucaldienne et l’épreuve archicratique ne se contredisent pas ; elles se complètent et se tendent l’une l’autre. La première donne la figure générale de ce que fait Système F au pouvoir : il densifie une gouvernementalité de sécurité, de normalisation, de gestion probabiliste des populations. La seconde demande : *quelles archicrations manquent pour que cette gouvernementalité ne devienne pas pure autarchicratie, c’est-à-dire un gouvernement de la régulation par elle-même, refermé sur ses propres métriques ?*
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Ce déplacement est décisif pour la suite du cas pratique. Il permet de ne pas réduire la critique de l’IA à une dénonciation des “algorithmes de contrôle”, ni à un appel abstrait à des “droits fondamentaux” : il invite à concevoir, très concrètement, des scènes d’*archicration* où la gouvernementalité algorithmique puisse être travaillée – non pas seulement déjouée par des résistances dispersées, mais réinstituée dans des dispositifs de mise en épreuve. C’est à cette condition que la puissance descriptive de Foucault peut être conservée, tout en évitant que la *gouvernementalité*, une fois numérisée et massivement déployée, ne se fige en horizon indépassable de la régulation.
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## IV.2. *Espace public* et IA
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Au tournant de la *gouvernementalité* foucaldienne, la deuxième grande morphologie que notre thèse convoque est celle de l’*espace public* habermassien. Si Foucault nous aide à voir comment Système F prolonge un *art de gouverner par dispositifs et par sécurité*, Habermas nous oblige à poser une autre question : *dans quel monde communicationnel cette régulation se déroule-t-elle, et selon quelles formes de formation de la volonté prétend-on encore fonder la légitimité des décisions où Système F intervient ?* La section qui suit n’entend pas refaire toute la théorie de l’*agir communicationnel* ; elle vise à mesurer, au plus près de notre cas pratique, ce que cette tradition permet de voir – et ce que le paradigme archicratique vient requalifier.
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### **IV.2.1. Rappeler l’*espace public* comme scène de légitimation**
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Dans la perspective habermassienne, les sociétés modernes ne peuvent plus fonder la légitimité politique sur une transcendance extérieure (droit naturel, révélation, tradition sacrée) : elles doivent la produire immanquablement, à travers des procédures de délibération où des sujets libres et égaux échangent des arguments sous des conditions de symétrie, de publicité, de sincérité minimale. L’“*espace public*” est un *réseau d’arènes* – *médias, assemblées, forums, associations, controverses* – *où se forme, par confrontation, une opinion et une volonté qui peuvent prétendre à une validité rationnelle*.
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Cette *scène délibérative* est prise dans une tension structurante entre monde vécu et systèmes. Le monde vécu désigne les horizons d’expérience, de langage, de culture partagée ; les systèmes – administratif, économique, technologique – obéissent à d’autres logiques, réglées par l’argent, le pouvoir, l’efficacité. La grande inquiétude de Habermas tient dans la colonisation du monde vécu par ces systèmes : *lorsque les impératifs gestionnaires et technocratiques s’imposent au cœur même des domaines où devrait prévaloir l’agir communicationnel, la légitimité se vide de sa substance, sans que les procédures démocratiques disparaissent formellement*.
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Dans le langage de notre cadre théorique, l’*espace public* habermassien ressemble beaucoup à une forme spécifique d’*archicration* : une scène de mise en épreuve des fondements (*arcalité*) et des instruments (*cratialité*), où des arguments sont échangés, des objections formulées, des décisions justifiées devant un public. L’*agir communicationnel*, dans cette perspective, est une norme d’*archicration* : une manière de dire *comment, idéalement, une société devrait se donner les scènes où elle met à l’épreuve ses propres régulations*.
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### **IV.2.2. Système F du point de vue habermassien : colonisation algorithmique et simulation de la délibération**
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Si nous regardons Système F avec ces yeux-là, il apparaît d’abord très clairement du côté des systèmes. Il s’insère dans des appareils administratifs, économiques, médiatiques qui fonctionnent selon des logiques de performance, de réduction d’incertitude, de gestion des flux. Dans les politiques sociales, Système F prépare des décisions en assignant des scores de risque aux dossiers ; dans la santé, il organise l’accès à des programmes intensifs selon des proxies de coûts ; dans la justice, il fournit des évaluations actuarielles de récidive ; dans les plateformes, il filtre l’information par des algorithmes de recommandation.
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Du point de vue habermassien, il y a là une forme accrue de *colonisation technico-administrative* : *des décisions qui auraient pu être discutées dans des arènes délibératives* – *que signifie “fraude” dans un État social ? quel compromis entre sécurité et liberté dans telle politique pénale ? quelle répartition juste des ressources de santé* ? – se trouvent progressivement pré-formatées par des dispositifs techniques opérant en amont. Le juge, l’agent de caisse, la médecin, le recruteur, l’utilisateur de plateforme interviennent dans un environnement que Système F a déjà structuré : l’espace des possibles est réduit, les options les plus “raisonnables” ont été présélectionnées par des modèles, les controverses sont déplacées vers des paramètres.
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En parallèle, une autre dynamique se met en place : les grands systèmes d’IA, et en particulier les modèles de fondation, peuvent *simuler la délibération*. Ils produisent des textes argumentés, “équilibrés”, capables de mimer les formes du débat public ; ils peuvent être mis au service de consultations en ligne, de synthèses de contributions, de réécriture de documents politiques. Dès lors, l’espace public ne se contente plus d’être filtré par des systèmes : il est partiellement rédigé par eux. On peut imaginer – et l’on voit déjà émerger – des dispositifs où des contributions citoyennes sont agrégées, triées, résumées par des modèles ; où des prises de parole politiques sont assistées, préparées, calibrées par l’IA ; où la surface discursive de la démocratie est saturée de textes produits ou co-produits par des systèmes statistiques.
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Pour une lecture habermassienne, le risque est double. D’un côté, *la délibération est déplacée en amont vers des espaces technico-administratifs où des choix structurants sont effectués* (choix de proxies, de métriques, de seuils, de catégories) *sans scène publique adéquate*. De l’autre, elle est *simulée en aval par des dispositifs capables de produire des discours sans pour autant incarner un sujet, une expérience, une responsabilité*. L’espace public devient en partie une vitrine d’énoncés générés, tandis que les décisions les plus lourdes sont prises dans des couches techniques peu visibles.
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### **IV.2.3. Ce que la focale habermassienne fait apparaître – et ce qu’elle présuppose**
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La force de cette morphologie est de rappeler que la question ne se résume pas à celle des “biais” ou de la “transparence” des systèmes d’IA, mais se développe sur celle de leur insertion dans des processus de formation de la volonté collective. Elle nous oblige à demander : *quelles décisions sont encore susceptibles d’être discutées sur des scènes publiques, et lesquelles sont déjà encapsulées dans des architectures algorithmiques ?* *À quel moment, dans la trajectoire d’une politique, l’introduction de Système F est-elle soumise à un débat, et à quel moment devient-elle un fait accompli ?*
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Elle permet également de comprendre pourquoi les *chartes d’*“*IA responsable*”, les procédures de consultation autour de l’IA, les rapports publiés par les autorités peuvent donner une impression de circulation discursive sans pour autant rouvrir réellement la scène des choix. Du point de vue habermassien, il est tout à fait possible que la forme procédurale de la délibération soit respectée (consultations, livres blancs, auditions, débats médiatiques) tandis que la substance de la formation de la volonté – la capacité à peser sur les architectures de Système F – soit très limitée.
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Mais cette grille repose aussi sur un ensemble de présupposés que notre paradigme archicratique vient questionner. Habermas suppose, même de manière régulatrice, un *espace public doté d’une certaine cohérence, où des arguments circulent, où des institutions peuvent garantir des conditions minimales de participation et de publicité*. Or notre cas pratique montre une mosaïque de scènes : interfaces de recours en ligne, comités techniques fermés, tribunaux débordés, autorités spécialisées, arènes médiatiques fragmentées, plateformes algorithmiques. L’idée d’un espace public unifié masque en partie la topologie très dégradée que nous avons mise au jour : *hypotopies locales*, *hypertopies cratiales*, *atopies participatives*.
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Le modèle habermassien tend également à traiter les systèmes – au sens large – comme des environnements fonctionnels qui interfèrent avec le monde vécu, sans toujours les penser comme des acteurs scéniques à part entière. Dans le cas de Système F, pourtant, l’IA ne peut être qualifiée de “médium” neutre : elle produit des classements, des textes, des formes discursives qui interviennent dans la délibération elle-même. Elle est en quelque sorte un “*quasi-interlocuteur*” *sans visage et sans voix propre, qui conditionne ce qui est visible, plausible, activable*, et qui n’est pas conçue, dans la théorie habermassienne, comme pouvant être elle-même l’objet d’une mise en procès structurée.
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### **IV.2.4. Requalification archicratique : de la communication à la scène d’épreuve**
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C’est ici que notre paradigme archicratique vient requalifier la question. Là où Habermas distingue principalement entre *agir communicationnel* et *agir stratégique*, entre *monde vécu* et *systèmes*, nous introduisons une autre distinction : celle entre des *scènes d’archicration effectives*, où l’on peut amener ensemble *arcalité*, *cratialité* et *expériences vécues*, et des dispositifs où cette mise en épreuve est empêchée, fragmentée ou simulée.
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Appliqué à Système F, cela transforme le diagnostic. Il ne s’agit plus exclusivement de dire : les systèmes d’IA colonisent le monde vécu, ou la délibération est rendue plus difficile. Il s’agit de demander, très concrètement :
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- *Où existe-t-il des scènes où les axiomes de Système F* (ce qu’est une fraude, un risque acceptable, un besoin de santé, un talent, un contenu nuisible) *peuvent être explicitement interrogés ?*
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- *Où l’on peut faire comparaître, ensemble, les responsables politiques, les concepteurs, les organisations utilisatrices et les personnes affectées, avec des moyens d’accès aux données, aux modèles, aux effets ?*
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- *Où l’IA cesse d’être simplement un instrument des systèmes pour devenir un objet d’épreuve dans des arènes publiques dotées de prises réelles ?*
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Dans cette perspective, l’important ne se réduit plus à défendre un idéal d’agir communicationnel contre la colonisation systémique, mais de concevoir des architectures scéniques adaptées à Système F : tribunaux de l’algorithme, commissions mixtes dotées de pouvoirs d’enquête sur les modèles, budgets scéniques consacrés à la mise en visibilité de la *cratialité*, droits procéduraux au “différé contradictoire” lorsqu’une décision s’appuie sur l’IA.
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L’*espace public* habermassien demeure alors un repère normatif, mais il se trouve topologiquement reconfiguré : il ne s’agit plus d’un seul espace, mais d’un ensemble de scènes d’*archicration* à instituer, à articuler, à relier, pour que la parole ne porte pas seulement sur “l’IA en général”, mais sur les agencements précis où Système F reconfigure la *co-viabilité*.
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En ce sens, l’*épreuve morphologique* habermassienne ne s’oppose pas à notre paradigme archicratique ; elle le pousse à clarifier son ambition. Nous ne cherchons pas à déplorer une colonisation du monde vécu par les algorithmes, ni à idéaliser une délibération qui serait miraculeusement à l’abri des systèmes. Nous cherchons à savoir dans quelles scènes concrètes Système F peut être mis en épreuve comme dispositif archicratique – et *à quelles conditions ces scènes peuvent, réellement, peser sur l’arcalité et la cratialité qui le structurent*. C’est cette exigence, plus exigeante encore que la simple opposition entre communication et stratégie, qui orientera la suite de notre cas pratique.
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## **IV.3. Rancière, Boltanski–Thévenot et les épreuves**
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Avec Rancière d’un côté, Boltanski et Thévenot de l’autre, notre cas pratique rencontre deux traditions qui déplacent le regard : il ne s’agit plus d’abord de dispositifs ou d’espaces publics, mais d’*épreuves* – *au double sens de tests et de mises à l’épreuve*. La première insiste sur l’*irruption du dissensus*, sur la capacité de ceux qui ne comptaient pas pour reconfigurer la scène ; la seconde décrit, de façon minutieuse, les *grammaires de justification* au sein desquelles des personnes, des actes et des objets sont évalués. Pour un dispositif comme Système F, ces deux focales sont précieuses : elles nous obligent à voir comment l’IA organise déjà des épreuves silencieuses, et comment un paradigme archicratique digne de ce nom doit chercher à *les ramener dans des épreuves publiques, pluriellement justifiables*.
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### **IV.3.1. Le partage du sensible et les “sans-part” face à Système F**
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Chez Rancière, la politique n’est pas l’administration ordinaire des affaires communes ; elle n’est pas le “bon fonctionnement” des institutions. Elle surgit lorsqu’un *ordre donné* – qu’il appelle la *police* – est *mis en défaut par l’apparition de ceux qui n’y avaient pas de place, par la revendication d’une part pour des “sans-part” qui s’emparent d’un sujet*. La *police*, ici, n’est pas nécessairement l’institution policière ; c’est l’*ensemble des agencements qui distribuent les positions, les capacités de parler, les modes de visibilité* : qui est audible, qui ne l’est pas, quelles catégories sont reconnues, quelles existences restent hors champ. La politique, comme *dissensus*, consiste à *troubler ce partage du sensible*, à faire apparaître comme sujet politique celui qui n’était compté que comme bruit, charge, problème social.
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Si l’on transpose ce schème à Système F, la première chose qui apparaît est la *puissance de ce dispositif dans la production de partages* : partages entre “fraudeurs” et “bénéficiaires légitimes”, entre “patients à haut risque” et “patients ordinaires”, entre “candidatures prometteuses” et “profils faibles”, entre “contenus valables” et “contenus problématiques”. Chaque score, chaque seuil, chaque classification opère un tracé : qui mérite un contrôle prioritaire, qui peut entrer dans un programme de soins, qui a droit à une chance de recrutement, qui est montré et qui est enfoui dans un flux.
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Rancière nous aide à voir que ces opérations ne se réduisent pas à de simples décisions techniques ; elles participent d’un *partage du sensible*. Les familles injustement classées comme frauduleuses, les patients dont les besoins sont invisibilisés par un proxy de coût, les candidats déclassés par un apprentissage biaisé, les voix minoritaires surreprésentées dans les suspensions de contenus : toutes ces figures sont autant de “*sans-part*” *statistiques*. Elles apparaissent dans les bases de données comme des lignes, des vecteurs, des points dans un espace de caractéristiques ; mais leur *capacité à se présenter comme sujets, à raconter ce qui leur arrive, à contester la manière dont elles sont distribuées, est extrêmement limitée*.
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Dans cette perspective, les épreuves organisées par Système F sont des *épreuves de police* : des tests qui reconduisent et affinent la distribution existante des parts, sans ouvrir la possibilité pour ceux qui en sont les objets de se poser comme sujets. La politique, au sens ranciérien, supposerait ici que des personnes classées, scorées, profilées puissent émerger comme collectifs capables de dire : “nous ne voulons plus être simplement ces catégories-là ; nous ne voulons plus être gouvernés selon ces partages”. Or notre cas pratique montre que les configurations scéniques actuelles – guichets, interfaces de recours, comités, tribunaux – laissent très peu d’espace à ce type d’irruption : les “sans-part” de Système F sont dispersés, souvent isolés face à une décision individuelle, rarement en situation de produire un dissensus structuré.
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L’apport de Rancière, pour notre cas, est donc double. D’une part, il souligne que *Système F* n’est pas seulement un dispositif de calcul ; c’est un *opérateur de distribution des places et des voix*. D’autre part, il rappelle que toute scène d’*archicration* digne de ce nom doit *laisser une place à l’événement politique* : la *mise en défaut des catégories établies par des sujets qui se déclarent autrement que ce que le dispositif avait prévu*.
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### **IV.3.2. Grammaires de justification et formats d’épreuve**
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La perspective de Boltanski et Thévenot est d’une autre nature, complémentaire. Là où Rancière insiste sur la rupture, sur l’événement du dissensus, ils se concentrent sur les moments où des acteurs cherchent à justifier leurs positions, leurs décisions, leurs critiques. Dans *De la justification*, ils dégagent une série de “cités” ou économies de la grandeur – industrielle, marchande, domestique, civique, inspirée, de l’opinion, puis d’autres encore – qui fournissent autant de *grammaires de justice*. Chaque cité propose une *conception de ce qui compte comme grand, digne, justifiable* ; elle *s’accompagne de formats d’épreuve, d’objets de référence, de types de preuves* : tests de performance et indicateurs pour la cité industrielle, prix et contrats pour la cité marchande, procédures et droits pour la cité civique, etc.
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Du point de vue de notre cas, Système F apparaît comme un dispositif qui condense plusieurs de ces grammaires, mais sous une forme statistique et silencieuse. Lorsqu’un modèle est optimisé pour réduire la fraude sans “coûts excessifs”, la cité industrielle (efficacité, performance) et la cité civique (protection de l’équité, de la solidarité) sont mêlées dans une fonction de coût, sans que cette composition soit explicitée. Lorsqu’un algorithme de recrutement est calibré pour repérer les “meilleurs talents”, la cité industrielle (compétence, productivité) et la cité marchande (valeur sur le marché, attractivité) se combinent dans des scores, tandis que la cité civique (égalité, non-discrimination) reste à la marge, sous la forme de contraintes parfois ajoutées après coup. Lorsqu’un système de modération “assainit” un espace numérique, la cité civique (droits, sécurité), la cité de l’opinion (réputation, image) et parfois la cité inspirée (authenticité, expression) s’entrecroisent dans des politiques de plateforme.
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Ce que la focale Boltanski–Thévenot permet de voir, c’est que *Système F organise déjà des épreuves* : *épreuves de mérite, de risque, de respect des règles, de valeur économique*. Simplement, ces épreuves sont *encapsulées dans des architectures* : au lieu de se dérouler sous la forme de controverses où des acteurs invoquent explicitement l’une ou l’autre “cité” pour justifier leurs positions, elles se cristallisent dans des métriques et des seuils. On ne débat pas publiquement pour savoir si l’on accepte de privilégier la grandeur industrielle (efficacité) au détriment de la grandeur civique (égalité) dans tel dispositif de tri de dossiers ; on choisit un indicateur, un proxy, un algorithme d’optimisation, et le compromis est inscrit dans la machine.
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Dans ce sens, les *épreuves de Système F sont dépourvues de scène* : *elles ont lieu, mais elles n’ont pas d’arène de controverses*. Des personnes sont jugées “adaptées” ou “non adaptées”, des dossiers “éligibles” ou “non éligibles”, des contenus “autorisés” ou “retirés”, mais sans que les grammaires de justification qui sous-tendent ces jugements soient exposées, discutées, hiérarchisées en commun. Le paradigme des *économies de la grandeur* nous rappelle alors une exigence qui converge avec la nôtre : *toute justice sociale suppose la possibilité de pluraliser les registres de justification, de faire apparaître les tensions entre grandeurs, au lieu de les laisser se résoudre en silence dans des dispositifs techniques*.
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### **IV.3.3. Épreuves silencieuses et confiscation archicratique**
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En combinant ces deux apports, nous pouvons affiner encore notre diagnostic sur Système F. Les scores, seuils et classements ne sont pas seulement des outils techniques ; ce sont des *épreuves silencieuses*. Silencieuses au sens où elles *ne sont pas annoncées comme telles* : les personnes dont le dossier est trié ou dont le contenu est déclassé ne savent pas toujours qu’elles “passent un test”, ni selon quels critères. Silencieuses aussi au sens où les *formats d’épreuve* (les variables retenues, les marges d’erreur acceptées, les grandeurs privilégiées) *ne sont pas exposés*, ni réellement justifiables devant celles et ceux qui les subissent.
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Du point de vue ranciérien, ces épreuves silencieuses stabilisent un partage du sensible sans laisser de prise à ceux qui voudraient le contester. Du point de vue de Boltanski–Thévenot, elles court-circuitent la possibilité pour des acteurs de mobiliser plusieurs cités, de dire par exemple : “vous invoquez l’efficacité industrielle, mais ici la grandeur civique ou domestique devrait primer”, ou encore : “vous mesurez la performance économique, mais vous négligez la dignité, la santé, la reconnaissance”. Dans notre vocabulaire, elles participent d’une *confiscation archicratique* : *la mise en épreuve des fondements et des instruments est captée à l’intérieur des architectures de Système F, qui se substituent à des scènes d’archicration ouvertes*.
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Nous retrouvons ici, mais sous un angle différent, ce que les parties précédentes avaient décrit comme *oblitération scénique* et *tendance autarchicratique* : *la régulation s’évalue elle-même à l’intérieur de ses propres formats d’épreuve, en fonction de ses propres métriques de succès, sans s’exposer à des épreuves externes où d’autres grandeurs, d’autres parts, d’autres récits pourraient intervenir*.
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### **IV.3.4. L’*archicration* comme réouverture des épreuves, plurielle et instituée**
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C’est précisément à ce point que notre paradigme archicratique entend prolonger et déplacer ces deux traditions. Avec Rancière, nous retenons qu’il n’y a *pas de véritable scène sans possibilité de dissensus* : *sans capacité pour des “sans-part” de se déclarer, de troubler les partages établis*. Avec Boltanski et Thévenot, nous retenons qu’il n’y a *pas de justice sans pluralité des grammaires de justification et sans formats d’épreuve qui permettent de les confronter*.
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Mais l’*archicration*, telle que notre thèse la formule, ajoute une exigence propre : il ne suffit pas d’espérer des événements de dissensus, ni de décrire des cités de justice ; il faut *concevoir des scènes instituées où ces épreuves peuvent être rejouées face aux dispositifs eux-mêmes*. Pour Système F, cela signifie inventer des lieux, des procédures, des instruments où :
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- les *personnes affectées* ne sont plus seulement des objets de score, mais des *sujets d’énonciation capables de contester la manière dont elles sont distribuées* ;
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- les *différentes cités* – efficacité, sécurité, égalité, solidarité, dignité, soutenabilité – *puissent être mobilisées explicitement pour évaluer, critiquer, réviser les choix incorporés dans les modèles* ;
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- les *concepteurs*, les déc*ideurs*, les *agents*, les *usagers* soient *réunis dans des épreuves publiques où les architectures techniques elles-mêmes deviennent discutables* : que mesure-t-on, au juste ? Quelles erreurs accepte-t-on, pour qui ? Quelles parties de la population sont laissées hors du champ d’entraînement ? Quelles formes de vie, quels profils, sont systématiquement défavorisées ?
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Autrement dit, l’*archicration* ne vise pas à substituer un registre de justification unique à ceux que Rancière et Boltanski–Thévenot décrivent ; elle cherche à créer les conditions scéniques où ces registres peuvent se croiser, se confronter, se transformer au contact des dispositifs.
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Pour notre cas pratique, cette section clôt la boucle morphologique : *Système F* apparaît comme un *organisateur d’épreuves silencieuses qui figent des partages du sensible et des grandeurs de justice à l’intérieur de ses architectures*. L’enjeu archicratique est désormais clair : il s’agit de travailler à des *épreuves nouvelles*, *instituées*, *pluriellement justifiables*, *où les IA de fondation intégrées à la régulation cessent d’être les juges muets des vies et des trajectoires pour devenir, à leur tour, des objets de mise en épreuve*. C’est à cette condition que la puissance descriptive de Rancière et de Boltanski–Thévenot peut être intégrée à notre paradigme, sans le dissoudre, et que notre cas pratique sur Système F peut prétendre montrer concrètement ce que signifie “*remettre en scène*” des régulations qui, aujourd’hui, se testent elles-mêmes dans le secret de leurs modèles.
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