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title: Chapitre 5 — Tensions, co-viabilités et régulations
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edition: archicrat-ia
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status: essai_these
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level: 1
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path: sources/docx/archicrat-ia/Chapitre_5—Tensions_co-viabilites_et_regulations-version_resserree.docx
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L'époque contemporaine s'est emparée du mot soutenabilité comme si elle
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y trouvait enfin le nom lucide de ses interdépendances : milieux
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naturels, économies, institutions, subjectivités, techniques, formes de
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vie. À première vue, il répond à une nécessité historique : prendre acte
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des limites, des vulnérabilités et des irréversibilités qui traversent
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le monde contemporain. Cette évidence doit pourtant être troublée. Car
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la soutenabilité nomme une alerte tout en organisant son cadrage, en
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reformulant les contradictions du monde dans les termes d'une mise en
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compatibilité administrable.
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Sous son apparente neutralité, le lexique de la soutenabilité reconduit
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ainsi une opération plus profonde : il naturalise des conflits qui
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devraient être rendus politiquement disputables. Il transforme des
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antagonismes structurels en variables de régulation. Il traduit des
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incompatibilités de co-viabilité en déséquilibres paramétrables. Sous le
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langage de la préservation travaille une entreprise de neutralisation.
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Ce qui, dans un autre vocabulaire, apparaîtrait comme extraction,
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dépossession, sacrifice différentiel ou capture des capacités d'agir, se
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trouve requalifié sous des catégories plus lisses : résilience,
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adaptation, transition, compensation, gouvernance. Le vocabulaire change
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; la conflictualité se dérobe.
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Ce qui se dérobe avec elle n'est pas une abstraction. Ce sont des
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responsabilités, des bénéficiaires, des perdants, des territoires
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sacrifiés, des corps exposés, des formes de vie rendues compatibles avec
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leur propre effacement. La langue de l'équilibre a ceci de redoutable
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qu'elle peut rendre supportable l'inacceptable en lui donnant la forme
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d'un ajustement.
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Depuis le rapport Brundtland, la soutenabilité s'impose ainsi comme un
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régime discursif ambivalent : elle signale des menaces réelles tout en
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amortissant leur portée politique. L'exploitation coloniale reçoit le
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nom de retard de développement. L'extractivisme se recompose en
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partenariat. La destruction des milieux se convertit en coût
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compensable. Les subjectivités lésées entrent dans des données d'impact.
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Les souffrances, les pertes, les dépossessions et les asymétries, au
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lieu d'être instituées comme matière de litige, se trouvent absorbées
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dans des protocoles d'évaluation. Le conflit n'est pas affronté : il est
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converti. Il n'est pas rendu disputable : il est administré.
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Cette critique ouvre le seuil du chapitre. L'enjeu n'est pas de dénoncer
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les insuffisances du lexique de la durabilité, mais de mettre au jour ce
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qu'il rend moins contestable : les tensions sans lesquelles aucune
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co-viabilité réelle ne peut être pensée. La question se déplace alors :
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non plus rendre durable un ordre déjà donné, mais chercher à quelles
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conditions un monde traversé de tensions irréductibles peut rester
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habitable sans reconduire la violence sous les formes apaisées du
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consensus.
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La thèse archicratique soutenue dans cet essai procède de ce
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renversement. Elle substitue à la fiction consensuelle de la durabilité
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l'exigence conflictuelle de la co-viabilité. La viabilité n'y désigne ni
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la propriété fonctionnelle d'un système, ni le résultat spontané d'un
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bon ajustement, ni un horizon harmonieux qu'il suffirait d'approcher
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progressivement. Elle désigne au contraire le résultat toujours
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provisoire, toujours disputable, toujours différencié, d'une régulation
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explicite de tensions constitutives. Il n'y a de monde habitable qu'à
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travers des scènes où les incompatibilités qui le traversent peuvent
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être nommées, exposées, symbolisées et reprises sans être niées ni
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livrées à la pure destruction. Les conflits ne sont donc ni des
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accidents, ni des anomalies, ni des résidus. Ils sont la matière même à
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partir de laquelle le politique, au sens archicratique du terme, prend
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forme.
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Encore faut-il préciser ce que l'on entend ici par tension. Le mot
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serait trompeur s'il désignait un simple désaccord empirique, un conflit
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localisé ou une opposition contingente entre intérêts. Celles qui seront
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étudiées ici sont irréductibles et transversales : irréductibles, parce
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qu'elles ne peuvent être supprimées sans mutiler l'un des termes
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qu'elles articulent ou sans reconduire la domination sous une
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pacification apparente ; transversales, parce qu'elles traversent
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plusieurs scènes, institutions, milieux et domaines, sans appartenir en
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propre à l'un d'entre eux. Elles ne sont ni des thèmes ni de simples
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catégories descriptives. Elles désignent des incompatibilités
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structurelles de co-viabilité, c'est-à-dire des lignes de fracture à
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partir desquelles un monde se révèle habitable pour certains au prix de
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l'inhabitabilité infligée à d'autres.
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Le statut de ces tensions doit néanmoins être précisé avec rigueur.
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Elles ne désignent ni des essences métaphysiques du monde social, ni de
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simples constructions arbitraires de l'analyse. Elles correspondent à
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des incompatibilités effectives de co-viabilité telles qu'elles se
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manifestent dans les configurations contemporaines, mais elles sont
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sélectionnées, ordonnées et formulées à l'intérieur d'une coupe
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analytique visant une suffisance opératoire.
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Leur validité ne tient ni à une ontologie exhaustive, ni à une commodité
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de classement. Elle doit être mesurée à leur pouvoir de discernement :
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là où elles rendent effectivement intelligibles les scènes étudiées,
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elles valent comme instruments critiques ; là où elles n'ajoutent aucun
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différentiel de lisibilité, elles doivent être reprises, déplacées ou
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abandonnées.
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L'architecture du chapitre repose sur cette distinction. Les analyses
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qui suivent prendront pour objet des cristallisations sectorielles : des
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formes historiquement situées où des tensions transversales prennent
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corps, se stabilisent partiellement, se déplacent, se recomposent et
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produisent des effets différenciés. L'économie, l'écologie, le social,
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le politique, le psychique, le médiatique, le technologique, le
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géopolitique, le cosmopolitique et le culturel ne seront donc pas
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abordées comme des mondes séparés, mais comme des régimes de
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manifestation de tensions plus profondes, dont elles ne constituent
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jamais que des formes historiquement situées d'apparition.
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Deux écueils doivent être évités : la dispersion thématique et
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l'abstraction pure. Car l'une dissout les tensions dans la multiplicité
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des cas, tandis que l'autre les neutralise dans des schèmes sans prise ;
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seule leur articulation permet de maintenir visible ce qui, dans chaque
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scène, relève du fondement, de l'opération et de l'épreuve. Les tensions
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n'existent jamais hors des formes où elles se cristallisent ; les scènes
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sectorielles ne deviennent intelligibles qu'à partir des tensions qui
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les traversent en profondeur.
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Une question demeure : pourquoi ces tensions, et pourquoi en nombre fini
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? Il ne s'agit ni de prétendre épuiser la totalité du réel conflictuel,
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ni de proposer une taxinomie close de toutes les contradictions
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possibles. Ce qui est visé ici n'est pas l'exhaustivité ontologique,
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mais la suffisance opératoire à l'échelle du chapitre.
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Les dix tensions retenues forment la coupe opératoire de ce chapitre :
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assez large pour traverser les grandes scènes du contemporain, assez
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resserrée pour éviter l'éparpillement taxinomique. Elles sont dites
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transversales parce qu'aucune ne se laisse réduire à un seul domaine ;
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irréductibles parce qu'aucune ne peut être résolue par simple
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suppression d'un de ses pôles ; suffisantes enfin, non parce qu'elles
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épuiseraient tout le pensable, mais parce qu'elles donnent à la
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traversée des grandes scènes du chapitre 5 son armature critique.
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D'autres lignes de tension, plus diffuses, existent évidemment.
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Certaines se nouent entre médiation et présence, entre intériorité et
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extériorisation, entre immédiateté et formalisation, entre opacité et
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expression. Elles traversent l'ensemble des configurations analysées
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sans pouvoir être isolées comme axes autonomes sans perte de
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consistance. Elles n'ajoutent pas une nouvelle série à celle qui est
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retenue ici ; elles opèrent à même celle-ci, comme des dimensions
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immanentes qui en modulent les régimes d'apparition, de circulation et
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de tenue. Leur reconnaissance ne fragilise donc pas la clôture
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méthodologique de la liste ; elle en précise le statut.
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En somme, les dix tensions retenues ne valent pas comme catalogue total,
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mais comme matrice structurante suffisamment puissante pour rendre
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lisibles les grandes scènes du contemporain. Elles peuvent désormais
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être nommées.
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La première est la tension entre subsistance vivante et captation
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capitalistique. Elle apparaît partout où les conditions matérielles,
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organiques et symboliques de la vie — eau, sols, temps, soin, énergie,
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reproduction des milieux — sont traitées comme externalités ou comme
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réserves disponibles, tandis que les logiques de rentabilité et
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d'accumulation court-termistes déstructurent les écosystèmes de
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reproduction. Ce qui s'y joue touche à la possibilité même de soutenir
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matériellement l'existence sans en détruire les bases.
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La deuxième constitue la tension entre habitabilité des milieux et
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destruction extractive. Elle se cristallise partout où les conditions
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écologiques de la vie — continuité des milieux, rythmes du vivant,
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équilibres biophysiques, soutenabilité territoriale — sont compromises
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par des logiques d'exploitation, d'artificialisation, de prédation ou de
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compensation abstraite. L'enjeu excède la préservation de la nature : il
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concerne la possibilité de maintenir un monde effectivement habitable.
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La troisième nomme la tension entre reconnaissance commune et
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différenciation des expériences vécues. Elle se manifeste lorsque les
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principes d'égalisation formelle tendent à écraser les écarts de
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condition, les héritages situés, les vulnérabilités différentielles et
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les expériences inégalement reconnues, tandis que l'affirmation des
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singularités risque inversement de se fragmenter en régimes disjoints de
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reconnaissance. Toute forme sociale se trouve ici menacée soit par
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l'homogénéisation abstraite, soit par la dispersion des mondes vécus.
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La quatrième engage le gouvernement de l'ordre face à la conflictualité
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politique. Elle apparaît lorsque les dispositifs de représentation, de
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décision et de régulation tendent à administrer le dissensus plutôt qu'à
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l'instituer comme force disputable, tandis que la conflictualité, faute
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de scène tenable, risque de basculer dans la pure polarisation,
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l'impuissance ou la rupture. Le problème tient aux formes dans
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lesquelles une division collective peut encore devenir politiquement
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habitable.
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La cinquième concerne la tension entre captation de l'attention et
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individuation subjective. Elle traverse les configurations où les sujets
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sont pris dans des régimes de sollicitation continue, de dispersion
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attentionnelle, de surcharge psychique et d'injonction à la
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disponibilité, tandis que les processus d'élaboration, de continuité
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intérieure et d'individuation se fragilisent. Ce qui s'y joue excède la
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seule souffrance psychique : c'est la possibilité même pour un sujet de
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se tenir dans son propre monde.
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La sixième rend compte de la tension entre visibilité médiatique et
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reconnaissance symbolique. Elle se manifeste là où l'exposition
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numérique, la circulation des signes et l'occupation de l'espace
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attentionnel tendent à se substituer à la reconnaissance politique d'un
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différend. Être visible n'y signifie plus nécessairement être entendu,
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opposable ou instituable comme porteur de litige.
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La septième concerne la tension entre régulation technologique et
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légitimation démocratique. Elle se cristallise lorsque des dispositifs
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automatisés, des algorithmes, des architectures de code ou des systèmes
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d'intelligence artificielle prennent en charge des décisions à portée
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normative sans être insérés dans une scène de validation symbolique et
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collective. La question porte alors sur l'origine recevable du pouvoir
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régulateur.
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La huitième est la tension entre multipolarité conflictuelle et
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disputabilité internationale. Elle se déploie dans un monde où la
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pluralisation des puissances, des récits stratégiques et des régimes de
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légitimité fragilise la possibilité d'une scène commune du différend.
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L'enjeu concerne la tenue même d'une scène de discernement des rivalités
|
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géopolitiques.
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La neuvième convoque la tension entre comparution des sujets et
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universalités disputables. Elle surgit partout où des existences
|
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affectées par des processus globaux — migrants, peuples autochtones,
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collectifs précarisés, vivants non humains, générations exposées — cherchent à accéder à une scène de recevabilité sans être mutilées par
|
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les formats qui les accueillent. Le problème concerne les formes dans
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lesquelles un sujet du monde peut paraître.
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La dixième touche enfin à la conflictualité symbolique et au devenir
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civilisationnel. Elle apparaît là où une société ne parvient plus à
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instituer des formes capables de rendre ses fractures sensibles,
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transmissibles et disputables, ou bien les abandonne à la saturation
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expressive, à la patrimonialisation vide ou à la simulation critique. Ce
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qui s'y joue touche à la capacité même d'un monde à se soutenir comme
|
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monde habitable.
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Ces tensions ne peuvent être abolies sans que le politique lui-même
|
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s'évanouisse. Toute tentative d'harmonisation prématurée, de
|
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modélisation lissée ou de pilotage technocratique tend à les escamoter,
|
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à les rendre indistinctes, parfois même indisputables. C'est pourquoi
|
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toute prétention à la durabilité qui ne commence pas par
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l'identification explicite de ces tensions relève, à nos yeux, d'un
|
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processus de désarchicration : non de régulation des dissensus, mais de
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leur dissimulation.
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Le chapitre qui s'ouvre prend cette exigence pour fil directeur. Il
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propose une traversée des grandes sphères constitutives de la vie
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contemporaine — économique, écologique, sociale, médiatique,
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psychique, politique, technologique, géopolitique, cosmopolitique et
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culturelle — non comme autant de domaines juxtaposés, mais comme des
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||
scènes de cristallisation différenciée de tensions archicratiques
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transversales. Chacune donnera à voir une manière singulière dont une
|
||
tension se fonde, agit, se ferme ou cherche une reprise. C'est dans
|
||
cette dernière dimension que se joue décisivement la tenue des mondes :
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non dans l'intensité des forces ni dans la solidité des structures, mais
|
||
dans la possibilité qu'elles soient exposées et disputées à partir de
|
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leurs effets.
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L'objectif tient à une cartographie critique des déséquilibres
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régulateurs : mettre au jour leurs symptômes, décrire leurs régimes de
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manifestation, indiquer les conditions sous lesquelles ils pourraient
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encore être symbolisés sans être neutralisés. La co-viabilité n'est ni
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une fin garantie, ni une propriété stabilisée, ni un état à atteindre
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une fois pour toutes. Elle désigne un processus d'institution continue,
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||
une configuration transitoire de la régulation tensionnelle, toujours
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menacée, toujours reprise, toujours à refaire.
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Sortir du simulacre de la durabilité exige alors une co-viabilité située
|
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et disputable, capable de différer les effets, d'incarner les conflits
|
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et d'ouvrir une exigence de justice. La première épreuve sera économique
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: car une société révèle d'abord ce qu'elle tient pour viable dans la
|
||
manière dont elle compte, extrait, rémunère, endette, mesure et décide
|
||
de ce qui vaut.
|
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## **5.1 — Tensions économiques : valeur, extraction, captation**
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||
Il suffit parfois d'un refus. Non d'un refus argumenté, débattu,
|
||
justifié dans un espace où il pourrait être contesté, mais d'un refus
|
||
automatique, produit par une chaîne de calcul. Une demande de crédit est
|
||
déposée. Elle est instruite par un système d'évaluation qui agrège des
|
||
données, produit un score, le compare à des seuils prédéfinis, puis
|
||
tranche. Le résultat tombe : refus. Aucun interlocuteur ne permet de
|
||
comprendre la décision, d'en discuter les critères, d'en contester la
|
||
pertinence. L'individu ne comparaît devant personne ; il est assigné à
|
||
un profil. La décision n'est pas simplement défavorable : elle semble
|
||
arrêtée sans avoir véritablement eu lieu.
|
||
|
||
Ce type de situation n'est pas un dysfonctionnement marginal. Il donne à
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||
voir l'un des traits les plus nets de l'économie contemporaine : la
|
||
décision peut produire des effets décisifs sans se présenter comme
|
||
décision. Ce qui se joue dépasse le crédit refusé ou l'injustice
|
||
distributive. Il touche à la disparition progressive des formes où une
|
||
décision économique peut être exposée, expliquée, contestée, révisée.
|
||
L'économie organise des échanges, mais elle détermine aussi, souvent
|
||
sans le dire, les conditions dans lesquelles une existence peut être
|
||
soutenue, financée, prolongée, relancée. Au-delà des ressources, elle
|
||
distribue des possibilités d'existence.
|
||
|
||
À partir de ce seuil, l'économie ne peut plus être pensée comme une
|
||
sphère neutre, régie par des mécanismes impersonnels et orientée vers
|
||
l'optimisation collective. Elle répartit des biens, mais elle trie aussi
|
||
les existences, hiérarchise les contributions, qualifie ce qui mérite
|
||
d'être soutenu. Elle décide moins de ce qui circule que de ce qui
|
||
compte, moins de ce qui vaut que des formes sous lesquelles quelque
|
||
chose peut apparaître comme ayant valeur. Elle n'est donc pas un simple
|
||
domaine de l'organisation sociale ; elle en est l'un des grands lieux de
|
||
qualification implicite.
|
||
|
||
Cette opération de tri engage d'abord une tension irréductible entre
|
||
subsistance vivante et captation capitalistique. Toute économie doit
|
||
organiser la reproduction de la vie : alimentation, soin, habitat,
|
||
transmission, entretien des milieux, continuité intergénérationnelle des
|
||
existences. Mais les formes contemporaines réinscrivent constamment ces
|
||
conditions de reproduction dans des logiques d'extraction et de
|
||
valorisation. Ce qui soutient la vie se trouve exploité. Les milieux
|
||
sont traités comme ressources, les relations comme flux, les activités
|
||
comme données, les vulnérabilités comme niches de marché, les besoins
|
||
comme opportunités d'investissement. La subsistance entre alors dans un
|
||
mouvement qui la dépasse et la mesure selon des critères qui ne sont pas
|
||
les siens.
|
||
|
||
Il serait insuffisant d'y voir une dérive accidentelle. L'économie
|
||
moderne ne peut se passer ni de la reproduction de la vie ni de sa mise
|
||
en valeur. Elle tient dans cette oscillation instable. Lorsque la
|
||
captation l'emporte, la reproduction se fragilise ; lorsque celle-ci est
|
||
protégée, l'accumulation ralentit, se déplace ou se recompose. Aucun
|
||
équilibre spontané ne résout cette tension. Elle produit des compromis
|
||
provisoires, des arrangements asymétriques, des déplacements de charge
|
||
dont la présentation consensuelle masque mal la conflictualité de fond.
|
||
Le cœur de l'économie contemporaine n'est pas l'équilibre, mais la lutte
|
||
sur les conditions mêmes de ce qui peut continuer à vivre.
|
||
|
||
Cette tension se double d'une autre incompatibilité, entre travail
|
||
vivant et abstraction de la valeur. Toute activité humaine est située.
|
||
Elle engage des gestes, des savoirs tacites, des relations, des
|
||
attentions, des temporalités hétérogènes. Pour être reconnue
|
||
économiquement, elle doit pourtant entrer dans des formats abstraits :
|
||
salaire, prix, indice, ratio, score, performance. Cette traduction ne
|
||
simplifie pas ; elle sélectionne, hiérarchise, rend certaines
|
||
contributions visibles et en laisse d'autres hors champ. Elle impose un
|
||
régime de comparabilité à des réalités qui ne se laissent pas ramener
|
||
sans perte à l'équivalence.
|
||
|
||
Le travail de soin, de reproduction, d'attention, de présence, de
|
||
réparation, indispensable à la continuité des existences, échappe en
|
||
grande partie aux circuits de valorisation, ou n'y entre que sous des
|
||
formes dégradées, sous-payées, épuisantes, symboliquement minorées. À
|
||
l'inverse, des activités détachées de toute contribution directe à la
|
||
vie peuvent être massivement valorisées dès lors qu'elles s'inscrivent
|
||
dans les formats reconnus de solvabilité, de rentabilité, de liquidité
|
||
ou d'optimisation. L'économie ne reflète donc pas la valeur ; elle
|
||
impose les formats dans lesquels certaines formes d'existence peuvent
|
||
compter. Ce qu'elle ne traduit pas, elle le laisse s'épuiser, se
|
||
dégrader ou disparaître.
|
||
|
||
Cette invisibilisation est économique, mais aussi symbolique. L'économie
|
||
moderne repose sur des médiations puissantes : monnaie, contrat, unités
|
||
de compte, catégories comptables. Elles permettent de représenter, de
|
||
comparer, de rendre intelligibles des activités hétérogènes. Mais
|
||
lorsque ces médiations prolifèrent en métriques, indicateurs, tableaux
|
||
de bord, évaluations continues, elles cessent parfois d'ouvrir un sens
|
||
commun. Elles saturent l'espace de représentation. La mesure se
|
||
substitue à la signification ; la quantité, à la qualification.
|
||
L'accumulation de traces tient lieu de jugement, alors qu'elle en
|
||
disperse les conditions.
|
||
|
||
À cette saturation s'ajoute une transformation des temporalités. Toute
|
||
régulation suppose un différé : un temps entre l'action et sa
|
||
qualification, entre la décision et sa contestation, entre la règle et
|
||
son épreuve. Or l'économie contemporaine tend à réduire ce délai. Les
|
||
transactions sont instantanées, les évaluations produites en temps réel,
|
||
les décisions automatisées, les corrections anticipées. Le temps de la
|
||
contradiction se contracte. Ce qui devrait être discuté est décidé en
|
||
amont, dans des systèmes qui préemptent les comportements, ajustent les
|
||
réponses avant que la question ne puisse être formulée, et traitent
|
||
l'incertitude comme une anomalie à absorber. Une économie qui ne laisse
|
||
plus de temps à la contradiction dissout sa propre scène dans la vitesse
|
||
de ses opérations.
|
||
|
||
La scène économique se trouve ainsi prise dans un double mouvement :
|
||
intensification des mesures, réduction des espaces de délibération.
|
||
L'économie montre beaucoup et expose peu. Elle accumule des données tout
|
||
en rendant difficile la compréhension des processus qui les produisent.
|
||
Elle affiche des résultats, mais obscurcit les seuils, les arbitrages et
|
||
les hiérarchies qui les rendent possibles. Le chiffre ne ment pas
|
||
nécessairement ; il peut, plus profondément, empêcher de voir ce qui
|
||
devrait être mis en débat.
|
||
|
||
Cette logique affecte directement les subjectivités. Un travailleur de
|
||
plateforme affronte une précarité économique inséparable d'un système
|
||
qui évalue en permanence ses performances, ajuste ses opportunités et
|
||
produit une image de lui-même à laquelle il ne peut se soustraire. Son
|
||
activité est traduite en scores, ses interactions en données, ses marges
|
||
de manœuvre en probabilités. L'espace où il pourrait contester cette
|
||
traduction n'existe pas. Sa contestation éventuelle est intégrée comme
|
||
une friction à gérer, non comme un différend à instruire. L'enjeu est
|
||
économique, psychique et médiatique : l'auto-évaluation devient une
|
||
forme intériorisée de subordination, tandis que notes et scores
|
||
fabriquent des régimes miniaturisés de visibilité publique.
|
||
|
||
Ces tensions deviennent lisibles dans leurs formes concrètes. On y voit
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le passage d'une économie comme scène possible de régulation à une
|
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économie comme vecteur de désarchicration.
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Considérons d'abord ce que l'on nomme couramment l'optimisation fiscale.
|
||
L'expression suggère une rationalisation technique des charges ; elle
|
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recouvre en réalité une dissociation entre les flux économiques et les
|
||
scènes politiques où ils pourraient être rendus visibles et
|
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contestables. Une entreprise multinationale organise la circulation de
|
||
ses profits à travers une architecture juridique et comptable complexe :
|
||
filiales, holdings, prix de transfert, localisations différenciées des
|
||
revenus et des coûts, entités écrans, conventions intragroupes,
|
||
arbitrages entre régimes fiscaux. Des bénéfices produits dans un
|
||
territoire donné échappent alors en grande partie à l'imposition dans ce
|
||
même territoire.
|
||
|
||
Ce qui importe ici n'est pas uniquement la perte de recettes fiscales.
|
||
C'est la transformation du régime de visibilité. La contribution, qui
|
||
devrait relever d'une scène publique où se débattent partage,
|
||
redistribution, solidarité et dette sociale, est déplacée dans un espace
|
||
technique, fragmenté, difficilement accessible. Les règles existent, les
|
||
lois sont votées, les administrations interviennent, mais leur mise en
|
||
œuvre se trouve contournée par des montages qui en exploitent les
|
||
interstices. La scène fiscale ne disparaît pas ; elle est captée. Elle
|
||
subsiste formellement, mais perd sa prise régulatrice. Le dissensus
|
||
qu'elle devrait accueillir se déplace vers des négociations opaques, des
|
||
arbitrages silencieux, des rapports de force invisibles.
|
||
|
||
Cette captation protège des intérêts puissants, socialement situés,
|
||
matériellement armés, juridiquement outillés. Elle ne procède pas d'une
|
||
complexité malheureuse ; elle reconduit une asymétrie où certains
|
||
acteurs disposent des moyens d'échapper à la scène commune tandis que
|
||
d'autres en restent captifs. La règle n'est pas abolie ; elle est
|
||
différenciée dans son application. L'égalité formelle masque une
|
||
inégalité d'accès à la scène elle-même. Dans une scène captée, la
|
||
régulation ne manque pas de forme ; elle manque de prise.
|
||
|
||
Cette technicité protège un privilège précis : profiter d'un monde
|
||
commun sans comparaître devant les charges de ce monde. Elle permet de
|
||
bénéficier d'infrastructures, de travailleurs formés, de marchés
|
||
solvables, de stabilités juridiques, tout en organisant la fuite hors
|
||
des scènes où cette dette devrait être discutée. L'économie
|
||
contemporaine permet ainsi à certains d'habiter le commun comme
|
||
ressource et de l'abandonner comme obligation.
|
||
|
||
Un autre régime apparaît avec les dispositifs de notation et de scoring.
|
||
Prenons le cas d'un travailleur de plateforme de livraison. Chaque
|
||
course donne lieu à une évaluation : temps de réponse, rapidité,
|
||
satisfaction du client, conformité aux instructions, taux d'acceptation,
|
||
fréquence de connexion. Ces données sont agrégées dans un score qui
|
||
conditionne l'accès futur aux missions. Une baisse peut entraîner moins
|
||
d'opportunités, un déclassement dans l'allocation des courses, voire
|
||
l'exclusion du système.
|
||
|
||
Le dispositif mesure une performance, mais il instaure surtout une
|
||
régulation sans comparution. La décision, maintenir, dégrader, exclure,
|
||
est prise à partir de critères peu explicités, difficilement
|
||
discutables, rarement contextualisables. Le travailleur ne comparaît
|
||
devant aucune instance où il pourrait expliquer une situation, contester
|
||
l'évaluation, demander une révision contradictoire. Il rencontre un
|
||
résultat, non un processus. La scène n'est pas captée ; elle est
|
||
oblitérée. Elle est remplacée par un calcul qui incorpore en lui-même la
|
||
décision. Là où la captation maintient la façade d'une scène déplacée,
|
||
l'oblitération supprime jusqu'à la comparution minimale du litige.
|
||
|
||
Cette oblitération transforme aussi les conduites. Le travailleur
|
||
apprend à s'auto-ajuster à des critères qu'il ne maîtrise pas. Il
|
||
anticipe les attentes, optimise son score, surveille ses réactions,
|
||
redoute l'écart statistique. La régulation ne passe plus par une
|
||
confrontation explicite, mais par une modulation continue. La tension
|
||
entre travail vivant et abstraction de la valeur prend ici une forme
|
||
aiguë : l'activité n'est pas reconnue pour ce qu'elle soutient, mais
|
||
jugée pour ce qu'elle signale dans un système de notation. L'économie
|
||
agit alors sur les revenus et sur les comportements.
|
||
|
||
Entre captation et oblitération se déploient des formes plus ambiguës,
|
||
où la scène semble exister sans produire les effets attendus. C'est le
|
||
cas de nombreux dispositifs de responsabilité sociale des entreprises ou
|
||
de reporting environnemental, social et de gouvernance. Des indicateurs
|
||
sont publiés, des engagements affichés, des audits réalisés, des chartes
|
||
signées, des récits de responsabilité mis en circulation. Ces procédures
|
||
donnent l'apparence d'une prise en compte des impacts sociaux et
|
||
environnementaux.
|
||
|
||
La question décisive tient pourtant à leur capacité de transformation.
|
||
Dans bien des cas, elles relèvent d'une simulation de scène. Les
|
||
informations sont produites, mais leur interprétation reste largement
|
||
interne. Les engagements sont formulés sans contrainte suffisante. Les
|
||
critiques sont possibles, mais leur prise sur les décisions demeure
|
||
faible, indirecte, différée à l'excès. La scène donne à voir sans
|
||
permettre d'agir ; elle enregistre la critique pour mieux l'empêcher de
|
||
mordre. Quelque chose du théâtre subsiste, formats, procédures, signes
|
||
d'ouverture, vocabulaire de responsabilité, mais ce théâtre est disposé
|
||
de telle sorte que le dissensus ne puisse affecter substantiellement la
|
||
structure. Le conflit y est accueilli à condition de rester
|
||
quantifiable, inoffensif, sans effet contraignant.
|
||
|
||
Il serait pourtant erroné de conclure à une fermeture totale du champ
|
||
économique. Certaines expériences instituent des scènes fragiles,
|
||
partielles, mais réelles. Les coopératives de production, par exemple,
|
||
organisent des formes de gouvernance où les travailleurs participent aux
|
||
décisions, discutent les critères de répartition des revenus, débattent
|
||
des orientations de l'activité, interviennent dans des arbitrages qui ne
|
||
sont pas entièrement soustraits à ceux qui en subissent les effets. Ces
|
||
formes ne suppriment pas les tensions ; elles les rendent visibles et
|
||
discutables. Elles valent précisément parce qu'elles obligent à traiter
|
||
la conflictualité au lieu de la dissoudre dans des automatismes opaques.
|
||
|
||
De même, certaines initiatives locales, monnaies complémentaires,
|
||
circuits courts, budgets participatifs à dimension économique, formes
|
||
territorialisées d'économie sociale et solidaire, ne valent pas comme
|
||
vitrines vertueuses. Elles tentent de réancrer la décision économique
|
||
dans un espace de comparution. Elles reconnectent des flux à des
|
||
communautés situées, rendent visibles les effets des choix de
|
||
consommation, d'investissement ou de priorisation, rouvrent des lieux où
|
||
la valeur cesse d'aller de soi. Leur force n'est pas d'offrir une
|
||
alternative morale pure ; elle est de réintroduire, à petite échelle, la
|
||
possibilité que la valeur redevienne une question litigieuse.
|
||
|
||
Ces cas, captation, oblitération, simulation, émergence, ne forment pas
|
||
des catégories exclusives. Une plateforme peut oblitérer la scène pour
|
||
les travailleurs tout en simulant une participation pour les
|
||
utilisateurs. Une entreprise peut capter la scène fiscale tout en
|
||
affichant des dispositifs de responsabilité sociale. Une coopérative
|
||
peut ouvrir un espace de délibération interne tout en demeurant
|
||
contrainte par des logiques de marché externes. Une même situation peut
|
||
être captée à un niveau, active à un autre ; simulée dans sa forme
|
||
générale, effective dans certains espaces localisés ; oblitérée pour
|
||
certains acteurs, partiellement accessible à d'autres.
|
||
|
||
Les degrés d'existence de la scène doivent être distingués sans figer la
|
||
typologie. Entre une archicration effective, une scène affaiblie, une
|
||
scène simulée et une pure non-comparution, il n'y a pas qu'une
|
||
différence d'intensité ; il y a une différence de statut. Certaines
|
||
configurations maintiennent une prise, même faible. D'autres
|
||
reconduisent l'apparence de l'épreuve. D'autres encore soustraient
|
||
entièrement la régulation à toute comparution. Une diacritique
|
||
archicratique utile doit distinguer fortement, sans rigidifier
|
||
abusivement.
|
||
|
||
C'est dans ces variations que se joue la co-viabilité économique. Une
|
||
économie entièrement captée ou oblitérée accumule des conflits non
|
||
traités, déplace la violence vers des espaces invisibles, fatigue des
|
||
subjectivités sommées de s'ajuster sans comprendre, multiplie des
|
||
classements qui fonctionnent comme régimes de visibilité : être bien
|
||
noté, bien scoré, bien évalué, c'est apparaître ; être rétrogradé, c'est
|
||
s'effacer. À l'inverse, une économie qui institue, même partiellement,
|
||
des formes de régulation contradictoire peut transformer ces tensions en
|
||
apprentissages collectifs, en réajustements, en conflictualité
|
||
habitable. Elle ne supprime pas le différend ; elle lui donne un théâtre
|
||
praticable.
|
||
|
||
De telles scènes ne vont pas de soi. Elles supposent des cadres
|
||
juridiques, des temporalités adaptées, des institutions capables de
|
||
recevoir la contradiction. Elles impliquent une redistribution du
|
||
pouvoir, une reconnaissance des asymétries, une capacité à accueillir
|
||
des conflits que l'on ne peut réduire à des préférences individuelles.
|
||
L'économie ne devient pas archicratique parce qu'elle serait plus
|
||
transparente ; elle le devient lorsqu'elle accepte que ses critères, ses
|
||
hiérarchies et ses arbitrages soient exposés à une contradiction située,
|
||
soutenue, révisable. C'est précisément ce que refusent les
|
||
configurations où les intérêts dominants disposent des moyens
|
||
techniques, juridiques et organisationnels de soustraire leurs décisions
|
||
à la scène commune.
|
||
|
||
La difficulté s'accroît avec la déterritorialisation des chaînes
|
||
économiques. L'accélération des flux, la complexification des montages,
|
||
l'extension des chaînes de production et de valorisation éloignent les
|
||
décisions des lieux où leurs effets se font sentir. Les scènes
|
||
politiques restent largement organisées à des échelles nationales ou
|
||
locales, tandis que les impacts circulent à l'échelle globale. Cette
|
||
dissociation entre niveaux de décision et niveaux d'affectation marque
|
||
un seuil archicratique : les scènes existantes deviennent trop étroites
|
||
pour les réalités qu'elles prétendent traiter.
|
||
|
||
Les ressources naturelles, l'énergie, les infrastructures, les chaînes
|
||
logistiques et extractives rendent ce décalage particulièrement visible.
|
||
Des choix opérés dans un espace affectent des populations éloignées,
|
||
transforment des milieux à distance, déplacent des coûts sociaux et
|
||
écologiques vers d'autres territoires. Pourtant, les cadres de
|
||
discussion restent souvent limités à des institutions qui ne
|
||
correspondent plus à l'ampleur réelle des enjeux. La régulation se
|
||
trouve prise entre l'échelle des problèmes et la petitesse relative des
|
||
formes disponibles pour les traiter.
|
||
|
||
Disons-le clairement : l'économie contemporaine ne produit pas
|
||
uniquement des écarts de richesse. Elle tend aussi à soustraire ses
|
||
décisions les plus décisives aux formes où ces écarts pourraient devenir
|
||
pleinement litigieux. Sa violence spécifique tient à l'inégalité qu'elle
|
||
produit, et plus encore à la difficulté de rapporter cette inégalité à
|
||
des critères, à des arbitrages, à des responsabilités contestables.
|
||
Normes, calculs et régulations ne manquent pas ; ils opèrent souvent
|
||
sans comparaître comme tels.
|
||
|
||
Cette situation affecte les subjectivités. Les transformations
|
||
économiques modifient les expériences du travail, les rapports au temps,
|
||
les formes de reconnaissance, les régimes d'attention. Elles produisent
|
||
de l'incertitude, de la compétition, de l'auto-surveillance, une manière
|
||
de se percevoir soi-même comme portefeuille de performances. La tension
|
||
entre travail vivant et abstraction de la valeur devient aussi tension
|
||
psychique : l'expérience vécue est traduite, notée, comparée, sans
|
||
toujours offrir les moyens de comprendre ou de contester les évaluations
|
||
qui la classent.
|
||
|
||
L'économie ne peut donc être pensée isolément. Elle traverse les autres
|
||
dimensions de la vie collective : rapports sociaux, formes politiques,
|
||
conditions écologiques, expériences subjectives, visibilité publique. Sa
|
||
réarchicration ne peut se réduire à des ajustements techniques ou à des
|
||
réformes marginales. Elle suppose de repenser les échelles de
|
||
régulation, les formes de représentation, les temporalités de la
|
||
décision, les médiations de visibilité. L'économie n'est pas un domaine
|
||
à optimiser ; elle est un champ à politiser, au sens fort : un champ à
|
||
rendre traversable par des scènes où les tensions peuvent être exposées
|
||
et transformées.
|
||
|
||
Une thèse s'impose alors : l'économie contemporaine répartit inégalement
|
||
la valeur, mais elle détermine aussi en amont les conditions de son
|
||
apparition. Elle organise des inégalités, mais elle configure les
|
||
formats de visibilité qui rendent certaines existences comptables et en
|
||
relèguent d'autres hors du champ du calcul. Elle n'enregistre pas ce qui
|
||
vaut ; elle impose les conditions dans lesquelles certaines formes de
|
||
vie peuvent compter.
|
||
|
||
Cette fonction ne relève pas d'un biais secondaire. L'économie moderne
|
||
produit ses critères de valorisation, les stabilise dans des
|
||
instruments, puis les diffuse comme s'ils relevaient d'une rationalité
|
||
neutre. Qu'une activité vaille tant, qu'une autre vaille moins, qu'un
|
||
territoire mérite tel investissement, qu'un autre puisse être sacrifié :
|
||
ces évidences résultent d'une construction historiquement située,
|
||
présentée comme allant de soi. La naturalisation des critères est l'un
|
||
des ressorts majeurs de la désarchicration économique. Elle transforme
|
||
le choix en nécessité, l'arbitrage en procédure, l'asymétrie en
|
||
évidence.
|
||
|
||
Une économie saturée donne alors l'illusion d'une transparence totale :
|
||
tout est mesuré, enregistré, objectivé. Mais le sens de ces mesures
|
||
échappe souvent à ceux qu'elles concernent. La transparence se retourne
|
||
en opacité d'un autre type : non plus l'absence d'information, mais
|
||
l'excès non disputable d'informations. L'économie parle partout, mais
|
||
dans une langue qui préclasse avant même que l'on puisse répondre.
|
||
|
||
C'est ici que le refus de crédit automatisé retrouve toute sa portée. Il
|
||
n'est pas un cas parmi d'autres ; il condense une économie où le pouvoir
|
||
d'allouer, de soutenir ou d'exclure s'exerce en amont de la scène, sans
|
||
avoir à comparaître comme pouvoir. L'exclusion sans face, le jugement
|
||
sans débat, la décision sans scène valent comme schème de nombreuses
|
||
régulations économiques contemporaines. La question "qui décide ?" ne
|
||
disparaît pas ; elle se complique parce que la décision se distribue
|
||
dans des paramètres, des architectures, des seuils, des chaînes de
|
||
traitement.
|
||
|
||
Dès lors, certaines contestations ne portent plus seulement sur la
|
||
redistribution. Elles interrogent les algorithmes, les indicateurs, les
|
||
critères d'évaluation, l'opacité des montages, les droits d'explication,
|
||
de recours, de suspension, de révision. Elles cherchent à rouvrir des
|
||
espaces où la valeur puisse être discutée. Mais elles se heurtent à des
|
||
architectures capables d'intégrer la critique comme variable à gérer,
|
||
signal à traiter, perturbation à absorber. Le système résiste à la
|
||
critique ; il sait aussi la préformater.
|
||
|
||
Réarchicratiser l'économie ne signifie donc pas restaurer des formes
|
||
anciennes de régulation. Il s'agit d'instituer, dans les configurations
|
||
actuelles, des espaces de mise en tension. Les opérations techniques
|
||
doivent pouvoir être exposées et discutées : critères d'évaluation
|
||
algorithmique rendus publics, effets contestables, instances
|
||
indépendantes capables d'examiner biais et conséquences, gouvernance des
|
||
données ouverte à la discussion sur les usages, les finalités et les
|
||
effets de tri. Mais ces pistes ne suffisent pas. La scène économique
|
||
engage aussi les organisations collectives, les institutions, les cadres
|
||
juridiques, les milieux de vie. Une économie archicratiquement
|
||
consistante n'exige pas l'abolition du calcul ; elle exige que le calcul
|
||
cesse d'être le lieu exclusif et silencieux du jugement.
|
||
|
||
L'économie doit alors être comprise comme l'un des lieux majeurs de la
|
||
co-viabilité. Comment des formes de vie différentes, parfois
|
||
incompatibles, peuvent-elles coexister sans que certaines soient
|
||
systématiquement sacrifiées ? La réponse ne se trouve ni dans
|
||
l'optimisation des flux ni dans l'ajustement des incitations. Elle exige
|
||
que l'économie redevienne un espace de comparution, et non un régime
|
||
d'exécution. Une économie viable n'est pas une économie sans conflit ;
|
||
c'est une économie qui accepte encore de faire scène de ce qui la
|
||
déchire.
|
||
|
||
Cette exigence ouvre directement vers l'écologie. En déterminant la
|
||
valeur, l'économie façonne les milieux où les existences se déploient.
|
||
Elle décide des usages du vivant, des ressources mobilisées, des
|
||
équilibres maintenus ou rompus, des territoires soutenus ou exposés à
|
||
l'usure extractive. En réglant la circulation de la valeur, elle décide
|
||
aussi, souvent sans le dire, de ce qui pourra encore être habité.
|
||
|
||
La continuité n'est pas thématique, mais structurelle. Les choix
|
||
économiques engagent toujours des transformations de milieux, des
|
||
déplacements de vie, des reconfigurations d'équilibres. La co-viabilité
|
||
économique et la co-viabilité écologique sont indissociables. Là où
|
||
l'économie décide déjà de ce qui compte, l'écologie montrera qu'elle
|
||
décide aussi, à bas bruit, de ce qui pourra tenir, respirer, se
|
||
reproduire et demeurer habitable.
|
||
|
||
## **5.2 — Tensions écologiques : territorialité, vivant, inhabitation**
|
||
|
||
Les basculements écologiques ne prennent pas toujours la forme d'une
|
||
rupture spectaculaire. Il arrive qu'un milieu se transforme à bas bruit,
|
||
dans une continuité administrative, technique et procédurale qui fait
|
||
passer la décision pour une formalité. Une autorisation est délivrée. Un
|
||
projet est validé. Des travaux commencent. Tout semble conforme : les
|
||
études d'impact ont été réalisées, les consultations ont eu lieu, les
|
||
avis ont été rendus. Et pourtant, quelque chose a déjà été perdu avant
|
||
même que la première machine n'entre en action.
|
||
|
||
Cette perte ne se décrit pas d'abord comme destruction matérielle. Avant
|
||
l'anéantissement d'un écosystème ou l'inhabitabilité déclarée d'un
|
||
territoire, une possibilité plus discrète se défait : celle, pour les
|
||
formes de vie concernées, humaines et non humaines, de peser
|
||
effectivement dans le cadre où se décide leur maintien. Les milieux sont
|
||
traduits en variables, les usages en indicateurs, les attachements en
|
||
impacts mesurables. Ce qui excède ces formats — continuité d'un
|
||
paysage, mémoire d'un lieu, épaisseur des relations entre vivants — est converti ou laissé à la marge. Le débat a lieu, mais dans un espace
|
||
déjà configuré pour accueillir certaines dimensions et en réduire
|
||
d'autres au rang de résidus.
|
||
|
||
La décision ne vient donc pas clore le processus ; elle a été rendue
|
||
probable en amont par les catégories mêmes de son instruction. Ce qui
|
||
pourrait faire rupture se trouve préalablement cadré, pondéré, absorbé.
|
||
L'enjeu ne relève pas d'un arbitrage ordinaire entre intérêts
|
||
divergents. Il engage les conditions dans lesquelles un monde peut
|
||
encore être maintenu comme habitable. Le conflit de
|
||
Notre-Dame-des-Landes a rendu cette logique perceptible sous une forme
|
||
politiquement explosive : il ne portait pas sur un projet isolé, mais
|
||
sur le refus de voir des formes d'habitation, des usages et des
|
||
continuités écologiques ramenés au rang de variables dans une décision
|
||
déjà cadrée.
|
||
|
||
À partir de ce seuil, l'écologie ne peut plus être pensée comme un
|
||
domaine distinct, circonscrit à la gestion de la nature ou des
|
||
ressources. Elle est le lieu où les tensions contemporaines prennent une
|
||
forme matérielle, tangible, parfois irréversible. Ce qui, dans
|
||
l'économie, pouvait encore se présenter comme distribution inégale de la
|
||
valeur, devient ici maintien ou disparition des conditions mêmes de
|
||
l'existence. Là où l'économie trie les contributions et hiérarchise les
|
||
formes de participation, l'écologie engage la possibilité pour certaines
|
||
formes de vie de persister.
|
||
|
||
La tension entre subsistance et captation, déjà à l'œuvre dans la sphère
|
||
économique, prend ici la forme d'une tension entre continuité du vivant
|
||
et extraction de ses conditions de reproduction. Les milieux ne sont pas
|
||
seulement mobilisés ; leur capacité à soutenir la vie se trouve
|
||
atteinte. Les sols s'appauvrissent, les cycles de l'eau se dérèglent,
|
||
les habitats se fragmentent, les équilibres biologiques se délitent. Ce
|
||
qui est en jeu n'est pas la distribution des ressources, mais leur
|
||
renouvellement même.
|
||
|
||
Cette tension ne relève pas d'une dérive accidentelle. Toute société
|
||
prélève, transforme, utilise. Mais les régimes contemporains tendent à
|
||
excéder les capacités de régénération des milieux. Ce qui permet la vie
|
||
devient ce qui la fragilise. Les ressources sont extraites à un rythme
|
||
qui ne correspond plus aux temporalités de leur reconstitution. Les
|
||
milieux sont sollicités au-delà de leurs capacités d'absorption.
|
||
L'écologie révèle ainsi une dissymétrie fondamentale entre le temps de
|
||
l'exploitation et le temps de la reproduction.
|
||
|
||
Une deuxième tension oppose les formes de vie aux cadres d'habitabilité.
|
||
Un territoire ne se réduit pas à ses caractéristiques physiques ; il
|
||
porte des pratiques, des relations, des transmissions. Lorsqu'une eau
|
||
est polluée, ce ne sont pas de seuls paramètres chimiques qui se
|
||
dégradent, mais des usages, des économies locales, des habitudes
|
||
alimentaires, des formes de sociabilité. L'artificialisation des sols
|
||
altère davantage qu'un paysage : elle modifie les manières d'habiter, de
|
||
se déplacer, de travailler.
|
||
|
||
L'habitabilité ne disparaît pas d'un coup. Elle se défait par décalages
|
||
successifs, altérations progressives, micro-irréversibilités accumulées.
|
||
Le territoire subsiste, mais il cesse d'être pleinement habitable pour
|
||
ceux qui y étaient inscrits. Les formes de vie persistent, mais elles
|
||
doivent se déplacer, se recomposer, s'adapter à des conditions qui leur
|
||
deviennent moins favorables. L'écologie introduit ainsi un désajustement
|
||
profond entre les cadres matériels et les existences qui s'y déploient.
|
||
|
||
Une troisième tension oppose la territorialité située à l'abstraction
|
||
logistique. Pour entrer dans les chaînes contemporaines de décision, les
|
||
milieux doivent être traduits dans des formats compatibles avec des
|
||
calculs d'ensemble. Ils deviennent ensembles de données, unités de
|
||
mesure, variables intégrables dans des modèles. Cette traduction n'est
|
||
pas illégitime en soi : elle rend comparables des situations, permet de
|
||
saisir des interactions complexes, soutient des politiques à grande
|
||
échelle. Mais elle transforme le rapport aux territoires.
|
||
|
||
Ce qui est traduit perd une partie de sa singularité. Un écosystème
|
||
devient un ensemble de fonctions. Un paysage devient une surface. Un
|
||
usage devient une donnée. Cette abstraction déplace les décisions hors
|
||
du cadre local, les inscrit dans des logiques globales, les raccorde à
|
||
des chaînes d'optimisation. Elle tend aussi à déposséder les acteurs
|
||
situés de ce qui, dans leur rapport au territoire, excède les formats de
|
||
calcul. Le local n'est pas supprimé ; il est requalifié depuis une
|
||
échelle qui le domine.
|
||
|
||
Une quatrième tension oppose le différé nécessaire à toute régulation à
|
||
l'irréversibilité des transformations. Décider suppose du temps : temps
|
||
de formulation des positions, confrontation des arguments, révision des
|
||
choix. Or les transformations écologiques engagent souvent des processus
|
||
qui, une fois enclenchés, ne peuvent être aisément inversés. Détruire
|
||
une zone humide, fragmenter un habitat, polluer durablement une
|
||
ressource, ce n'est pas produire un effet immédiatement réparable ;
|
||
c'est inscrire le milieu dans une trajectoire dont il sera difficile de
|
||
revenir.
|
||
|
||
La dissymétrie entre le temps de la décision et le temps du monde
|
||
matériel forme l'un des nœuds les plus aigus de l'écologie
|
||
contemporaine. Une décision peut être discutée, contestée, révisée en
|
||
droit, tout en ayant déjà produit des effets irréversibles en fait. La
|
||
révision ne garantit pas le retour. L'écologie oblige à penser ensemble
|
||
des temporalités hétérogènes : celle des procédures, celle des milieux,
|
||
celle des générations exposées.
|
||
|
||
C'est dans ce contexte que s'est constituée une arcalité écologique
|
||
dominante. Elle prend en charge ces tensions sous les formes désormais
|
||
connues du développement durable, de la transition écologique, de la
|
||
gestion raisonnée des ressources. Elle reconnaît l'existence de limites,
|
||
affirme la nécessité de préserver les milieux, s'équipe d'instruments de
|
||
mesure, de cadres normatifs, d'objectifs. Elle donne aux enjeux
|
||
écologiques une forme institutionnelle.
|
||
|
||
Mais cette institutionnalisation transforme aussi le statut des
|
||
tensions. Les incompatibilités structurelles sont reformulées comme
|
||
problèmes de gestion, impacts à réduire, externalités à intégrer,
|
||
déséquilibres à corriger. La conflictualité n'est pas niée ; elle est
|
||
rendue compatible avec les cadres existants. Bilans carbone, indicateurs
|
||
de biodiversité, scénarios de transition rendent visibles des phénomènes
|
||
complexes, mais orientent aussi la manière dont ils deviennent
|
||
pensables. En traduisant les milieux en séries de données, ils
|
||
privilégient ce qui est mesurable et déplacent souvent l'attention vers
|
||
l'optimisation des indicateurs plutôt que vers la transformation
|
||
effective des conditions d'habitabilité.
|
||
|
||
Le paradoxe tient là : l'écologie se documente de plus en plus, mais
|
||
s'ouvre difficilement à une conflictualité explicite. Les décisions
|
||
apparaissent comme les conséquences nécessaires des données disponibles,
|
||
plutôt que comme des choix exposés à la contradiction. La régulation
|
||
tend à se présenter comme prolongement du calcul.
|
||
|
||
L'analyse doit alors entrer dans l'épaisseur des opérations, au point où
|
||
les tensions se traduisent en transformations matérielles. Les
|
||
cratialités écologiques ne se saisissent pas depuis les seuls cadres qui
|
||
les décrivent. Elles s'éprouvent dans des gestes, des chaînes, des
|
||
infrastructures, des extractions, des déplacements. Là où l'arcalité
|
||
organise des formes de lisibilité et de gouvernement, les cratialités
|
||
engagent des processus matériels : elles prélèvent, déplacent,
|
||
fragmentent, contaminent, compensent, reconfigurent. Elles ne disent pas
|
||
le monde ; elles le refont.
|
||
|
||
Dans plusieurs régions d'Afrique centrale, l'exploitation industrielle
|
||
du cobalt, devenu stratégique pour les technologies contemporaines,
|
||
donne à voir cette logique avec une netteté particulière. En République
|
||
démocratique du Congo, où se concentre une part majeure des réserves
|
||
mondiales, les sites d'extraction combinent exploitation industrielle et
|
||
activités artisanales. Les paysages sont profondément transformés : sols
|
||
retournés, nappes contaminées, habitats déplacés, continuités
|
||
écologiques fragmentées. Les chaînes qui relient ces sites aux
|
||
industries globales sont longues, complexes, souvent opaques. Les normes
|
||
existent, les engagements sont affichés. Mais sur le terrain, les
|
||
conditions de travail, les impacts environnementaux et les
|
||
transformations sociales témoignent d'une réalité où la régulation peine
|
||
à trouver prise.
|
||
|
||
Ce qui apparaît ici n'est pas l'absence pure de cadre, mais son
|
||
débordement. Les populations locales voient leurs conditions de vie
|
||
affectées — accès à l'eau, qualité des sols, santé — sans disposer
|
||
toujours des moyens effectifs d'infléchir les décisions. Les flux
|
||
économiques sont transnationaux, tandis que les contestations restent
|
||
largement localisées. Ce qui est extrait localement s'inscrit dans des
|
||
chaînes globales où lieux d'impact et lieux de décision se dissocient.
|
||
La scène écologique n'est pas supprimée ; elle est déséquilibrée par la
|
||
puissance des chaînes d'extraction. La conflictualité existe, parfois
|
||
violemment, mais elle peine à prendre la forme d'un processus
|
||
régulateur.
|
||
|
||
Les politiques de compensation écologique offrent une autre figure de
|
||
cette désarchicration. Lors de la construction d'infrastructures de
|
||
transport, des milieux naturels sont détruits ou fragmentés ; en
|
||
contrepartie, des programmes de restauration sont mis en place ailleurs
|
||
: zones humides reconstituées, corridors écologiques, actions de
|
||
conservation. Ces dispositifs ne sont pas fictifs. Ils mobilisent
|
||
expertises, financements, suivis. Ils produisent des effets réels.
|
||
|
||
Mais ils opèrent aussi une conversion décisive : la destruction devient
|
||
acceptable à condition d'être rendue équivalente. Ce qui disparaît n'est
|
||
pas nié ; il est compté, déplacé, compensé. La singularité du milieu
|
||
détruit se trouve intégrée dans une logique d'échange. La question n'est
|
||
plus : ce territoire peut-il supporter cette transformation ? Elle
|
||
devient : les fonctions détruites ici peuvent-elles être reconstituées
|
||
ailleurs ? Le conflit situé se change en problème de commensurabilité.
|
||
|
||
Sous le nom de compensation travaille donc une opération de traduction :
|
||
des milieux hétérogènes sont rendus comparables, des temporalités
|
||
disjointes sont alignées, des pertes localisées entrent dans une
|
||
comptabilité globale. La régulation demeure active, mais au prix d'une
|
||
modification de ce qu'elle régule. Elle ne supprime pas la destruction ;
|
||
elle la rend administrable.
|
||
|
||
La violence écologique contemporaine prend rarement la forme d'un geste
|
||
brutal isolé. Elle arrive avec des cartes, des avis, des protocoles, des
|
||
mesures d'accompagnement, des promesses de restauration. Elle ne
|
||
s'oppose pas toujours à la règle ; elle passe par elle. Un milieu peut
|
||
alors être détruit correctement, selon les formes, avec les signatures
|
||
requises, pendant que ce qui faisait son caractère irremplaçable
|
||
disparaît hors du langage de la décision.
|
||
|
||
Les grands barrages hydroélectriques constituent une troisième figure.
|
||
Au Brésil, en Inde ou ailleurs, ces infrastructures produisent de
|
||
l'énergie, régulent des flux hydriques, soutiennent les objectifs de
|
||
développement. Elles entraînent aussi des déplacements de populations,
|
||
la submersion de territoires habités, la modification d'écosystèmes
|
||
aquatiques, l'altération durable des cycles sédimentaires. Les projets
|
||
sont encadrés par des études d'impact, des consultations, des
|
||
négociations. Mais la décision s'inscrit souvent dans des logiques de
|
||
planification nationale ou internationale qui dépassent les cadres
|
||
locaux.
|
||
|
||
On se trouve alors devant un espace de décision déplacé et stratifié,
|
||
qui existe à plusieurs niveaux, local, national, international, sans que
|
||
ces niveaux soient symétriques. Les décisions structurantes sont prises
|
||
à des échelles où les acteurs locaux ont peu de prise. L'infrastructure
|
||
apparaît nécessaire à des objectifs collectifs, tandis que ses effets
|
||
sont localisés, durables, parfois irréversibles. La cratialité
|
||
écologique ne se limite plus à une extraction ponctuelle ; elle
|
||
redessine les équilibres d'un territoire.
|
||
|
||
Une quatrième figure apparaît avec les régimes de données, de
|
||
modélisation et de surveillance environnementale. Les technologies
|
||
contemporaines permettent de suivre des paramètres en temps réel, de
|
||
modéliser des dynamiques complexes, d'anticiper des évolutions. Ces
|
||
outils sont indispensables à la gestion des forêts, des ressources
|
||
hydriques, des zones côtières, des climats urbains, comme aux politiques
|
||
climatiques fondées sur des scénarios et projections.
|
||
|
||
Mais ils installent aussi l'écologie dans un régime d'expertise dense,
|
||
difficilement appropriable. Les débats se structurent autour des
|
||
modèles, des hypothèses, des scénarios. La conflictualité ne disparaît
|
||
pas ; elle se déplace vers des espaces où la maîtrise technique devient
|
||
une condition d'entrée dans la discussion. Les acteurs qui ne disposent
|
||
pas de ces compétences se trouvent dépendants de traductions expertes.
|
||
L'information augmente, mais la capacité pratique d'en discuter les
|
||
effets n'augmente pas nécessairement. Ce qui se perd n'est pas la donnée
|
||
; c'est la prise sur ce qu'elle oblige à décider.
|
||
|
||
Face à ces formes de captation, de simulation, de déplacement et de
|
||
saturation, il serait faux de conclure à une fermeture totale. Des
|
||
formes d'archicration écologique émergent, fragiles mais réelles. À
|
||
Naples, la transformation de l'entreprise de gestion de l'eau en
|
||
structure à gouvernance élargie a ouvert des espaces où les décisions
|
||
peuvent être discutées, où les critères peuvent être rendus visibles, où
|
||
les acteurs concernés peuvent apparaître. Dans plusieurs pays d'Amérique
|
||
latine, des communautés locales ont obtenu la reconnaissance de droits
|
||
territoriaux leur permettant de s'opposer à certains projets extractifs.
|
||
Ces processus restent conflictuels, incertains, exposés à des
|
||
retournements. Mais ils montrent que la désarchicration écologique n'est
|
||
pas une fatalité : elle peut être contestée, déplacée, partiellement
|
||
réouverte.
|
||
|
||
Ces expériences ne suppriment pas les tensions ; elles les rendent
|
||
visibles, discutables, transformables. Leur force tient moins à leur
|
||
exemplarité morale qu'à leur capacité de prise. Elles montrent qu'une
|
||
régulation écologique n'existe pas parce qu'un impact est mesuré, mais
|
||
lorsque les opérations qui affectent un milieu peuvent être exposées,
|
||
discutées, révisées par ceux qu'elles engagent.
|
||
|
||
La Convention citoyenne pour le climat permet de préciser cette
|
||
exigence. Un dispositif inédit a été mis en place en France pour faire
|
||
délibérer des citoyens tirés au sort sur les mesures de réduction des
|
||
émissions de gaz à effet de serre. Accès à l'expertise, temps de
|
||
délibération, production collective de propositions, publicité des
|
||
travaux : pendant un temps limité, des tensions écologiques entre modes
|
||
de vie, contraintes économiques et exigences climatiques ont pu être
|
||
formulées et discutées.
|
||
|
||
Mais cette scène, réelle, n'a pas pleinement accompli les conditions
|
||
d'une archicration effective. Sa traduction politique a été partielle,
|
||
sélective, parfois déformée. Sa capacité à infléchir durablement les
|
||
orientations est restée limitée. Elle relève donc d'une archicration
|
||
émergente mais incomplète : la scène existe, mais sa prise sur le réel
|
||
demeure fragile. Une scène ne devient archicratique qu'à la condition de
|
||
disposer d'une capacité effective de transformation. Sans cette
|
||
capacité, elle demeure espace de discussion, parfois de légitimation,
|
||
non lieu de régulation au sens plein.
|
||
|
||
Le cas de Notre-Dame-des-Landes montre un autre versant de cette
|
||
exigence. Les procédures formelles existaient : enquêtes publiques,
|
||
débats, expertises. Mais elles n'ont pas suffi à produire une mise en
|
||
tension effective des choix. La décision semblait largement stabilisée
|
||
en amont. C'est l'intensification du conflit, occupations,
|
||
mobilisations, affrontements, qui a partiellement réouvert l'espace de
|
||
décision, jusqu'à rendre la poursuite du projet politiquement coûteuse.
|
||
L'archicration écologique ne se réduit donc pas à la procédure. Elle
|
||
suppose une capacité de mise en tension qui peut passer par des formes
|
||
conflictuelles, parfois extra-institutionnelles. La scène n'est pas
|
||
donnée ; elle s'institue, et parfois elle s'arrache.
|
||
|
||
Des dispositifs de gestion collective des ressources en donnent une
|
||
troisième figure. Lorsque des communautés locales obtiennent la
|
||
reconnaissance de droits territoriaux et participent directement aux
|
||
décisions relatives à l'usage des ressources, une régulation située peut
|
||
prendre forme. Elle reste traversée de tensions internes, de pressions
|
||
économiques, de fragilités politiques. Mais elle permet aux acteurs
|
||
affectés d'apparaître, de soutenir des positions, de confronter des
|
||
intérêts, de travailler les désaccords à une échelle où leurs effets
|
||
sont perceptibles. Cette proximité ne garantit pas la résolution des
|
||
tensions ; elle rend leur exposition praticable.
|
||
|
||
Ces configurations ne dessinent pas un modèle unique. Elles dégagent
|
||
plutôt des conditions minimales. La première est la visibilité des
|
||
opérations : il ne suffit pas que les impacts soient mesurés ; il faut
|
||
que les chaînes de décision soient lisibles. Qui décide ? Sur quelles
|
||
bases ? Selon quels critères ? Quelles alternatives ont été écartées ?
|
||
Tant que ces questions restent opaques, aucune comparution réelle ne
|
||
peut se constituer.
|
||
|
||
La deuxième condition est la comparution des acteurs. Populations
|
||
affectées, collectifs concernés, institutions impliquées doivent pouvoir
|
||
apparaître non comme variables intégrées à un calcul, mais comme parties
|
||
capables de soutenir des positions, de formuler des objections, de
|
||
proposer des alternatives.
|
||
|
||
La troisième est la réversibilité, ou du moins la possibilité effective
|
||
de révision. Une décision irrévocable ne peut soutenir une scène
|
||
archicratique. Dans le domaine écologique, cette exigence est
|
||
particulièrement difficile, parce que certaines transformations sont
|
||
matériellement irréversibles. C'est précisément pourquoi elle doit être
|
||
posée plus tôt, avant que le dommage ne rende la reprise impossible.
|
||
|
||
La quatrième condition est l'adéquation des échelles. Les tensions
|
||
écologiques se déploient localement, nationalement, globalement. Une
|
||
régulation effective doit articuler ces niveaux, éviter que des
|
||
décisions globales s'imposent sans médiation aux contextes locaux, ou
|
||
que des enjeux planétaires soient enfermés dans des cadres trop étroits.
|
||
|
||
La dernière exigence est la reconnaissance des irréductibilités. Une
|
||
scène écologique ne peut viser la suppression définitive des tensions
|
||
qu'elle accueille. Elle doit accepter leur persistance, leur
|
||
conflictualité, leur caractère parfois insoluble. L'objectif n'est pas
|
||
l'harmonie, mais la co-viabilité.
|
||
|
||
C'est ici que la notion de co-viabilité prend toute sa portée. Elle ne
|
||
désigne ni un équilibre stable ni la disparition des tensions, mais un
|
||
régime dans lequel des formes de vie différentes peuvent coexister sans
|
||
être systématiquement sacrifiées, parce que les tensions qui les
|
||
opposent sont prises en charge dans des formes précaires, révisables,
|
||
exposées au conflit. Elle suppose des institutions capables de soutenir
|
||
ces tensions sans les dissoudre, de rendre visibles des incompatibilités
|
||
sans les nier, et de permettre des arbitrages sans les naturaliser.
|
||
|
||
Or les régimes contemporains réunissent rarement ces conditions. Les
|
||
tensions écologiques sont connues, documentées, quantifiées,
|
||
médiatisées. Elles donnent lieu à des alertes, des rapports, des
|
||
mobilisations. Mais leur visibilité n'équivaut pas à leur mise en
|
||
comparution. Elles sont souvent gérées, compensées, optimisées, rarement
|
||
disputées dans des cadres où leurs implications peuvent infléchir les
|
||
décisions.
|
||
|
||
L'écologie apparaît alors comme une épreuve archicratique décisive. Là
|
||
où l'économie pouvait encore masquer certaines tensions derrière des
|
||
mécanismes d'abstraction, l'écologie les rend matérielles, sensibles,
|
||
parfois irréversibles. Elle oblige à demander si des formes de
|
||
régulation peuvent encore être instituées à la hauteur de ce qui ne peut
|
||
être entièrement calculé, compensé ni réparé.
|
||
|
||
Des expérimentations situées peuvent ouvrir des prises : délibérations
|
||
multi-acteurs associant habitants, scientifiques et institutions ;
|
||
gouvernances territoriales élargies ; révisions périodiques de décisions
|
||
; droits effectifs de suspension ou de contestation ; formes de
|
||
représentation des milieux et des vivants concernés. Mais ces
|
||
dispositifs ne valent qu'à certaines conditions : visibilité des
|
||
opérations, comparution des acteurs, possibilité de révision, adéquation
|
||
des échelles, reconnaissance des irréductibilités. À défaut, ils ne
|
||
rouvrent pas la scène ; ils la simulent.
|
||
|
||
La question écologique ne peut donc être traitée comme une simple
|
||
gestion des ressources ou une réduction des impacts. Elle engage les
|
||
conditions mêmes de la régulation. Elle oblige à repenser la manière
|
||
dont les décisions sont prises, dont les acteurs apparaissent, dont les
|
||
conflits sont traités, dont les milieux peuvent encore peser avant
|
||
d'être transformés.
|
||
|
||
Elle révèle en creux les limites des régimes contemporains de
|
||
désarchicration. Là où les décisions sont prises sans comparution, leurs
|
||
effets deviennent de plus en plus difficiles à soutenir. Là où les
|
||
tensions sont neutralisées plutôt que travaillées, elles réapparaissent
|
||
sous des formes plus aiguës. Là où les milieux sont transformés sans
|
||
prise contradictoire, les conditions d'habitabilité se dégradent.
|
||
|
||
La section écologique ne peut donc se clore sur une promesse d'équilibre
|
||
ou de maîtrise. Elle doit se refermer sur une exigence plus radicale :
|
||
la comparution du vivable lui-même. Ce qui est désormais en jeu dépasse
|
||
la gestion des ressources comme la réduction des impacts. Il s'agit de
|
||
savoir si des formes de vie peuvent encore demeurer dans des milieux qui
|
||
ne leur sont pas rendus impossibles. Le calcul, l'optimisation et
|
||
l'accumulation de données n'y suffisent pas. Tout dépend de l'existence,
|
||
ou de l'absence, de formes où les transformations du monde deviennent
|
||
visibles, contestables, révisables. Il ne s'agit plus de limiter les
|
||
dégâts, mais d'empêcher que le monde soit irréversiblement soustrait à
|
||
ceux qui doivent encore y vivre.
|
||
|
||
La traversée peut alors se poursuivre vers une autre dimension, où ces
|
||
tensions se redistribuent : celle du social.
|
||
|
||
## **5.3 — Tensions sociales : fragmentation, inégalités, dissociation**
|
||
|
||
La coupure ne prévient pas. Elle s'impose.
|
||
|
||
Le versement n'apparaît pas. D'abord, rien : un solde inchangé. Puis, en
|
||
cherchant, une mention : « situation en cours de réexamen ». Quelques
|
||
jours plus tard, une notification tombe. Le droit est suspendu. Motif :
|
||
recalcul. Aucun détail sur l'opération elle-même, seulement une formule.
|
||
L'allocataire tente de comprendre. Sur le site, un message renvoie à un
|
||
formulaire. Le formulaire réclame une pièce déjà transmise. Au guichet,
|
||
la file avance lentement ; les regards restent baissés, les dossiers
|
||
serrés contre soi. Certains murmurent, d'autres renoncent avant
|
||
d'atteindre le comptoir. Quand vient son tour, la réponse est brève : «
|
||
il faut attendre que le traitement se fasse ». Au téléphone, une voix
|
||
répète qu'il faut passer par l'espace en ligne. À chaque étape, une
|
||
réponse ; nulle part, un lieu où la décision pourrait être reprise comme
|
||
décision, ni même reformulée comme problème.
|
||
|
||
Ce qui s'interrompt ne se réduit pas au droit suspendu. La perte la plus
|
||
grave n'est pas d'abord celle de la ressource, mais celle de la forme
|
||
par laquelle cette perte pourrait devenir contestable. Le dommage
|
||
matériel existe, immédiat, parfois brutal. Mais il s'accompagne d'un
|
||
second dommage, plus silencieux : l'impossibilité de transformer ce qui
|
||
arrive en objection recevable.
|
||
|
||
Ce type de situation n'est pas une anomalie. Il révèle une
|
||
transformation profonde du régime social. Les dispositifs continuent
|
||
d'exister, de traiter, de classer, d'attribuer. Ils produisent des
|
||
décisions, nombreuses, rapides ou différées, mais toujours opérantes.
|
||
Pourtant, quelque chose se défait dans leur capacité à recevoir ce
|
||
qu'ils produisent sous forme de contradiction. Une expérience, perte de
|
||
revenu, désorganisation d'une vie déjà contrainte, arbitrages
|
||
impossibles entre dépenses incompressibles, dépendance accrue à des
|
||
solidarités fragiles, atteint un seuil où elle devrait pouvoir se dire
|
||
comme litige. Elle n'y parvient pas. Elle reste suspendue : ni
|
||
pleinement reconnue, ni totalement niée, mais rendue inopposable.
|
||
|
||
Le problème se situe ailleurs. Les inégalités comptent, mais elles ne
|
||
suffisent pas à dire ce qui se transforme. Une société peut mesurer ses
|
||
écarts avec précision, les cartographier, les corriger partiellement,
|
||
tout en devenant moins capable de faire apparaître ceux qu'ils affectent
|
||
comme sujets d'une objection. Elle continue de distribuer, mais elle
|
||
peine à faire comparaître. Le déséquilibre cesse alors de relever de la
|
||
seule distribution : il touche aux conditions mêmes de la comparution.
|
||
Ce qui vacille n'est pas tant la répartition des positions, que la
|
||
possibilité qu'une blessure sociale remonte jusqu'au niveau où elle
|
||
obligerait le commun à se justifier, à se requalifier, à se transformer.
|
||
|
||
Plusieurs tensions se condensent ici. L'égalisation normative rencontre
|
||
d'abord la différenciation des existences. Les institutions exigent des
|
||
formes stabilisées : statuts, catégories, seuils, trajectoires lisibles.
|
||
Mais les vies qu'elles rencontrent sont faites de discontinuités, de
|
||
bifurcations, de ruptures, d'ajustements précaires. Là où l'institution
|
||
attend de la cohérence, elle rencontre de l'inachèvement. Là où elle
|
||
impose une forme commune, elle produit une dissymétrie entre ceux qui
|
||
peuvent s'y ajuster et ceux qui y restent en défaut. Cette dissymétrie
|
||
n'apparaît pas toujours comme tension entre formes de vie et formes de
|
||
règle. Elle se trouve retraduite en insuffisance individuelle. Le défaut
|
||
est imputé au sujet plutôt qu'au cadre qui impose ses propres formes
|
||
d'intelligibilité.
|
||
|
||
Cette opération est d'autant plus efficace que les inégalités sont
|
||
visibles. Elles circulent sous forme de chiffres, de cartes, de
|
||
rapports, de diagnostics publics. Mais cette visibilité ne garantit pas
|
||
la reconnaissance. Elle peut même produire une exposition sans adresse :
|
||
les écarts deviennent perceptibles sans que ceux qui les vivent puissent
|
||
les porter comme objections. La visibilité tient alors lieu de
|
||
comparution.
|
||
|
||
À cela s'ajoute une saturation des formes de symbolisation. Le social
|
||
produit des catégories pour rendre le monde intelligible : allocataire,
|
||
élève en difficulté, bénéficiaire, usager, public prioritaire. Mais
|
||
lorsque ces catégories s'accumulent, dossiers, codes, indicateurs,
|
||
suivis, historiques numériques, elles finissent par recouvrir ce
|
||
qu'elles désignent. La situation devient lisible comme donnée, mais
|
||
insaisissable comme expérience. Ce qui devait rendre le réel gouvernable
|
||
le rend peu à peu indisputable.
|
||
|
||
Enfin, le temps lui-même se tend. Les existences blessées demandent du
|
||
différé : du temps pour expliquer, reprendre, contester, reconstituer
|
||
une continuité. Les dispositifs exigent l'instant : preuves immédiates,
|
||
réponses rapides, actualisations continues, délais courts. Là où la vie
|
||
appelle du temps, la gestion impose la vitesse et transforme le décalage
|
||
en faute. Le social retrouve ici, sous une autre forme, ce que
|
||
l'économie exhibait déjà : la compression des délais de contradiction au
|
||
profit d'une gouvernementalité de flux.
|
||
|
||
Ces tensions prennent forme dans une arcalité sociale qui détermine,
|
||
souvent de manière implicite, ce qu'est une existence recevable. Dans un
|
||
conseil de classe, les bulletins s'alignent. Les décisions se prennent
|
||
vite, sous la pression des orientations à formuler. Les dossiers sont
|
||
examinés successivement. Les appréciations se condensent : « insuffisant
|
||
», « manque de travail », « doit s'investir davantage ». Mais derrière
|
||
ces mots, une autre opération s'effectue. Il ne s'agit pas d'évaluer
|
||
seulement des performances ; il s'agit de juger une capacité à habiter
|
||
les attentes implicites du dispositif scolaire : anticiper ce qui est
|
||
attendu sans que cela soit formulé, différer sa réponse, adopter le bon
|
||
rythme, le bon ton, la bonne posture. Un élève hésite, cherche ses mots,
|
||
parle trop peu ou trop vite, ne comprend pas ce qui n'est pas
|
||
explicitement dit. Il ne manque pas nécessairement de capacités ; il
|
||
manque de prise sur les codes implicites. La tension entre une forme de
|
||
vie et une forme scolaire est alors absorbée dans le verdict : « manque
|
||
d'investissement ». L'inégalité n'est plus reconnue comme telle ; elle
|
||
est requalifiée en défaut individuel.
|
||
|
||
Dans un rendez-vous administratif, la même logique se rejoue avec des
|
||
conséquences plus immédiates. Le dossier est ouvert. Les pièces sont
|
||
examinées. Une incohérence apparaît, une date ne correspond pas, un
|
||
justificatif manque. L'agent reformule : « il faudra revenir avec tel
|
||
document », « la situation n'est pas claire », « il manque une
|
||
attestation ». Mais ce qui se présente, hébergement instable, travail
|
||
discontinu, séparation récente, dépendance à des aides multiples, ne
|
||
tient pas dans les catégories disponibles. Pour être traité, le vécu
|
||
doit être reformulé selon les exigences du cadre. Ce qui excède
|
||
disparaît. La parole est bien là, mais elle ne suffit pas à faire entrer
|
||
la situation dans une forme instruisable. L'institution semble
|
||
accueillir un cas ; elle exige surtout qu'il se laisse traduire dans les
|
||
termes qu'elle peut traiter.
|
||
|
||
Un autre seuil apparaît dans les dispositifs d'orientation,
|
||
d'accompagnement et de suivi social. Un parcours est examiné. Il s'agit
|
||
d'orienter, de prendre en charge, d'accompagner, mais aussi de vérifier
|
||
si une existence peut entrer dans une trajectoire lisible. Des critères
|
||
sont mobilisés : âge, formation, situation familiale, antécédents,
|
||
projet professionnel. L'évaluation porte moins sur la situation
|
||
elle-même que sur la capacité à lui donner une direction intelligible.
|
||
On attend du sujet qu'il sache dire où il va, formuler un projet
|
||
cohérent, inscrire ses ruptures dans une continuité narrative. Celui qui
|
||
hésite, qui ne parvient pas à formuler son avenir dans les termes
|
||
attendus, qui laisse apparaître des contradictions ou des incertitudes,
|
||
se trouve rapidement en défaut. Ce défaut reçoit alors le nom de manque
|
||
de motivation, d'absence de projet ou d'inadaptation au parcours
|
||
proposé. Ce qui devrait apparaître comme tension entre une existence et
|
||
une exigence institutionnelle est reformulé en insuffisance du sujet.
|
||
|
||
Ces scènes définissent le socle de l'arcalité sociale. Elles fixent
|
||
implicitement ce qu'est une existence recevable : une existence capable
|
||
de se stabiliser, de se rendre lisible, de se projeter, de se conformer
|
||
aux formats disponibles. Ce qui excède ces formats ne disparaît pas ; il
|
||
devient plus difficile à faire apparaître comme contradiction. C'est à
|
||
partir de cette difficulté que la régulation change de régime. Elle
|
||
passe dans une couche moins visible comme norme que comme opération,
|
||
moins déclarative que procédurale, moins interprétative que
|
||
distributive.
|
||
|
||
La cratialité sociale n'a rien d'abstrait. Elle ne réside pas dans une
|
||
domination générale qui planerait au-dessus des institutions ; elle
|
||
s'exerce dans des chaînes de traitement, des scripts d'interaction, des
|
||
files d'attente, des interfaces, des classements, des arbitrages dont la
|
||
matérialité est parfois minuscule mais dont les effets sont décisifs.
|
||
Elle ne produit pas uniquement des inégalités ; elle distribue des
|
||
écarts dans la capacité à faire exister une situation comme
|
||
contradiction. Au-delà des biens et des places, elle répartit des
|
||
possibilités d'apparition, des degrés d'écoute, des chances de reprise
|
||
et des formats de traduction. Ce que l'arcalité socialise comme norme du
|
||
sujet recevable, la cratialité l'opère comme sélection pratique des
|
||
trajectoires.
|
||
|
||
Le logement constitue ici une forme lente et épaisse de captation. Tout
|
||
semble régi par des règles explicites : des critères sont affichés, des
|
||
priorités connues, des procédures existent, des commissions statuent.
|
||
L'ensemble donne l'image d'un espace administré, ordonné, juridiquement
|
||
encadré. Pourtant, pour celui qui attend, ce cadre se présente moins
|
||
comme une scène que comme une profondeur opaque de traitements
|
||
successifs. Les dossiers circulent, s'empilent, se reconfigurent. Une
|
||
naissance, une séparation, une perte d'emploi, un hébergement devenu
|
||
intenable produisent des effets supposés sur la priorité, mais la
|
||
manière dont ces effets sont intégrés reste largement invisible. Des
|
||
confirmations sont reçues, des mises à jour demandées, parfois une
|
||
convocation survient, parfois rien. Le temps s'étire. Il devient une
|
||
matière indistincte, faite d'attentes renouvelées, de relances sans
|
||
prise, de comparaisons silencieuses avec d'autres trajectoires qui,
|
||
elles, semblent avancer.
|
||
|
||
Ce qui s'éprouve alors excède la précarité résidentielle : c'est la
|
||
dépossession de la logique selon laquelle cette précarité pourrait être
|
||
discutée. Les critères ne sont pas absents ; ils ne se donnent pas sous
|
||
une forme opposable. L'attente est saturée d'opérations, de
|
||
reclassements, d'arbitrages entre contingents, de priorités
|
||
contradictoires, d'ajustements administratifs. Mais cette activité ne
|
||
compose pas, pour le demandeur, une scène de comparution. Elle produit
|
||
une dissociation entre la densité du traitement et la pauvreté de
|
||
l'apparition. À mesure que les conditions de vie se dégradent, hôtel,
|
||
hébergements provisoires, arrangements précaires avec des proches,
|
||
déplacements répétés, promiscuité subie, la procédure continue de se
|
||
présenter comme régulée. La scène est ici captée : non supprimée, mais
|
||
maintenue dans une forme pratiquement hors de portée de ceux qu'elle
|
||
affecte.
|
||
|
||
Les plateformes administratives introduisent une forme plus sèche et
|
||
plus dispersive de cette dépossession. Ce qui, dans le logement, se
|
||
donnait comme profondeur opaque du traitement, apparaît ici comme
|
||
fragmentation continue de l'expérience. Une erreur entraîne une
|
||
suspension. Pour corriger, il faut entrer dans une série de
|
||
micro-opérations : retrouver un document, comprendre une demande,
|
||
modifier une donnée, attendre une validation, répondre à un nouveau
|
||
message, constater qu'une information corrigée en invalide une autre.
|
||
Chaque étape est précise, localisée, parfois lisible à son niveau. Mais
|
||
l'ensemble ne se recompose jamais comme totalité intelligible.
|
||
|
||
À force de rencontrer des réponses partielles, des formulaires fermés,
|
||
des demandes répétées, le sujet finit souvent par retourner l'échec
|
||
contre lui-même. Il se demande ce qu'il n'a pas compris, ce qu'il a mal
|
||
transmis, quelle case il a manquée, quelle preuve il aurait dû garder.
|
||
La violence sociale atteint l'intime lorsqu'un cadre mal fait parvient à
|
||
se faire passer pour une insuffisance personnelle. L'institution cesse
|
||
alors d'apparaître comme manquant à sa tâche ; le sujet se vit comme mal
|
||
ajusté au monde qui le traite.
|
||
|
||
Une déclaration est rejetée pour incohérence, sans que la cohérence
|
||
requise apparaisse en plein. Une pièce est demandée alors qu'une
|
||
information semblait déjà validée. Un champ doit être modifié, mais la
|
||
logique globale d'interprétation demeure obscure. L'usager avance par
|
||
essais successifs, dans un régime où la règle ne se livre jamais comme
|
||
règle d'ensemble, mais comme succession de contraintes locales. Ce qui
|
||
devait simplifier la relation désagrège la possibilité même d'une
|
||
reprise. Il n'y a plus un lieu où le problème peut être posé, mais une
|
||
suite d'ajustements dont aucun ne permet de faire tenir la situation
|
||
entière.
|
||
|
||
Le travail fragmenté introduit un autre régime, plus radical, parce
|
||
qu'il affecte la possibilité même que la contribution devienne lieu de
|
||
contestation. Missions courtes, horaires éclatés, dépendance à des
|
||
plateformes, disponibilité continuellement actualisée : l'activité
|
||
persiste, souvent intense, souvent indispensable, mais elle ne s'inscrit
|
||
plus nécessairement dans des formes où elle peut être portée comme
|
||
conflit partageable. La journée commence sans point fixe. Une
|
||
notification surgit : mission disponible, à accepter immédiatement. Le
|
||
lieu change, l'horaire aussi. Le trajet n'est pas compté. Entre deux
|
||
tâches, il faut attendre, mais cette attente n'est ni travail reconnu ni
|
||
repos véritable. Elle devient un temps flottant, pourtant indispensable
|
||
au fonctionnement du système.
|
||
|
||
Au terme de la journée, quelque chose a bien eu lieu : des tâches
|
||
accomplies, des objectifs remplis, des services rendus. Mais cette
|
||
activité ne s'est pas déposée dans une scène où elle pourrait être
|
||
discutée. Elle a été mesurée, validée, parfois notée. Une évaluation
|
||
tombe : score, appréciation, maintien ou non dans le flux des missions.
|
||
Cette évaluation peut modifier l'accès au travail du jour au lendemain.
|
||
Pourtant, il n'existe pas toujours de lieu où les critères puissent être
|
||
contestés, ni même compris dans leur genèse. Le travailleur est présent
|
||
dans l'opération ; il est absent de la scène où cette opération pourrait
|
||
être reprise. Ce qui se joue ici excède la précarité. C'est une
|
||
transformation du rapport entre contribution et comparution : une
|
||
présence productive sans lieu stable de reprise, un effort réel sans
|
||
scène durable de reconnaissance conflictuelle.
|
||
|
||
La dimension territoriale du social ajoute une autre couche. Une
|
||
adresse, un quartier, un établissement, une commune peuvent fonctionner
|
||
comme des opérateurs anticipés de tri. Ils n'interviennent pas toujours
|
||
comme critères explicites ; ils agissent souvent comme scripts
|
||
silencieux de l'interaction. Un curriculum vitae correspond aux
|
||
attentes, mais l'adresse indique un quartier réputé précaire :
|
||
l'entretien n'est pas proposé. Une rencontre a lieu, puis le ton change
|
||
dès que la localisation est évoquée. Des questions indirectes
|
||
apparaissent, des réserves s'installent, rien n'est dit frontalement,
|
||
mais la décision est déjà orientée. Le territoire ne sert plus seulement
|
||
de support à la vie sociale ; il devient schème interprétatif anticipé.
|
||
Avant même toute comparution, une existence est située, évaluée, parfois
|
||
disqualifiée.
|
||
|
||
Il existe enfin des scènes où tout semble réuni pour que la parole ait
|
||
lieu. Une réunion publique est organisée autour d'un projet de
|
||
rénovation, d'une réorganisation de service ou d'une concertation
|
||
locale. Une salle est préparée, un diaporama projeté, un animateur
|
||
distribue la parole. Des habitants évoquent des difficultés concrètes :
|
||
déplacements, nuisances, relogement, perte de liens, transformation des
|
||
usages. Les prises de parole sont écoutées, reformulées, parfois notées.
|
||
Tout indique qu'une scène existe. Et pourtant, l'essentiel se joue
|
||
ailleurs. Les paramètres décisifs, budget, calendrier, choix
|
||
architecturaux majeurs, arbitrages politiques fondamentaux, ont déjà été
|
||
arrêtés en amont ou déplacés à des échelles inaccessibles à cette
|
||
rencontre. Les marges d'ajustement portent sur des éléments secondaires.
|
||
La parole circule, mais elle ne déplace pas.
|
||
|
||
C'est le régime propre de la scène simulée : non l'absence de
|
||
participation, mais la production d'un espace où l'on peut parler sans
|
||
que ce qui fait problème puisse être modifié. Le conflit est accueilli à
|
||
condition d'être converti en expression, puis l'expression en trace, et
|
||
la trace en légitimation du processus. La scène n'est pas supprimée ;
|
||
elle est organisée avec soin pour attester qu'il y a eu écoute. Mais
|
||
cette écoute ne mord pas sur l'architecture de la décision. On parle,
|
||
mais rien d'essentiel ne bouge.
|
||
|
||
Ces configurations ne relèvent pas d'un seul régime. Ici, la scène est
|
||
captée : le cadre existe, mais sa prise échappe. Là, elle est empêchée :
|
||
la dispersion interdit toute reprise. Ailleurs, elle est dissoute :
|
||
l'activité persiste sans lieu de contestation stable. Plus loin, elle
|
||
est simulée : la participation est organisée sans pouvoir réel. Dans
|
||
certains cas, elle est anticipée : la décision se préconfigure avant
|
||
même l'échange. Maintenir ces distinctions est essentiel. Une scène
|
||
empêchée ne produit pas les mêmes effets qu'une scène captée. Une scène
|
||
simulée ne neutralise pas comme une scène saturée. Une scène dissoute ne
|
||
décompose pas l'expérience comme une scène absente. C'est dans ces
|
||
différences que se logent les possibilités de réouverture.
|
||
|
||
Une souffrance peut être vue par des millions de personnes et rester
|
||
politiquement seule. Elle peut susciter des réactions, des commentaires,
|
||
des indignations, des images de soutien, sans rencontrer la forme qui la
|
||
ferait compter comme contradiction. La circulation donne alors à chacun
|
||
le sentiment d'avoir été témoin, parfois même d'avoir pris part. Mais ce
|
||
partage rapide peut laisser intact ce qu'il expose. C'est toute la
|
||
dissociation du médiatique contemporain : voir n'engage plus
|
||
nécessairement à répondre.
|
||
|
||
Entre ces formes de défaillance, il existe des configurations
|
||
intermédiaires où la scène subsiste sans accomplir pleinement sa
|
||
fonction. Dans certains services publics, l'accueil demeure. Des agents
|
||
reçoivent, écoutent, expliquent, orientent. Une personne arrive avec une
|
||
situation embrouillée : perte d'emploi, séparation, dettes accumulées,
|
||
suspension de droits, relances sans réponse. Le récit est hésitant,
|
||
parfois décousu. L'agent tente de faire tenir ensemble ce qui se
|
||
présente dispersé. Pendant un moment, quelque chose comme une scène
|
||
apparaît.
|
||
|
||
Mais cette apparition reste précaire. Le temps est contraint, les
|
||
rendez-vous s'enchaînent, les procédures encadrent les marges d'action.
|
||
Les critères sont fixés en amont ; les dérogations sont rares, souvent
|
||
suspendues à d'autres validations. L'effort porte alors moins sur la
|
||
transformation de la situation que sur son ajustement aux formats
|
||
disponibles. La scène n'a pas disparu ; elle se referme trop vite. Elle
|
||
reçoit, reformule, traduit, mais peine à transformer.
|
||
|
||
Il en va de même dans les formes collectives de conflictualité. Des
|
||
espaces de représentation subsistent. Des tentatives de conflit organisé
|
||
existent encore. Mais ils peinent à se stabiliser. Les collectifs se
|
||
disloquent, les trajectoires se fragmentent, les situations ne
|
||
coïncident plus assez longtemps pour produire un différend commun. Le
|
||
conflit ne disparaît pas ; il ne tient plus. Il s'exprime par refus
|
||
isolés, départs, désengagements, retraits. La scène existe, mais elle ne
|
||
dure pas assez pour faire prise. C'est cela qu'il faut entendre par
|
||
scène fragilisée : non l'absence de régulation, mais une régulation
|
||
incapable de soutenir ce qu'elle fait apparaître.
|
||
|
||
À côté de ces scènes fragilisées, d'autres formes existent, plus faibles
|
||
encore, mais décisives. Elles n'ont pas la puissance des scènes
|
||
instituées ni toujours leur stabilité. Mais elles rouvrent ce qui,
|
||
ailleurs, restait sans adresse. Dans certaines permanences associatives,
|
||
dans des collectifs informels, dans des espaces de médiation, une
|
||
personne arrive avec une situation qui n'a pas trouvé de prise. Elle
|
||
apporte des documents incomplets, des courriers restés sans réponse, des
|
||
fragments d'histoire difficilement articulables. Elle raconte,
|
||
s'interrompt, revient en arrière. Le récit ne tient pas encore.
|
||
Quelqu'un écoute, non pour juger immédiatement ni pour appliquer un
|
||
protocole standard, mais pour faire tenir ensemble ce qui arrive
|
||
dispersé. Une chronologie se reconstruit. Des liens apparaissent entre
|
||
des événements jusque-là juxtaposés. Un point de blocage est identifié.
|
||
Une hypothèse se formule : ici, il faudrait contester ; là, reformuler ;
|
||
ailleurs, demander autrement.
|
||
|
||
Rien n'est garanti. La situation ne se résout pas nécessairement. Mais
|
||
quelque chose change. Ce qui était vécu comme suite d'épreuves
|
||
disjointes devient, au moins partiellement, une situation formulable. Ce
|
||
qui ne pouvait pas être dit comme problème commence à se constituer
|
||
comme tel. Une adresse apparaît. Un tiers existe. Un temps se rouvre. Ce
|
||
sont des scènes faibles. Elles n'ont ni la puissance institutionnelle
|
||
des grandes régulations ni, le plus souvent, une capacité directe de
|
||
transformation. Mais elles produisent ce qui manque ailleurs : une
|
||
possibilité minimale de reprise. Elles réintroduisent trois conditions
|
||
décisives : un tiers capable d'entendre et de reformuler, un temps non
|
||
saturé par le traitement, un espace où la situation peut être reprise
|
||
comme situation. Elles ne suppriment pas les tensions ; elles empêchent
|
||
qu'elles se referment entièrement.
|
||
|
||
C'est à ce niveau que l'inégalité change de nature. Elle ne sépare plus
|
||
seulement des positions, des revenus ou des statuts. Elle sépare des
|
||
capacités d'apparition. Entre ceux qui peuvent faire exister leur
|
||
situation dans une scène où elle devient contradiction et ceux dont
|
||
l'expérience reste sans lieu, se creuse un écart que les indicateurs
|
||
sociaux classiques ne suffisent pas à saisir.
|
||
|
||
Lorsque cette capacité d'apparition se réduit, l'expérience ne disparaît
|
||
pas ; elle se déplace. Ce qui ne peut être porté comme conflit dans une
|
||
scène sociale consistante se retourne vers l'intérieur. L'expérience
|
||
sociale bascule alors sur le versant psychique, non parce qu'elle serait
|
||
d'abord intérieure, mais parce que les conditions de son exposition
|
||
publique se raréfient. La fatigue ne tient pas seulement à l'effort
|
||
matériel ; elle tient à l'impossibilité de faire reconnaître cet effort.
|
||
La honte ne provient pas seulement de la situation ; elle provient de
|
||
l'incapacité à la formuler comme injustice. L'auto-surveillance ne
|
||
relève pas seulement d'une intériorisation des normes ; elle correspond
|
||
à une adaptation à des dispositifs où toute déviation peut produire des
|
||
effets immédiats sans possibilité de reprise. Ce qui ne peut plus se
|
||
soutenir comme différend devient charge intérieure.
|
||
|
||
Ce déplacement marque un seuil critique. Une société peut supporter des
|
||
inégalités importantes tant qu'elle maintient des scènes où elles
|
||
peuvent être contestées, discutées, transformées. Mais lorsque ces
|
||
scènes se raréfient, les tensions ne disparaissent pas. Elles se
|
||
déplacent vers des formes moins visibles, plus diffuses, plus difficiles
|
||
à traiter.
|
||
|
||
Dans le même temps, ces tensions deviennent de plus en plus visibles.
|
||
Elles circulent sous forme de chiffres, d'images, de reportages, de
|
||
catégories publiques. Elles sont commentées, analysées, mises en récit.
|
||
Le social n'est pas invisible. Il est exposé. Mais cette visibilité ne
|
||
vaut pas reconnaissance. Elle peut produire une exposition sans réponse
|
||
: on montre, on décrit, on classe, sans ouvrir la scène où ceux qui sont
|
||
ainsi désignés pourraient contester.
|
||
|
||
C'est ici que le social rencontre le médiatique à son point de
|
||
nécessité. Ce qui ne peut plus se soutenir comme contradiction dans une
|
||
scène sociale suffisamment consistante ne cesse pas d'exister ; il se
|
||
déplace vers des espaces où la visibilité elle-même devient l'enjeu du
|
||
conflit. Les situations apparaissent, disparaissent, reviennent,
|
||
s'amplifient, se recadrent, se disqualifient, se relancent, sans
|
||
toujours parvenir à prendre la forme stable d'un différend.
|
||
|
||
Le problème n'est pas que les sociétés produisent des inégalités. Il est
|
||
qu'elles peuvent en venir à ne plus se donner les moyens de les entendre
|
||
comme tensions. Lorsque cette capacité s'altère, les conflits ne
|
||
disparaissent pas ; ils changent de forme. Ce qui ne peut plus se
|
||
soutenir comme différend dans une scène sociale doit encore apparaître
|
||
quelque part, mais autrement.
|
||
|
||
La réarchicration sociale suppose alors des conditions précises : des
|
||
scènes où les situations puissent être formulées autrement que comme
|
||
écarts à une norme ; des tiers capables de répondre et d'engager leur
|
||
responsabilité, au-delà de la transmission d'informations ; du temps
|
||
pour reformuler, contester, reprendre, et non seulement traiter ; une
|
||
révisabilité effective des critères, sans laquelle aucune décision ne
|
||
devient pleinement opposable ; enfin, une capacité de mise en récit,
|
||
sans laquelle aucune expérience ne devient partageable. Ces conditions
|
||
ne suppriment pas les tensions ; elles empêchent leur fermeture
|
||
complète.
|
||
|
||
À ce point, la question sociale se reconfigure dans le médiatique. Car
|
||
lorsque la scène se défait, le conflit ne se tait pas : il se déplace
|
||
vers la lutte pour apparaître.
|
||
|
||
## **5.4 — Tensions médiatiques : apparition, circulation, tenue**
|
||
|
||
La séquence dure dix-neuf secondes. On y voit un homme tourner
|
||
brusquement la tête, lever le bras, puis prononcer une phrase dont on
|
||
n'entend que la fin. Le son est mauvais. Une voix extérieure couvre les
|
||
premiers mots. Au fond, quelqu'un rit. Rien, dans ces quelques secondes,
|
||
ne suffit encore à décider ce qui s'est passé. Et pourtant, presque
|
||
immédiatement, la décision de sens commence.
|
||
|
||
La vidéo apparaît d'abord sur un compte local, sans titre véritable,
|
||
avec une légende neutre. Une heure plus tard, elle circule ailleurs,
|
||
recadrée et sous-titrée. Le rire a disparu. Le silence qui suivait le
|
||
geste a été coupé. La phrase incomplète reçoit une transcription plus
|
||
tranchée que l'audio ne l'autorisait. Deux comptes influents la
|
||
reprennent. L'un y voit une intimidation. L'autre, une riposte. Un
|
||
troisième isole le geste, sans le son. Au bout de quelques heures, des
|
||
milliers de commentaires s'agrègent à des versions qui ne coïncident
|
||
déjà plus. Ce qui se diffuse n'est pas un même fragment vu par davantage
|
||
de gens ; ce sont plusieurs objets médiatiques issus d'un même noyau,
|
||
mais séparés par leurs découpages, leurs titres, leurs sous-titres,
|
||
leurs cadres d'énonciation.
|
||
|
||
L'homme filmé finit par publier la séquence complète. On y découvre ce
|
||
qui précédait : une provocation, des échanges tendus, des paroles hors
|
||
champ absentes des premiers extraits. On y découvre aussi ce qui suivait
|
||
: un recul, une explication maladroite, une tentative d'apaisement. Mais
|
||
cette restitution ne suspend rien. Elle entre à son tour dans la
|
||
circulation. On lui prélève une phrase. On la juxtapose au premier
|
||
extrait. On l'oppose aux premières interprétations. On la soupçonne
|
||
d'avoir été montée elle aussi. La "version complète" n'annule pas les
|
||
versions déjà là ; elle devient un matériau supplémentaire dans un
|
||
espace où rien ne paraît désormais sans être repris, recodé, redécoupé.
|
||
|
||
Ce qui s'impose n'est ni une discussion au sens fort, ni un conflit
|
||
stabilisé, mais une prolifération d'apparitions concurrentes, plus
|
||
rapides que les formes capables de les reprendre comme problème. La
|
||
scène existe, puisqu'il y a exposition, commentaire, prise de position,
|
||
circulation massive. Mais elle ne se donne pas comme un lieu où ce qui
|
||
apparaît pourrait être tenu, instruit, requalifié dans des formes
|
||
partageables. La visibilité se produit ; la comparution ne suit pas
|
||
nécessairement.
|
||
|
||
Le problème médiatique ne tient donc pas d'abord à l'opposition entre
|
||
information vraie et information fausse, exacte ou trompeuse. Il tient à
|
||
la manière dont une séquence surgit, est découpée, relancée, amplifiée,
|
||
puis recouverte avant d'avoir pu être reprise. Ce qui est en jeu n'est
|
||
pas seulement le rapport aux faits, mais le régime d'apparition sous
|
||
lequel quelque chose devient visible sans accéder pour autant à la
|
||
contradiction.
|
||
|
||
Le régime présent ne se contente pas d'accélérer. Il modifie la
|
||
consistance même de ce qui paraît. L'accès à la visibilité fut longtemps
|
||
plus étroit, plus inégal, souvent confisqué ; mais ce qui franchissait
|
||
le filtre pouvait encore trouver des formes de reprise relativement
|
||
stables : enquête suivie, réponse publique, controverse prolongée, droit
|
||
de retour. Aujourd'hui, l'apparition est plus immédiate, mais plus
|
||
friable. Elle surgit plus facilement et se défait plus vite.
|
||
|
||
La première tension oppose alors apparition et tenue. Tout peut surgir
|
||
avec une intensité extrême : vidéo, phrase, capture d'écran, témoignage
|
||
bref, image isolée, chiffre extrait d'un rapport. Mais presque rien ne
|
||
tient de soi. Ce qui paraît n'entre pas spontanément dans une durée de
|
||
reprise ; il doit lutter pour y accéder. Il lui faut des relais, des
|
||
formats de persistance, des médiations capables de l'arracher au simple
|
||
état de séquence. À défaut, l'apparition reste une pointe d'intensité
|
||
sans scène suffisante. Elle affecte, mobilise, provoque, mais ne
|
||
transforme pas nécessairement ce qu'elle touche en contradiction
|
||
soutenable.
|
||
|
||
Une seconde tension oppose visibilité et reconnaissance. Être vu n'est
|
||
pas être reconnu. Une situation peut être massivement exposée sans que
|
||
ceux qu'elle concerne puissent en devenir les sujets recevables. Ils
|
||
apparaissent, mais dans une forme déjà orientée par des titres, des
|
||
découpages, des attentes de lecture, des schémas d'émotion, des
|
||
anticipations de polémique. Leur expérience circule, mais elle leur
|
||
revient comme une version étrangère. L'exposition peut alors produire
|
||
une dépossession plus radicale que le silence : non l'absence
|
||
d'apparition, mais la confiscation de la forme sous laquelle quelque
|
||
chose paraît.
|
||
|
||
S'y ajoute une tension entre symbolisation et saturation. Le médiatique
|
||
rend intelligible ce qui survient en le condensant sous des signes
|
||
partageables : titres, cadrages, récits brefs, oppositions lisibles,
|
||
catégories immédiatement disponibles. Sans ce travail de symbolisation,
|
||
rien ne circulerait. Mais la même opération peut se retourner en
|
||
saturation. À force de titres, de commentaires, de reformulations et
|
||
d'images redondantes, ce qui devait devenir intelligible se noie dans
|
||
l'excès de ses propres signes. Tout semble déjà dit avant d'avoir été
|
||
travaillé. Tout semble déjà qualifié avant d'avoir été réellement
|
||
repris.
|
||
|
||
Enfin, le temps de reprise se heurte à l'accélération circulatoire. Ce
|
||
qui paraît déclenche presque aussitôt réactions, commentaires,
|
||
contre-commentaires, rectifications, accusations de rectification.
|
||
L'espace médiatique contemporain n'est pas seulement rapide ; il est
|
||
organisé pour que la vitesse produise des effets avant même que la
|
||
reprise soit possible. Or la contradiction exige du différé. Elle
|
||
suppose qu'on puisse revenir, contextualiser, relier, rouvrir une
|
||
qualification, déplacer un cadrage. Là où ce différé manque, le flux ne
|
||
précède pas seulement la reprise ; il en altère les conditions.
|
||
|
||
Ces tensions se reforment mutuellement. Plus une apparition est intense,
|
||
plus elle doit être rapidement qualifiée ; plus elle est qualifiée vite,
|
||
plus elle risque d'être saturée par la prolifération de ses versions ;
|
||
plus cette prolifération s'accélère, moins le temps de reprise subsiste
|
||
; et moins ce temps subsiste, plus la visibilité se dissocie de toute
|
||
reconnaissance véritable. Le médiatique n'est donc pas une simple caisse
|
||
de résonance du social. Il constitue un régime propre d'apparition, dans
|
||
lequel les tensions déjà rencontrées se reconfigurent parce que changent
|
||
les formes mêmes sous lesquelles quelque chose peut être vu, retenu,
|
||
disputé.
|
||
|
||
Une autre situation le montre depuis l'autre bord du régime. Dans une
|
||
vallée périurbaine, des habitants se plaignent depuis des mois d'odeurs
|
||
irritantes, de maux de tête récurrents, de dépôts inhabituels sur les
|
||
volets et les carrosseries. Une association locale accumule les
|
||
signalements, fait réaliser quelques analyses, compare les dates, relève
|
||
les vents dominants. Les éléments s'ajoutent : documents, courbes,
|
||
témoignages, lettres à la préfecture, réponses évasives, reportage local
|
||
diffusé tard le soir. Rien n'est entièrement caché. Rien n'est démenti
|
||
frontalement. Mais rien ne s'impose. Il n'y a pas d'image décisive, pas
|
||
de scène courte, pas de geste immédiatement partageable. Le problème
|
||
existe, mais ne trouve pas la forme qui lui permettrait de devenir
|
||
événement médiatique structurant.
|
||
|
||
Ici, l'invisibilisation ne prend pas la forme de la censure. Elle relève
|
||
d'une oblitération par faible convertibilité. La situation est réelle,
|
||
parfois documentée, reconnue par ceux qui la vivent et ceux qui la
|
||
suivent. Pourtant elle ne "prend" pas. D'autres séquences, plus brèves,
|
||
plus contrastées, plus aisément extractibles, occupent le flux. Le
|
||
dossier s'épaissit sans acquérir la force d'une apparition capable de
|
||
structurer des prises de position plus larges. Ce qui manque n'est pas
|
||
la vérité du problème ; c'est la forme médiatiquement recevable de son
|
||
surgissement.
|
||
|
||
L'arcalité médiatique peut alors être formulée plus nettement. Elle ne
|
||
désigne pas un simple filtre de diffusion ; elle définit un régime de
|
||
recevabilité des apparitions. Le médiatique ne privilégie ni ce qui est
|
||
le plus important, ni ce qui est le plus juste, ni ce qui est le plus
|
||
grave. Il favorise ce qui est saisissable, extractible, condensable,
|
||
requalifiable, immédiatement identifiable, capable de soutenir la
|
||
concurrence des autres séquences. Une image courte dispose d'un avantage
|
||
sur un processus lent. Un conflit simplifiable l'emporte sur une chaîne
|
||
causale diffuse. Une émotion lisible circule mieux qu'une expérience
|
||
ambiguë. Une parole brève et incisive franchit plus aisément le seuil
|
||
qu'une parole longue, hésitante, contextuelle, qui exigerait du temps
|
||
pour être entendue.
|
||
|
||
Cette arcalité organise une hiérarchie implicite des formes de présence
|
||
recevables. Certains acteurs disposent des codes, des relais, des
|
||
médiations nécessaires pour produire des apparitions compatibles avec
|
||
elle. D'autres non. On parle souvent d'inégalité d'accès à la parole ;
|
||
le problème est plus profond. Il s'agit d'une inégalité d'accès aux
|
||
formes recevables d'apparition. Ce n'est pas la possibilité abstraite de
|
||
publier qui manque, mais celle de faire tenir ce qu'on publie dans des
|
||
formats capables de traverser le régime concurrentiel de la visibilité.
|
||
|
||
Une parole longue, travaillée, contradictoire, soucieuse de contexte,
|
||
n'est pas sans valeur. Mais elle est défavorisée dans un espace qui
|
||
récompense l'extractible. Une expérience lente, diffuse, structurelle,
|
||
n'est pas invisible par essence. Elle le devient relativement à des
|
||
circuits d'attention qui privilégient la saillance et la condensation.
|
||
L'arcalité médiatique ne décide donc pas seulement de ce qui est vu ;
|
||
elle décide de ce qui est habilité à faire apparition. Ce qui n'entre
|
||
pas dans ses formats n'est pas annulé. Il reste sous le seuil à partir
|
||
duquel une situation cesse d'être simplement réelle pour devenir scène
|
||
publique tenable.
|
||
|
||
C'est à partir de cette arcalité que se déploie la cratialité
|
||
médiatique. Ce qui apparaît n'est jamais laissé à son seul destin. Il
|
||
est pris dans des opérations concrètes : découpage, montage, titrage,
|
||
hiérarchisation, répétition, amplification, relégation, recadrage,
|
||
recirculation, saturation, remplacement. La cratialité médiatique n'est
|
||
pas un sujet caché derrière les écrans ; elle est l'ensemble de ces
|
||
opérations distribuées qui modifient la trajectoire des apparitions et
|
||
leur capacité à devenir contradiction.
|
||
|
||
La scène saturée donne d'abord l'impression d'une victoire : tout semble
|
||
visible, impossible à ignorer. Une séquence éclate, envahit les fils,
|
||
traverse les chaînes d'information, suscite une avalanche de
|
||
commentaires. On la cite, on la remonte, on la retourne, on l'agrandit.
|
||
Les mêmes secondes reviennent sous des titres différents, prises dans
|
||
des récits incompatibles, relancées à mesure qu'elles s'épuisent.
|
||
|
||
On le voit lorsqu'une séquence de violence est reprise des milliers de
|
||
fois en quelques heures. Le geste est net, l'émotion immédiate, la
|
||
réaction massive. Très vite, témoins, proches, adversaires, soutiens,
|
||
experts, éditorialistes, comptes militants, comptes ironiques et comptes
|
||
opportunistes ajoutent chacun une couche : précision, archive, soupçon,
|
||
analogie, contre-exemple. Ce qui devait faire tenir un événement produit
|
||
alors une turbulence où presque rien ne demeure isolable assez longtemps
|
||
pour être instruit. La scène n'est pas absente ; elle déborde au point
|
||
de se neutraliser elle-même. L'apparition est maximale ; la tenue
|
||
minimale.
|
||
|
||
La scène oblitérée obéit à une logique inverse. Ici, rien n'explose.
|
||
Rien ne se condense en image souveraine. Une situation existe, affecte
|
||
durablement des vies, s'accumule en symptômes, documents, témoignages,
|
||
rapports partiels. Elle est parfois connue de nombreux acteurs. Mais
|
||
elle ne franchit pas le seuil qui lui permettrait de structurer
|
||
l'attention.
|
||
|
||
Il suffit de suivre le destin médiatique de certaines enquêtes sur le
|
||
long cours. Un collectif documente pendant des mois les fermetures
|
||
répétées d'un service hospitalier dans une zone rurale. Il y a des
|
||
tableaux, des entretiens, des lettres ouvertes, des images de couloirs
|
||
vides, des chiffres de temps de trajet allongés, des cas concrets de
|
||
pertes de chance. Quelques journaux régionaux relaient, un reportage
|
||
radiophonique y consacre huit minutes, une députée pose une question
|
||
écrite. Mais la situation ne "prend" pas. Il manque la séquence brève,
|
||
le signe décisif, la condensation visuelle ou narrative capable de
|
||
convertir cette érosion lente en événement. Le problème n'est ni
|
||
falsifié ni nié ; il demeure sous le seuil à partir duquel une situation
|
||
commence à organiser des prises de position plus larges.
|
||
|
||
L'oblitération n'est donc pas la censure. Elle est la faiblesse
|
||
structurelle d'une apparition qui ne parvient pas à convertir sa gravité
|
||
en forme circulante. Le régime médiatique contemporain ne supprime pas
|
||
seulement ; il hiérarchise selon des compatibilités de format. Ce qui se
|
||
trouve oblitéré n'est pas ce qui n'existe pas, mais ce qui n'accède pas
|
||
à la puissance de structuration nécessaire pour sortir de la périphérie.
|
||
|
||
La scène captée commence, elle, par apparaître. Quelque chose surgit,
|
||
attire l'attention, semble ouvrir un problème. Puis cette apparition est
|
||
saisie dans un autre cadre de lisibilité. On ne la fait pas disparaître
|
||
; on la redéfinit. Une archive resurgit au moment où un témoignage
|
||
commence à poser problème. Une photographie de contexte est remise en
|
||
circulation ; un détail secondaire devient décisif. Une vidéo plus
|
||
ancienne réapparaît. Un propos jusque-là négligé est isolé et mis en
|
||
avant. Très vite, ce n'est plus la même question qui occupe l'attention.
|
||
|
||
La captation ne retire pas l'apparition du champ médiatique ; elle en
|
||
modifie le point de gravité. Ce qui pouvait ouvrir sur une logique de
|
||
responsabilité diffuse se trouve recentré sur une erreur individuelle,
|
||
une maladresse, un contexte mal lu, une version jugée incomplète. Le
|
||
problème ne disparaît pas ; il change d'échelle et de forme. La
|
||
contradiction demeure visible, mais elle ne met plus en cause le même
|
||
agencement de responsabilité.
|
||
|
||
La scène simulée procède autrement. Elle rend la contradiction visible
|
||
tout en lui retirant la possibilité de se transformer. Un plateau réunit
|
||
quatre personnages médiatiques autour d'un sujet surgi la veille. Chacun
|
||
dispose de moins d'une minute pour poser sa position. Les introductions
|
||
ont déjà fixé les camps. Les relances privilégient les points de
|
||
friction immédiatement lisibles. La nuance ralentit, la
|
||
contextualisation semble esquiver, la demande de précision fait perdre
|
||
le rythme. Très vite, les positions se raidissent, non parce que les
|
||
acteurs seraient incapables de déplacement, mais parce que le format
|
||
récompense la netteté instantanée et pénalise la reformulation.
|
||
|
||
Le débat a bien eu lieu. Les désaccords ont été exhibés. Mais rien n'a
|
||
été suffisamment tenu pour que le différend gagne en intelligibilité. La
|
||
scène atteste la contradiction ; elle ne l'accueille pas réellement.
|
||
Elle prouve qu'"on en parle", et cette preuve tient lieu de traitement.
|
||
|
||
La scène faible, enfin, apparaît en marge des intensités dominantes.
|
||
Elle n'a ni le fracas de la saturation, ni la puissance de recentrage de
|
||
la captation, ni le lustre du débat simulé. Sa visibilité est moindre,
|
||
sa circulation plus lente, son audience plus resserrée. Mais elle porte
|
||
ce que les autres régimes empêchent : une possibilité minimale de tenue.
|
||
|
||
On le voit lorsqu'une enquête revient, semaine après semaine, sur le
|
||
même dossier. Les premières images sont reprises, puis contestées ; des
|
||
documents s'ajoutent ; des témoins reparlent ; des contradictions
|
||
apparaissent entre les versions initiales et ce que les archives
|
||
permettent d'établir. Rien de spectaculaire. Pas d'explosion
|
||
d'attention. Mais, pour une fois, ce qui était parti en fragments
|
||
recommence à faire série.
|
||
|
||
La scène faible ne promet ni universalité ni renversement immédiat des
|
||
rapports de visibilité. Sa force tient ailleurs : permettre qu'une
|
||
apparition revienne autrement que comme répétition, qu'un cadrage soit
|
||
repris autrement que comme réflexe polémique, qu'un objet tienne assez
|
||
longtemps pour devenir contradiction. Sa faiblesse indique sa précarité.
|
||
Mais c'est en elle que le médiatique laisse encore entrevoir autre chose
|
||
que l'extraction et la dissipation : une forme minimale de persistance.
|
||
|
||
Ces régimes ne valent pas comme catégories closes. Ils communiquent, se
|
||
renversent, se contaminent. Une situation d'abord oblitérée peut entrer
|
||
en saturation si un fragment plus saisissable surgit. Une scène saturée
|
||
peut être captée par requalification rapide. Une scène simulée peut
|
||
produire, malgré elle, des traces reprises ensuite dans une scène faible
|
||
plus tenace. Une scène faible peut, à certaines conditions, modifier la
|
||
manière dont une saturation est lue.
|
||
|
||
La typologie n'a donc de valeur qu'à condition de suivre des
|
||
trajectoires. Une apparition ne naît pas saturée ou captée une fois pour
|
||
toutes. Elle traverse des états, change de seuil de visibilité, de forme
|
||
de qualification, de capacité de reprise. Elle peut perdre puis regagner
|
||
en tenue. Elle peut être recodée plusieurs fois. Ce mouvement fait
|
||
partie intégrante de la cratialité médiatique.
|
||
|
||
Chaque régime doit être relié aux tensions qui l'animent. La scène
|
||
saturée n'est pas "beaucoup de visibilité" ; elle est la forme sous
|
||
laquelle la visibilité se retourne en saturation et empêche la tenue. La
|
||
scène oblitérée n'est pas "peu de visibilité" ; elle est la forme sous
|
||
laquelle une situation réelle demeure sous le seuil de sa
|
||
convertibilité. La scène captée n'est pas "mauvais cadrage" ; elle est
|
||
le régime où la qualification est retirée à ce qui commençait
|
||
d'apparaître. La scène simulée n'est pas "débat imparfait" ; elle est
|
||
l'exhibition de la contradiction dans un format qui neutralise sa
|
||
transformation. La scène faible n'est pas "petit média courageux" ; elle
|
||
est la possibilité minimale d'une reprise dans un espace dominé par
|
||
l'extraction et la dissipation.
|
||
|
||
À ce point, la montée vers l'archicration devient nécessaire. Si le
|
||
médiatique distribue si inégalement les conditions de l'apparition, de
|
||
la circulation et de la tenue, il ne suffit pas de constater les formes
|
||
de visibilité. Il faut demander dans quelles conditions une apparition
|
||
peut être maintenue, recomposée, requalifiée, suffisamment soutenue pour
|
||
devenir contradiction.
|
||
|
||
L'archicration médiatique ne consiste pas à moraliser les contenus ni à
|
||
opposer abstraitement une "bonne information" au chaos du flux. Elle
|
||
commence avec l'impossibilité de laisser à la seule circulation le soin
|
||
de produire des formes de reprise suffisantes. Elle institue, même
|
||
fragilement, des conditions sous lesquelles une apparition peut être
|
||
maintenue, recomposée, requalifiée et mise en comparution.
|
||
|
||
La première exigence est une persistance minimale. Ce qui apparaît doit
|
||
pouvoir revenir, non sous la forme d'une répétition qui recouvre, mais
|
||
sous celle d'une réouverture. Archives accessibles, formats de suivi,
|
||
enquêtes prolongées, dispositifs de retour : sans ces formes,
|
||
l'apparition demeure intensité passagère.
|
||
|
||
Encore faut-il que ce retour ne reconduise pas l'éclatement initial. Ce
|
||
qui circule dans le médiatique est presque toujours fragmentaire :
|
||
extrait, image isolée, phrase détachée, donnée sortie de son contexte.
|
||
Recomposer n'est pas compléter ; c'est refaire tenir ensemble ce que la
|
||
circulation a séparé. Il faut relier des fragments, restituer des
|
||
enchaînements, réarticuler des temporalités. Sans ce travail, la
|
||
persistance répète des morceaux. Avec lui, l'apparition commence à
|
||
devenir un problème susceptible d'être instruit.
|
||
|
||
Vient ensuite la qualification. Ce qui paraît est presque toujours nommé
|
||
d'avance : scandale, bavure, mensonge, manipulation, incident,
|
||
polémique. Ces qualifications initiales orientent la suite. Une
|
||
archicration médiatique n'a pas pour tâche d'imposer la bonne lecture,
|
||
mais de rendre contestable le premier cadrage. D'autres interprétations
|
||
doivent pouvoir être éprouvées, les catégories employées discutées, le
|
||
sens maintenu ouvert à la contradiction.
|
||
|
||
Rien de cela ne devient opérant sans comparution effective. Comparution
|
||
ne signifie pas juxtaposition de positions, comme dans la scène simulée.
|
||
Elle suppose que les positions puissent être interrogées, déplacées,
|
||
reformulées, mises à l'épreuve d'éléments qui excèdent leur formulation
|
||
première. Sans cela, la contradiction circule et s'énonce, mais ne se
|
||
transforme pas.
|
||
|
||
Une autre condition concerne la lisibilité des médiations. Découpage,
|
||
montage, titrage, hiérarchisation orientent la manière dont une
|
||
apparition sera perçue, reprise, discutée. Tant que ces opérations
|
||
demeurent invisibles ou indiscutables, elles échappent à la
|
||
contradiction qu'elles rendent pourtant possible ou impossible. Une
|
||
archicration médiatique n'exige pas l'abolition des médiations ; elle
|
||
exige qu'elles puissent devenir, au moins partiellement, explicites et
|
||
contestables.
|
||
|
||
Reste le temps de reprise. Là où le flux impose la succession,
|
||
l'archicration requiert du différé : du temps pour revenir, recomposer,
|
||
requalifier, faire comparaître. Ce temps n'a rien d'un luxe. Il
|
||
constitue la condition minimale d'une contradiction tenue. Lorsqu'il
|
||
disparaît, l'apparition reste une intensité sans lendemain, aussitôt
|
||
remplacée par la suivante.
|
||
|
||
Ces conditions ne décrivent pas un idéal extérieur au médiatique. Elles
|
||
existent déjà, partiellement, inégalement, dans les scènes faibles :
|
||
enquêtes suivies, vérifications qui reviennent sur les premières
|
||
versions, dispositifs qui mettent en relation des positions autrement
|
||
que par juxtaposition, formats qui acceptent de ralentir sans se
|
||
dissoudre. Ces tentatives restent fragiles, exposées à la
|
||
marginalisation, mais elles indiquent que le médiatique n'est pas
|
||
condamné à la seule circulation.
|
||
|
||
Elles montrent aussi que l'inégalité médiatique ne se réduit pas à la
|
||
visibilité. Elle devient inégalité de tenue. Entre ceux dont les
|
||
situations peuvent être maintenues, reprises, requalifiées, et ceux dont
|
||
l'expérience se dissout dans le flux ou demeure sous le seuil de
|
||
convertibilité, se creuse un écart qui ne relève plus seulement de
|
||
l'accès à la parole. Il concerne la possibilité même que cette parole
|
||
devienne contradiction.
|
||
|
||
C'est ici que le médiatique rejoint, sans s'y réduire, les tensions déjà
|
||
rencontrées. Comme l'économie, il redistribue des capacités d'existence,
|
||
non sous forme de revenus ou de solvabilité, mais sous forme
|
||
d'apparitions tenables. Comme l'écologie, il confronte des temporalités
|
||
incompatibles : celle du flux et celle de la reprise. Comme le social,
|
||
il affecte la possibilité de faire comparaître une situation comme
|
||
litige. Mais il le fait dans un registre spécifique : celui où
|
||
apparaître devient lui-même un enjeu de lutte, sans garantir que ce qui
|
||
apparaît puisse être tenu.
|
||
|
||
Ce qui ne peut être tenu ne disparaît pas. Les scènes saturées laissent
|
||
des fragments non travaillés ; les scènes oblitérées accumulent des
|
||
réalités sans forme suffisante d'apparition ; les scènes captées
|
||
déplacent des contradictions sans les résoudre ; les scènes simulées
|
||
donnent l'impression d'un traitement sans produire de transformation ;
|
||
les scènes faibles ne parviennent pas toujours à stabiliser ce qu'elles
|
||
rouvrent.
|
||
|
||
Rien de cela ne s'évanouit. Ce que le médiatique ne parvient pas à faire
|
||
tenir comme contradiction publique persiste autrement : fatigue,
|
||
confusion, défiance, saturation intérieure. Lorsque apparition,
|
||
circulation et reprise demeurent disjointes, ce qui n'a pu être élaboré
|
||
se dépose, s'accumule, pèse.
|
||
|
||
La question n'est donc plus seulement d'apparaître. Il faut encore
|
||
pouvoir porter ce qui n'a pas trouvé sa scène. C'est dans cette absence
|
||
que se présente le psychique.
|
||
|
||
## **5.5 — Tensions psychiques : attention, intériorité, individuation**
|
||
|
||
La plainte arrive rarement dans une forme claire. Elle commence souvent
|
||
par une phrase pauvre, presque honteuse : « je n'y arrive plus ». Rien
|
||
n'est encore nommé. Ce n'est pas une thèse, pas un diagnostic, pas même
|
||
toujours une demande. Une personne parle d'un sommeil qui ne répare
|
||
plus, d'une attention qui se disperse, d'une fatigue qui ne correspond
|
||
pas à l'effort visible, d'une irritabilité nouvelle, d'une incapacité à
|
||
répondre aux messages, à remplir les formulaires, à suivre les
|
||
injonctions, à se rendre disponible. Elle dit qu'elle oublie, qu'elle
|
||
repousse, qu'elle s'épuise à choisir, qu'elle vérifie sans cesse,
|
||
qu'elle n'arrive plus à savoir ce qui relève d'elle et ce qui lui est
|
||
imposé.
|
||
|
||
À ce stade, rien n'autorise encore à réduire cette plainte à un trouble
|
||
individuel. Elle peut bien recevoir, plus tard, un nom clinique, une
|
||
catégorie, un traitement. Mais avant cela, elle porte autre chose : la
|
||
trace intérieure de tensions qui n'ont pas trouvé de forme suffisante de
|
||
comparution. Ce qui n'a pas pu être contesté comme décision économique,
|
||
repris comme blessure sociale ou tenu comme différend médiatique ne
|
||
disparaît pas. Il se dépose dans les sujets sous forme de fatigue, de
|
||
confusion, d'auto-surveillance, de honte ou de retrait. Le psychique
|
||
n'est pas l'envers privé du politique ; il est l'un des lieux où les
|
||
tensions non reprises continuent d'opérer.
|
||
|
||
Cette section part de ce seuil. Il ne s'agit pas de psychologiser les
|
||
contradictions contemporaines, ni de faire de la souffrance intérieure
|
||
le dernier refuge du social. Il s'agit de comprendre comment certaines
|
||
régulations affectent les conditions mêmes de l'individuation : capacité
|
||
à se tenir dans un monde, à maintenir une continuité d'attention, à
|
||
élaborer ce qui arrive, à distinguer ce qui relève de soi et ce qui
|
||
provient des cadres dans lesquels on est pris. Une tension psychique
|
||
n'est pas seulement un malaise vécu ; elle est une atteinte possible aux
|
||
formes par lesquelles un sujet peut reprendre son expérience.
|
||
|
||
La première tension oppose captation de l'attention et individuation
|
||
subjective. L'attention n'est pas une simple ressource cognitive. Elle
|
||
est une condition de présence au monde, de continuité intérieure, de
|
||
relation aux autres, de reprise de soi. Or elle se trouve aujourd'hui
|
||
sollicitée, découpée, orientée, mesurée, relancée. Notifications,
|
||
interfaces, fils d'actualité, plateformes de travail, messageries
|
||
professionnelles, systèmes d'évaluation, indicateurs de performance :
|
||
tout concourt à rendre le sujet disponible. L'attention n'est plus
|
||
seulement demandée ; elle est organisée comme surface d'accès.
|
||
|
||
Cette captation ne prend pas toujours la forme spectaculaire de
|
||
l'addiction. Elle agit souvent de manière plus ordinaire : interruption
|
||
permanente, obligation de répondre, anticipation de ce qui peut arriver,
|
||
vérification répétée, peur de manquer une information, culpabilité de ne
|
||
pas suivre. Le sujet ne se détourne pas simplement de lui-même ; il
|
||
apprend à habiter un régime où sa disponibilité devient présupposée. Ce
|
||
qui s'épuise alors n'est pas seulement la concentration, mais la
|
||
possibilité de faire durer une expérience assez longtemps pour qu'elle
|
||
se transforme en pensée.
|
||
|
||
Une deuxième tension oppose expression de soi et codage de
|
||
l'intériorité. Les sociétés contemporaines invitent les sujets à parler
|
||
d'eux-mêmes, à nommer leurs états, à mesurer leur humeur, à suivre leur
|
||
sommeil, à quantifier leur activité, à identifier leurs fragilités.
|
||
Cette explicitation peut être précieuse. Elle peut ouvrir des formes de
|
||
soin, de reconnaissance, d'ajustement. Mais elle peut aussi convertir
|
||
l'expérience en série de signes immédiatement classables. Ce qui cherche
|
||
une forme devient symptôme. Ce qui appelait une écoute reçoit une
|
||
catégorie. Ce qui demandait du temps entre dans une grille.
|
||
|
||
Le problème n'est pas l'existence des catégories psychologiques ou
|
||
médicales. Elles peuvent soulager, orienter, protéger, rendre traitable
|
||
ce qui restait muet. Le danger surgit lorsqu'elles capturent
|
||
l'expérience avant qu'elle ait pu comparaître comme expérience. Une
|
||
fatigue liée à des contraintes sociales devient manque d'organisation.
|
||
Une honte produite par l'humiliation administrative devient déficit
|
||
d'estime de soi. Une angoisse liée à l'instabilité économique devient
|
||
trouble à gérer. Une saturation médiatique devient incapacité
|
||
personnelle à se discipliner. Le sujet se trouve alors chargé de porter
|
||
seul ce qui relève aussi de formes collectives de régulation.
|
||
|
||
Une troisième tension oppose continuité intérieure et fragmentation des
|
||
sollicitations. L'individuation suppose une certaine durée : le temps de
|
||
relier ce qui arrive, d'en éprouver les effets, d'en construire le sens,
|
||
de se modifier sans se perdre. Or les régimes contemporains tendent à
|
||
fractionner cette durée. Le travail interrompt la vie privée, la vie
|
||
privée reste accessible au travail, la communication traverse les temps
|
||
de repos, l'actualité impose ses urgences, les interfaces rappellent ce
|
||
qui reste à faire, les évaluations réinscrivent le sujet dans une boucle
|
||
de performance. La journée n'est pas seulement remplie ; elle est
|
||
découpée en micro-réponses.
|
||
|
||
Cette fragmentation produit une forme particulière de fatigue. Non la
|
||
fatigue après l'effort, mais la fatigue d'être sans cesse requis avant
|
||
d'avoir pu habiter ce qui vient d'avoir lieu. Le sujet passe d'une tâche
|
||
à l'autre, d'un message à l'autre, d'une alerte à l'autre, sans pouvoir
|
||
constituer un fil. Il agit, répond, ajuste, mais peine à reprendre. La
|
||
continuité intérieure ne disparaît pas ; elle se troue. L'expérience
|
||
reste en fragments, et ces fragments s'accumulent sans former un récit.
|
||
|
||
Une quatrième tension oppose soin de soi et gouvernement de soi. Les
|
||
discours contemporains valorisent l'autonomie, la résilience,
|
||
l'équilibre, la capacité à gérer son stress, son temps, ses émotions,
|
||
ses priorités. Là encore, rien n'est à rejeter en bloc. Apprendre à
|
||
reconnaître ses limites, protéger son attention, demander de l'aide,
|
||
modifier ses habitudes peut être vital. Mais ces injonctions peuvent
|
||
aussi devenir une nouvelle couche de charge. Le sujet doit non seulement
|
||
supporter les contraintes, mais encore prouver qu'il sait les gérer
|
||
correctement. Il doit être vulnérable sans être improductif, autonome
|
||
sans être isolé, disponible sans être épuisé, réflexif sans ralentir les
|
||
flux qui l'emportent.
|
||
|
||
Le soin se retourne alors en obligation d'optimisation. Applications de
|
||
suivi, conseils de productivité, programmes de bien-être, tableaux
|
||
d'humeur, indicateurs de sommeil, coaching attentionnel : autant de
|
||
médiations qui peuvent aider, mais qui peuvent aussi reconduire la
|
||
logique qu'elles prétendent corriger. Le sujet surveille son repos comme
|
||
une performance. Il mesure sa fatigue, compare son sommeil, optimise sa
|
||
respiration, programme sa récupération. Même la reprise de soi se trouve
|
||
parfois intégrée dans un régime de pilotage. L'intériorité ne se ferme
|
||
pas ; elle devient administrable.
|
||
|
||
Cette injonction porte une cruauté discrète. Elle dit au sujet : règle
|
||
en toi ce que le monde refuse de reprendre avec toi. Respire,
|
||
ajuste-toi, organise ton temps, protège ton attention, apprends à
|
||
récupérer, transforme ta fragilité en compétence. Ces conseils peuvent
|
||
aider. Ils deviennent violents lorsqu'ils ferment la question des cadres
|
||
qui les rendent nécessaires. Le soin de soi prend alors le nom
|
||
acceptable d'un abandon collectif. Le bien-être se donne comme une
|
||
discipline individuelle, alors qu'il demeure profondément indexé sur les
|
||
conditions sociales de naissance, de sécurité, de temps, de protection
|
||
et de reconnaissance. Pour vivre le « bien-être », il faut souvent avoir
|
||
pu bien naître.
|
||
|
||
Ces tensions prennent forme dans une arcalité psychique contemporaine.
|
||
Elle définit ce qu'est un sujet recevable : un sujet capable de se
|
||
raconter, de se gérer, de s'adapter, de rester disponible, de
|
||
transformer ses fragilités en compétences, ses limites en indicateurs,
|
||
ses blessures en trajectoire de développement. Cette arcalité ne nie pas
|
||
la souffrance ; elle l'accueille parfois avec bienveillance. Mais elle
|
||
tend à la reformuler dans un langage d'ajustement. La plainte devient
|
||
problème de gestion. Le conflit devient difficulté d'adaptation.
|
||
L'épuisement devient défaut d'équilibre. La désorientation devient
|
||
besoin de méthode.
|
||
|
||
Cette arcalité n'est pas purement idéologique. Elle passe par des
|
||
institutions, des pratiques de soin, des organisations de travail, des
|
||
plateformes, des discours de prévention, des outils d'auto-évaluation.
|
||
Elle permet de nommer des troubles longtemps ignorés. Elle ouvre des
|
||
voies d'aide. Mais elle risque aussi d'isoler l'expérience de ses
|
||
conditions. En donnant au sujet des mots pour parler de lui, elle peut
|
||
l'empêcher de parler du monde qui le traverse. En lui donnant des
|
||
techniques pour se maintenir, elle peut différer la question des
|
||
régulations qui l'épuisent.
|
||
|
||
La cratialité psychique s'exerce alors dans des opérations minuscules :
|
||
relances, évaluations, notifications, délais, formulaires, indicateurs,
|
||
protocoles, scores de bien-être, rappels d'activité, seuils d'alerte.
|
||
Elle ne contraint pas toujours par ordre direct. Elle agit par
|
||
ajustement continu. Elle module les conduites, distribue des attentes,
|
||
signale des écarts, invite à corriger. Le sujet apprend à se voir depuis
|
||
ces retours. Il se demande s'il répond assez vite, dort assez bien,
|
||
travaille assez efficacement, se montre assez disponible, récupère assez
|
||
correctement. Il devient l'opérateur inquiet de sa propre conformité.
|
||
|
||
Prenons le cas d'un salarié soumis à une organisation hybride du
|
||
travail. Les messages arrivent tôt le matin, parfois tard le soir. Les
|
||
réunions se succèdent, entrecoupées de tâches à accomplir dans les
|
||
interstices. Les outils collaboratifs signalent les retards, les
|
||
documents ouverts, les commentaires non traités. Rien ne ressemble à une
|
||
violence spectaculaire. Personne ne crie. Aucun ordre ne paraît
|
||
illégitime pris isolément. Pourtant, la journée se compose d'une série
|
||
de sollicitations qui rendent difficile toute reprise. À la fin, le
|
||
salarié n'a pas seulement travaillé ; il a surveillé sa propre
|
||
disponibilité.
|
||
|
||
La fatigue qui en résulte est difficile à opposer. Elle ne tient pas à
|
||
un événement unique, à une décision clairement localisable, à une faute
|
||
identifiable. Elle naît d'une accumulation d'exigences faibles, chacune
|
||
défendable, mais dont la combinaison produit une atteinte réelle à la
|
||
continuité psychique. Comment contester un message ? Une réunion ? Un
|
||
rappel ? Une attente implicite ? La plainte semble disproportionnée
|
||
lorsqu'elle isole un élément, mais devient écrasante lorsqu'elle tente
|
||
de dire l'ensemble. C'est ici que la scène psychique se défait :
|
||
l'expérience existe, mais les formes de son opposabilité manquent.
|
||
|
||
Un autre cas apparaît avec les plateformes de suivi de soi. Une personne
|
||
mesure son sommeil, son activité, son rythme cardiaque, son humeur. Les
|
||
courbes s'accumulent. Un mauvais score matinal informe déjà la journée :
|
||
sommeil insuffisant, récupération faible, stress élevé. L'information
|
||
peut aider à reconnaître une limite. Mais elle peut aussi précéder
|
||
l'expérience et la cadrer. Le sujet ne se demande plus seulement comment
|
||
il se sent ; il apprend ce qu'il est censé ressentir à partir de ses
|
||
données. L'intériorité est traduite avant d'être éprouvée.
|
||
|
||
La mesure ne ment pas nécessairement. Elle peut signaler ce que le sujet
|
||
refusait d'entendre. Mais elle introduit un tiers calculant dans la
|
||
relation à soi. Elle transforme l'expérience en indicateur disponible,
|
||
comparable, optimisable. À partir d'un certain seuil, ce n'est plus le
|
||
sujet qui interprète ses données ; ce sont les données qui préqualifient
|
||
son rapport à lui-même. La scène intérieure se trouve alors déplacée :
|
||
ce qui devrait être éprouvé, raconté, repris dans un temps
|
||
d'élaboration, arrive déjà classé.
|
||
|
||
Les réseaux sociaux introduisent une autre cratialité psychique. Ils ne
|
||
sollicitent pas seulement l'attention ; ils affectent la manière dont le
|
||
sujet se sent apparaître. Une publication est envoyée. Les réactions
|
||
tardent. Une autre reçoit davantage d'attention. Une image de soi
|
||
s'élabore à travers signes faibles, vues, réponses, silences,
|
||
comparaisons. Rien n'est stable, mais tout compte. Le sujet n'est pas
|
||
seulement exposé au regard des autres ; il apprend à anticiper ce
|
||
regard, à se préparer à son absence, à interpréter son intensité, à
|
||
intégrer ses variations.
|
||
|
||
Cette visibilité intermittente produit une forme d'insécurité
|
||
symbolique. Il faut apparaître sans trop se montrer, se singulariser
|
||
sans s'exposer au rejet, répondre sans paraître dépendant, maintenir une
|
||
présence sans se dissoudre dans l'attente du retour. Là encore, la
|
||
souffrance ne provient pas d'un événement isolé. Elle naît d'un régime
|
||
où l'apparition de soi devient continuellement mesurable, mais rarement
|
||
reconnue. La visibilité atteint le sujet avant que la reconnaissance
|
||
puisse se stabiliser.
|
||
|
||
La psyché contemporaine se trouve ainsi prise entre plusieurs formes de
|
||
désarchicration. La première est la captation : l'attention est
|
||
sollicitée, orientée, exploitée avant de pouvoir se rassembler. La
|
||
deuxième est l'oblitération : certaines expériences ne parviennent pas à
|
||
être nommées autrement que comme fatigue vague, malaise diffus,
|
||
incapacité personnelle. La troisième est la simulation : des espaces de
|
||
parole existent, mais ramènent l'expérience à des formats de gestion de
|
||
soi. La quatrième est la saturation : trop d'informations sur soi
|
||
empêchent parfois de s'éprouver autrement que comme somme d'indicateurs.
|
||
|
||
Le catastrophisme manquerait pourtant ce qui résiste encore. Des scènes
|
||
psychiques de reprise existent. Elles sont fragiles, lentes, souvent
|
||
minorées par les régimes de vitesse qui les entourent. Une consultation,
|
||
lorsqu'elle n'est pas réduite à l'attribution rapide d'une catégorie,
|
||
peut devenir un lieu où la plainte cesse d'être pure confusion. Un
|
||
groupe de parole peut permettre à des expériences isolées de se
|
||
reconnaître comme partageables. Une médiation collective dans un lieu de
|
||
travail peut transformer une fatigue individuelle en problème
|
||
d'organisation. Une pratique d'écriture, de soin, d'analyse ou
|
||
d'accompagnement peut rouvrir un temps où l'expérience cesse d'être
|
||
immédiatement convertie en performance ou en symptôme.
|
||
|
||
Ces scènes faibles n'abolissent pas les tensions. Elles ne garantissent
|
||
ni guérison, ni réconciliation, ni maîtrise de soi. Elles valent parce
|
||
qu'elles permettent à l'expérience de comparaître sans être aussitôt
|
||
codée, jugée, optimisée. Elles offrent un tiers, un temps, une forme de
|
||
reprise. Le sujet peut y chercher non pas seulement ce qui ne va pas en
|
||
lui, mais ce qui, dans les cadres où il vit, agit sur lui. Cette
|
||
distinction est décisive. Sans elle, la souffrance est intégralement
|
||
renvoyée à l'individu. Avec elle, elle peut redevenir un indice de
|
||
monde.
|
||
|
||
Une scène psychique de reprise ne vaut pas parce qu'elle ramène toute
|
||
souffrance à l'intériorité. Elle vaut lorsqu'elle empêche cette
|
||
intériorité de devenir le lieu où le monde dépose ses tensions sans
|
||
retour. Une consultation, un groupe de parole, une médiation de travail,
|
||
un espace d'accompagnement, une pratique d'écriture ou d'analyse ne sont
|
||
pas des refuges hors du politique. Ils peuvent devenir des lieux de
|
||
discernement. Une plainte y cesse parfois d'être un bloc indistinct.
|
||
Elle se déplie. Elle distingue une fatigue, une humiliation, une peur,
|
||
une contrainte, une répétition, un cadre, une relation. Elle commence à
|
||
reconnaître ce qui appartient au sujet, ce qui vient d'autrui, ce qui
|
||
relève d'une organisation, ce qui provient d'un système de sollicitation
|
||
ou d'évaluation.
|
||
|
||
Cette distinction est fragile. Elle demande du temps, et ce temps manque
|
||
précisément aux régimes qui produisent l'épuisement. L'organisation
|
||
attend une réponse rapide. L'administration réclame une pièce. La
|
||
plateforme impose un délai. Le flux médiatique exige une réaction.
|
||
L'intériorité, elle, ne se reforme pas au rythme de ces injonctions.
|
||
Elle a besoin de revenir, d'hésiter, de se contredire, de reprendre une
|
||
scène ancienne, de déplacer une première interprétation. Là où ce temps
|
||
n'est pas protégé, la souffrance reçoit trop vite une forme : symptôme,
|
||
trouble, défaut d'adaptation, manque de confiance, mauvaise gestion du
|
||
stress. Ces mots peuvent aider. Ils peuvent aussi fermer trop tôt.
|
||
|
||
La réarchicration psychique commence lorsque la plainte peut ouvrir
|
||
plusieurs directions à la fois. Elle peut conduire vers un soin, vers
|
||
une protection, vers une modification d'organisation, vers une demande
|
||
de droit, vers un conflit collectif, vers une limite à poser. Elle ne
|
||
choisit pas d'emblée entre le dedans et le dehors. Elle cherche la forme
|
||
juste de l'adresse. Une souffrance peut être intime dans son éprouvé et
|
||
collective dans ses conditions. Elle peut demander un traitement
|
||
clinique et une reprise institutionnelle. Elle peut exiger une écoute
|
||
personnelle et une transformation du cadre qui la rend récurrente.
|
||
|
||
C'est pourquoi la co-viabilité psychique ne se confond pas avec
|
||
l'adaptation. Adapter les sujets à des cadres qui les épuisent revient à
|
||
déplacer la violence dans leur capacité de résistance. Une société
|
||
devient psychiquement inhabitable lorsqu'elle multiplie les techniques
|
||
de récupération sans interroger les formes d'organisation qui rendent
|
||
cette récupération nécessaire. La question n'est pas de produire des
|
||
sujets invulnérables. Elle est de préserver des formes où la
|
||
vulnérabilité puisse apparaître sans être immédiatement convertie en
|
||
insuffisance individuelle.
|
||
|
||
L'archicration psychique commence là : dans les formes qui permettent à
|
||
une expérience intérieure de ne pas être immédiatement absorbée par le
|
||
silence, le diagnostic, l'auto-optimisation ou la pure visibilité. Elle
|
||
ne consiste pas à politiser toute souffrance de manière indifférenciée.
|
||
Elle consiste à rendre possible un discernement : qu'est-ce qui relève
|
||
d'une fragilité propre, qu'est-ce qui relève d'une relation, qu'est-ce
|
||
qui relève d'un cadre social, économique, médiatique, technique ? Sans
|
||
ce discernement, le sujet porte tout. Avec lui, l'expérience peut être
|
||
redistribuée vers les scènes qui doivent en répondre.
|
||
|
||
Cette exigence suppose plusieurs conditions. La première est le temps
|
||
d'élaboration. Une plainte ne se livre pas toujours dans sa première
|
||
forme. Elle a besoin de revenir, de se corriger, de se contredire, de
|
||
trouver ses mots. Une régulation psychique qui exige une formulation
|
||
immédiate reconduit la violence des dispositifs qu'elle prétend traiter.
|
||
|
||
La deuxième condition est la non-réduction de l'expérience à son code.
|
||
Nommer peut aider ; classer peut protéger ; traiter peut soulager. Mais
|
||
aucune catégorie ne doit épuiser ce qu'elle rend lisible. La catégorie
|
||
doit ouvrir une reprise, non fermer l'interprétation.
|
||
|
||
La troisième condition est l'existence d'un tiers responsable. Il faut
|
||
un lieu, une personne, une institution, un collectif capable de recevoir
|
||
l'expérience sans la renvoyer intégralement au sujet. Ce tiers ne décide
|
||
pas à la place du sujet ; il aide à distinguer, relier, adresser.
|
||
|
||
La quatrième condition est la possibilité de remonter des symptômes vers
|
||
les cadres. Si la fatigue est liée à une organisation du travail, si la
|
||
honte provient d'une humiliation administrative, si l'angoisse suit une
|
||
instabilité économique, si la saturation vient d'un régime médiatique,
|
||
alors la scène psychique doit pouvoir ouvrir vers d'autres scènes. Elle
|
||
ne doit pas devenir le lieu où le monde se décharge de ses effets.
|
||
|
||
La cinquième condition est la protection du différé. L'intériorité
|
||
demande un temps qui résiste à l'instantanéité des flux. Sans ce temps,
|
||
il n'y a ni attention véritable, ni individuation, ni capacité de
|
||
reprise. Protéger le psychique, ce n'est pas isoler le sujet du monde ;
|
||
c'est préserver les conditions dans lesquelles il peut encore se
|
||
rapporter au monde sans être entièrement traversé par ses injonctions.
|
||
|
||
Ces conditions montrent que la co-viabilité psychique n'est pas un état
|
||
de bien-être généralisé. Elle ne signifie ni paix intérieure, ni
|
||
adaptation réussie, ni absence de souffrance. Elle désigne la
|
||
possibilité, pour des sujets exposés à des tensions multiples, de ne pas
|
||
être réduits aux effets qu'ils subissent. Elle ne suppose pas des sujets
|
||
sans conflit ; elle suppose que leurs conflits puissent encore trouver
|
||
des formes de symbolisation, d'adresse et de reprise.
|
||
|
||
L'enjeu dépasse donc la santé mentale prise comme domaine spécialisé. Il
|
||
concerne la capacité d'un monde à ne pas faire porter aux individus
|
||
seuls les tensions qu'il ne sait plus exposer ailleurs. Lorsque
|
||
l'économie classe sans comparaître, lorsque le social rend l'expérience
|
||
inopposable, lorsque le médiatique donne à voir sans faire tenir, le
|
||
psychique reçoit une charge qu'il ne peut absorber indéfiniment. Il
|
||
devient le dernier lieu d'inscription de conflits que les autres scènes
|
||
n'ont pas su porter.
|
||
|
||
Ce déplacement est politiquement décisif. Une société qui multiplie les
|
||
injonctions à prendre soin de soi tout en raréfiant les formes
|
||
collectives de reprise produit une contradiction profonde. Elle demande
|
||
aux sujets d'aller mieux dans des cadres qui continuent de les épuiser.
|
||
Elle offre des techniques d'ajustement là où il faudrait parfois rouvrir
|
||
des conflits. Elle transforme en résilience ce qui devrait redevenir
|
||
objet de contestation.
|
||
|
||
La traversée psychique ne doit donc pas se clore sur l'intériorité. Elle
|
||
oblige à revenir vers les formes collectives où les tensions peuvent
|
||
être instituées. Car si les sujets portent intérieurement ce qui n'a pas
|
||
trouvé de scène, la question suivante devient inévitable : quelles
|
||
formes politiques peuvent encore recevoir ces tensions sans les réduire
|
||
à des symptômes, des flux, des opinions ou des troubles individuels ?
|
||
|
||
C'est vers cette question que l'analyse doit maintenant se déplacer :
|
||
non plus la souffrance comme intériorité isolée, mais la conflictualité
|
||
comme forme politique à instituer.
|
||
|
||
## **5.6 — Tensions politiques :** gouvernement de l'ordre, conflictualité, représentation
|
||
|
||
Une réforme est annoncée. Elle concerne des millions de personnes. Elle
|
||
modifie des calendriers de vie, des rythmes de travail, des seuils de
|
||
fatigue, des anticipations familiales, des possibilités de repos,
|
||
parfois la manière dont un corps usé pourra ou non ralentir. Le texte a
|
||
circulé depuis des mois dans des cabinets, des directions
|
||
administratives, des groupes d'expertise, des réunions
|
||
interministérielles. Des chiffres sont présentés : coût, trajectoires,
|
||
déficits, seuils, projections, soutenabilité, comparaisons
|
||
internationales. Les responsables publics parlent de nécessité. Les
|
||
opposants dénoncent une décision déjà arrêtée. Les syndicats appellent à
|
||
manifester. Les plateaux télévisés découpent l'affrontement en positions
|
||
prévisibles. Dans la rue, les cortèges grossissent. Au Parlement, les
|
||
amendements s'accumulent, les procédures se tendent, les prises de
|
||
parole se succèdent. Chacun parle du conflit ; pourtant, ce qui fait
|
||
conflit peine à comparaître dans une forme où il pourrait être
|
||
pleinement instruit.
|
||
|
||
Ce qui frappe ici n'est pas l'absence de politique. Tout semble
|
||
politique : déclaration gouvernementale, opposition parlementaire,
|
||
mobilisation sociale, couverture médiatique, sondages, débats,
|
||
contre-expertises. La scène paraît même saturée. Pourtant, un écart
|
||
persiste entre l'intensité de la conflictualité et la capacité de cette
|
||
conflictualité à transformer les critères de la décision. Les positions
|
||
s'expriment, les procédures suivent leur cours, les arguments circulent,
|
||
les corps manifestent, les institutions répondent. Reste une question
|
||
plus dure : les expériences affectées par la décision peuvent-elles
|
||
faire revenir leurs effets vers les fondements qui l'autorisent ?
|
||
|
||
Ce désajustement définit l'épreuve politique contemporaine. Les sociétés
|
||
continuent de décider. Elles disposent d'institutions, d'élections, de
|
||
procédures, de gouvernements, de parlements, de juridictions, de médias,
|
||
de mobilisations. La crise ne tient donc pas à un vide pur du politique.
|
||
Elle tient à une disjonction plus précise : les formes où les décisions
|
||
se légitiment ne coïncident plus toujours avec les chaînes où elles se
|
||
préparent, se verrouillent, s'exécutent et affectent les existences. Les
|
||
scènes censées accueillir le conflit subsistent, mais elles arrivent
|
||
parfois trop tard, trop étroitement, trop loin des opérations qui ont
|
||
déjà cadré l'arbitrage.
|
||
|
||
La tension politique centrale oppose gouvernement de l'ordre et
|
||
conflictualité instituée. Gouverner exige de décider, hiérarchiser,
|
||
stabiliser, trancher. Aucune société ne peut vivre dans
|
||
l'indétermination permanente. L'ordre n'est pas une pure violence ; il
|
||
peut protéger, coordonner, garantir des droits, rendre prévisibles les
|
||
conditions de la vie commune. Mais le politique ne se confond pas avec
|
||
la production d'ordre. Il commence lorsque les raisons de cet ordre
|
||
peuvent être exposées à ceux qui en supportent les effets. Une
|
||
régulation politique viable ne supprime pas la division ; elle lui donne
|
||
des formes où elle peut être portée sans basculer dans la violence,
|
||
l'impuissance ou l'administration muette.
|
||
|
||
Cette tension s'inscrit d'abord dans l'écart entre représentation et
|
||
affectation. Les institutions représentent des citoyens à travers des
|
||
mandats, des majorités, des procédures, des territoires, des règles de
|
||
décision. Ces formes sont indispensables. Sans elles, la conflictualité
|
||
se dissoudrait dans la juxtaposition des demandes ou dans le face-à-face
|
||
des forces. Pourtant, les effets d'une décision ne suivent pas toujours
|
||
les lignes de la représentation. Une réforme du travail touche
|
||
différemment un salarié protégé, un indépendant dépendant d'une
|
||
plateforme, une aide à domicile, un enseignant en fin de carrière, un
|
||
travailleur de nuit, un jeune sans réseau, une mère isolée, un corps
|
||
déjà usé. Une décision budgétaire atteint différemment une
|
||
administration centrale, une collectivité locale, une association, une
|
||
famille, un service public de proximité. La représentation agrège ;
|
||
l'affectation différencie.
|
||
|
||
Le conflit naît dans cet écart. Ceux qui sont représentés formellement
|
||
ne se reconnaissent pas toujours dans la manière dont leur expérience
|
||
est traduite politiquement. Ils ne refusent pas toute médiation. Ils
|
||
refusent d'être absorbés dans des catégories qui ne portent pas ce
|
||
qu'ils vivent. Lorsque cet écart n'est pas repris, la représentation
|
||
conserve sa forme juridique et perd une part de sa fonction
|
||
archicratique. Elle parle encore au nom du commun, mais peine à rendre
|
||
opposables les expériences qui le divisent.
|
||
|
||
Le Parlement devrait être l'un des lieux privilégiés de cette reprise.
|
||
Il est fait pour ralentir la décision, exposer les raisons, confronter
|
||
les textes aux objections, inscrire les désaccords dans une durée.
|
||
Lorsqu'il fonctionne comme scène de comparution, il ne compte pas
|
||
uniquement des voix ; il oblige une décision à supporter ses raisons
|
||
devant d'autres raisons. Il rend visible la chaîne qui va d'un principe
|
||
général à un effet situé. Il donne au conflit une forme qui l'empêche de
|
||
se réduire à l'affrontement immédiat.
|
||
|
||
Mais cette fonction se fragilise lorsque le débat parlementaire se
|
||
trouve pris entre verrouillage majoritaire, urgence procédurale,
|
||
discipline de groupe, technicité des textes et scénographie médiatique.
|
||
Les séances existent, les amendements sont déposés, les oppositions
|
||
s'expriment, les réponses ministérielles s'enchaînent. Pourtant, le cœur
|
||
de la décision peut rester ailleurs : dans les arbitrages préparatoires,
|
||
les cadrages budgétaires, les contraintes déjà déclarées indiscutables,
|
||
les options écartées avant l'entrée en discussion. Le débat a lieu, sans
|
||
que tout ce qui fonde la décision soit livré à l'épreuve du débat.
|
||
|
||
Une commission parlementaire peut entendre des experts, des responsables
|
||
administratifs, des représentants syndicaux, des associations. Elle peut
|
||
produire un rapport, formuler des réserves, signaler des angles morts.
|
||
Mais son pouvoir dépend de la place réelle qu'elle occupe dans la chaîne
|
||
de décision. Si les temporalités sont trop serrées, si les arbitrages
|
||
sont déjà stabilisés, si les alternatives sont déclarées impossibles,
|
||
l'audition devient trace d'écoute plutôt que moment de reprise. La
|
||
politique garde alors ses formes d'exposition, mais celles-ci ne mordent
|
||
plus assez sur la fabrication de la décision.
|
||
|
||
Une deuxième tension oppose expertise et décision. Les sociétés
|
||
complexes ont besoin de savoirs, de projections, de modèles, de
|
||
diagnostics. Il serait irresponsable d'en faire des ennemis du
|
||
politique. Une réforme écologique, sociale, sanitaire, fiscale ou
|
||
énergétique ne peut se construire sans données, sans comparaisons, sans
|
||
anticipation des effets. L'expertise ouvre des prises. Elle évite
|
||
l'aveuglement, le geste improvisé, la décision purement affective.
|
||
|
||
Le problème surgit lorsque l'expertise transforme un arbitrage en
|
||
nécessité. Un choix se présente alors comme conséquence logique d'une
|
||
courbe, d'un déficit, d'un scénario, d'un indicateur. La décision ne
|
||
disparaît pas ; elle se déplace dans le cadrage du problème, la
|
||
sélection des hypothèses, la définition des options recevables. On
|
||
discute ensuite les modalités, les rythmes, les compensations, alors que
|
||
les finalités principales ont déjà été stabilisées. Ce qui devait
|
||
éclairer le conflit contribue alors à le rendre moins disputable.
|
||
|
||
La technicisation du politique ne signifie pas que les experts
|
||
gouvernent directement à la place des élus. Elle désigne une opération
|
||
plus fine : les conflits arrivent dans la délibération déjà formatés par
|
||
des catégories qui limitent ce qu'il est possible de contester. On parle
|
||
du niveau acceptable de dette, du seuil d'émission, du coût du travail,
|
||
de l'âge d'équilibre, de la compétitivité, de la trajectoire
|
||
énergétique. Chacun de ces termes peut être nécessaire. Chacun porte
|
||
pourtant une manière de découper le réel. La politique commence vraiment
|
||
lorsque ces découpages eux-mêmes peuvent être discutés.
|
||
|
||
Cette difficulté s'accroît lorsque la décision nationale est prise dans
|
||
des chaînes plus larges : engagements européens, règles budgétaires,
|
||
accords internationaux, agences de notation, marchés financiers, normes
|
||
techniques, traités commerciaux, calendriers supranationaux. La
|
||
souveraineté ne disparaît pas, mais elle s'exerce dans un espace de
|
||
contraintes qui modifie ses formes. Le responsable politique peut dire
|
||
qu'il décide, tout en affirmant que les marges sont étroites. Il peut
|
||
invoquer la nécessité extérieure sans toujours exposer la part
|
||
d'arbitrage qui demeure. Entre contrainte réelle et usage politique de
|
||
la contrainte, le conflit se brouille.
|
||
|
||
C'est ici qu'une question décisive surgit : où comparaît la souveraineté
|
||
lorsqu'elle se dit contrainte ? Si l'État affirme qu'il ne peut pas
|
||
faire autrement, il doit exposer ce qui relève d'une impossibilité
|
||
matérielle, d'un engagement antérieur, d'un choix de priorité, d'une
|
||
stratégie assumée, d'un renoncement politique. Faute de cette
|
||
distinction, la souveraineté se présente comme pouvoir de décider
|
||
lorsqu'elle réussit, et comme impuissance contrainte lorsqu'elle est
|
||
contestée. Elle conserve l'autorité du commandement, tout en déplaçant
|
||
la responsabilité de l'arbitrage.
|
||
|
||
Une troisième tension oppose participation et prise effective.
|
||
Consultations, débats publics, conventions, réunions locales,
|
||
plateformes citoyennes, conférences de consensus : les formes
|
||
participatives se multiplient. Elles répondent à une exigence légitime
|
||
de comparution. Elles peuvent ouvrir des lieux précieux, faire entrer
|
||
des expériences, déplacer des cadrages, obliger des institutions à
|
||
entendre ce qu'elles ne savaient pas recevoir.
|
||
|
||
Mais elles peuvent aussi produire une participation sans prise. Des
|
||
citoyens parlent, argumentent, proposent, hiérarchisent, délibèrent. Des
|
||
rapports sont remis. Des synthèses circulent. Puis la décision reprend
|
||
son cours selon des contraintes déjà fixées. La parole n'est pas
|
||
censurée ; elle est intégrée comme matériau d'écoute, indicateur
|
||
d'acceptabilité, trace de procédure, preuve de bonne volonté. Elle
|
||
atteste qu'un échange a eu lieu, sans garantir que cet échange ait
|
||
modifié l'architecture de la décision.
|
||
|
||
La participation simulée n'est pas absence de parole. Elle est
|
||
organisation d'une parole dont les effets sont limités d'avance. Le
|
||
conflit devient contribution. La contribution devient trace. La trace
|
||
devient légitimation du processus. Une réunion publique peut être
|
||
parfaitement tenue, bien animée, respectueuse, documentée, et pourtant
|
||
ne laisser intacte que la surface de la décision. On parle, on note, on
|
||
reformule, puis les paramètres essentiels demeurent hors de portée.
|
||
|
||
Une réunion de quartier autour d'un projet urbain le montre avec clarté.
|
||
Les habitants décrivent des usages, des peurs, des attachements, des
|
||
circulations, des habitudes. L'institution présente un calendrier, des
|
||
contraintes techniques, des enveloppes financières, des objectifs
|
||
environnementaux. Les remarques sont consignées. Certaines modifient un
|
||
détail : une entrée déplacée, un banc ajouté, une végétalisation
|
||
renforcée. Mais l'orientation principale reste déjà acquise. Le quartier
|
||
a parlé ; le projet a absorbé cette parole sans remettre en jeu sa
|
||
logique. La participation a permis des ajustements, non une comparution
|
||
pleine du conflit sur la destination du lieu.
|
||
|
||
Une quatrième tension oppose conflictualité instituée et polarisation.
|
||
Lorsque les conflits ne trouvent plus de formes durables de reprise, ils
|
||
ne s'éteignent pas. Ils se durcissent. Ils se déplacent vers des
|
||
identités antagonisées, des récits incompatibles, des dénonciations
|
||
réciproques. La polarisation ne relève pas d'une dégradation morale du
|
||
débat public à elle seule. Elle signale souvent l'échec des formes
|
||
capables de faire tenir un différend sans exiger l'élimination
|
||
symbolique de l'adversaire.
|
||
|
||
La politique se dégrade alors en alternative pauvre : administrer le
|
||
conflit comme trouble à contenir, ou le laisser éclater comme
|
||
affrontement. Dans le premier cas, la conflictualité est réduite à un
|
||
problème d'ordre. Dans le second, elle perd les formes qui permettraient
|
||
d'en faire une contradiction commune. L'archicration politique cherche
|
||
une autre voie : instituer des formes où l'adversaire n'est ni absorbé
|
||
dans un consensus prématuré, ni converti en ennemi absolu, mais maintenu
|
||
comme porteur d'une contradiction qui oblige le commun à se reformuler.
|
||
|
||
Le gouvernement de l'ordre devient ici décisif. Il ne passe pas par la
|
||
décision législative seule. Il passe par les calendriers imposés, les
|
||
périmètres de manifestation, les formes autorisées de protestation, les
|
||
qualifications pénales, les stratégies de maintien de l'ordre, les
|
||
catégories médiatiques par lesquelles une mobilisation est nommée :
|
||
colère, blocage, radicalisation, irresponsabilité, violence,
|
||
corporatisme. Nommer une contestation, c'est déjà la situer. La traiter
|
||
comme obstruction, c'est l'écarter du registre de la contradiction
|
||
politique. La traiter comme menace, c'est préparer sa neutralisation.
|
||
|
||
Le pouvoir exige alors une forme particulière de raisonnabilité. Il
|
||
demande aux affectés de parler calmement, au bon endroit, au bon moment,
|
||
dans le bon format, avec les bons chiffres, sans troubler l'ordre qui
|
||
rend leur parole peu opérante. Ceux qui débordent sont renvoyés à
|
||
l'excès ; ceux qui respectent les cadres découvrent souvent que ces
|
||
cadres étaient trop faibles pour modifier l'arbitrage. Le gouvernement
|
||
de l'ordre peut ainsi demander aux sujets de respecter les formes mêmes
|
||
qui les empêchent d'être entendus.
|
||
|
||
La rue intervient souvent à ce point. Manifestations, grèves, blocages,
|
||
occupations, rassemblements ne sont pas extérieurs au politique par
|
||
nature. Ils peuvent être des tentatives de réouverture lorsque les
|
||
scènes instituées ne suffisent plus. Ils rendent visibles des corps, des
|
||
rythmes, des dépendances, des colères, des vulnérabilités qui ne
|
||
trouvaient pas de prise ailleurs. Une grève ne produit pas uniquement un
|
||
arrêt ; elle montre ce qui fait tenir une société et ce que cette
|
||
société refusait parfois de voir. Un cortège ne transporte pas
|
||
uniquement une opinion ; il expose des corps affectés par une décision.
|
||
|
||
Il faut pourtant éviter toute idéalisation. La conflictualité
|
||
extra-institutionnelle peut rouvrir une scène ; elle peut aussi se
|
||
durcir, simplifier, exclure, devenir incapable de reprise. Sa valeur
|
||
archicratique ne tient pas à son extériorité, mais à sa capacité de
|
||
rendre à nouveau comparables les fondements d'un ordre et les effets
|
||
qu'il produit. Une occupation, une manifestation ou une grève ne vaut
|
||
pas parce qu'elle interrompt. Elle vaut lorsqu'elle force une décision à
|
||
répondre de ce qu'elle faisait sans répondre.
|
||
|
||
Les syndicats, associations, collectifs, corps intermédiaires jouent ici
|
||
un rôle crucial. Ils traduisent des expériences dispersées en
|
||
conflictualité partageable. Ils donnent durée à ce qui serait resté
|
||
colère ponctuelle. Ils relient des cas, produisent des mots,
|
||
construisent des dossiers, soutiennent des personnes, fabriquent des
|
||
lieux de reprise. Leur affaiblissement n'ouvre pas automatiquement une
|
||
démocratie plus directe. Il peut laisser les individus face à des
|
||
décisions qu'ils subissent chacun dans leur coin, ou face à des flux
|
||
d'indignation incapables de s'instituer.
|
||
|
||
La crise des médiations ne signifie donc pas que les médiations seraient
|
||
inutiles. Elle signifie qu'elles doivent répondre de leurs propres
|
||
formes. Un syndicat peut représenter sans écouter suffisamment. Une
|
||
association peut parler au nom d'expériences qu'elle reformate. Un parti
|
||
peut réduire des contradictions à une stratégie d'appareil. Une
|
||
assemblée citoyenne peut reproduire des asymétries de langage, de
|
||
disponibilité, de compétence. La médiation n'est pas vertueuse par
|
||
essence. Elle devient archicratique lorsqu'elle rend possible une montée
|
||
en comparution de ce qui resterait sans forme.
|
||
|
||
Les institutions juridictionnelles participent également de cette
|
||
architecture. Elles peuvent rendre opposables des principes, suspendre
|
||
des décisions, clarifier des responsabilités, imposer des limites. Elles
|
||
introduisent un temps de reprise que l'urgence politique supporte mal.
|
||
Pourtant, elles ne suffisent pas. Une décision juridictionnelle peut
|
||
corriger sans porter politiquement le conflit qui l'a rendue nécessaire.
|
||
Elle peut annuler un acte sans créer la forme où les critères de
|
||
l'action seront repris collectivement. Le droit ouvre une prise ; il ne
|
||
remplace pas la délibération sur le monde que l'on veut instituer.
|
||
|
||
On comprend alors pourquoi la crise politique contemporaine ne se réduit
|
||
ni à une crise de confiance, ni à une crise de représentation, ni à une
|
||
crise de participation. Elle touche à la capacité des formes politiques
|
||
à soutenir ce qu'elles font apparaître. Les conflits sont visibles,
|
||
nommés, commentés, sondés, médiatisés. Leur passage vers une
|
||
transformation effective reste fragile. Le politique montre ses
|
||
divisions, sans toujours réussir à en faire des contradictions
|
||
travaillables.
|
||
|
||
Les régimes de désarchicration politique prennent plusieurs formes. Il y
|
||
a captation lorsque la scène existe, mais que les arbitrages décisifs se
|
||
déplacent vers des cabinets, des négociations fermées, des contraintes
|
||
budgétaires déclarées incontournables, des accords déjà conclus, des
|
||
engagements présentés comme irréversibles. Il y a oblitération lorsque
|
||
certaines expériences affectées n'entrent jamais dans l'espace public
|
||
comme contradictions recevables. Il y a simulation lorsque la
|
||
participation atteste l'écoute sans prise sur la décision. Il y a
|
||
saturation lorsque le conflit est si intensément commenté qu'il perd sa
|
||
capacité de transformation.
|
||
|
||
Ces régimes se combinent. Une réforme peut être captée en amont par des
|
||
cadrages techniques, simulée par des consultations limitées, saturée
|
||
médiatiquement par des affrontements de surface, et oblitérer encore les
|
||
expériences les plus exposées à ses effets. L'analyse politique ne peut
|
||
donc se contenter de demander si le débat a eu lieu. Elle doit demander
|
||
ce que le débat a rendu exposable, opposable, révisable.
|
||
|
||
L'archicration politique commence par l'exigence de rendre les
|
||
arbitrages comparables à leurs effets. Une décision collective doit
|
||
répondre de sa cohérence interne, puis de ce qu'elle fait aux formes de
|
||
vie qu'elle affecte. Elle doit exposer ses fondements, rendre traçables
|
||
ses opérations, ouvrir des voies de contestation, prévoir des formes de
|
||
révision. Sans cela, elle peut rester légale tout en devenant
|
||
politiquement inhabitable.
|
||
|
||
La première condition est l'explicitation des fondements. Toute décision
|
||
politique repose sur des choix de valeur : protéger, sacrifier,
|
||
prioriser, différer, financer, ralentir, accélérer, compenser. Lorsque
|
||
ces choix sont recouverts par le langage de la nécessité, le conflit est
|
||
privé de son objet. Exposer les fondements ne vise pas l'accord ; cela
|
||
rend contestable ce qui prétendait s'imposer.
|
||
|
||
La deuxième condition est la traçabilité des opérations. Entre une
|
||
orientation politique et ses effets concrets se déploient des
|
||
administrations, des décrets, des seuils, des critères, des calendriers,
|
||
des contrôles, parfois des systèmes automatisés. Une politique n'est pas
|
||
réductible à ce qu'elle proclame ; elle est ce qu'elle fait dans ses
|
||
chaînes d'application. Sans traçabilité, la responsabilité se disperse
|
||
dans l'exécution.
|
||
|
||
La troisième condition est l'opposabilité des expériences affectées. Les
|
||
sujets concernés ne doivent pas être évoqués, consultés ou représentés
|
||
de manière abstraite. Ils doivent pouvoir faire revenir les effets de la
|
||
décision vers les critères qui l'ont fondée. Une décision politiquement
|
||
habitable accepte que ses conséquences deviennent arguments contre elle.
|
||
|
||
La quatrième condition est la révisabilité. Une décision qui ne peut
|
||
être reprise qu'au prix d'une crise majeure se ferme sur elle-même. La
|
||
révision ne signifie pas instabilité permanente. Elle désigne la
|
||
possibilité instituée de rouvrir un arbitrage à partir de ses effets.
|
||
Elle donne au conflit une temporalité autre que l'explosion.
|
||
|
||
La cinquième condition est la pluralité articulée des scènes. Parlement,
|
||
rue, tribunal, syndicats, associations, médias, assemblées locales,
|
||
conventions citoyennes ne se remplacent pas terme à terme. Ils composent
|
||
un écosystème de comparution. Lorsqu'une scène prétend absorber toutes
|
||
les autres, le conflit se déforme. Lorsqu'elles ne communiquent plus, il
|
||
se fragmente. L'enjeu est leur articulation.
|
||
|
||
Ces conditions ne dessinent pas une politique pacifiée. Elles dessinent
|
||
une politique capable de soutenir sa propre division. Une société
|
||
démocratique ne tient pas parce qu'elle parvient à produire de l'accord,
|
||
mais parce qu'elle maintient des formes où le désaccord peut revenir
|
||
vers les décisions qui prétendent le régler. Le conflit y demeure
|
||
coûteux, incertain, parfois dur. Mais il n'est pas livré à l'alternative
|
||
entre impuissance et explosion.
|
||
|
||
Une politique archicratiquement consistante ne vise pas l'apaisement
|
||
comme fin première. Elle vise une conflictualité praticable. Elle ne
|
||
confond pas ordre et viabilité. Elle sait qu'un ordre peut tenir
|
||
administrativement tout en devenant politiquement inhabitable, lorsque
|
||
les sujets qu'il affecte ne peuvent plus faire revenir vers lui ce qu'il
|
||
leur fait subir.
|
||
|
||
C'est ici que la question politique rejoint toutes les sections
|
||
précédentes. L'économie a montré des décisions qui allouent sans
|
||
comparaître. L'écologie a montré des milieux transformés avant que leur
|
||
maintien puisse peser. Le social a montré des expériences rendues
|
||
inopposables. Le médiatique a montré des différends qui apparaissent
|
||
sans tenir. Le psychique a montré ce qui se dépose dans les sujets
|
||
lorsque les formes de reprise manquent. Le politique devrait être le
|
||
lieu où ces tensions trouvent une forme commune de comparution. Or c'est
|
||
ce lieu même qui se fragilise.
|
||
|
||
La crise politique contemporaine n'est pas une crise de conflictualité.
|
||
Les conflits abondent. Elle est une crise de leur institution. Les
|
||
sociétés ne manquent pas de désaccords ; elles manquent de formes
|
||
capables de les porter sans les dissoudre dans l'administration, la
|
||
polarisation, la consultation décorative ou l'exécution technocratique.
|
||
|
||
Cette crise prépare directement la question technologique. Lorsque les
|
||
scènes politiques peinent à soutenir les conflits, une part croissante
|
||
des arbitrages migre vers des architectures de code, des modèles, des
|
||
protocoles, des seuils automatisés, des systèmes d'évaluation. Ce qui ne
|
||
parvient plus à être tranché politiquement se trouve souvent réglé
|
||
techniquement. La conflictualité ne disparaît pas ; elle change de
|
||
support. Elle entre dans les critères.
|
||
|
||
La traversée doit donc se déplacer vers cette zone où la décision ne se
|
||
présente plus comme décision politique, mais comme opération
|
||
computationnelle, automatisée, gouvernementale.
|
||
|
||
## **5.7 — Tensions technologiques : computation, automatisation, gouvernementalité**
|
||
|
||
La décision n'arrive pas toujours avec le visage d'une décision. Elle
|
||
surgit parfois comme résultat : une demande classée prioritaire, une
|
||
alerte déclenchée, un contenu ralenti, une candidature écartée avant
|
||
lecture, un dossier orienté vers un contrôle, une trajectoire jugée
|
||
risquée, un accès suspendu. Rien ne ressemble à un ordre. Rien ne prend
|
||
la forme d'un refus adressé. Il y a eu agrégation, corrélation,
|
||
pondération, calcul de seuil, production d'un score, puis effet. Une
|
||
conduite sera attendue. Une réponse sera déclenchée. Une possibilité se
|
||
fermera ou s'ouvrira. Pourtant, au moment où l'effet atteint celui qu'il
|
||
concerne, la décision semble déjà avoir disparu dans l'opération qui l'a
|
||
portée.
|
||
|
||
Cette disparition apparente donne à la technologie contemporaine sa
|
||
portée politique. Elle ne tient pas à la machine comme objet
|
||
spectaculaire, ni à l'intelligence artificielle comme figure fascinante
|
||
ou inquiétante. Elle tient à une transformation plus profonde : des
|
||
situations humaines, sociales, économiques, administratives, médicales,
|
||
éducatives, sécuritaires ou culturelles sont préparées pour être
|
||
traitées comme ensembles de données. Avant même qu'un jugement explicite
|
||
soit formulé, un monde est découpé en variables, rendu comparable,
|
||
classé selon des modèles, puis réintroduit dans des chaînes d'action. Le
|
||
pouvoir technologique commence dans cette préparation du réel.
|
||
|
||
La première tension est celle de la computation. Il faut entendre par là
|
||
un régime général de traduction du monde en éléments calculables. Des
|
||
gestes, des mots, des retards, des déplacements, des achats, des clics,
|
||
des absences, des performances, des symptômes, des interactions, des
|
||
images ou des habitudes entrent dans des systèmes où ils sont codés,
|
||
rapprochés, évalués, corrélés. Ce passage n'est jamais neutre. Il ne
|
||
recueille pas le réel comme une matière intacte. Il sélectionne ce qui
|
||
pourra compter, détermine ce qui pourra être comparé, fixe les formes
|
||
dans lesquelles une situation pourra peser.
|
||
|
||
La computation peut rendre visibles des phénomènes dispersés. Elle peut
|
||
repérer des régularités inaperçues, coordonner des opérations complexes,
|
||
signaler des risques, ajuster des ressources rares. Il serait absurde de
|
||
nier cette puissance. Une société contemporaine ne peut plus organiser
|
||
ses soins, ses transports, ses administrations, ses flux énergétiques,
|
||
ses secours ou ses infrastructures sans instruments de calcul. Le
|
||
problème naît lorsque cette puissance de traduction se soustrait à
|
||
l'épreuve de ses propres critères. Ce qui est calculé paraît alors plus
|
||
sérieux que ce qui ne l'est pas. Ce qui entre dans la donnée acquiert un
|
||
poids supérieur. Ce qui reste hors format perd sa capacité d'insistance.
|
||
|
||
Une situation administrative devient une suite de champs. Une
|
||
trajectoire scolaire devient une combinaison de notes, d'absences,
|
||
d'options, d'indicateurs comportementaux. Une santé devient profil de
|
||
risque. Une vulnérabilité devient probabilité. Une préférence devient
|
||
trace exploitable. Une présence devient activité mesurable. À chaque
|
||
fois, le passage au calcul ouvre des possibilités d'action et produit
|
||
une perte. La perte ne concerne pas une profondeur mystérieuse que la
|
||
technique profanerait par nature. Elle concerne les dimensions de
|
||
l'expérience qui ne trouvent aucun équivalent dans la grille de
|
||
traitement. Un récit hésitant, une dette informelle, une fatigue
|
||
accumulée, un contexte familial instable, une peur difficile à nommer,
|
||
une contrainte locale ne pèsent pas de la même manière qu'un champ
|
||
correctement renseigné.
|
||
|
||
La donnée n'est donc pas un point de départ innocent. Elle arrive déjà
|
||
chargée d'une histoire de collecte, d'un choix de pertinence, d'un
|
||
format d'encodage, d'un seuil de granularité, d'un oubli possible. Ce
|
||
que l'on appelle donnée est souvent le résultat d'une série d'opérations
|
||
préalables : décider quoi mesurer, qui mesure, à quelle fréquence, selon
|
||
quelle catégorie, avec quel instrument, dans quel but. Une donnée
|
||
absente ne signifie pas une réalité absente. Une donnée disponible ne
|
||
signifie pas une réalité comprise. Entre le monde et son traitement
|
||
computationnel, il y a toujours une coupe.
|
||
|
||
Cette coupe possède une fonction arcalitaire. Elle fonde des régulations
|
||
en déterminant ce qui pourra être vu par elles. Lorsqu'un système de
|
||
décision prend appui sur un score, ce score ne surgit pas au terme d'un
|
||
processus purement technique. Il condense une certaine définition du
|
||
problème : quels éléments importent, quelles différences comptent, quels
|
||
risques méritent attention, quelles erreurs sont tolérables, quelles
|
||
populations sont davantage exposées aux effets du classement. La
|
||
computation fonde donc un ordre de lisibilité. Elle ne dit pas encore
|
||
quoi décider, pourtant elle prépare ce qu'il sera raisonnable, rapide ou
|
||
probable de décider.
|
||
|
||
La deuxième tension est celle de l'automatisation. Une fois le réel
|
||
rendu calculable, des réponses peuvent être déclenchées sans reprise
|
||
explicite : classer, orienter, bloquer, recommander, accélérer,
|
||
suspendre, contrôler, prioriser. L'automatisation promet de traiter
|
||
vite, de réduire les délais, de limiter certaines formes d'arbitraire,
|
||
d'assurer une cohérence d'ensemble. Ces gains existent. Ils expliquent
|
||
l'extension de ces systèmes dans les administrations, les entreprises,
|
||
les plateformes, les services publics, les assurances, les institutions
|
||
éducatives, les hôpitaux, les infrastructures urbaines.
|
||
|
||
Or l'automatisation transforme la temporalité de la décision. Toute
|
||
régulation habitable suppose un différé : un temps où la règle peut être
|
||
éprouvée par la situation, où l'effet peut revenir vers le critère, où
|
||
l'erreur peut être reconnue, où la personne affectée peut formuler une
|
||
objection. L'automatisation tend à raccourcir ce différé. L'effet est
|
||
produit avant que celui qui le subit puisse comprendre les opérations
|
||
qui l'ont rendu possible. La décision avance plus vite que sa
|
||
contestation. Parfois, elle avance si vite que la contestation arrive
|
||
comme un reste, un service annexe, une procédure périphérique.
|
||
|
||
Un dossier signalé incohérent entraîne une suspension. Une candidature
|
||
tombe sous un seuil de pertinence. Une demande d'aide est rangée dans
|
||
une catégorie moins urgente. Un contenu perd sa visibilité après
|
||
modification de paramètres. Une alerte de fraude déclenche un contrôle.
|
||
Dans chacun de ces cas, l'institution peut affirmer qu'elle applique des
|
||
règles. La question essentielle porte alors sur les conditions
|
||
d'application : quelles règles, quels seuils, quelles marges d'erreur,
|
||
quels croisements de données, quelles possibilités de suspension, quels
|
||
recours, quelle responsabilité ? Une règle automatisée n'est pas moins
|
||
normative parce qu'elle agit par calcul. Elle est parfois plus difficile
|
||
à contester parce que son normatif prend la forme d'une opération.
|
||
|
||
La troisième tension est celle de la gouvernementalité technologique. Le
|
||
pouvoir technologique contemporain n'agit pas principalement par
|
||
interdiction. Il agit par modulation. Il recommande, incite, ralentit,
|
||
accélère, rend visible, relègue, notifie, classe, personnalise,
|
||
anticipe. Il ne commande pas toujours une conduite ; il modifie
|
||
l'environnement dans lequel certaines conduites seront plus probables
|
||
que d'autres. Un moteur de recommandation ne force pas à regarder un
|
||
contenu ; il accroît ses chances d'être rencontré. Une plateforme de
|
||
travail ne donne pas nécessairement un ordre direct ; elle organise des
|
||
incitations, des délais, des pénalités, des récompenses, des notes. Une
|
||
interface administrative ne dit pas toujours non ; elle rend certains
|
||
chemins accessibles, d'autres obscurs, longs ou décourageants.
|
||
|
||
Cette gouvernementalité agit avant le conflit explicite. Elle prédispose
|
||
les actions, cadre les attentes, oriente les choix, distribue les
|
||
probabilités d'accès. Elle tire sa force de sa faible visibilité. Le
|
||
sujet ne rencontre pas toujours un adversaire ou une autorité nommable.
|
||
Il rencontre une interface, un classement, un flux, une recommandation,
|
||
une notification, une absence de réponse. Le pouvoir s'inscrit dans le
|
||
milieu d'action. Il ne pèse pas toujours comme contrainte extérieure ;
|
||
il organise les conditions de la conduite.
|
||
|
||
Un usager qui cherche à faire valoir un droit doit passer par une
|
||
plateforme. Le formulaire demande une catégorie qui ne correspond pas à
|
||
sa situation. Il choisit l'option la moins fausse. Le système demande un
|
||
justificatif adapté à cette option. La situation réelle, plus complexe,
|
||
se trouve conduite vers un chemin administratif qui la déforme. Aucun
|
||
agent n'a encore refusé. Aucune décision finale n'a encore été rendue.
|
||
Pourtant, l'usager a déjà été gouverné par l'architecture du possible.
|
||
Le pouvoir n'a pas tranché contre lui ; il l'a forcé à se traduire dans
|
||
un parcours qui ne lui correspondait pas.
|
||
|
||
Un travailleur de plateforme reçoit des propositions de courses selon
|
||
une logique qu'il ne maîtrise pas. Certaines zones sont plus rentables,
|
||
certaines heures plus favorables, certains refus plus coûteux. Il
|
||
apprend à anticiper le système, à répondre vite, à se rendre disponible
|
||
au bon moment, à maintenir son score. Nul besoin d'un ordre permanent.
|
||
La conduite est modulée par l'ensemble des signaux. Le travailleur se
|
||
gouverne lui-même à partir des retours que la plateforme lui adresse.
|
||
|
||
Une personne suivie par une application de santé reçoit des alertes sur
|
||
son sommeil, son activité, son stress supposé, son rythme cardiaque. Ces
|
||
informations peuvent aider. Elles peuvent aussi préqualifier
|
||
l'expérience. Avant même de se demander comment elle se sent, elle
|
||
reçoit un indice sur ce qu'elle devrait éprouver. La technologie
|
||
n'observe plus depuis l'extérieur ; elle entre dans la relation du sujet
|
||
à lui-même. Elle contribue à définir ce qui mérite inquiétude,
|
||
correction, optimisation.
|
||
|
||
Deux simplifications obscurciraient cette analyse. La première
|
||
consisterait à traiter la technologie comme un pur instrument. Cette
|
||
lecture oublierait que les instruments incorporent des choix, des
|
||
catégories, des priorités, des normes d'usage. La seconde consisterait à
|
||
faire de la technologie un pouvoir autonome, détaché des acteurs sociaux
|
||
qui la fabriquent et l'intègrent. Les systèmes technologiques sont
|
||
conçus, financés, paramétrés, maintenus, déployés par des entreprises,
|
||
des administrations, des ingénieurs, des prestataires, des marchés, des
|
||
États, des organismes de normalisation. Leur puissance vient de
|
||
l'articulation entre architectures techniques et intérêts
|
||
institutionnels.
|
||
|
||
C'est ici que l'arcalité technologique prend forme. Elle repose sur des
|
||
promesses puissantes : objectivité du calcul, neutralité de l'outil,
|
||
efficacité de l'automatisation, personnalisation du traitement, capacité
|
||
prédictive des modèles, optimisation des ressources. Ces promesses ne
|
||
sont pas vides. Elles expliquent l'adhésion à ces systèmes. Elles
|
||
répondent à de vraies difficultés : traiter des volumes massifs,
|
||
coordonner des chaînes, réduire des délais, détecter des anomalies,
|
||
adapter des réponses. La question décisive porte sur le moment où ces
|
||
promesses deviennent des titres de légitimité suffisants. Un système
|
||
n'est pas juste parce qu'il fonctionne. Un modèle n'est pas recevable
|
||
parce qu'il prédit. Une plateforme n'est pas neutre parce qu'elle met en
|
||
relation. Un protocole n'est pas politiquement habitable parce qu'il
|
||
produit des résultats cohérents.
|
||
|
||
La cratialité technologique se joue dans des gestes minuscules. Choisir
|
||
une variable. Pondérer un critère. Définir un seuil. Écarter une donnée.
|
||
Nettoyer un jeu d'apprentissage. Fixer un objectif d'optimisation.
|
||
Mesurer une performance moyenne. Déterminer une marge d'erreur
|
||
acceptable. Prévoir ou non une intervention humaine. Rendre un recours
|
||
accessible ou labyrinthique. Chacun de ces gestes paraît technique.
|
||
Chacun distribue pourtant des effets sur des existences situées.
|
||
|
||
Un système de priorisation dans un service public ordonne les dossiers
|
||
avant qu'un agent ne les examine. L'agent conserve une marge
|
||
d'appréciation, parfois réelle. Mais cette marge s'exerce dans un
|
||
paysage déjà organisé : des urgences ont été signalées, des cas ont été
|
||
relégués, des profils ont été associés à des risques. La technologie
|
||
n'abolit pas l'humain ; elle modifie son point de départ. Celui qui
|
||
décide arrive après un classement qu'il n'a pas toujours construit.
|
||
|
||
Un système de détection de fraude déclenche un soupçon. Le sujet
|
||
concerné reçoit une demande de justificatifs, parfois une suspension,
|
||
parfois un contrôle. Il ne sait pas quel signal a compté : une
|
||
incohérence de date, une adresse, un changement de situation, un
|
||
croisement statistique, une ressemblance avec un profil. La charge se
|
||
déplace. L'institution n'expose pas d'abord les raisons complètes du
|
||
soupçon ; le sujet doit prouver qu'il ne correspond pas à la figure
|
||
produite par le système. Le soupçon algorithmique agit avant d'être
|
||
pleinement formulé.
|
||
|
||
Un système de recommandation organise la rencontre avec le monde. Il ne
|
||
censure pas forcément. Il hiérarchise, relègue, amplifie, rapproche,
|
||
détourne. Une information reste disponible et cesse pourtant d'être
|
||
rencontrée. Une autre apparaît avec insistance. Une opinion trouve des
|
||
renforts. Un produit devient désirable. Une image revient. Le pouvoir
|
||
réside dans la modulation des probabilités d'apparition. Ce régime ne
|
||
supprime pas la liberté d'agir ; il façonne l'environnement attentionnel
|
||
au sein duquel cette liberté s'exerce.
|
||
|
||
L'intelligence artificielle intensifie cette logique sans l'inventer.
|
||
Les bases de données, les modèles statistiques, les systèmes experts,
|
||
les moteurs de recherche et les plateformes avaient déjà déplacé des
|
||
pans entiers de la régulation vers des architectures computationnelles.
|
||
L'IA amplifie l'échelle, la vitesse, la corrélation, la
|
||
personnalisation, la capacité de production automatique. Elle brouille
|
||
davantage la frontière entre aide à la décision, cadrage de la décision
|
||
et décision effective.
|
||
|
||
L'IA générative ajoute un déplacement majeur : elle intervient dans le
|
||
langage où les décisions se préparent. Elle résume des dossiers, rédige
|
||
des réponses, propose des catégories, hiérarchise des options, formule
|
||
des justifications plausibles, produit des synthèses qui orientent la
|
||
lecture. Elle n'agit plus uniquement sur des données numériques ; elle
|
||
agit sur les formes de formulation. Or formuler, c'est déjà orienter.
|
||
Une situation racontée selon un certain ordre, avec certains mots, sous
|
||
certains angles, prépare des conclusions plus que d'autres. La
|
||
gouvernementalité technologique atteint ici le niveau de la phrase, du
|
||
dossier, de la justification.
|
||
|
||
La gouvernementalité technologique atteint ici une zone particulièrement
|
||
sensible : celle de la formulation. Un dossier résumé par un système
|
||
n'est pas identique au dossier lui-même. Une demande reformulée par un
|
||
outil n'est pas identique à la parole qui l'a portée. Une synthèse
|
||
automatique peut être utile, rapide, claire, cohérente ; elle peut aussi
|
||
lisser les hésitations, effacer les contradictions, hiérarchiser
|
||
autrement les éléments, faire disparaître ce qui résistait à la forme
|
||
attendue. Le danger ne tient pas à l'erreur spectaculaire. Il tient au
|
||
léger déplacement qui rend une situation plus conforme, plus lisible,
|
||
plus traitable, au prix d'une perte de rugosité.
|
||
|
||
Dans une administration, un outil d'aide peut proposer une réponse type.
|
||
Dans une entreprise, il peut résumer des évaluations de performance.
|
||
Dans un service de santé, il peut organiser les éléments d'un dossier.
|
||
Dans une plateforme éducative, il peut orienter l'attention vers
|
||
certains indicateurs. À chaque fois, l'outil travaille dans une zone
|
||
intermédiaire : il ne décide pas entièrement, mais il prépare la
|
||
décision ; il ne juge pas à la place des acteurs, mais il agence ce
|
||
qu'ils verront ; il ne ferme pas nécessairement la contradiction, mais
|
||
il peut en modifier les conditions d'accès. Cette zone intermédiaire est
|
||
décisive parce qu'elle échappe souvent à la vigilance politique. On
|
||
surveille la décision finale, moins la manière dont le réel a été
|
||
préparé pour elle.
|
||
|
||
L'archicration technologique exige donc une attention aux pré-décisions.
|
||
Ce qui est classé avant lecture, résumé avant discussion, hiérarchisé
|
||
avant examen, recommandé avant choix, corrigé avant plainte, constitue
|
||
déjà un champ normatif. Les critères y agissent sans toujours se
|
||
déclarer. Les acteurs humains restent présents, mais ils interviennent
|
||
dans un paysage déjà orienté. À mesure que ces pré-décisions
|
||
s'accumulent, le pouvoir se déplace vers les conditions de perception.
|
||
Le monde n'est pas contraint frontalement ; il est présenté d'une
|
||
certaine manière.
|
||
|
||
C'est pourquoi l'enjeu dépasse l'explicabilité du résultat final. Il
|
||
faut rendre visibles les moments de préparation : collecte, nettoyage,
|
||
sélection, pondération, entraînement, résumé, hiérarchisation,
|
||
recommandation. Ces opérations forment la grammaire pratique de la
|
||
computation. Sans elles, il n'y aurait pas de décision automatisée. Avec
|
||
elles, le réel arrive déjà mis en forme. La comparution des critères
|
||
doit donc porter sur toute la chaîne, et pas uniquement sur le dernier
|
||
acte.
|
||
|
||
Les formes de désarchicration technologique se comprennent à partir de
|
||
ces opérations. Il y a captation lorsque les critères existent, tout en
|
||
restant détenus par ceux qui contrôlent leur accès : plateformes
|
||
propriétaires, prestataires, administrations fermées, entreprises
|
||
gardiennes de leurs modèles. Il y a oblitération lorsque le résultat
|
||
apparaît sans processus intelligible. Il y a simulation lorsque des
|
||
garanties formelles existent, sans permettre d'interroger effectivement
|
||
le fonctionnement du système. Il y a saturation lorsque l'abondance
|
||
d'explications techniques rend la contestation impraticable pour ceux
|
||
qu'elle affecte.
|
||
|
||
Ces régimes se combinent. Un système peut publier des principes généraux
|
||
et garder opaques ses pondérations réelles. Il peut offrir un recours
|
||
sans donner au requérant les moyens de savoir ce qu'il conteste. Il peut
|
||
fournir une explication trop générale pour être opposable, ou trop
|
||
technique pour être appropriable. Il peut afficher une charte éthique,
|
||
un comité, un audit, une procédure, sans ouvrir un pouvoir réel de
|
||
suspension ou de révision. La transparence ne suffit donc pas. Une
|
||
information a une valeur archicratique lorsqu'elle devient utilisable
|
||
dans une contradiction.
|
||
|
||
Une archicration technologique commence par l'exposition des critères.
|
||
Cette exposition ne consiste pas à livrer des milliers de lignes de code
|
||
ni des documents réservés aux spécialistes. Elle exige une mise en forme
|
||
intelligible des variables décisives, des pondérations sensibles, des
|
||
finalités poursuivies, des erreurs tolérées, des groupes exposés, des
|
||
marges d'intervention humaine. Expliquer un système, dans ce cadre,
|
||
signifie rendre contestable ce qui affecte.
|
||
|
||
La deuxième condition est l'opposabilité. Une décision technologiquement
|
||
produite ou préparée doit pouvoir être contestée depuis ses effets.
|
||
Pourquoi ce classement ? Pourquoi cette catégorie ? Pourquoi ce seuil ?
|
||
Quelle donnée a compté ? Quelle alternative a été écartée ? Qui peut
|
||
réviser ? Qui peut suspendre ? Sans opposabilité, l'explication demeure
|
||
une information sans prise.
|
||
|
||
La troisième condition est la responsabilité. La technologie tend à
|
||
disperser les auteurs de la décision. L'agent invoque le logiciel.
|
||
L'administration invoque le prestataire. Le prestataire invoque le
|
||
modèle. Le modèle invoque sa complexité. À la fin, personne ne répond
|
||
vraiment.
|
||
|
||
La chaîne ne rend pas le pouvoir absent. Elle le rend fuyant. Chacun
|
||
peut désigner un autre point de la série : l'agent, le logiciel, le
|
||
prestataire, la donnée, le modèle, le protocole, le contrat. L'effet
|
||
demeure, mais l'adresse se perd. La régulation technologique peut ainsi
|
||
produire des décisions très effectives tout en organisant l'évaporation
|
||
de celui qui devrait répondre.
|
||
|
||
Une régulation technologiquement habitable suppose des répondants
|
||
identifiables, capables d'assumer les critères, les seuils, les erreurs,
|
||
les effets différenciés.
|
||
|
||
La quatrième condition est la suspension. Un système qui affecte des
|
||
droits, des accès, des ressources, des statuts, des soins, des mobilités
|
||
ou des formes de visibilité doit pouvoir être interrompu. La suspension
|
||
n'est pas une faveur exceptionnelle ; elle est une garantie
|
||
structurelle. Là où l'automatisme ne peut plus être arrêté, la
|
||
régulation se referme sur sa propre continuité. Elle entre en
|
||
autarchicration technologique.
|
||
|
||
La cinquième condition est l'audit situé. Un système ne doit pas être
|
||
évalué à partir de sa performance moyenne. Il faut demander qui est mal
|
||
classé, qui est invisibilisé, qui est surexposé au contrôle, qui
|
||
bénéficie des erreurs, qui en paie le coût. Une erreur statistiquement
|
||
faible peut être politiquement majeure si elle affecte toujours les
|
||
mêmes existences. La précision globale peut masquer une injustice
|
||
localisée.
|
||
|
||
La sixième condition est la délibération sur les finalités. Beaucoup de
|
||
débats technologiques restent enfermés dans les moyens : qualité des
|
||
données, robustesse du modèle, rapidité, sécurité, précision. Ces
|
||
questions importent. Elles ne remplacent pas l'interrogation
|
||
fondamentale : que veut-on optimiser, pour qui, à quel coût, au
|
||
détriment de quelles valeurs, avec quelles possibilités de reprise ? Une
|
||
société ne peut déléguer cette question à une architecture
|
||
computationnelle.
|
||
|
||
Ces conditions ne visent pas à paralyser la technologie. Elles visent à
|
||
la rendre politiquement habitable. Une régulation technologique
|
||
archicratiquement consistante accepte le calcul, la modélisation,
|
||
l'automatisation, l'aide à la décision. Elle refuse que la computation
|
||
fonctionne comme fondement muet, que l'automatisation efface le différé
|
||
de la contradiction, que la gouvernementalité technologique oriente les
|
||
conduites sans rendre ses critères comparables aux existences qu'elle
|
||
affecte.
|
||
|
||
La co-viabilité technologique ne signifie pas une société débarrassée
|
||
des systèmes automatisés. Elle désigne un monde où les systèmes qui
|
||
classent, prédisent, recommandent, orientent ou contrôlent peuvent
|
||
eux-mêmes être exposés, contestés, suspendus et révisés. Le problème
|
||
n'est pas que la technologie agisse. Le problème est qu'elle agisse en
|
||
soustrayant ses critères aux formes de comparution qui devraient les
|
||
rendre politiquement habitables.
|
||
|
||
Ce point ouvre un seuil nouveau. Les architectures technologiques ne
|
||
sont pas de purs instruments internes aux administrations, aux
|
||
entreprises ou aux plateformes. Elles deviennent des infrastructures de
|
||
puissance. Qui contrôle les modèles, les données, les câbles, les
|
||
satellites, les puces, les standards, les systèmes de paiement, les
|
||
plateformes, les protocoles de cybersécurité, les systèmes
|
||
d'identification et les architectures cloud détient une capacité de
|
||
régulation qui déborde les frontières classiques du politique.
|
||
|
||
La tension technologique se prolonge donc en tension géopolitique. Les
|
||
critères ne restent jamais strictement locaux lorsqu'ils sont portés par
|
||
des infrastructures globales. Les dépendances numériques, les standards
|
||
techniques, les architectures de données et les systèmes
|
||
d'automatisation redistribuent des souverainetés, déplacent des
|
||
vulnérabilités, recomposent des rapports de force. Ce qui, dans la
|
||
technologie, se présentait comme computation, automatisation et
|
||
gouvernementalité prend alors la forme d'une puissance inscrite dans les
|
||
infrastructures du monde.
|
||
|
||
C'est vers cette scène que l'analyse doit désormais se déplacer.
|
||
|
||
## 5.8 — Tensions géopolitiques : multipolarité, conflictualité, légitimation internationale
|
||
|
||
Une salle est réunie. Les délégations sont présentes, les micros
|
||
ouverts, les traducteurs prêts derrière les vitres. Sur les écrans
|
||
circulent des images de villes détruites, de colonnes de déplacés, de
|
||
frontières fermées, de navires immobilisés, de cartes où s'entrecroisent
|
||
routes énergétiques, corridors militaires, zones d'influence, ports
|
||
stratégiques, câbles sous-marins, territoires contestés. Le vocabulaire
|
||
est connu : sécurité, souveraineté, stabilité, droit international,
|
||
proportionnalité, désescalade, intégrité territoriale, responsabilité,
|
||
menace globale. Chacun parle au nom d'un ordre, d'un peuple, d'une
|
||
mémoire, d'un principe. Pourtant, au cœur même de cette mise en
|
||
présence, quelque chose ne comparaît pas pleinement : le différend qui
|
||
oppose les puissances ne trouve plus de scène commune assez forte pour
|
||
être reconnu, soutenu, déplacé.
|
||
|
||
La géopolitique contemporaine n'est pas définie par l'absence de règles.
|
||
Elle est saturée de traités, de normes, d'organisations, de sommets, de
|
||
juridictions, de mécanismes de coopération, de formats de dialogue. Elle
|
||
n'est pas davantage un pur retour à la force brute. La force n'a jamais
|
||
quitté l'histoire internationale. Ce qui se modifie tient à la
|
||
difficulté croissante de faire tenir ensemble trois exigences : la
|
||
pluralité des puissances, la conflictualité des intérêts, la
|
||
légitimation des décisions à portée mondiale. Les puissances se
|
||
multiplient, les interdépendances se densifient, les scènes de
|
||
discussion persistent, mais leur capacité à transformer les conflits en
|
||
différends disputables se fragilise.
|
||
|
||
La première tension est celle de la multipolarité. Le monde n'est plus
|
||
lisible à partir d'un centre unique, ni même d'un partage stabilisé
|
||
entre deux blocs clairement ordonnés. Plusieurs puissances revendiquent
|
||
le droit de définir leur sécurité, leur développement, leurs alliances,
|
||
leurs zones d'influence, leurs récits historiques, leurs régimes de
|
||
légitimité. Cette pluralisation peut ouvrir un espace de contestation
|
||
salutaire contre les monopoles anciens de la définition du monde. Elle
|
||
peut permettre à des acteurs longtemps subordonnés de refuser les
|
||
catégories imposées par d'autres. Elle peut déplacer les hiérarchies
|
||
héritées.
|
||
|
||
Mais la multipolarité ne garantit aucune scène commune. Elle peut
|
||
accroître la disputabilité du monde ou la rendre plus difficile. Lorsque
|
||
plusieurs ordres de légitimité coexistent sans médiation suffisante,
|
||
chaque puissance parle depuis son propre monde de preuves, de mémoires,
|
||
de priorités, de blessures, de menaces. Le désaccord ne porte plus
|
||
seulement sur une décision, un territoire ou une sanction ; il porte sur
|
||
les critères mêmes qui rendent un argument recevable. Ce qui apparaît
|
||
comme sécurité pour l'un peut être perçu comme encerclement par l'autre.
|
||
Ce qui se présente comme intervention responsable peut être reçu comme
|
||
ingérence. Ce qui est décrit comme défense du droit peut être dénoncé
|
||
comme instrument sélectif de puissance.
|
||
|
||
La deuxième tension oppose conflictualité internationale et
|
||
disputabilité commune. Un conflit international peut être visible,
|
||
documenté, commenté, condamné, justifié, médiatisé à l'échelle mondiale,
|
||
sans accéder pour autant à une forme de comparution capable d'en
|
||
travailler les fondements. Les États produisent des récits, les
|
||
institutions rendent des avis, les coalitions se forment, les sanctions
|
||
se discutent, les alliances se recomposent. Pourtant, les parties en
|
||
présence ne reconnaissent pas toujours la même scène de validité. L'une
|
||
invoque la souveraineté, l'autre la protection des populations ; l'une
|
||
l'intégrité territoriale, l'autre l'autodétermination ; l'une la
|
||
sécurité régionale, l'autre le droit humanitaire ; l'une la mémoire
|
||
d'une humiliation, l'autre l'urgence d'une menace.
|
||
|
||
Le conflit ne manque donc pas de langage. Il en a trop, et ces langages
|
||
ne se raccordent plus assez. Chaque camp peut produire une justification
|
||
cohérente dans son propre cadre. Chaque puissance peut convoquer le
|
||
droit, l'histoire, la sécurité, l'économie, la civilisation, la survie.
|
||
La difficulté surgit lorsque ces justifications n'entrent plus dans un
|
||
espace où elles peuvent être exposées à des critères communs. La
|
||
conflictualité devient alors expressive, stratégique, médiatique,
|
||
militaire, économique, sans trouver de forme de disputabilité
|
||
internationale suffisamment reconnue.
|
||
|
||
La troisième tension touche la légitimation internationale. Depuis le
|
||
milieu du XXe siècle, l'ordre international s'est en partie construit
|
||
autour d'une promesse : soumettre la force à des règles, limiter la
|
||
guerre, instituer des procédures de reconnaissance, rendre certaines
|
||
violences comparables à des normes communes. Cette promesse n'a jamais
|
||
été pleinement tenue. Elle a toujours été traversée de sélectivités,
|
||
d'asymétries, d'hypocrisies, de rapports de force. Mais elle a fourni
|
||
une grammaire minimale : il fallait justifier, répondre, comparaître
|
||
devant quelque chose qui excédait la pure puissance.
|
||
|
||
C'est cette grammaire qui se trouve aujourd'hui fragilisée. Les normes
|
||
demeurent, mais leur opposabilité varie selon les rapports de force. Les
|
||
institutions demeurent, mais leur autorité est contestée. Les principes
|
||
demeurent, mais leur application sélective nourrit la défiance. Les
|
||
appels au droit international coexistent avec des pratiques de
|
||
contournement, de blocage, de réinterprétation, de paralysie. La
|
||
légitimation internationale ne disparaît pas ; elle se pluralise, se
|
||
fragmente, se soupçonne elle-même d'être déjà prise dans le jeu des
|
||
puissances.
|
||
|
||
Une quatrième tension oppose interdépendance matérielle et souveraineté
|
||
politique. Les sociétés dépendent de chaînes énergétiques, alimentaires,
|
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financières, numériques, industrielles, sanitaires, climatiques qui
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||
dépassent largement leurs frontières. Une crise de production, une
|
||
rupture maritime, une sanction financière, une cyberattaque, une pénurie
|
||
de composants, une fermeture de corridor, une sécheresse régionale
|
||
peuvent affecter des populations lointaines. Pourtant, les formes
|
||
politiques de décision restent largement indexées sur des États, des
|
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alliances, des intérêts nationaux, des temporalités électorales, des
|
||
contraintes territoriales.
|
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||
Cette dissociation produit une géopolitique des effets déplacés. Les
|
||
décisions prises dans un centre de puissance atteignent des corps et des
|
||
milieux situés ailleurs. Les coûts d'une rivalité stratégique se
|
||
déposent souvent sur des populations qui n'ont eu aucune prise sur les
|
||
arbitrages initiaux. Une sanction peut viser un régime et affecter des
|
||
ménages. Un embargo peut répondre à une agression et désorganiser des
|
||
chaînes d'approvisionnement civiles. Une stratégie énergétique peut
|
||
renforcer une souveraineté nationale et fragiliser un territoire
|
||
d'extraction. Une sécurisation de frontière peut produire des zones
|
||
d'abandon humain au-delà du regard public. La puissance agit à distance
|
||
; la comparution reste localisée, fragmentée, souvent inaccessible.
|
||
|
||
L'arcalité géopolitique contemporaine se forme à partir de cette
|
||
pluralité instable. Elle n'est plus portée par une représentation
|
||
unifiée de l'ordre mondial. Elle se présente comme un ensemble de récits
|
||
concurrents : ordre libéral, souveraineté civilisationnelle, sécurité
|
||
régionale, non-alignement, multipolarité stratégique, autonomie
|
||
continentale, résistance à l'hégémonie, protection des droits, défense
|
||
des intérêts vitaux. Chaque récit fonde des pratiques. Chaque récit rend
|
||
certains actes légitimes et d'autres scandaleux. Chaque récit désigne
|
||
ses menaces, ses victimes, ses lignes rouges, ses exceptions.
|
||
|
||
Cette arcalité concurrentielle ne signifie pas que tous les récits se
|
||
valent. Certains masquent des dominations manifestes, d'autres exposent
|
||
de réelles asymétries, d'autres encore mêlent critique légitime et
|
||
ambition de puissance. Le point décisif tient au fait que la scène
|
||
internationale ne parvient plus toujours à imposer un lieu où ces récits
|
||
peuvent être jugés à partir de critères reconnus. La concurrence des
|
||
fondations produit une crise de comparution : les puissances se
|
||
justifient, mais ne comparaissent pas devant le même tribunal
|
||
symbolique.
|
||
|
||
La cratialité géopolitique se joue alors dans des opérations concrètes :
|
||
sanctions, alliances, bases militaires, corridors énergétiques, contrôle
|
||
des détroits, normes commerciales, financement d'infrastructures,
|
||
accords d'armement, exploitation de ressources, maîtrise des câbles, des
|
||
satellites, des standards numériques, des systèmes de paiement, des
|
||
routes logistiques. La puissance contemporaine n'agit pas uniquement par
|
||
invasion ou menace déclarée. Elle agit par dépendance, accès,
|
||
interruption, standard, dette, approvisionnement, certification,
|
||
assurance, monnaie, technologie. Elle règle les conditions de
|
||
circulation du monde.
|
||
|
||
Un port financé par une puissance extérieure n'est pas une
|
||
infrastructure neutre. Il ouvre des échanges, soutient une économie
|
||
locale, promet du développement. Il inscrit aussi un territoire dans une
|
||
chaîne de dépendance, un régime de dette, une orientation commerciale,
|
||
parfois une vulnérabilité stratégique. Une base militaire protège,
|
||
stabilise, dissuade ; elle signale aussi une hiérarchie de sécurité. Un
|
||
câble sous-marin transporte des données ; il engage des souverainetés.
|
||
Un standard technologique facilite l'interopérabilité ; il installe une
|
||
dépendance à ceux qui le définissent. La géopolitique contemporaine
|
||
n'est pas réductible aux frontières. Elle passe par les infrastructures
|
||
qui rendent les frontières traversables, contrôlables ou contournables.
|
||
|
||
Les sanctions économiques illustrent avec une netteté particulière cette
|
||
cratialité. Elles se présentent comme des instruments situés entre la
|
||
déclaration diplomatique et la guerre ouverte. Elles cherchent à faire
|
||
pression sans recourir directement à la force armée. Elles peuvent
|
||
répondre à des violations graves, exprimer une limite, rendre coûteuse
|
||
une transgression. Mais elles produisent aussi des effets différenciés,
|
||
souvent difficiles à faire comparaître. Qui supporte réellement le coût
|
||
? Le pouvoir visé, les secteurs économiques, les classes moyennes, les
|
||
travailleurs, les malades, les populations déjà vulnérables, les
|
||
partenaires indirects ? La sanction agit dans des chaînes longues où
|
||
l'intention politique initiale se transforme en effets sociaux
|
||
dispersés.
|
||
|
||
L'enjeu n'est pas de disqualifier toute sanction. Il est de demander
|
||
comment ses effets peuvent revenir vers les critères qui l'ont fondée.
|
||
Une mesure internationale habitable doit pouvoir répondre de ce qu'elle
|
||
produit, pas uniquement de ce qu'elle vise. Lorsque la sanction se
|
||
présente comme nécessité morale ou stratégique sans scène de reprise
|
||
suffisante, elle risque de devenir une cratialité sans comparution : un
|
||
acte de puissance enveloppé dans une légitimation qui ne laisse pas
|
||
assez revenir les dommages qu'il engendre.
|
||
|
||
Les dépendances énergétiques rendent cette logique encore plus visible.
|
||
Un gazoduc, un terminal, un contrat d'approvisionnement, une route
|
||
maritime, une raffinerie, une mine, une infrastructure électrique ne
|
||
relèvent pas d'une matérialité neutre. Ils dessinent des fidélités, des
|
||
vulnérabilités, des marges de chantage, des possibilités de rupture.
|
||
Lorsqu'une puissance contrôle une source d'énergie ou un passage
|
||
stratégique, elle ne possède pas uniquement une ressource ; elle dispose
|
||
d'un levier sur les temporalités d'autres sociétés. Elle peut rendre une
|
||
décision urgente, fragiliser une économie, peser sur une élection,
|
||
modifier la hiérarchie des alliances.
|
||
|
||
La puissance géopolitique contemporaine agit ainsi par exposition
|
||
différenciée. Certains territoires peuvent absorber un choc, diversifier
|
||
leurs approvisionnements, déplacer les coûts. D'autres reçoivent
|
||
immédiatement la hausse des prix, les pénuries, les coupures, les
|
||
dépendances nouvelles. Une crise diplomatique devient alors facture
|
||
domestique, usine arrêtée, chauffage rationné, alimentation plus chère,
|
||
arbitrage impossible pour des ménages qui n'ont aucune prise sur le
|
||
conflit initial. Le lien entre décision stratégique et vie ordinaire se
|
||
fait sentir, mais il ne trouve pas toujours de forme de comparution.
|
||
|
||
Ce point est capital : la géopolitique ne se joue pas uniquement entre
|
||
chancelleries, états-majors, organisations internationales ou sommets de
|
||
puissances. Elle traverse les ports, les greniers, les câbles, les
|
||
marchés alimentaires, les systèmes de paiement, les infrastructures
|
||
sanitaires, les chaînes de froid, les assurances maritimes, les stocks
|
||
de médicaments. La puissance circule dans des médiations matérielles qui
|
||
rendent les sociétés vulnérables avant même que la menace ne soit
|
||
déclarée. Une géopolitique archicratiquement lisible doit donc suivre
|
||
ces médiations. Elle doit montrer comment une rivalité abstraite se
|
||
transforme en effet concret sur des corps, des milieux, des prix, des
|
||
soins, des mobilités.
|
||
|
||
Sans cette traçabilité, la scène internationale reste trop haute. Elle
|
||
parle de sécurité, de souveraineté, de stabilité, tandis que les coûts
|
||
réels se déposent ailleurs. La comparution des puissances exige de les
|
||
ramener vers les chaînes par lesquelles elles affectent le monde.
|
||
|
||
Les interventions militaires, sous des formes diverses, exposent une
|
||
tension plus aiguë encore. Elles peuvent être justifiées par la
|
||
protection de populations, la lutte contre une menace, le respect d'un
|
||
traité, la défense d'un allié, la restauration d'une souveraineté
|
||
violée. Elles peuvent aussi prolonger des intérêts stratégiques,
|
||
produire des destructions, déplacer des populations, installer des
|
||
dépendances, ouvrir des cycles de violence que les justifications
|
||
initiales ne suffisent plus à contenir. Le problème archicratique tient
|
||
alors à la comparution du recours à la force. Qui autorise ? Selon quels
|
||
critères ? Avec quelle limite ? À partir de quels faits ? Avec quelle
|
||
responsabilité pour les suites ? À quel moment l'action doit-elle être
|
||
révisée, suspendue, jugée ?
|
||
|
||
Les institutions internationales de sécurité devaient répondre à cette
|
||
exigence. Elles devaient offrir une scène de comparution de la force.
|
||
Mais leur fonctionnement reste traversé par les rapports de puissance
|
||
qu'elles prétendent réguler. Le veto, les alliances, les dépendances
|
||
financières, les coalitions ad hoc, les reconnaissances sélectives
|
||
limitent leur capacité à faire comparaître les puissants comme les
|
||
faibles. Là encore, la scène ne disparaît pas. Elle subsiste, parfois
|
||
avec une grande intensité procédurale. Mais sa prise dépend de la
|
||
distribution des puissances qu'elle devrait justement rendre opposable.
|
||
|
||
Une autre forme de désarchicration géopolitique apparaît dans la
|
||
multiplication des forums concurrents. Sommets régionaux, coalitions
|
||
thématiques, alliances militaires, organisations économiques, clubs de
|
||
puissances, partenariats stratégiques, formats informels : les espaces
|
||
de discussion se multiplient. Cette pluralité peut ouvrir des
|
||
alternatives. Elle peut aussi fragmenter la comparution. Chaque scène
|
||
possède ses codes, ses membres, ses exclus, ses priorités, ses angles
|
||
morts. Ce qui ne peut être obtenu dans un lieu se déplace vers un autre.
|
||
Ce qui est contesté dans une institution se traite ailleurs. Le
|
||
différend se disperse au lieu de s'approfondir.
|
||
|
||
On retrouve alors les régimes de désarchicration déjà rencontrés. Il y a
|
||
captation lorsque les scènes internationales existent, mais que les
|
||
décisions décisives se prennent dans des formats restreints, des
|
||
négociations fermées, des accords bilatéraux, des coalitions de fait. Il
|
||
y a oblitération lorsque des populations affectées par des décisions
|
||
géopolitiques ne disposent d'aucun accès réel aux lieux où ces décisions
|
||
sont discutées. Il y a simulation lorsque des sommets produisent des
|
||
déclarations solennelles sans prise effective sur les rapports de force.
|
||
Il y a saturation lorsque la prolifération de discours, de résolutions,
|
||
de communiqués, de condamnations et de contre-récits finit par rendre
|
||
illisible la responsabilité.
|
||
|
||
Ces régimes ne relèvent pas d'un échec accidentel. Ils expriment une
|
||
difficulté structurelle : la géopolitique est l'espace où les scènes
|
||
prétendent réguler des puissances qui disposent précisément des moyens
|
||
de se soustraire à elles. Plus un acteur est puissant, plus il peut
|
||
choisir ses lieux de comparution, imposer ses termes, déplacer les
|
||
coûts, requalifier ses actes, bloquer des procédures, construire des
|
||
alliances de protection. La scène internationale n'est donc jamais
|
||
donnée. Elle doit être arrachée à la puissance qu'elle entend rendre
|
||
disputable.
|
||
|
||
Des formes de réarchicration géopolitique existent pourtant, souvent
|
||
faibles, partielles, précaires. Elles apparaissent lorsque des enquêtes
|
||
internationales documentent des faits que les récits officiels tentaient
|
||
de dissoudre. Elles apparaissent lorsque des juridictions, malgré leurs
|
||
limites, fixent des responsabilités et produisent des archives
|
||
opposables. Elles apparaissent lorsque des organisations humanitaires
|
||
imposent la présence des victimes dans le langage diplomatique. Elles
|
||
apparaissent lorsque des États moins puissants se coalisent pour faire
|
||
entendre des vulnérabilités communes : climat, dette, sécurité
|
||
alimentaire, accès aux médicaments, protection des mers, reconnaissance
|
||
de dommages historiques.
|
||
|
||
Ces scènes restent fragiles. Elles ne renversent pas la distribution
|
||
globale des puissances. Elles ne garantissent pas l'exécution de leurs
|
||
propres décisions. Mais elles produisent un effet décisif : elles
|
||
empêchent certaines violences de rester entièrement enfermées dans le
|
||
récit des acteurs dominants. Elles créent des traces, des dossiers, des
|
||
catégories, des responsabilités, des mémoires opposables. Elles ne
|
||
suppriment pas la conflictualité internationale ; elles lui donnent
|
||
parfois une forme durable.
|
||
|
||
L'archicration géopolitique suppose alors plusieurs conditions. La
|
||
première est la pluralisation réelle des sujets de comparution. Les
|
||
États demeurent indispensables, mais ils ne peuvent plus être les seuls
|
||
porteurs des effets géopolitiques. Populations déplacées, territoires
|
||
exposés, peuples autochtones, travailleurs pris dans les chaînes
|
||
globales, générations affectées par des choix climatiques, vivants
|
||
dépendants de milieux détruits : autant de sujets ou quasi-sujets dont
|
||
la présence doit peser dans les formes internationales de décision. Sans
|
||
cette pluralisation, la scène reste prisonnière d'une diplomatie des
|
||
puissances parlant au nom d'effets qu'elles ne subissent pas toujours.
|
||
|
||
La deuxième condition est la traçabilité des chaînes de puissance. Une
|
||
décision géopolitique produit rarement un effet direct et isolé. Elle
|
||
passe par des financements, des contrats, des normes, des routes, des
|
||
entreprises, des intermédiaires, des infrastructures, des dépendances.
|
||
Rendre la puissance opposable exige de suivre ces chaînes. Qui arme ?
|
||
Qui finance ? Qui extrait ? Qui transporte ? Qui assure ? Qui bloque ?
|
||
Qui profite ? Qui supporte ? Sans traçabilité, la responsabilité se
|
||
dissout dans la complexité.
|
||
|
||
La troisième condition est l'opposabilité des conséquences. Une décision
|
||
internationale ne peut être jugée uniquement à partir de son intention
|
||
proclamée. Ses effets doivent pouvoir revenir vers elle. Une opération
|
||
de sécurité doit répondre de ses destructions. Une politique de
|
||
sanctions doit répondre de ses effets sociaux. Un accord commercial doit
|
||
répondre des dépendances qu'il installe. Une infrastructure stratégique
|
||
doit répondre des vulnérabilités qu'elle crée. La légitimation
|
||
internationale n'a de consistance que si les conséquences peuvent
|
||
contester les raisons.
|
||
|
||
La géopolitique parle souvent dans une langue haute : sécurité,
|
||
équilibre, souveraineté, stabilité, dissuasion, crédibilité. Mais ce
|
||
vocabulaire finit dans des cuisines, des pharmacies, des gares, des
|
||
files d'attente, des routes fermées. Il prend la forme d'un pain plus
|
||
cher, d'un chauffage coupé, d'un médicament introuvable, d'un travail
|
||
interrompu, d'un départ impossible, d'une famille séparée. Les
|
||
puissances justifient leurs choix entre elles ; ceux qui en paient le
|
||
coût restent le plus souvent hors de la salle.
|
||
|
||
La quatrième condition est l'articulation des scènes. Aucune scène
|
||
unique ne peut porter l'ensemble de la conflictualité mondiale. Mais
|
||
leur fragmentation pure rend la comparution impossible. Des passages
|
||
sont nécessaires entre diplomatie, justice, enquête, société civile,
|
||
institutions régionales, scènes locales affectées. Un témoignage local
|
||
doit pouvoir remonter vers une instance internationale ; une décision
|
||
internationale doit pouvoir être reprise depuis ses effets situés. Sans
|
||
circulation entre les scènes, la puissance se protège dans les écarts.
|
||
|
||
La cinquième condition est la révisabilité des légitimités. Une
|
||
puissance qui invoque le droit, la sécurité, la souveraineté ou la
|
||
protection doit pouvoir être ramenée à ses propres critères lorsque ses
|
||
actes les contredisent. Cette révisabilité vaut pour tous les acteurs.
|
||
Elle interdit que les principes ne servent qu'à juger les adversaires.
|
||
Elle donne à la scène internationale sa dignité minimale : non l'égalité
|
||
réelle des puissances, qui n'existe pas, mais la possibilité de faire
|
||
revenir leurs actes devant des critères qu'elles ne contrôlent pas
|
||
entièrement.
|
||
|
||
Ces conditions ne dessinent pas un ordre mondial pacifié. Elles
|
||
dessinent une géopolitique habitable au sens archicratique : un espace
|
||
où les rapports de force ne disparaissent pas, mais où ils ne peuvent
|
||
pas se présenter comme leur propre justification suffisante. Une telle
|
||
géopolitique accepte la conflictualité des intérêts, la pluralité des
|
||
récits, la dureté des rivalités. Elle refuse que ces rivalités se
|
||
ferment sur elles-mêmes, sans comparution, sans traçabilité, sans
|
||
possibilité de reprise.
|
||
|
||
La co-viabilité géopolitique ne signifie donc pas harmonie entre
|
||
puissances. Elle désigne la possibilité fragile d'un monde où les
|
||
puissances, les populations affectées, les institutions et les milieux
|
||
engagés par les conflits disposent encore de formes, même imparfaites,
|
||
pour exposer les dommages, contester les justifications, réviser les
|
||
arbitrages. Elle ne supprime pas la souveraineté ; elle refuse que la
|
||
souveraineté serve à rendre les effets indiscutables. Elle ne nie pas la
|
||
sécurité ; elle refuse que la sécurité absorbe toute responsabilité.
|
||
Elle ne récuse pas la puissance ; elle exige qu'elle puisse comparaître.
|
||
|
||
Le point décisif apparaît ici : la géopolitique prépare déjà la question
|
||
cosmopolitique. Car les conflits internationaux ne concernent plus
|
||
uniquement des États en rivalité. Ils affectent des sujets qui ne
|
||
disposent pas toujours d'un statut politique proportionné à ce qu'ils
|
||
subissent. Migrants, apatrides, habitants de territoires menacés,
|
||
peuples déplacés, générations futures, vivants non humains, communautés
|
||
exposées aux effets climatiques ou extractifs : beaucoup sont pris dans
|
||
des décisions mondiales sans accès suffisant aux scènes qui les
|
||
engagent.
|
||
|
||
La tension géopolitique montre donc la puissance en conflit. La tension
|
||
cosmopolitique demandera qui peut comparaître dans un monde où les
|
||
effets dépassent les appartenances politiques établies. Après la
|
||
comparution des puissances vient la question plus difficile encore de la
|
||
comparution des sujets du monde.
|
||
|
||
C'est vers ce seuil que l'analyse doit maintenant s'avancer.
|
||
|
||
## 5.9 — Tensions cosmopolitiques : sujets, scènes et universalités disputables
|
||
|
||
Un homme traverse une frontière qui n'est pas pour lui un simple tracé
|
||
administratif. Il a quitté une terre devenue invivable, une ville où le
|
||
travail avait disparu, une région prise entre sécheresse, dette,
|
||
violences armées et promesses de départ. Il possède quelques papiers,
|
||
parfois incomplets, parfois périmés, parfois inutilisables. Dans son
|
||
récit, plusieurs causes se mêlent : climat, économie, famille, peur,
|
||
espoir, menace, fatigue. Mais au guichet, au centre d'accueil, devant
|
||
l'administration, il faut choisir une catégorie. Réfugié, migrant
|
||
économique, déplacé, demandeur d'asile, irrégulier, vulnérable, débouté,
|
||
régularisable, expulsable. L'existence arrive chargée d'un monde ; elle
|
||
doit entrer dans une forme recevable.
|
||
|
||
La scène cosmopolitique commence dans cette inadéquation. Des sujets
|
||
sont affectés par des processus globaux, mais ne disposent pas toujours
|
||
des formes politiques capables de porter ce qu'ils subissent. Les
|
||
chaînes qui les atteignent dépassent les frontières : climat, guerres,
|
||
extraction, dettes, marchés alimentaires, politiques migratoires,
|
||
infrastructures numériques, routes commerciales, décisions
|
||
d'entreprises, accords internationaux. Les formes de comparution, elles,
|
||
restent souvent nationales, administratives, humanitaires,
|
||
juridictionnelles ou sécuritaires. Le monde agit sur des existences qui
|
||
ne peuvent apparaître qu'à travers des formats trop étroits pour ce qui
|
||
les a produites.
|
||
|
||
La question cosmopolitique n'est donc pas celle d'une humanité abstraite
|
||
déjà réconciliée. Elle surgit là où des sujets pris dans des
|
||
interdépendances mondiales cherchent à comparaître sans être mutilés par
|
||
les catégories qui les accueillent. Elle demande qui peut parler comme
|
||
sujet du monde, devant qui, selon quels critères, avec quelle capacité
|
||
de reprise. Elle ne remplace pas la géopolitique ; elle la déplace.
|
||
Après avoir interrogé la comparution des puissances, il faut interroger
|
||
la comparution de ceux que la puissance traverse, déplace, expose ou
|
||
rend sans lieu.
|
||
|
||
La première tension oppose universalité proclamée et pluralité des
|
||
situations affectées. Les droits humains, la dignité, la protection des
|
||
personnes, la responsabilité envers les vulnérables forment une
|
||
grammaire indispensable. Sans elle, les sujets seraient livrés à la
|
||
souveraineté nue, au marché, à l'appartenance locale ou à la force. Mais
|
||
cette universalité peut devenir insuffisante lorsqu'elle accueille les
|
||
sujets en les arrachant aux conditions concrètes qui donnent forme à
|
||
leur atteinte. Un migrant n'est pas seulement un individu en
|
||
déplacement. Un peuple autochtone n'est pas seulement une population
|
||
vulnérable. Une génération exposée au dérèglement climatique n'est pas
|
||
seulement une somme d'intérêts futurs. Un vivant non humain n'est pas
|
||
seulement un objet de protection. Chaque figure oblige à déplacer le
|
||
cadre même de la comparution.
|
||
|
||
L'universalité protège lorsqu'elle ouvre un droit d'apparaître. Elle
|
||
mutile lorsqu'elle exige que le sujet renonce à ce qui rend son atteinte
|
||
singulière. Le sujet doit alors devenir assez général pour être
|
||
recevable, assez vulnérable pour être reconnu, assez conforme aux
|
||
catégories existantes pour être traité. Ce qui excède la forme admise
|
||
reste à la marge : l'attachement à un territoire, la continuité d'un
|
||
milieu, la mémoire d'une dépossession, la dette historique, la
|
||
dépendance à une communauté, le lien aux vivants, la temporalité longue
|
||
d'un dommage. L'universel risque alors de reconnaître l'humain en
|
||
appauvrissant le monde dont il vient.
|
||
|
||
La deuxième tension oppose appartenance politique et affectation réelle.
|
||
Les institutions modernes accordent des droits à partir de statuts :
|
||
citoyen, résident, étranger, réfugié, travailleur, mineur, apatride. Ces
|
||
statuts sont nécessaires. Ils protègent, organisent, distribuent des
|
||
compétences. Mais les processus globaux affectent des sujets sans
|
||
respecter les limites de ces statuts. Une entreprise extrait dans un
|
||
territoire, vend ailleurs, répond juridiquement dans un troisième
|
||
espace. Une émission polluante produite ici modifie les conditions de
|
||
vie ailleurs. Une politique de visa décidée dans une capitale transforme
|
||
les routes migratoires dans des zones éloignées. Un accord commercial
|
||
affecte des travailleurs qui n'en ont pas été parties. Une dette
|
||
contractée par un État pèse sur des générations qui n'ont pas participé
|
||
aux arbitrages.
|
||
|
||
L'affectation déborde l'appartenance. Celui qui subit n'est pas toujours
|
||
celui qui peut parler. Celui qui peut parler n'est pas toujours celui
|
||
qui subit. Cet écart est au cœur de la tension cosmopolitique. Les
|
||
scènes politiques héritées supposent souvent que le sujet concerné
|
||
appartient déjà à la communauté qui décide. Or le monde contemporain
|
||
multiplie des sujets affectés sans appartenance proportionnée, exposés
|
||
sans représentation suffisante, concernés sans accès réel à la forme qui
|
||
tranche.
|
||
|
||
La troisième tension oppose visibilité humanitaire et subjectivation
|
||
politique. Les catastrophes, les famines, les naufrages, les camps, les
|
||
évacuations, les déplacements massifs produisent des images puissantes.
|
||
Elles rendent visible une vulnérabilité, suscitent parfois une
|
||
mobilisation, ouvrent des secours, provoquent une indignation. Cette
|
||
visibilité peut sauver. Elle peut faire pression. Elle peut empêcher la
|
||
disparition complète des sujets affectés.
|
||
|
||
Mais elle peut aussi enfermer. Le sujet apparaît comme victime avant
|
||
d'apparaître comme porteur d'un différend. Il est vu dans la détresse,
|
||
rarement dans sa capacité à nommer les causes, à contester les
|
||
catégories, à exiger une responsabilité. La scène humanitaire accueille
|
||
la souffrance, sans toujours donner forme à la contestation. Elle traite
|
||
l'urgence, tandis que les chaînes qui ont produit cette urgence
|
||
demeurent hors de portée. Le sujet est secouru, montré, parfois pleuré,
|
||
mais pas toujours reconnu comme partie capable d'interroger l'ordre qui
|
||
l'a rendu vulnérable.
|
||
|
||
La quatrième tension oppose temporalité du dommage et temporalité de la
|
||
responsabilité. Certaines atteintes cosmopolitiques ne se déploient pas
|
||
dans le temps court de l'événement. Elles s'accumulent : dérèglement
|
||
climatique, perte de terres, acidification des océans, pollution
|
||
durable, épuisement des sols, endettement, dépendances économiques,
|
||
disparition de langues, rupture de transmissions. Les effets se
|
||
manifestent lentement, par seuils, déplacements, fragilisations
|
||
successives. Les responsabilités, elles, se dispersent dans le temps,
|
||
les acteurs, les chaînes techniques et financières.
|
||
|
||
Comment faire comparaître un dommage qui n'a pas la forme nette d'un
|
||
acte unique ? Comment répondre d'une atteinte dont les causes sont
|
||
multiples, les temporalités longues, les effets différenciés ? Le droit,
|
||
l'administration, la diplomatie et même le récit médiatique cherchent
|
||
souvent des événements, des auteurs, des victimes, des preuves, des
|
||
dates. Beaucoup de dommages cosmopolitiques excèdent cette forme. Ils ne
|
||
sont pas moins réels ; ils sont moins aisément comparables aux formats
|
||
habituels de la responsabilité.
|
||
|
||
Ces tensions composent une arcalité cosmopolitique ambivalente. Elle se
|
||
fonde sur des notions indispensables : humanité, droits fondamentaux,
|
||
protection, dignité, patrimoine commun, solidarité mondiale,
|
||
responsabilité envers les générations futures, biens publics globaux.
|
||
Ces notions ouvrent des scènes qui n'existeraient pas sans elles. Elles
|
||
permettent de contester l'enfermement des sujets dans la souveraineté
|
||
des États ou dans la logique des marchés. Elles donnent un langage à
|
||
ceux qui seraient autrement privés de toute adresse au-delà de leur
|
||
appartenance immédiate.
|
||
|
||
Mais cette arcalité peut devenir abstraite lorsqu'elle parle du monde
|
||
sans faire place aux sujets situés qui le portent. Elle peut produire un
|
||
universel de surplomb, généreux dans ses principes, pauvre dans ses
|
||
prises. Elle peut reconnaître des vulnérabilités en les
|
||
décontextualisant, protéger des individus en effaçant des collectifs,
|
||
défendre des droits en laissant intactes les chaînes de dépendance.
|
||
L'universel devient alors une forme d'accueil qui ne laisse entrer que
|
||
ce qu'elle sait déjà nommer.
|
||
|
||
La cratialité cosmopolitique s'exerce dans des opérations concrètes de
|
||
qualification : procédures d'asile, catégories humanitaires, mécanismes
|
||
d'aide internationale, marchés de compensation, régimes de
|
||
certification, tribunaux, fonds climatiques, programmes de
|
||
développement, systèmes de quotas, politiques de relocalisation,
|
||
protocoles de consultation, statuts juridiques des personnes et des
|
||
milieux. Ce sont ces opérations qui déterminent comment un sujet affecté
|
||
pourra paraître : comme victime, bénéficiaire, demandeur, porteur de
|
||
droits, menace, coût, donnée, témoin, partie, partenaire, dommage
|
||
collatéral.
|
||
|
||
Dans une procédure d'asile, le récit doit devenir preuve. La personne
|
||
doit raconter, ordonner, dater, justifier, rendre cohérente une
|
||
expérience parfois marquée par la peur, la fuite, la perte de documents,
|
||
les traumatismes, les contradictions de mémoire. La recevabilité dépend
|
||
de la capacité à traduire une vie brisée en récit juridiquement
|
||
intelligible. Il faut prouver la persécution, isoler des causes, entrer
|
||
dans des catégories de protection. Des existences qui relèvent de
|
||
violences mêlées — écologiques, économiques, politiques, familiales,
|
||
territoriales — peuvent se trouver fragilisées parce qu'elles ne
|
||
correspondent pas à la figure attendue du réfugié. Le sujet ne comparaît
|
||
pas tel qu'un monde l'a atteint ; il comparaît dans la forme que le
|
||
droit peut reconnaître.
|
||
|
||
Cette inadéquation des catégories produit une épreuve intime et
|
||
politique à la fois. Celui qui demande protection doit souvent apprendre
|
||
à se raconter selon les attentes d'une procédure. Il doit isoler une
|
||
cause là où sa vie a été prise dans un enchevêtrement. Il doit produire
|
||
une continuité là où le départ a brisé les repères. Il doit fournir des
|
||
preuves là où la fuite a détruit les documents. Il doit paraître
|
||
crédible sans paraître trop préparé, vulnérable sans paraître
|
||
stratégique, précis sans perdre ce qui, dans la peur, résiste à la
|
||
précision. La comparution se fait alors au prix d'un travail de
|
||
traduction qui peut devenir une seconde épreuve.
|
||
|
||
Pour être accueilli, il faut parfois amputer son récit. Dire pourquoi
|
||
l'on fuit, mais dans le bon ordre. Nommer une menace, un responsable,
|
||
une date, une preuve. Séparer ce que la vie avait mêlé : le manque
|
||
d'eau, la dette, la peur d'un groupe armé, la honte, le travail perdu,
|
||
la famille à protéger, l'espoir d'un ailleurs. La procédure peut sauver.
|
||
Elle peut aussi exiger une vie plus claire, plus cohérente, plus
|
||
prouvable que la vie réelle. On n'entre pas toujours intact dans la
|
||
forme qui vous reconnaît.
|
||
|
||
Ce travail n'est pas anecdotique. Il révèle la manière dont les scènes
|
||
cosmopolitiques accueillent les sujets affectés. Elles les reconnaissent
|
||
à travers des formes déjà disponibles, parfois protectrices, parfois
|
||
trop étroites. Un récit qui ne correspond pas aux attentes peut être
|
||
suspecté, non parce qu'il serait faux, mais parce qu'il ne présente pas
|
||
la bonne architecture de preuve. Une souffrance diffuse, un dommage
|
||
lent, une menace composite, une perte de monde s'ajustent mal à des
|
||
catégories qui demandent un auteur, un motif, une date, un danger
|
||
individualisable.
|
||
|
||
La question cosmopolitique se loge précisément dans cet écart. Il ne
|
||
suffit pas d'ouvrir une procédure. Il faut interroger la forme de récit
|
||
qu'elle exige, le type de sujet qu'elle rend crédible, les mondes
|
||
qu'elle sait reconnaître, les blessures qu'elle laisse hors champ. La
|
||
protection devient archicratique lorsqu'elle accepte que ceux qu'elle
|
||
accueille puissent déplacer les catégories de l'accueil. Elle cesse
|
||
alors de traiter le sujet comme bénéficiaire d'un cadre déjà clos ; elle
|
||
l'admet comme révélateur des limites de ce cadre.
|
||
|
||
Une telle exigence vaut au-delà de l'asile. Elle concerne toute scène où
|
||
des sujets affectés par des processus globaux doivent entrer dans des
|
||
formats construits sans eux : programmes d'aide, indemnisations
|
||
climatiques, consultations territoriales, certifications sociales,
|
||
enquêtes internationales, mécanismes de plainte. À chaque fois, l'enjeu
|
||
n'est pas uniquement d'être admis à parler. Il est de pouvoir
|
||
transformer les conditions dans lesquelles la parole devient recevable.
|
||
|
||
Dans les politiques climatiques internationales, des communautés
|
||
exposées aux effets du dérèglement cherchent à faire valoir des pertes
|
||
qui ne se réduisent pas à des dommages économiques. Perte d'un
|
||
territoire côtier, disparition de ressources, atteinte à des sépultures,
|
||
rupture de pratiques alimentaires, déplacement de populations,
|
||
transformation d'un paysage, fragilisation d'une langue liée à un milieu
|
||
: comment mesurer cela ? Les mécanismes de compensation ou de
|
||
financement peuvent apporter des ressources nécessaires. Mais ils
|
||
traduisent souvent les pertes en coûts, en besoins d'adaptation, en
|
||
vulnérabilités chiffrables. Ce qui disparaît avec un milieu ne se laisse
|
||
pas toujours convertir en montant, ni en projet, ni en indicateur de
|
||
résilience.
|
||
|
||
Les peuples autochtones placent cette difficulté au centre. Lorsqu'un
|
||
territoire est affecté par l'extraction, la déforestation, la
|
||
construction d'infrastructures ou la conservation imposée, ce n'est pas
|
||
un simple espace d'usage qui se transforme. Ce sont des rapports au
|
||
vivant, des mémoires, des formes de transmission, des autorités propres,
|
||
des cosmologies, des manières d'habiter. Les procédures de consultation
|
||
peuvent reconnaître un droit à être entendu. Mais l'audition ne suffit
|
||
pas lorsque les termes mêmes de la décision restent définis par d'autres
|
||
: valeur économique du projet, compensation, intérêt national, équilibre
|
||
environnemental, développement, sécurité énergétique. La comparution
|
||
devient réelle lorsque les sujets concernés peuvent contester les
|
||
catégories qui cadrent le conflit, pas lorsqu'ils sont invités à
|
||
s'exprimer dans un cadre déjà fixé.
|
||
|
||
La question des générations futures ajoute une difficulté
|
||
supplémentaire. Ceux qui seront affectés ne peuvent pas parler
|
||
directement. Ils ne disposent ni d'un corps présent dans l'assemblée, ni
|
||
d'une mémoire constituée, ni d'une capacité de négociation. Pourtant,
|
||
des décisions actuelles engagent leurs conditions de vie : climat,
|
||
dette, artificialisation, biodiversité, infrastructures, déchets,
|
||
technologies irréversibles. La cosmopolitique doit alors instituer des
|
||
formes de représentation d'absents. Cette représentation est nécessaire
|
||
et fragile. Elle peut ouvrir un espace de responsabilité longue ; elle
|
||
peut aussi devenir une rhétorique commode, où l'on parle au nom de
|
||
l'avenir sans rendre les arbitrages actuels réellement révisables.
|
||
|
||
Les vivants non humains déplacent encore la scène. Les écosystèmes,
|
||
espèces, rivières, forêts, sols, animaux ne parlent pas dans les formes
|
||
ordinaires du droit et de la politique. Pourtant, ils sont affectés par
|
||
des décisions humaines et conditionnent l'habitabilité du monde commun.
|
||
Leur comparution passe par des porte-parole, des scientifiques, des
|
||
communautés locales, des institutions, parfois par des reconnaissances
|
||
juridiques nouvelles. Ce passage par des médiations est inévitable. Il
|
||
devient problématique lorsque les vivants concernés ne paraissent qu'à
|
||
travers leur utilité, leur fonction écologique, leur valeur patrimoniale
|
||
ou leur coût de restauration. La question n'est pas de faire parler
|
||
directement ce qui ne parle pas comme nous. Elle est de construire des
|
||
formes où leur atteinte pèse autrement que comme variable d'ajustement.
|
||
|
||
Les chaînes économiques mondiales produisent une autre figure du sujet
|
||
cosmopolitique. Un travailleur textile, un mineur artisanal, une
|
||
ouvrière agricole, un livreur sous-traité, un habitant proche d'une zone
|
||
d'extraction participent à des systèmes de consommation, de production
|
||
et de valeur dont les centres de décision sont éloignés. Les marques
|
||
affichent des engagements, les certifications circulent, les audits se
|
||
multiplient, les consommateurs sont invités à choisir responsablement.
|
||
Mais le travailleur affecté par la chaîne ne dispose pas toujours d'une
|
||
scène où faire revenir ses conditions de vie vers les acteurs qui
|
||
profitent de son travail. La responsabilité se répartit entre donneurs
|
||
d'ordre, sous-traitants, États, intermédiaires, consommateurs. À force
|
||
d'être partagée, elle risque de devenir insaisissable.
|
||
|
||
On retrouve ici les régimes de désarchicration cosmopolitique. Il y a
|
||
captation lorsque les scènes mondiales existent, mais sont organisées
|
||
par les acteurs les plus capables d'en définir les termes : États
|
||
puissants, grandes entreprises, institutions financières, agences
|
||
internationales, fondations, coalitions d'experts. Il y a oblitération
|
||
lorsque certains sujets affectés ne paraissent pas du tout, faute de
|
||
statut, de relais, de langage recevable ou de preuve adaptée. Il y a
|
||
simulation lorsque la consultation, la certification ou la participation
|
||
attestent l'écoute sans modifier les conditions réelles de décision. Il
|
||
y a saturation lorsque l'abondance de rapports, d'images, de données, de
|
||
récits de vulnérabilité rend le dommage visible au point de le
|
||
banaliser.
|
||
|
||
Ces régimes n'annulent pas les progrès réels de certaines scènes
|
||
cosmopolitiques. Des juridictions internationales, des campagnes
|
||
transnationales, des mobilisations climatiques, des luttes autochtones,
|
||
des procédures de responsabilité des entreprises, des reconnaissances de
|
||
droits de la nature, des assemblées citoyennes globales ou locales
|
||
ouvrent des prises. Elles permettent de déplacer certaines frontières de
|
||
la recevabilité. Elles obligent des acteurs puissants à répondre. Elles
|
||
produisent des archives, des normes, des catégories, des jurisprudences,
|
||
des alliances. Elles ne renversent pas tout. Elles empêchent que tout
|
||
soit refermé.
|
||
|
||
La réarchicration cosmopolitique commence lorsque le sujet affecté cesse
|
||
d'être traité comme simple objet de protection, d'assistance, de gestion
|
||
ou de représentation abstraite. Il doit pouvoir apparaître comme porteur
|
||
d'une objection sur la manière dont le monde se règle. Cette objection
|
||
peut venir d'un migrant, d'un peuple, d'un territoire, d'une génération
|
||
absente, d'un collectif de travailleurs, d'une communauté riveraine,
|
||
d'un vivant représenté par médiation. Elle n'exige pas que tous parlent
|
||
de la même manière. Elle exige que les formes de comparution se laissent
|
||
transformer par ceux qu'elles accueillent.
|
||
|
||
La première condition est l'élargissement des sujets recevables. Les
|
||
États restent des acteurs majeurs ; ils ne peuvent plus monopoliser la
|
||
comparution du monde. Des collectifs, des communautés, des peuples, des
|
||
associations, des villes, des territoires, des représentants de
|
||
générations futures, des porte-parole de milieux doivent pouvoir peser
|
||
dans les scènes où se règlent des effets qui les atteignent. Cet
|
||
élargissement ne peut être purement symbolique. Il doit donner accès aux
|
||
critères, aux documents, aux controverses, aux possibilités de
|
||
contestation.
|
||
|
||
La deuxième condition est la traduction réversible. Toute scène
|
||
cosmopolitique traduit : elle fait passer des expériences situées vers
|
||
des catégories générales. Ce passage est nécessaire. Mais il doit rester
|
||
réversible. Le sujet affecté doit pouvoir revenir contester la
|
||
traduction qui l'a rendu recevable. Un peuple ne doit pas rester
|
||
prisonnier de la catégorie de vulnérabilité qui lui a permis d'être
|
||
entendu. Un migrant ne doit pas être enfermé dans la figure
|
||
administrative qui lui donne accès à une procédure. Une perte écologique
|
||
ne doit pas être définitivement capturée par son équivalent financier.
|
||
Traduire sans enfermer : voilà une condition décisive.
|
||
|
||
La troisième condition est la traçabilité des chaînes d'affectation. Les
|
||
dommages cosmopolitiques sont rarement produits par un acteur unique.
|
||
Ils passent par des décisions, des marchés, des infrastructures, des
|
||
financements, des normes, des consommations, des politiques publiques,
|
||
des dépendances historiques. Les rendre opposables exige de suivre les
|
||
chaînes qui relient une décision lointaine à un corps affecté, une
|
||
extraction à une consommation, une émission à une disparition de
|
||
territoire, une dette à une vie contrainte. Sans traçabilité, le monde
|
||
devient responsable de tout en général, et personne de rien en
|
||
particulier.
|
||
|
||
La quatrième condition est la pluralité des médiations. Aucun sujet
|
||
cosmopolitique n'apparaît sans médiation. Il faut des interprètes, des
|
||
avocats, des scientifiques, des institutions, des collectifs, des
|
||
images, des récits, des données, des rituels parfois. Le problème n'est
|
||
pas la médiation ; il est son monopole. Lorsque les médiations sont
|
||
contrôlées par des acteurs extérieurs, elles peuvent reformater
|
||
l'expérience jusqu'à la rendre conforme aux attentes du système qui
|
||
l'accueille. Une scène habitable doit multiplier les médiations et les
|
||
rendre discutables.
|
||
|
||
La cinquième condition est la responsabilité différenciée. Parler
|
||
d'humanité commune ne doit pas effacer les asymétries. Tous habitent le
|
||
même monde, mais tous ne l'ont pas affecté de la même manière, tous ne
|
||
profitent pas également des chaînes qui le transforment, tous ne
|
||
disposent pas des mêmes moyens de protection. Une universalité
|
||
disputable doit pouvoir porter cette différence. Elle ne cherche pas un
|
||
commun abstrait au-dessus des responsabilités ; elle construit un commun
|
||
capable de les faire apparaître.
|
||
|
||
La sixième condition est la capacité de révision des universalités. Les
|
||
principes universels ne doivent pas être abandonnés ; ils doivent
|
||
pouvoir être retravaillés par les sujets qu'ils prétendent accueillir.
|
||
Une universalité vivante accepte d'être déplacée par les expériences qui
|
||
la mettent à l'épreuve. Elle ne vaut pas parce qu'elle est énoncée une
|
||
fois pour toutes. Elle vaut lorsqu'elle peut recevoir des sujets
|
||
nouveaux, des blessures nouvelles, des formes d'attachement que ses
|
||
premières formulations n'avaient pas prévues.
|
||
|
||
La co-viabilité cosmopolitique ne désigne donc pas un gouvernement
|
||
mondial harmonieux. Elle désigne la possibilité fragile de faire
|
||
comparaître des sujets dont l'existence est engagée par des processus
|
||
mondiaux, sans les réduire aux catégories déjà disponibles. Elle suppose
|
||
des scènes capables de recevoir l'étranger sans l'écraser sous
|
||
l'administration, le vulnérable sans le figer dans la passivité, le
|
||
collectif sans le dissoudre dans l'individu, le vivant sans le réduire à
|
||
une ressource, l'avenir sans le convertir en slogan.
|
||
|
||
Une telle co-viabilité ne supprime ni les frontières, ni les
|
||
appartenances, ni les conflits de valeur. Elle oblige à reconnaître que
|
||
le monde affecte au-delà de ce que les appartenances politiques savent
|
||
porter. Elle demande des formes de comparution là où les effets
|
||
dépassent les scènes établies. Elle rend les universalités disputables,
|
||
non pour les affaiblir, mais pour les empêcher de devenir des
|
||
abstractions sans prise.
|
||
|
||
C'est ici que la cosmopolitique ouvre vers la dernière tension du
|
||
chapitre : la tension culturelle et civilisationnelle. Car les sujets ne
|
||
comparaissent jamais hors de formes symboliques. Ils arrivent avec des
|
||
langues, des récits, des mémoires, des gestes, des images du monde, des
|
||
formes de transmission, des manières d'habiter la perte et l'avenir.
|
||
Faire comparaître les sujets du monde suppose de se demander quelles
|
||
formes symboliques peuvent encore accueillir des conflits sans les
|
||
convertir en folklore, en identité fermée, en patrimoine neutralisé ou
|
||
en pure expression.
|
||
|
||
Après la comparution des puissances, puis celle des sujets affectés par
|
||
le monde, reste la question de la forme commune elle-même : comment une
|
||
civilisation donne-t-elle forme à ses fractures sans les nier ni s'y
|
||
perdre ?
|
||
|
||
## **5.10 — Tensions culturelles et devenir civilisationnel**
|
||
|
||
En juin 2020, au plus fort des mobilisations consécutives à la mort de
|
||
George Floyd, la statue d'Edward Colston est renversée à Bristol,
|
||
traînée dans les rues puis jetée dans le port. La scène dure peu de
|
||
temps, mais elle concentre plusieurs siècles. Des mains tirent sur des
|
||
cordes. Une foule crie. Le bronze bascule, heurte le sol, puis disparaît
|
||
dans l'eau. Pour certains, ce geste répare une injure maintenue trop
|
||
longtemps au cœur de l'espace public. Pour d'autres, il efface
|
||
l'histoire, cède à la passion présente, substitue le verdict immédiat à
|
||
l'examen. Les images circulent aussitôt. On y voit un déboulonnage, une
|
||
vengeance, une libération, une mutilation, une justice tardive, une
|
||
menace contre la mémoire commune. Le même geste ouvre plusieurs mondes.
|
||
|
||
Ce qui se joue ici ne tient pas à la statue comme objet isolé. Une
|
||
statue n'est jamais un simple morceau de matière posé dans une ville.
|
||
Elle ordonne un regard, institue une présence, hiérarchise une mémoire,
|
||
désigne ce qui mérite d'être honoré. Elle distribue silencieusement les
|
||
places entre les morts admirables, les morts oubliés, les violences
|
||
reconnues, les violences recouvertes. Lorsqu'elle est contestée, ce
|
||
n'est pas le passé qui revient mécaniquement troubler le présent. C'est
|
||
la forme publique donnée au passé qui devient litigieuse.
|
||
|
||
La culture apparaît alors dans sa dimension la plus forte. Elle ne
|
||
désigne pas un supplément d'âme, un ensemble d'œuvres, une mémoire
|
||
patrimoniale ou une identité héritée. Elle désigne les formes à travers
|
||
lesquelles un monde se rend sensible à lui-même : récits, images,
|
||
monuments, rites, langues, institutions de transmission, gestes
|
||
d'hospitalité ou d'exclusion, partages du visible et de l'invisible,
|
||
manières de nommer les morts, d'accueillir les vivants, d'orienter
|
||
l'avenir. Une société tient culturellement lorsqu'elle parvient à donner
|
||
forme à ses tensions sans les réduire au silence, sans les abandonner à
|
||
la pure expression, sans les fossiliser dans des signes devenus
|
||
intouchables.
|
||
|
||
La première tension oppose mémoire instituée et mémoire blessée. Toute
|
||
société sélectionne ce qu'elle transmet. Elle conserve, commémore,
|
||
célèbre, enseigne, archive, expose. Cette sélection est inévitable.
|
||
Aucun monde ne peut tout porter avec la même intensité. Mais ce travail
|
||
de mémoire produit aussi des restes : figures effacées, violences
|
||
minorées, noms absents, souffrances reléguées, récits imposés comme
|
||
continuité commune alors qu'ils furent vécus par d'autres comme
|
||
domination. La mémoire instituée donne une forme au passé ; elle risque
|
||
toujours de fermer l'accès à ce qui n'a pas trouvé place dans cette
|
||
forme.
|
||
|
||
La mémoire blessée ne demande pas toujours la destruction de ce qui
|
||
existe. Elle demande d'abord que le signe cesse d'être muet sur les
|
||
conditions de son institution. Un monument, un nom de rue, une fête
|
||
nationale, un musée, un programme scolaire, une archive peuvent devenir
|
||
les lieux d'une comparution différée. Qui est honoré ? Qui est absent ?
|
||
Quelle violence a été convertie en gloire ? Quelle conquête en aventure
|
||
? Quelle dépossession en progrès ? Quelle résistance en trouble ? La
|
||
conflictualité symbolique naît lorsque la mémoire cesse d'être un fond
|
||
commun supposé et redevient une matière disputable.
|
||
|
||
La deuxième tension oppose transmission et interruption. Transmettre ne
|
||
consiste pas à conserver intact. Transmettre, c'est faire passer une
|
||
forme dans un temps qui n'est plus celui de son origine. Toute
|
||
transmission implique donc une reprise, une traduction, une altération.
|
||
Un texte ancien, une langue, un rituel, un art, une institution, un
|
||
geste de civilité ne survivent qu'en entrant dans des usages qui les
|
||
modifient. Pourtant, si tout devient variation immédiate, si toute forme
|
||
héritée se trouve dissoute dans l'actualité de son usage, la continuité
|
||
symbolique se fragilise. La culture exige à la fois passage et
|
||
résistance, reprise et tenue.
|
||
|
||
L'interruption peut être féconde. Elle permet de rompre avec des formes
|
||
injustes, d'ouvrir des langues nouvelles, de rendre visibles des
|
||
expériences exclues. Mais elle peut aussi produire une mémoire sans
|
||
profondeur, condamnée à réagir à des séquences brèves, à des affects
|
||
rapides, à des signes immédiatement consommables. La transmission se
|
||
trouve alors remplacée par l'actualisation permanente. Rien ne disparaît
|
||
vraiment, puisque tout reste archivé, disponible, consultable. Pourtant,
|
||
peu de choses parviennent à former une durée. Le passé circule, mais ne
|
||
travaille plus toujours le présent.
|
||
|
||
La troisième tension oppose pluralité des formes de vie et monde commun.
|
||
Les sociétés contemporaines accueillent, souvent de manière
|
||
conflictuelle, des appartenances, des récits, des langues, des
|
||
sensibilités, des héritages, des mémoires, des pratiques religieuses ou
|
||
séculières, des expériences historiques très diverses. Cette pluralité
|
||
est une richesse lorsqu'elle ouvre le commun à ce qu'il refusait
|
||
d'entendre. Elle devient fragile lorsque les formes de reconnaissance se
|
||
séparent au point de ne plus disposer d'aucun langage de confrontation.
|
||
Chacun peut alors habiter un monde symbolique partiel, saturé de ses
|
||
propres signes, de ses blessures, de ses évidences, de ses loyautés,
|
||
sans parvenir à rencontrer les autres comme porteurs d'un différend
|
||
partageable.
|
||
|
||
Le commun culturel n'est pas l'uniformité. Il n'exige pas que chacun se
|
||
reconnaisse dans les mêmes récits, les mêmes héros, les mêmes images,
|
||
les mêmes rites. Il exige des formes où les récits divergents puissent
|
||
se rencontrer sans devoir se nier. Une société culturellement habitable
|
||
n'est pas une société réconciliée avec son passé. C'est une société
|
||
capable d'instituer des lieux où ses désaccords symboliques deviennent
|
||
travaillables : école, musée, théâtre, archive, espace public,
|
||
cérémonie, débat, littérature, traduction, enquête historique, création
|
||
artistique.
|
||
|
||
La quatrième tension oppose expression et forme. Les sociétés
|
||
contemporaines donnent à l'expression une valeur immense. Chacun peut
|
||
publier, réagir, commenter, témoigner, dénoncer, créer, exposer une
|
||
mémoire, une colère, une identité. Cette démocratisation expressive a
|
||
une puissance réelle. Elle ouvre des scènes à ceux qui n'en avaient pas.
|
||
Elle rend visibles des blessures longtemps tenues dans l'ombre. Elle
|
||
déplace les monopoles de la parole légitime.
|
||
|
||
Mais l'expression ne suffit pas à faire monde. Une douleur exprimée ne
|
||
devient pas encore mémoire commune. Une colère publiée ne devient pas
|
||
encore conflit symboliquement instruit. Un témoignage partagé ne devient
|
||
pas encore forme transmissible. Entre expression et forme, il faut un
|
||
travail : composition, durée, écoute, contradiction, reprise, médiation,
|
||
institution. Lorsque ce travail manque, la culture se disperse en
|
||
intensités successives. Les signes se multiplient, les blessures se
|
||
déclarent, les identités s'affirment, les récits s'opposent, mais rien
|
||
ne tient assez longtemps pour devenir forme de monde.
|
||
|
||
Cette tension s'observe dans les controverses patrimoniales. Lorsqu'un
|
||
monument est contesté, plusieurs réponses sont possibles : le maintenir
|
||
intact au nom de l'histoire, l'enlever au nom de la justice, l'expliquer
|
||
par une plaque, le déplacer dans un musée, le confronter à une autre
|
||
œuvre, ouvrir une enquête publique, créer un parcours mémoriel,
|
||
instituer un débat local. Chacune de ces réponses produit une forme
|
||
différente de comparution. Le problème n'est pas de choisir
|
||
abstraitement entre conservation et effacement. Le problème est de
|
||
savoir quelle forme permet au conflit symbolique d'être porté au lieu
|
||
d'être recouvert.
|
||
|
||
Une plaque explicative peut éclairer ; elle peut aussi neutraliser. Un
|
||
musée peut contextualiser ; il peut aussi mettre à distance. Un
|
||
déboulonnage peut ouvrir une vérité longtemps empêchée ; il peut aussi
|
||
refermer le conflit dans un geste de victoire. Un maintien sans
|
||
transformation peut préserver une continuité ; il peut aussi reconduire
|
||
l'humiliation. La question culturelle est toujours une question de forme
|
||
: quelle opération symbolique permet de rendre le passé disputable sans
|
||
le livrer à la destruction, de reconnaître la blessure sans enfermer les
|
||
sujets dans la blessure, de transmettre sans sacraliser ?
|
||
|
||
L'arcalité culturelle dominante s'est longtemps organisée autour de
|
||
grands récits de continuité : nation, progrès, civilisation, patrimoine,
|
||
canon, humanisme, modernité, émancipation, tradition. Ces récits ont
|
||
donné des formes puissantes de transmission. Ils ont permis de situer
|
||
les individus dans une histoire, d'inscrire les conflits dans des
|
||
horizons communs, de stabiliser des institutions de mémoire. Mais ils
|
||
ont aussi porté des exclusions. Ils ont souvent fait passer pour
|
||
universel ce qui provenait d'expériences situées, de conquêtes, de
|
||
hiérarchies, de violences rendues présentables par le langage de la
|
||
grandeur ou de la mission civilisatrice.
|
||
|
||
Aujourd'hui, cette arcalité est contestée de toutes parts. Les récits
|
||
nationaux sont réouverts par les mémoires coloniales, migratoires,
|
||
minoritaires, ouvrières, féministes, écologiques. Les canons artistiques
|
||
ou littéraires sont interrogés depuis ce qu'ils ont laissé hors champ.
|
||
Les musées sont sommés de répondre des conditions d'acquisition de leurs
|
||
collections. Les institutions scolaires sont traversées par la question
|
||
de ce qu'il faut transmettre, à qui, dans quelle langue, avec quelle
|
||
part de conflit. Les récits de progrès se heurtent à la catastrophe
|
||
écologique. Les récits de civilisation sont suspectés de masquer des
|
||
dominations.
|
||
|
||
Cette contestation n'est pas une crise accidentelle de la culture. Elle
|
||
révèle que les formes symboliques qui tenaient le monde commun ne
|
||
peuvent plus fonctionner comme évidences. Elles doivent comparaître. Un
|
||
héritage ne vaut plus parce qu'il est ancien, consacré, canonisé ou
|
||
majoritaire. Il doit pouvoir répondre de ce qu'il transmet, de ce qu'il
|
||
exclut, de ce qu'il rend possible, de ce qu'il empêche de voir. La
|
||
culture entre alors dans une phase réflexive intense : elle doit rendre
|
||
visibles ses propres opérations d'institution.
|
||
|
||
La cratialité culturelle se joue dans les lieux où les formes circulent
|
||
et s'imposent : programmes scolaires, manuels, musées, plateformes,
|
||
industries culturelles, médias, politiques patrimoniales, marchés de
|
||
l'art, festivals, commémorations, politiques linguistiques, archives,
|
||
traductions, classements, prix, algorithmes de recommandation. Ces lieux
|
||
ne déterminent pas mécaniquement ce qu'une société pense d'elle-même,
|
||
mais ils distribuent des intensités, des accès, des légitimités. Ils
|
||
décident quelles œuvres seront rencontrées, quels récits seront
|
||
transmis, quelles mémoires seront reconnues, quelles formes resteront
|
||
périphériques.
|
||
|
||
Un musée qui restitue une œuvre ne règle pas uniquement un problème de
|
||
propriété. Il modifie une chaîne symbolique. L'objet cesse d'être pris
|
||
dans une narration impériale, ethnographique ou patrimoniale qui l'avait
|
||
rendu disponible comme trésor universel. Il revient vers un autre monde
|
||
de relations, de rituels, de mémoires, de souveraineté. Mais la
|
||
restitution elle-même peut être captée par une diplomatie d'image, un
|
||
marché de la réconciliation, une communication institutionnelle. Elle
|
||
peut ouvrir une scène ou la simuler. Tout dépend de la capacité à faire
|
||
comparaître l'histoire de l'objet, les conditions de son déplacement,
|
||
les sujets concernés, les formes de son retour, les usages à venir.
|
||
|
||
Une école qui modifie un programme ne règle pas un simple problème de
|
||
contenu. Elle redéfinit les conditions de transmission du commun.
|
||
Introduire des œuvres oubliées, déplacer des perspectives, réinscrire
|
||
des violences historiques, ouvrir des langues minorées peut rendre le
|
||
monde plus habitable pour ceux qui n'y trouvaient pas leur mémoire. Mais
|
||
l'école peut aussi fragmenter la transmission si elle additionne des
|
||
mémoires sans forme de rencontre. La difficulté n'est pas d'ajouter des
|
||
récits à d'autres récits. Elle est de construire une forme où leur
|
||
conflit devienne intelligible.
|
||
|
||
Une plateforme culturelle qui recommande des films, des livres, des
|
||
musiques, des images ne se contente pas de faciliter l'accès. Elle
|
||
hiérarchise l'attention. Elle rapproche certaines œuvres, en relègue
|
||
d'autres, enferme parfois les goûts dans des proximités calculées. Elle
|
||
peut ouvrir des découvertes, favoriser des circulations inattendues,
|
||
rendre visibles des créateurs éloignés des circuits dominants. Elle peut
|
||
aussi produire une culture de voisinage algorithmique, où chacun
|
||
rencontre surtout ce que ses traces rendent probable. La conflictualité
|
||
culturelle s'affaiblit lorsque la rencontre avec l'inattendu se trouve
|
||
remplacée par l'ajustement continu aux préférences présumées.
|
||
|
||
Une commémoration publique engage encore un autre régime. Elle rassemble
|
||
des corps, des paroles, des symboles, des gestes de silence, des noms
|
||
prononcés. Elle peut faire tenir une communauté devant ses morts. Elle
|
||
peut aussi reconduire une version pacifiée du passé, dans laquelle les
|
||
conflits qui ont produit les morts disparaissent derrière l'unanimité du
|
||
recueillement. Une commémoration digne ne supprime pas la division par
|
||
la solennité. Elle accepte que la mémoire commune soit traversée par des
|
||
désaccords sur les causes, les responsabilités, les héritages.
|
||
|
||
Les régimes de désarchicration culturelle prennent alors plusieurs
|
||
formes. Il y a captation lorsque des institutions conservent les formes
|
||
de mémoire tout en contrôlant les conditions de leur interprétation. Il
|
||
y a oblitération lorsque certaines expériences ne trouvent aucun lieu de
|
||
transmission, faute d'archive reconnue, de langue légitime, de relais
|
||
institutionnel ou de forme durable. Il y a simulation lorsque
|
||
l'inclusion de signes minorés donne l'apparence d'une transformation
|
||
sans toucher aux hiérarchies profondes. Il y a saturation lorsque la
|
||
multiplication des récits, des images, des controverses et des archives
|
||
produit une mémoire disponible partout, mais difficile à habiter.
|
||
|
||
La captation patrimoniale est particulièrement visible. Une institution
|
||
peut exposer des objets issus de violences historiques tout en
|
||
neutralisant la conflictualité de leur présence. Le cartel explique, la
|
||
scénographie contextualise, le parcours invite à réfléchir. Pourtant, si
|
||
les sujets concernés restent absents de la définition du récit, si la
|
||
propriété, la restitution, les usages et les blessures liées à l'objet
|
||
ne peuvent être discutés, la scène reste captée. L'objet comparaît, mais
|
||
ceux qu'il engage comparaissent trop peu.
|
||
|
||
Il existe une manière cultivée de ne pas répondre. Elle consiste à
|
||
exposer la blessure, à la contextualiser, à l'esthétiser, à la rendre
|
||
visitable, parfois admirable, sans laisser ceux qu'elle engage
|
||
transformer les formes mêmes de l'institution. La mémoire devient
|
||
parcours, l'injustice devient médiation, la dépossession devient objet
|
||
de savoir. Certaines cultures patrimoniales savent ainsi montrer ce
|
||
qu'elles ne veulent pas encore restituer, déplacer ou partager.
|
||
|
||
L'oblitération culturelle atteint des formes de vie qui n'ont pas laissé
|
||
d'archives reconnues ou dont les archives ont été détruites, dispersées,
|
||
dévalorisées. Des langues disparaissent sans avoir été pleinement
|
||
écrites. Des mémoires ouvrières, paysannes, migrantes, minoritaires
|
||
restent dans des photographies familiales, des récits oraux, des gestes,
|
||
des chansons, des lieux détruits. Lorsque ces traces ne trouvent pas
|
||
d'institution, elles ne cessent pas d'exister ; elles perdent la
|
||
possibilité de devenir opposables. Une mémoire sans lieu est une mémoire
|
||
exposée à l'effacement différé.
|
||
|
||
La simulation culturelle apparaît lorsque les signes de pluralité sont
|
||
intégrés comme preuve d'ouverture, sans transformer les structures de
|
||
reconnaissance. Une programmation affiche quelques noms nouveaux, une
|
||
exposition ajoute une salle critique, une entreprise culturelle célèbre
|
||
la diversité, une institution produit un discours réparateur. Ces gestes
|
||
peuvent compter. Ils deviennent simulés lorsqu'ils ne modifient ni les
|
||
critères de sélection, ni les autorités d'interprétation, ni les voies
|
||
d'accès, ni les formes de transmission. La différence est accueillie
|
||
comme motif, non comme puissance de requalification.
|
||
|
||
La saturation culturelle est plus diffuse. Jamais les sociétés n'ont
|
||
disposé d'autant d'archives, d'images, d'œuvres, de récits accessibles.
|
||
Pourtant, cette disponibilité peut affaiblir la transmission. Lorsque
|
||
tout est consultable, rien n'est forcément reçu. Lorsque toute mémoire
|
||
circule, peu de mémoires trouvent une forme de durée. Les signes
|
||
deviennent disponibles sans devenir habitables. La culture n'est pas
|
||
appauvrie par manque d'objets ; elle se fatigue dans l'excès de formes
|
||
non reprises.
|
||
|
||
Des scènes de réarchicration culturelle existent pourtant. Elles
|
||
apparaissent lorsque des institutions acceptent de ne plus contrôler
|
||
seules le récit des objets qu'elles conservent. Elles apparaissent
|
||
lorsque des musées travaillent avec les communautés concernées, non
|
||
comme sources d'authenticité décorative, mais comme sujets capables de
|
||
déplacer l'interprétation. Elles apparaissent lorsque l'école ne
|
||
juxtapose pas des mémoires, mais apprend à lire leurs conflits. Elles
|
||
apparaissent lorsque des artistes donnent forme à des blessures sans les
|
||
réduire au témoignage brut. Elles apparaissent lorsque des archives
|
||
orales deviennent matériaux de transmission, lorsque des langues
|
||
minorées retrouvent des lieux d'usage, lorsque des commémorations
|
||
acceptent la contradiction.
|
||
|
||
Ces scènes restent fragiles. Elles sont exposées à la récupération, à la
|
||
spectacularisation, à la fatigue militante, à la réaction identitaire,
|
||
au marché de la mémoire. Mais elles montrent une possibilité décisive :
|
||
la culture peut redevenir un lieu où les tensions se travaillent. Elle
|
||
n'a pas à choisir entre sacralisation de l'héritage et destruction des
|
||
formes héritées. Elle peut instituer des manières de faire comparaître
|
||
l'héritage lui-même.
|
||
|
||
L'archicration culturelle suppose alors plusieurs conditions. La
|
||
première est la lisibilité des opérations de transmission. Une société
|
||
doit pouvoir interroger ce qu'elle transmet, comment elle le transmet,
|
||
qui transmet, depuis quelles institutions, avec quelles exclusions,
|
||
selon quelles hiérarchies. La transmission n'est pas neutre. Elle doit
|
||
devenir visible comme opération, afin d'être reprise.
|
||
|
||
La deuxième condition est la comparution des mémoires blessées. Une
|
||
mémoire ne comparaît pas lorsqu'elle est simplement mentionnée. Elle
|
||
comparaît lorsqu'elle peut contester la forme du récit commun, déplacer
|
||
ses catégories, faire reconnaître des responsabilités, transformer des
|
||
lieux, modifier des programmes, ouvrir des archives, changer des gestes
|
||
publics. La reconnaissance symbolique ne vaut que si elle possède une
|
||
prise sur les formes.
|
||
|
||
La troisième condition est la médiation des conflits symboliques. La
|
||
culture ne peut se réduire à l'expression immédiate des blessures, ni au
|
||
maintien autoritaire des formes héritées. Le désaccord demande des lieux
|
||
où se travailler : enquêtes historiques, débats publics, créations
|
||
artistiques, institutions patrimoniales ouvertes, scènes de traduction,
|
||
pédagogies du conflit. Sans médiation, la conflictualité symbolique se
|
||
durcit en guerre de signes.
|
||
|
||
La quatrième condition est la pluralité des formes de transmission.
|
||
Écrit, oralité, image, geste, rite, archive, performance, monument,
|
||
récit familial, savoir situé, œuvre d'art, enquête savante : aucun
|
||
régime ne peut prétendre absorber tous les autres. Une culture habitable
|
||
accepte que le monde se transmette par plusieurs voies, et que ces voies
|
||
puissent se corriger mutuellement.
|
||
|
||
La cinquième condition est la capacité de dépatrimonialiser lorsque le
|
||
patrimoine neutralise. Tout ne doit pas être conservé sous la forme qui
|
||
l'a rendu dominant. Certains objets doivent être déplacés, certains noms
|
||
discutés, certains monuments recontextualisés, certains récits
|
||
interrompus, certaines collections restituées. Dépatrimonialiser ne
|
||
signifie pas détruire la mémoire. Cela signifie parfois la libérer de la
|
||
forme qui l'empêchait de comparaître.
|
||
|
||
La sixième condition est la possibilité d'un avenir symbolique. Une
|
||
culture ne peut vivre uniquement de réparation. Elle doit aussi produire
|
||
des formes nouvelles, capables de porter les tensions sans rester
|
||
prisonnières de leur origine blessée. Le devenir civilisationnel se joue
|
||
ici : dans la capacité d'inventer des formes qui ne répètent pas les
|
||
dominations anciennes, sans réduire l'avenir à une administration
|
||
mémorielle du passé.
|
||
|
||
La co-viabilité culturelle ne signifie donc pas consensus sur les
|
||
valeurs, réconciliation générale ou identité commune pacifiée. Elle
|
||
désigne la possibilité, pour des mémoires, des formes de vie, des récits
|
||
et des héritages divergents, de se rencontrer dans des formes
|
||
suffisamment solides pour porter le conflit. Une culture viable n'est
|
||
pas une culture sans fracture. C'est une culture qui sait donner forme à
|
||
ce qui la fracture.
|
||
|
||
Cette exigence engage le devenir civilisationnel. Une civilisation ne
|
||
tient pas par la pure accumulation de ses œuvres, ni par la conservation
|
||
de ses monuments, ni par la proclamation de ses valeurs. Elle tient
|
||
lorsqu'elle peut encore répondre des formes par lesquelles elle se
|
||
raconte, se transmet, se critique, se répare et s'invente. Elle se
|
||
défait lorsque ses signes ne portent plus rien, lorsque ses mémoires ne
|
||
se rencontrent plus, lorsque ses conflits symboliques deviennent des
|
||
guerres d'effacement, lorsque ses institutions de transmission perdent
|
||
toute prise sur les expériences qui demandent à paraître.
|
||
|
||
Le devenir civilisationnel n'est donc pas une grandeur abstraite. Il se
|
||
joue dans des gestes concrets : nommer une rue, enseigner un texte,
|
||
restituer un objet, traduire une langue, ouvrir une archive, modifier
|
||
une commémoration, préserver un rite, créer une œuvre, déplacer un
|
||
monument, écouter une mémoire qui dérange, transmettre une forme sans la
|
||
rendre intouchable. C'est là qu'un monde décide s'il peut encore se
|
||
soutenir comme monde.
|
||
|
||
À ce point du chapitre, la tension culturelle rassemble toutes les
|
||
autres sans les absorber. L'économie avait interrogé ce qui compte.
|
||
L'écologie, ce qui peut demeurer habitable. Le social, ce qui peut
|
||
devenir expérience opposable. Le médiatique, ce qui peut tenir dans la
|
||
circulation. Le psychique, ce qui peut être repris intérieurement sans
|
||
être codé ou épuisé. Le politique, ce qui peut devenir conflit institué.
|
||
Le technologique, ce qui peut rendre ses critères comparables. La
|
||
géopolitique, ce qui peut faire comparaître les puissances. La
|
||
cosmopolitique, ce qui peut faire comparaître les sujets affectés par le
|
||
monde. La culture demande enfin sous quelles formes tout cela peut être
|
||
symbolisé, transmis, rendu sensible, discuté, repris.
|
||
|
||
Il ne s'agit donc pas d'ajouter une dernière sphère à la liste. La
|
||
culture est le lieu où les tensions deviennent habitables ou
|
||
inhabitables comme monde. Lorsqu'elle réussit, elle ne résout pas les
|
||
conflits ; elle leur donne des formes de mémoire, de langage, de
|
||
visibilité, de transmission. Lorsqu'elle échoue, les conflits restent
|
||
sans forme commune : ils deviennent ressentiment, guerre de signes,
|
||
patrimoine vide, expression saturée, identité défensive, oubli organisé.
|
||
|
||
La dernière leçon de cette section est peut-être la plus dure : une
|
||
société peut disposer d'institutions, de marchés, de technologies, de
|
||
procédures, de droits, de médias, de scènes politiques, et perdre
|
||
pourtant la capacité de faire monde si ses formes symboliques ne portent
|
||
plus les tensions qui la traversent. Une civilisation ne tient pas en
|
||
éliminant le tragique. Elle tient en lui donnant forme.
|
||
|
||
C'est depuis cette exigence que le chapitre peut désormais se refermer :
|
||
les tensions contemporaines ne demandent pas une pacification générale,
|
||
mais des formes de comparution capables de soutenir ce qu'elles rendent
|
||
visible. La co-viabilité n'est pas l'autre nom de l'équilibre. Elle est
|
||
la possibilité, toujours fragile, de faire tenir ensemble des
|
||
incompatibilités sans les nier, sans les livrer à la destruction, sans
|
||
les enfermer dans des formes mortes.
|
||
|
||
## Conclusion du chapitre 5 — Pour une co-viabilité des tensions
|
||
|
||
Après cette traversée, il ne s'agit plus d'additionner les crises
|
||
contemporaines. Elle cherchait à montrer, dans des sphères distinctes
|
||
mais constamment liées, une même difficulté fondamentale : les sociétés
|
||
disposent d'une puissance croissante de mesure, de traitement, de
|
||
circulation, d'anticipation, de correction et de pilotage ; elles
|
||
peinent pourtant à instituer les formes dans lesquelles les tensions qui
|
||
les traversent pourraient être rendues pleinement visibles, opposables
|
||
et révisables. Ce paradoxe définit le cœur de notre situation. Jamais
|
||
les interdépendances n'ont été aussi documentées ; rarement les conflits
|
||
qu'elles produisent ont trouvé des scènes capables de les porter sans
|
||
les neutraliser.
|
||
|
||
L'économie a montré que la valeur n'est jamais une donnée purement
|
||
objective. Elle est le résultat de formats, de seuils, de traductions,
|
||
de classements et de critères qui déterminent ce qui peut compter. Une
|
||
économie ne distribue pas seulement des ressources ; elle distribue des
|
||
possibilités d'apparition. Elle décide, souvent sans le dire, quelles
|
||
existences peuvent être soutenues, financées, reconnues, prolongées,
|
||
relancées. Lorsque les scènes où ces critères devraient être discutés
|
||
sont captées, oblitérées ou simulées, la valeur cesse de comparaître
|
||
comme construction disputable. Elle se présente comme évidence,
|
||
procédure ou nécessité. C'est alors que l'économie devient politiquement
|
||
inhabitable : non parce qu'elle produit du conflit, mais parce qu'elle
|
||
soustrait les conditions de ce conflit à la contradiction.
|
||
|
||
L'écologie a déplacé cette question vers les milieux. Ce qui s'y joue ne
|
||
concerne pas seulement l'usage des ressources, mais la possibilité même
|
||
de demeurer dans un monde qui ne soit pas rendu invivable par ses
|
||
propres modes de régulation. Les milieux sont mesurés, cartographiés,
|
||
compensés, modélisés, administrés. Mais cette documentation peut
|
||
coexister avec une faible comparution des formes de vie affectées. Une
|
||
zone humide détruite, une nappe contaminée, un territoire rendu
|
||
inhabitable, une communauté déplacée ne sont pas de simples effets
|
||
secondaires. Ils engagent les conditions matérielles de la co-viabilité.
|
||
Lorsque les décisions écologiques convertissent les singularités des
|
||
milieux en équivalences abstraites, la régulation reste active, mais
|
||
elle perd la prise sur ce qu'elle prétend protéger.
|
||
|
||
Le social a révélé une autre forme de fragilité : l'expérience blessée
|
||
peut être mesurée sans devenir opposable. Une société peut connaître ses
|
||
inégalités, les chiffrer, les cartographier, les commenter, tout en
|
||
laissant ceux qu'elles affectent sans lieu suffisant pour transformer ce
|
||
qu'ils vivent en objection recevable. Suspension de droit, attente
|
||
administrative, orientation scolaire, accès au logement, plateforme de
|
||
traitement, réunion publique : autant de situations où la décision opère
|
||
sans toujours revenir vers ceux qu'elle atteint. L'injustice sociale ne
|
||
tient pas uniquement à la répartition des biens ou des statuts. Elle
|
||
tient aussi à la distribution inégale des capacités d'apparition.
|
||
Certains peuvent faire valoir leur situation comme contradiction ;
|
||
d'autres restent enfermés dans des catégories qui les traitent sans les
|
||
entendre.
|
||
|
||
Le médiatique a montré que la visibilité n'est pas encore la
|
||
reconnaissance. Quelque chose peut apparaître massivement, circuler,
|
||
provoquer, saturer l'espace public, puis disparaître sans avoir été
|
||
repris comme différend. À l'inverse, une situation grave peut rester
|
||
sous le seuil de l'événement parce qu'elle ne possède pas la forme
|
||
brève, intense, extractible, immédiatement partageable qu'exige la
|
||
circulation. Le médiatique contemporain ne se contente pas de montrer ou
|
||
de cacher. Il configure les conditions de tenue de ce qui apparaît. Il
|
||
peut saturer, oblitérer, capter, simuler, mais aussi parfois rouvrir une
|
||
scène faible de reprise. La question décisive n'est donc pas : que
|
||
voit-on ? Elle est : qu'est-ce qui peut tenir assez longtemps pour
|
||
prendre la forme d'une contradiction ?
|
||
|
||
Le psychique a fait apparaître le revers intérieur de ces défauts de
|
||
comparution. Lorsque l'économie classe sans répondre, lorsque le social
|
||
rend l'expérience inopposable, lorsque le médiatique expose sans faire
|
||
tenir, les tensions ne s'évanouissent pas. Elles se déposent dans les
|
||
sujets sous forme de fatigue, de honte, de confusion,
|
||
d'auto-surveillance, de retrait ou de saturation. Le psychique n'est pas
|
||
un refuge séparé du monde. Il est l'un des lieux où s'inscrivent les
|
||
tensions que les autres scènes n'ont pas su porter. La souffrance
|
||
intérieure ne doit donc être ni intégralement médicalisée, ni
|
||
immédiatement politisée sans discernement. Elle doit pouvoir comparaître
|
||
comme expérience : recevoir une écoute, trouver un temps, distinguer ce
|
||
qui relève du sujet, de la relation, du cadre social, de l'organisation,
|
||
du monde qui l'affecte.
|
||
|
||
Le politique a porté cette difficulté à son niveau explicite. Une
|
||
société n'est pas menacée parce qu'elle est divisée. Elle devient
|
||
fragile lorsque ses divisions ne trouvent plus de formes où elles
|
||
peuvent être instituées. Gouverner suppose de décider, mais décider
|
||
politiquement suppose de rendre les arbitrages exposables, opposables,
|
||
révisables. Lorsque l'expertise transforme des choix en nécessités,
|
||
lorsque la participation atteste l'écoute sans modifier la décision,
|
||
lorsque la représentation agrège sans faire revenir les expériences
|
||
affectées, lorsque la rue ne trouve plus de relais institutionnel, le
|
||
conflit change de nature. Il ne disparaît pas. Il se durcit, se
|
||
disperse, se polarise ou se retourne vers des formes d'impuissance. La
|
||
crise politique contemporaine n'est pas d'abord une crise de
|
||
conflictualité ; elle est une crise de l'institution du conflit.
|
||
|
||
La technologie a montré comment cette crise peut se déplacer dans les
|
||
architectures de calcul. La computation traduit le monde en données ;
|
||
l'automatisation déclenche des effets sans différé suffisant ; la
|
||
gouvernementalité technologique module les conduites avant même que le
|
||
conflit ne se formule. Ici encore, le problème n'est pas l'existence des
|
||
systèmes techniques. Aucun monde contemporain ne peut se passer de
|
||
calcul, de modèles, d'automatisations ou d'infrastructures numériques.
|
||
Le problème surgit lorsque les critères qui orientent ces systèmes ne
|
||
disposent pas d'une scène de comparution. Un score, un seuil, une
|
||
recommandation, une alerte, un classement ne sont pas de simples
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opérations. Ils définissent des accès, des priorités, des visibilités,
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des soupçons, des possibilités de vie. Une technologie habitable n'est
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pas une technologie sans calcul ; c'est une technologie dont les
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critères peuvent être exposés, contestés, suspendus et révisés.
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La géopolitique a élargi cette question à l'échelle des puissances. Les
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conflits internationaux ne manquent ni de scènes, ni de discours, ni
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d'institutions. Ils manquent souvent d'un espace commun assez fort pour
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rendre les puissances opposables à leurs propres justifications. La
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multipolarité peut ouvrir des contestations nécessaires contre d'anciens
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monopoles de légitimité. Elle peut aussi fragmenter les critères du
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différend. Lorsque chaque puissance parle depuis son propre monde de
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sécurité, de mémoire, de souveraineté, de menace ou de réparation, le
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conflit devient difficile à porter dans une scène commune. La puissance
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contemporaine agit par armée, mais aussi par infrastructures, sanctions,
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dettes, standards, données, routes, câbles, monnaies, technologies. La
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comparution géopolitique exige alors de suivre les chaînes de puissance
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et de faire revenir les conséquences vers les raisons qui les
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autorisent.
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La cosmopolitique a déplacé la focale vers ceux qui sont affectés par le
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monde sans disposer toujours d'un statut proportionné à ce qu'ils
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subissent. Migrants, peuples autochtones, communautés exposées,
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travailleurs pris dans des chaînes globales, générations futures,
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vivants non humains, territoires menacés : ces sujets ou quasi-sujets
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révèlent l'insuffisance des cadres politiques hérités. L'universalité
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demeure indispensable, mais elle doit rester disputable. Elle protège
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lorsqu'elle ouvre une adresse ; elle mutile lorsqu'elle impose au sujet
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de renoncer à la singularité de ce qui l'atteint. Une co-viabilité
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cosmopolitique suppose donc des formes capables d'accueillir des sujets
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affectés par des processus mondiaux sans les réduire aux catégories déjà
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disponibles.
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La culture, enfin, a montré que les tensions ne deviennent habitables
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qu'à travers des formes symboliques. Une société ne tient pas par
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accumulation de normes, de procédures, de données ou de droits. Elle
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tient aussi par des récits, des images, des monuments, des
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transmissions, des langues, des œuvres, des archives, des rites, des
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manières de nommer les morts et d'accueillir les vivants. Lorsque ces
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formes ne portent plus les conflits qui les traversent, elles se vident
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ou se durcissent. Elles deviennent patrimoine muet, identité défensive,
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mémoire saturée, guerre de signes, expression sans transmission. La
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culture ne résout pas les fractures ; elle leur donne, ou non, une forme
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dans laquelle elles peuvent être reprises.
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Ces dix traversées convergent vers une même thèse : la crise
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contemporaine n'est pas une crise de tension. Les tensions abondent.
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Elles traversent les valeurs, les milieux, les expériences, les images,
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les subjectivités, les institutions, les modèles, les puissances, les
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sujets du monde, les formes de transmission. La crise tient à
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l'insuffisance des scènes capables de les soutenir. Trop souvent, les
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tensions sont administrées comme déséquilibres, converties en données,
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absorbées comme impacts, réduites à des symptômes, accélérées en flux,
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déléguées à des systèmes, dispersées entre institutions, ou recouvertes
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par des récits qui ne les laissent plus comparaître.
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C'est pourquoi la soutenabilité, lorsqu'elle se contente de
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compatibiliser les variables d'un monde déjà donné, manque son objet.
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Elle peut nommer de vraies limites, signaler de réelles
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interdépendances, outiller des politiques nécessaires. Mais elle devient
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insuffisante dès qu'elle transforme les tensions constitutives en
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problèmes de gestion. Elle promet alors la durée d'un ordre sans
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demander assez à quelles conditions cet ordre reste politiquement,
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matériellement, symboliquement et psychiquement habitable. Elle cherche
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l'ajustement là où il faudrait rendre le conflit opposable.
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La co-viabilité nomme autre chose. Elle ne désigne ni l'harmonie, ni
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l'équilibre, ni la pacification générale. Elle désigne la possibilité
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fragile de faire tenir ensemble des formes de vie, des intérêts, des
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milieux, des mémoires et des puissances qui ne s'accordent pas
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spontanément. Elle ne supprime pas les tensions ; elle les rend
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praticables. Elle n'élimine pas le conflit ; elle lui donne des formes
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où il peut être exposé, différé, repris, transformé. Elle n'exige pas un
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monde sans tragique ; elle exige que le tragique ne soit pas abandonné à
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la violence brute, à l'administration muette ou à la simulation de
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consensus.
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Une co-viabilité archicratiquement consistante suppose donc trois
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exigences constantes.
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La première est l'explicitation des fondements. Toute régulation repose
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sur des choix : ce qui compte, ce qui mérite protection, ce qui peut
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être sacrifié, ce qui doit être ralenti, financé, compensé, exposé,
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transmis. Tant que ces choix restent cachés sous le langage de la
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nécessité, du calcul, de la neutralité ou de l'évidence, ils ne peuvent
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pas être véritablement disputés. Rendre un monde habitable commence par
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rendre visibles les fondements qui prétendent l'ordonner.
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La deuxième est la traçabilité des opérations. Les tensions
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contemporaines ne sont pas produites par des principes abstraits. Elles
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passent par des chaînes : administratives, économiques, techniques,
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médiatiques, juridiques, logistiques, géopolitiques, culturelles. Entre
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une décision et ses effets, il y a des seuils, des formulaires, des
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indicateurs, des contrats, des algorithmes, des infrastructures, des
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normes, des récits, des institutions. Sans traçabilité, la
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responsabilité se disperse. La régulation agit, mais elle ne répond plus
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de ce qu'elle fait.
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La troisième est l'institution de l'épreuve. Une régulation ne devient
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habitable que si ses effets peuvent revenir vers elle. Ce qu'elle
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produit doit pouvoir la contester. Une décision économique doit répondre
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des existences qu'elle exclut. Une décision écologique doit répondre des
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milieux qu'elle transforme. Une décision sociale doit répondre des
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expériences qu'elle rend inopposables. Un cadrage médiatique doit
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répondre de ce qu'il fait tenir ou disparaître. Une technique doit
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répondre des critères qu'elle incorpore. Une puissance doit répondre des
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dommages qu'elle déplace. Une culture doit répondre des formes qu'elle
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transmet.
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Ces trois exigences, fondement, opération, épreuve, ne composent pas une
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grille extérieure au réel. Elles désignent les conditions minimales
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d'une archicration de co-viabilité. Un monde tient politiquement
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lorsqu'il peut rendre déclarables ses fondements, traçables ses
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opérations, opposables ses effets. Il se désarchicratise lorsque ces
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dimensions se dissocient : fondements implicites, opérations opaques,
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effets sans reprise. Il bascule vers l'autarchicratie lorsque les
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régulations ne répondent plus qu'à leur propre continuité opératoire,
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sans scène capable de les interrompre, les exposer, les réviser.
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Ces exigences ne relèvent pas d'un idéal de clarté abstraite. Elles
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empêchent que les vérités les plus dures deviennent introuvables : qui
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décide sans se nommer, qui bénéficie sans répondre, qui supporte sans
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être entendu, qui disparaît dans les catégories censées l'accueillir,
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qui se fatigue à traduire sa vie dans des formes qui ne furent pas
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faites pour elle. Une régulation devient inhabitable lorsque ces vérités
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ne sont plus niables, mais restent pourtant sans adresse.
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La tâche n'est pas de chercher un méta-principe qui résoudrait les dix
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tensions. Une telle résolution serait illusoire, peut-être même
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dangereuse. Les tensions analysées ici sont irréductibles parce qu'elles
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expriment des incompatibilités constitutives de la vie commune
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contemporaine. La subsistance et la captation, l'habitabilité et
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l'extraction, la reconnaissance commune et la différenciation des
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expériences, l'ordre et le conflit, l'attention et l'individuation, la
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visibilité et la reconnaissance, la computation et la légitimation, la
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puissance et la disputabilité, l'universalité et les sujets situés, la
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transmission et la fracture symbolique : aucune de ces tensions ne peut
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être supprimée sans mutiler l'un de ses pôles ou reconduire la
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domination sous une forme pacifiée.
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La tâche est plus exigeante : instituer des formes capables de soutenir
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ces tensions sans les confondre avec des anomalies. Cela exige des
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scènes fortes, mais aussi des scènes faibles ; des institutions, mais
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aussi des médiations locales ; des droits, mais aussi des récits ; des
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données, mais aussi des contre-données ; des procédures, mais aussi des
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temps de reprise ; des expertises, mais aussi des formes de contestation
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; des formes de représentation, mais aussi des sujets capables de
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déplacer les formats qui prétendent les représenter.
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Il ne faut pas sous-estimer la difficulté. Les régimes contemporains de
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désarchicration sont puissants parce qu'ils ne se présentent pas
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toujours comme domination. Ils prennent souvent la forme de
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l'efficacité, de la simplification, de la transparence, de la
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participation, de la personnalisation, de la sécurité, de la
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responsabilité, de la transition, de la résilience. Ils parlent un
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langage acceptable. Ils promettent de réduire les frictions. Ils
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assurent que le conflit peut être converti en procédure, en donnée, en
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impact, en ajustement, en indicateur, en accompagnement. Leur force
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tient à cette douceur opératoire : ils rendent les tensions traitables
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en les privant parfois de leur portée politique.
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C'est pourquoi l'archicration ne peut être comprise comme un supplément
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institutionnel. Elle est une exigence de comparution. Elle demande que
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les régulations ne se contentent pas d'agir, mais qu'elles puissent être
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rendues présentes à leurs effets. Elle demande que les sujets, les
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milieux, les valeurs, les conflits, les critères, les mémoires puissent
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revenir vers les formes qui les affectent. Elle demande que le monde ne
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soit pas gouverné uniquement par ce qui fonctionne, mais par ce qui
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accepte encore de répondre.
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La co-viabilité n'est donc pas une promesse de paix. Elle est une
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discipline du conflit. Elle oblige à refuser les pacifications trop
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rapides, les équivalences trop lisses, les scènes trop faibles, les
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consultations trop décoratives, les calculs trop sûrs d'eux-mêmes, les
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mémoires trop satisfaites, les universalités trop closes. Elle ne
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cherche pas la pure intensité du dissensus. Elle cherche sa tenue. Elle
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cherche les formes par lesquelles un différend ne se transforme ni en
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violence sans langage, ni en administration sans conflit.
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À ce point, le chapitre peut se refermer sur une proposition simple,
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mais décisive : un monde n'est pas co-viable parce qu'il dure. Il est
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co-viable lorsqu'il peut rendre disputables les conditions de sa durée.
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La durabilité peut prolonger un ordre injuste, préserver une
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compatibilité abstraite, stabiliser des asymétries, compenser des
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destructions, ajuster des variables. La co-viabilité exige davantage.
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Elle demande que ceux qui supportent les coûts, les milieux qui portent
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les effets, les sujets que les catégories mutilent, les mémoires que les
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récits oublient, les formes de vie que les modèles rendent périphériques
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puissent comparaître.
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La crise contemporaine est une crise de scène. Non parce que les scènes
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auraient disparu, mais parce qu'elles sont souvent trop faibles, trop
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captées, trop saturées, trop fragmentées, trop simulées, trop éloignées
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des opérations qu'elles devraient rendre opposables. Le pouvoir ne cesse
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pas d'agir ; il agit parfois avec une efficacité accrue. Ce qui manque,
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c'est sa comparution. La régulation ne manque pas toujours ; elle
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prolifère. Ce qui manque, c'est la possibilité de faire revenir vers
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elle les tensions qu'elle administre.
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L'archicration de co-viabilité ne vient pas résoudre les tensions. Elle
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leur donne forme. Elle ne garantit pas l'accord. Elle rend possible la
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reprise. Elle ne promet pas un monde réconcilié. Elle cherche un monde
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où les incompatibilités ne soient ni niées, ni abandonnées à la
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destruction, ni dissoutes dans les opérations qui prétendent les gérer.
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C'est à cette condition qu'une société peut encore tenir sans se fermer,
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durer sans se fossiliser, changer sans se défaire.
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Une civilisation ne tient pas en éliminant le tragique. Elle tient en
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lui donnant forme.
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