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title: Conclusion — ArchiCraT-IA
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edition: archicrat-ia
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status: essai_these
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Nous n'assistons ni à un retour primordial du désordre ni à une
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raréfaction du pouvoir. Ce qui se transforme, plus discrètement mais de
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manière décisive, ce sont les conditions mêmes sous lesquelles la
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régulation peut apparaître. Ce qui se reconfigure sous nos yeux n'est
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pas d'abord la quantité de pouvoir à l'œuvre dans nos sociétés, mais la
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manière dont ce pouvoir se rend — ou ne se rend plus — visible,
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adressable, contestable. La conflictualité ne disparaît pas ; elle
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change de régime d'existence. Là où elle trouvait autrefois à se
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formuler dans des lieux identifiables, à se différer dans des
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temporalités instituées, à se confronter dans des espaces d'énonciation
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reconnus, elle se trouve de plus en plus distribuée dans des chaînes
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opératoires qui se présentent comme de simples enchaînements techniques.
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Flux, scores, interfaces, barèmes, protocoles : autant de formes qui
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n'abolissent pas les décisions, mais en modifient profondément les
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conditions d'apparition. Ce qui relevait d'une épreuve devient
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traitement. Ce qui relevait d'une adresse devient calcul. Ce qui
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relevait d'une justification devient paramétrage.
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Ce déplacement est d'autant plus difficile à saisir qu'il ne se donne
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pas comme rupture. Il s'installe dans la continuité apparente des
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dispositifs, dans l'amélioration de leur efficacité, dans la promesse
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d'une gestion plus rapide, plus fluide, plus objective des situations.
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Le conflit y est désamorcé au nom de la performance. Le différé y est
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perçu comme ralentissement. L'exposition y est remplacée par une
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visibilité sans interlocution, où tout semble disponible sans que rien
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ne soit véritablement tenu. Il ne s'agit pas d'un vide. Il ne s'agit pas
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d'un monde sans normes ni d'un effondrement du pouvoir. Il s'agit d'un
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recouvrement. Ce que cet essai-thèse a nommé oblitération archicratique
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désigne cette dynamique précise : la substitution progressive de la
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scène par l'exécution, du différé par l'automaticité, de l'énonciation
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par la trace, de l'épreuve par la donnée.
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Le pouvoir ne cesse pas d'opérer ; il cesse de comparaître. Les
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décisions continuent d'être prises ; elles cessent d'être tenues. Elles
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ne disparaissent pas ; elles se soustraient aux formes où elles
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pourraient être rapportées à leurs fondements, confrontées à leurs
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effets, reprises à partir de ce qu'elles affectent.
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Ce qui caractérise ainsi notre situation n'est pas une crise de la
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conflictualité, mais une crise de sa tenue. Non l'absence de dissensus,
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mais l'altération des formes capables de le porter. Non la disparition
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du politique, mais sa désarticulation progressive hors des scènes où il
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pouvait encore apparaître comme tel. À ce niveau, ce que nous appelons
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crise ne relève plus d'un dysfonctionnement partiel, ni d'une dérive
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simplement sectorielle. Elle engage les conditions même dans lesquelles
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un monde peut encore faire apparaître, soutenir et transformer ce qui le
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traverse.
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Ce déplacement du regard a commandé tout le parcours accompli. Il a
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d'abord fallu apprendre à voir. Distinguer ce qui fonde de ce qui opère,
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ce qui opère de ce qui met à l'épreuve. Rompre avec les confusions qui
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font passer l'exécution pour la justification, la visibilité pour
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l'opposabilité, la procédure pour la scène. Sans cette discipline de
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détectabilité, le présent demeure illisible et la critique se dissout
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dans des généralités. L'une des ambitions premières de ce travail aura
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donc été de donner des prises : non pas inventer un vocabulaire pour le
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plaisir de l'invention, mais rendre discernable ce que les descriptions
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ordinaires du pouvoir, de la gouvernance et de l'administration laissent
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trop souvent se confondre.
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Encore fallait-il que ce vocabulaire n'usurpe pas sa propre nécessité.
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L'archicratie ne vaut pas parce qu'elle pourrait tout redire dans sa
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langue ; elle vaut seulement là où elle permet de discerner quelque
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chose qui, sans elle, resterait confondu, euphémisé ou inaperçu. Elle ne
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constitue donc ni une théorie totale du politique, ni une clef
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universelle des mondes historiques, mais un instrument critique situé,
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tenu à une obligation de retenue : se taire là où il n'apporte aucun
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gain de lisibilité, et répondre de ses distinctions là où il prétend en
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produire. C'est à cette condition seulement qu'un paradigme cesse d'être
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un idiome de surplomb pour devenir une épreuve réelle de connaissance.
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Il a fallu ensuite remonter plus loin. Reconnaître que les formes
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d'épreuve ne sont ni des raffinements tardifs des modernités
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représentatives, ni des suppléments ajoutés à des ordres déjà
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constitués, mais des conditions plus profondes de la tenue des mondes
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humains. Avant les États, avant les bureaucraties, avant les
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codifications juridiques stabilisées, des collectifs ont dû inventer des
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manières de différer, de ritualiser, d'exposer ce qui les traversait.
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L'histoire du politique ne commence pas avec la souveraineté constituée
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; elle commence avec la nécessité, pour un monde traversé de forces
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hétérogènes, de ne pas s'abandonner à leur pure immédiateté. Elle
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commence là où quelque chose comme une reprise devient possible, là où
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ce qui affecte peut être reconduit à une forme d'exposition, si
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rudimentaire, violente ou dissymétrique soit-elle. La scène n'est donc
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pas un luxe moderne. Elle appartient à la structure même des mondes qui
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tiennent.
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Il a fallu également traverser les grandes pensées du pouvoir, non pour
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les annuler, ni pour les annexer de force à un nouveau système, mais
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pour en mesurer les prises et les limites. Certaines ont privilégié le
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fondement, d'autres l'opération, d'autres encore la conflictualité, la
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dispersion des dispositifs, l'individuation, la justification ou le
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dissensus. Toutes ont saisi quelque chose de réel ; aucune n'a tenu
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entièrement ensemble les conditions d'une régulation habitable. Ce que
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cette traversée a rendu possible, ce n'est pas une synthèse des
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doctrines, mais une méta-grammaire du politique, capable de les relire à
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partir de ce qu'elles permettent — ou non — de penser : comment un
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ordre se fonde, comment il opère, comment il accepte d'être mis à
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l'épreuve.
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Il a fallu enfin éprouver cette grammaire dans l'histoire effective des
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transformations modernes, là où les capacités de régulation ont atteint
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une intensité inédite. Ce qui apparaît alors n'est pas seulement une
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succession d'innovations techniques, mais une série de reconfigurations
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du rapport entre fondement, opération et épreuve. Chaque révolution
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industrielle a redessiné ce triangle ; chacune a accru certaines
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puissances tout en décalant, fragmentant ou fragilisant les formes
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capables de les soutenir. L'histoire moderne n'apparaît plus comme celle
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d'un progrès simplement technique ; elle devient lisible comme celle des
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déplacements successifs du lieu où le pouvoir se rend — ou cesse de se
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rendre — comparable, contestable, révisable.
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C'est au point le plus brûlant du présent que cette exigence se révèle
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avec la plus grande netteté. Les tensions contemporaines ne se laissent
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pas comprendre comme des crises séparées, ni comme des anomalies
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sectorielles. Elles manifestent, chacune à leur manière, la difficulté
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croissante à instituer des formes dans lesquelles ce qui est affecté par
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les décisions peut être reconduit à une épreuve. Ce qui manque n'est pas
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la capacité à produire des normes, des infrastructures, des critères,
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des instruments. Ce qui manque, de plus en plus, c'est l'habileté à les
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porter. De là la nécessité d'un déplacement conceptuel décisif :
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substituer au lexique lisse de la durabilité la notion de co-viabilité.
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Non pas un équilibre supposé entre intérêts déjà constitués, ni la
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correction technocratique d'externalités, mais l'institution toujours
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fragile, toujours révisable, toujours conflictuelle, des conditions sous
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lesquelles des formes de vie hétérogènes peuvent encore tenir ensemble
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sans destruction irréversible.
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Ce qui se dégage ainsi de l'ensemble n'est pas une doctrine
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supplémentaire, encore moins un système clos. C'est une condition — qui ne garantit ni harmonie ni salut, mais sans laquelle aucune
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régulation ne peut être tenue comme monde. Cette condition peut
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désormais être formulée simplement : une régulation ne devient habitable
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qu'à la mesure où ce qui la fonde, ce qui l'opère et ce qui la met à
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l'épreuve demeurent distinguables, articulés et exposables. Toute la
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difficulté tient alors à ceci : maintenir cette distinction sans les
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dissocier, et cette articulation sans les confondre. Là où ces
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dimensions se confondent, se disjoignent ou se dérobent à l'exposition,
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la régulation peut continuer à fonctionner ; elle cesse de se tenir.
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C'est cette condition minimale que nous avons nommée archicratie. Ni
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régime parmi d'autres, ni forme institutionnelle déterminée, ni idéal
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moral à incarner : un seuil. Le seuil au-dessous duquel la régulation se
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réduit à sa propre opérativité, et au-dessus duquel elle devient, au
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moins en droit, habitable, parce qu'elle laisse ouverte la possibilité
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de sa reprise. L'archicratie ne désigne ni la justice, ni la bonté, ni
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la douceur des décisions ; elle désigne la condition sans laquelle ces
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questions elles-mêmes cessent de pouvoir être posées politiquement.
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Ce qui fonde une régulation ne se confond ni avec une autorité
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abstraite, ni avec un texte, ni avec une tradition invoquée une fois
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pour toutes ; cela renvoie à la capacité d'un ordre à exposer ses
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raisons comme telles. Ce qui opère désigne les instruments, procédures
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et dispositifs par lesquels le monde est effectivement découpé,
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distribué, transformé. Ce qui met à l'épreuve, enfin, ne relève ni d'une
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consultation formelle ni d'un recours marginal, mais de formes
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instituées où fondements, opérations et effets peuvent être suspendus,
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confrontés, repris.
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Ces prises ne sont jamais données à l'état pur. Elles se recouvrent, se
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déplacent, se distribuent inégalement selon les configurations. Mais
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leur coprésence différenciée constitue la condition minimale d'une
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régulation vivable. Là où l'opération se déploie sans être reconduite à
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ses raisons, là où les décisions s'appliquent sans passer par des
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épreuves effectives, la régulation bascule vers une forme de fermeture
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qui ne relève ni du chaos ni du retrait du pouvoir, mais de son
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auto-suffisance. Dans une telle configuration, le pouvoir ne se retire
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pas ; il s'accomplit sans comparution. Il produit des effets, parfois
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avec une grande précision, mais sans se laisser reprendre dans des
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formes où ces effets pourraient être rapportés à des raisons
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discutables. Il opère, mais ne s'expose plus. Il décide, mais ne se
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laisse plus adresser. Tout fonctionne ; mais plus rien ne s'expose ni ne
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s'explique.
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La différence décisive se situe là. Entre une régulation capable
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d'exécuter des procédures, de reproduire des normes, de gérer des flux,
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et une régulation capable de se rapporter à elle-même à partir de ce
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qu'elle affecte, la différence ne tient pas à l'intensité du pouvoir,
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mais à la possibilité de sa mise à l'épreuve. Ce qui rend un monde
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habitable n'est ni l'absence de tensions, ni la stabilité de ses
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équilibres, ni la pure efficacité de ses dispositifs. C'est la forme
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dans laquelle ce qui le traverse peut être porté sans être nié, différé
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sans être dissous, exposé sans être annihilé.
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À partir de là, la question n'est plus d'abord celle d'un bon régime,
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mais celle d'un monde qui tient. Non d'un monde pacifié, homogène ou
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réconcilié, mais d'un monde capable de porter ce qui le traverse sans
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s'abolir dans sa propre exécution. Un monde qui ne tient ni par inertie,
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ni par répétition, ni par l'évidence supposée de ses fondements. Il
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tient parce qu'il est capable de porter ce qui le traverse sans le nier,
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de différer ce qui l'affecte sans le dissoudre, d'exposer ce qui le
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gouverne sans s'effondrer sous sa propre mise en question. Habiter un
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monde ne signifie pas simplement y vivre. Cela signifie pouvoir y
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comparaître. Pouvoir y demander d'où parle ce qui décide. Pouvoir y
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identifier ce qui opère. Pouvoir y rouvrir le temps lorsque l'exécution
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tend à se refermer sur elle-même. Pouvoir y faire apparaître ce qui,
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sans cela, demeurerait converti en variable, en score, en flux.
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La scène prend ici son sens le plus fort. Elle n'est ni un supplément
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institutionnel, ni un décor ajouté au pouvoir pour en améliorer
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l'acceptabilité, ni une métaphore commode pour désigner des espaces de
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parole. Elle est l'une des formes à travers lesquelles un ordre cesse
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d'être purement opératoire pour devenir politiquement tenable. Là où il
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y a scène au sens fort — c'est-à-dire espace différé, documenté,
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institué, capable de suspendre et de requalifier — la régulation ne se
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contente pas d'agir : elle accepte de comparaître. C'est dans cette
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comparution que se joue la possibilité, pour un monde, de ne pas se
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réduire à ce qu'il exécute.
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Il faut ici maintenir une distinction que tout ce travail a jugée
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décisive. Dire que la scène est condition de viabilité ne signifie
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nullement que toute scène serait en elle-même juste, démocratique ou
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émancipatrice. L'histoire des formes politiques, juridiques,
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religieuses, administratives, guerrières, marchandes ou sacrificielles
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montre au contraire que des scènes peuvent être violentes,
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dissymétriques, inquisitoriales, spectaculaires, capturées. La scène
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n'est pas bonne parce qu'elle apparaît ; elle devient politiquement
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décisive lorsqu'elle institue réellement l'épreuve de ce qu'elle expose.
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Ce qui compte n'est pas l'existence abstraite d'un lieu d'apparition,
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mais la possibilité effective qu'il ouvre : peut-on y demander les
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fondements ? Les instruments peuvent-ils y être rendus visibles ? Les
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effets peuvent-ils y être rapportés à ceux qu'ils affectent ? Le différé
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est-il réel ou purement fictif ? La suspension a-t-elle une force
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transformatrice ou n'est-elle qu'un rite sans prise ?
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Il n'en demeure pas moins que, sans scène, la régulation se dégrade
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qualitativement. Elle peut continuer à fonctionner ; elle peut même
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gagner en efficacité apparente. Mais elle perd sa mémoire, sa
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réversibilité, sa capacité à se rapporter à elle-même autrement que par
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recalibrage interne. Elle applique, classe, répartit, déclenche, module
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; mais elle ne se reprend plus. Elle produit des normes sans en exposer
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les raisons, des décisions sans en instituer l'épreuve, des effets sans
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en organiser le retour. Elle tient encore ; mais elle ne sait plus
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répondre de la manière dont elle tient. C'est en ce point qu'un monde
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sans scène devient injustifiable. Non pas nécessairement injuste dans
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chacun de ses effets immédiats ; non pas chaotique ; non pas dépourvu de
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cohérence locale. Il peut très bien fonctionner, produire des résultats,
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stabiliser provisoirement des situations, maintenir des chaînes
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d'obéissance ou d'adaptation. Mais il devient injustifiable parce qu'il
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ne dispose plus des formes dans lesquelles ses propres décisions peuvent
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être rejouées, exposées, interrogées, reformulées.
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On comprend alors ce que la co-viabilité signifie exactement. Elle ne
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désigne ni la simple coexistence de formes de vie différentes, ni leur
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compatibilité gestionnaire, ni un optimum de répartition des ressources
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ou des charges. Elle désigne la capacité, toujours fragile, toujours
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située, toujours révisable, d'un monde à instituer des formes dans
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lesquelles les hétérogènes qui le traversent peuvent être mis en tension
|
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sans être soit mutuellement détruits, soit administrativement
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neutralisés. Elle est moins un état qu'un régime d'épreuves. Elle ne se
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mesure pas seulement à l'efficacité des ajustements ; elle se mesure à
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la possibilité qu'un ordre laisse ouvert sa propre reprise à partir de
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ce qu'il affecte.
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C'est à ce niveau que le diagnostic du présent trouve sa formulation la
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plus nette. Non dans l'idée d'un monde privé de régulation, mais dans
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celle d'un monde où la régulation tend à se déployer hors des formes qui
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permettaient de la tenir. Qu'il s'agisse des droits sociaux, de
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l'habitabilité écologique des milieux ou des architectures numériques de
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décision, la même logique se renforce : les dispositifs deviennent plus
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puissants au moment même où les formes capables d'en soutenir l'épreuve
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deviennent plus fragiles, plus tardives, plus périphériques. Ce ne sont
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pas les décisions qui disparaissent ; ce sont les manières dont elles
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pourraient être tenues.
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Les droits, dans de nombreuses configurations sociales, se trouvent
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intermédiés par des procédures dont la logique demeure difficilement
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accessible à ceux qu'elles affectent ; les décisions qui concernent
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l'habitabilité écologique des milieux se trouvent portées par des
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instruments puissants, mais rarement rapportées à des espaces où leurs
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fondements pourraient être disputés ; les architectures numériques et
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algorithmiques rendent possible une distribution fine des traitements,
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des classements, des accès, sans rendre aisément localisable le lieu de
|
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leur mise à l'épreuve. Ces dimensions ne doivent pas être comprises
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comme des sphères séparées. Elles constituent les expressions
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différenciées d'un même processus : celui par lequel la régulation tend
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à se déployer hors des formes d'épreuve qui permettaient de la tenir
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comme monde.
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C'est en ce sens que l'autarchicratie peut être nommée comme la
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contre-figure terminale de l'archicratie. Non un régime au sens
|
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classique, ni une idéologie, ni un type d'État, mais une configuration
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dans laquelle la régulation tend à se refermer sur sa propre
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opérativité, à produire ses propres critères de validité, à
|
|
s'auto-justifier sans passer par des épreuves effectives. Dans une telle
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configuration, les instruments, les modèles, les indicateurs, les
|
|
procédures deviennent à la fois ce qui opère et ce qui justifie. Les
|
|
boucles se ferment. Les ajustements se font à partir de leurs propres
|
|
résultats. Les audits vérifient la conformité à des critères produits
|
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par les systèmes eux-mêmes. La régulation devient auto-référentielle.
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|
Cette bascule ne doit pas être dramatisée comme si elle était totale,
|
|
homogène, déjà accomplie. Des scènes subsistent, parfois robustes,
|
|
parfois fragiles. Des espaces de contestation, de délibération, de
|
|
reprise continuent d'exister. Mais ils apparaissent souvent comme
|
|
disjoints des lieux où les décisions se prennent effectivement. La
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|
tension se joue moins entre présence et absence de scène qu'entre leur
|
|
centralité et leur marginalisation. Le problème décisif n'est pas de
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|
savoir si toute scène a disparu ; il est de comprendre que la dynamique
|
|
dominante tend à rendre optionnelle l'épreuve dont dépend pourtant la
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|
viabilité de la régulation.
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|
C'est ici que la distinction entre durabilité et co-viabilité prend
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|
toute sa force. La durabilité, telle qu'elle s'est imposée dans les
|
|
discours contemporains, ne doit pas être critiquée d'abord pour ses
|
|
intentions, mais pour sa forme. Elle tend à fonctionner comme un
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|
opérateur de neutralisation de la conflictualité : en posant comme
|
|
objectif la préservation ou l'ajustement de certains équilibres, elle
|
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déplace l'attention vers la gestion des variables, l'optimisation des
|
|
paramètres, la correction des trajectoires. Ce déplacement n'est pas
|
|
illégitime en soi ; il le devient lorsqu'il s'accompagne d'une
|
|
évacuation des formes dans lesquelles les choix qui structurent ces
|
|
trajectoires pourraient être discutés. La durabilité peut alors
|
|
s'accommoder d'une régulation sans scène. La co-viabilité, elle, en fait
|
|
une impossibilité.
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|
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|
La différence est décisive. La première tend à organiser la continuité
|
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des systèmes ; la seconde à instituer les conditions de leur reprise. La
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|
première privilégie l'ajustement des variables ; la seconde la mise à
|
|
l'épreuve des fondements. La première peut se satisfaire d'une
|
|
gouvernance qui corrige des déséquilibres ; la seconde exige des formes
|
|
dans lesquelles les conditions mêmes de ces corrections peuvent être
|
|
adressées, contestées, transformées. Ainsi comprise, la co-viabilité ne
|
|
constitue pas un idéal abstrait. Elle désigne le régime minimal dans
|
|
lequel un monde peut continuer à se transformer sans se soustraire à sa
|
|
propre interrogation. Elle n'abolit pas les tensions ; elle en organise
|
|
la tenue. Elle n'élimine pas les conflits ; elle en rend l'épreuve
|
|
possible. Elle ne garantit pas la justice ; elle rend au moins pensable
|
|
sa recherche.
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|
Il reste alors à comprendre ce qui, en dernière instance, est affecté
|
|
par cette transformation. Non pas seulement des institutions, des
|
|
règles, des procédures, mais des formes d'existence. Des vies. Des
|
|
milieux. Des devenirs. Si l'archicratie prend finalement une telle
|
|
importance, ce n'est pas parce qu'elle offrirait une théorie plus
|
|
satisfaisante du pouvoir ; c'est parce qu'elle reconduit l'analyse à ce
|
|
qui, sans scène, devient politiquement illisible. Là où la régulation se
|
|
déploie sous forme de flux, de calculs, de traitements, le vivant tend à
|
|
être reconduit à des variables. Les milieux deviennent des stocks ou des
|
|
contraintes. Les corps deviennent des profils, des trajectoires, des
|
|
cas. Les expériences deviennent des données d'ajustement. Ce processus
|
|
n'est pas nécessairement intentionnel. Il résulte de la logique même des
|
|
dispositifs qui, pour fonctionner, doivent simplifier, catégoriser,
|
|
standardiser. Mais cette simplification a un effet décisif : elle
|
|
désinscrit le vivant de la scène. Elle le rend opérable sans qu'il ait à
|
|
apparaître.
|
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|
Le vivant ne disparaît pas ; il devient politiquement illisible. Il est
|
|
là, partout affecté, mobilisé, transformé — mais de moins en moins
|
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capable de faire retour sur ce qui l'affecte. Un monde sans archicration
|
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est un monde dans lequel le vivant est présent sans être représentable,
|
|
affecté sans être adressable, engagé sans être entendu. Il est pris dans
|
|
des opérations, mais il ne peut plus apparaître comme ce à partir de
|
|
quoi celles-ci devraient être interrogées.
|
|
|
|
C'est en ce sens que l'oblitération archicratique produit une crise de
|
|
reconnaissance. Non pas au sens restreint d'une reconnaissance morale ou
|
|
symbolique, mais au sens plus fondamental d'une reconnaissance comme
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|
condition d'apparition dans un espace où l'on peut être pris en compte.
|
|
Reconnaître ne signifie pas simplement identifier ou décrire. Cela
|
|
signifie instituer des formes dans lesquelles ce qui est affecté peut
|
|
être reconduit à une scène, où il peut être exposé, où il peut entrer en
|
|
relation avec ce qui décide. Sans cette reconnaissance, le vivant peut
|
|
être protégé, géré, optimisé ; il ne peut pas être politiquement tenu.
|
|
|
|
Il faut alors comprendre que la question de la scène n'est pas
|
|
extérieure à celle de la liberté. Elle en constitue l'une des conditions
|
|
minimales. Non la liberté comme autonomie absolue, mais comme
|
|
possibilité d'intervenir sur les conditions qui nous affectent. Une
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société qui ne dispose plus de formes dans lesquelles ses propres
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régulations puissent être interrogées tend à se percevoir comme soumise
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à des nécessités. Elle perd la capacité de distinguer ce qui relève de
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contraintes inévitables et ce qui relève de choix. À l'inverse, une
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société qui institue des épreuves se dote de la possibilité de se
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rapporter à elle-même comme à un ensemble de décisions révisables. Elle
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ne supprime pas les contraintes, mais elle les inscrit dans des formes
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où elles peuvent être discutées.
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À ce point, aucune réponse définitive ne peut être apportée. Aucun
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modèle achevé ne peut être proposé. Mais une exigence demeure, désormais
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visible et irréductible. Un monde ne devient inhabitable ni parce qu'il
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est traversé de tensions, ni parce qu'il doit décider dans
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l'incertitude, ni parce qu'il affronte des contraintes puissantes. Il le
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devient lorsqu'il ne dispose plus des formes capables de porter ce qui
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le traverse autrement que par la pure exécution. Ce qui est en jeu n'est
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ni la suppression du conflit, ni l'optimisation des dispositifs, ni la
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stabilisation d'un équilibre. Ce qui est en jeu, c'est la possibilité de
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maintenir ouvertes les formes dans lesquelles un monde peut se rapporter
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à lui-même à partir de ce qu'il affecte. La possibilité, toujours
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fragile, toujours menacée, de ne pas confondre ce qui fonctionne avec ce
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qui se tient.
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Rendre à la régulation les formes dans lesquelles elle peut encore être
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tenue comme monde : telle est l'exigence à laquelle reconduit l'ensemble
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de ce parcours. Non comme un programme, ni comme une promesse, mais
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comme ce sans quoi aucune transformation ne peut être habitée. Car ce
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n'est jamais l'ordre seul qui fait tenir un monde. C'est la possibilité,
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pour cet ordre, d'être interrompu, exposé, repris. Là où cette
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possibilité se ferme, le monde peut continuer à marcher ; il cesse peu à
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peu d'être habitable. Là où elle demeure ouverte, fût-ce dans le
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conflit, sous contrainte, précairement, quelque chose du politique
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subsiste encore : non la paix, ni l'innocence, ni l'harmonie, mais la
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capacité d'un monde à ne pas se confondre avec sa propre exécution.
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