[["Map",1,2,9,10,43,44,66,67,88,89,110,111],"meta::meta",["Map",3,4,5,6,7,8],"astro-version","5.16.11","content-config-digest","29599969c82ac606","astro-config-digest","{\"root\":{},\"srcDir\":{},\"publicDir\":{},\"outDir\":{},\"cacheDir\":{},\"site\":\"http://localhost:4321\",\"compressHTML\":true,\"base\":\"/\",\"trailingSlash\":\"always\",\"output\":\"static\",\"scopedStyleStrategy\":\"attribute\",\"build\":{\"format\":\"directory\",\"client\":{},\"server\":{},\"assets\":\"_astro\",\"serverEntry\":\"entry.mjs\",\"redirects\":true,\"inlineStylesheets\":\"auto\",\"concurrency\":1},\"server\":{\"open\":false,\"host\":false,\"port\":4321,\"streaming\":true,\"allowedHosts\":[]},\"redirects\":{},\"image\":{\"endpoint\":{\"route\":\"/_image/\"},\"service\":{\"entrypoint\":\"astro/assets/services/sharp\",\"config\":{}},\"domains\":[],\"remotePatterns\":[],\"responsiveStyles\":false},\"devToolbar\":{\"enabled\":true},\"markdown\":{\"syntaxHighlight\":{\"type\":\"shiki\",\"excludeLangs\":[\"math\"]},\"shikiConfig\":{\"langs\":[],\"langAlias\":{},\"theme\":\"github-dark\",\"themes\":{},\"wrap\":false,\"transformers\":[]},\"remarkPlugins\":[],\"rehypePlugins\":[null,[null,{\"behavior\":\"append\"}],null],\"remarkRehype\":{},\"gfm\":true,\"smartypants\":true},\"security\":{\"checkOrigin\":true,\"allowedDomains\":[]},\"env\":{\"schema\":{},\"validateSecrets\":false},\"experimental\":{\"clientPrerender\":false,\"contentIntellisense\":false,\"headingIdCompat\":false,\"preserveScriptOrder\":false,\"liveContentCollections\":false,\"csp\":false,\"staticImportMetaEnv\":false,\"chromeDevtoolsWorkspace\":false,\"failOnPrerenderConflict\":false,\"svgo\":false},\"legacy\":{\"collections\":false}}","archicratie",["Map",11,12,31,32],"00-demarrage",{"id":11,"data":13,"body":26,"filePath":27,"digest":28,"legacyId":29,"deferredRender":30},{"title":14,"level":15,"version":16,"concepts":17,"links":18,"order":23,"summary":24,"edition":9,"status":25},"Démarrage — Essai-thèse",1,"0.0.1",[9],[19],{"type":20,"target":21,"note":22},"definition","/glossaire/archicratie/","Terme canonique.",0,"Page de test (structure).","modele_sociopolitique","import Callout from \"../../components/Callout.astro\";\nimport Term from \"../../components/Term.astro\";\n\nCeci est une page de test pour valider la structure de l’**Essai-thèse**.\n\n\u003CCallout kind=\"definition\" title=\"Entrée minimale\">\n \u003Cp>\n \u003CTerm term=\"Archicratie\" slug=\"archicratie\" /> : régime où l’instance régulatrice est tenue d’exposer ses prises,\n ses critères et ses scènes d’épreuve.\n \u003C/p>\n\u003C/Callout>\n\n\u003CCallout kind=\"these\" title=\"Ce que l’édition web doit rendre possible\">\n \u003Cp>Une lecture à plusieurs niveaux, sans confusion entre les productions, et une citabilité stable.\u003C/p>\n\u003C/Callout>\n\n\u003Cdiv class=\"level-2\">\n \u003CCallout kind=\"objection\" title=\"Objection (niveau 2)\">\n \u003Cp>Que gagne-t-on par rapport à une simple doctrine ? Réponse : la scène, la contrainte d’exposition, la pluralisation des prises.\u003C/p>\n \u003C/Callout>\n\u003C/div>\n\n\u003Cdiv class=\"level-3\">\n \u003CCallout kind=\"limite\" title=\"Limite (niveau 3)\">\n \u003Cp>Tout schéma d’articulation doit préciser ses non-déductions (transpositions), sinon confusion Traité ↔ Archicratie.\u003C/p>\n \u003C/Callout>\n\u003C/div>","src/content/archicratie/00-demarrage.mdx","fc56f5fe4c886f14","00-demarrage.mdx",true,"prologue",{"id":31,"data":33,"body":39,"filePath":40,"digest":41,"legacyId":42,"deferredRender":30},{"title":34,"level":15,"version":35,"concepts":36,"links":37,"order":23,"summary":38,"edition":9,"status":25},"Prologue — Fondation et finalité socio-politique et historique","0.1.0",[],[],"","# **Réguler sans dominer : brèche archicratique dans la pensée du pouvoir**\n\nNous vivons dans une époque saturée de diagnostics sur les formes de domination, les mutations du pouvoir, les détournements de la souveraineté. Depuis une vingtaine d'années, les appellations s'accumulent : *démocratie illibérale*, *ploutocratie*, *happycratie*, *gouvernement algorithmique*, *démocrature*... À travers ces tentatives de nommer le désordre du présent, un fait se répète, de manière sourde : la scène politique semble désorientée. Les catégories héritées — *État*, *pouvoir*, *représentation*, *volonté générale*, *contrat social* — apparaissent de moins en moins capables de décrire ce qui nous gouverne effectivement.\n\nC'est cette perte de prise sur le réel que ce livre souhaite prendre au sérieux. Non pour lui ajouter un terme de plus au lexique fatigué des contre-pouvoirs ou des impuissances, mais pour repartir d'un point plus fondamental, presque en-deçà de la question politique classique. Ce point, c'est celui de la *tenue d'un monde commun* — c'est-à-dire la possibilité, pour des êtres dissemblables, vulnérables, inégaux, traversés de contradictions et situés dans des temporalités hétérogènes, de coexister sans s'annihiler.\n\nCette tenue du monde n'équivaut ni à la paix civile, ni à la stabilité des institutions, ni à l'ordre établi. C'est une difficulté conceptuelle que d'envisager *la possibilité pour un ordre de durer sans s'effondrer*, alors même qu'il est traversé en permanence par des forces et des légitimités qui le travaillent, l'éprouvent, le modifient, l'usent, le contestent, le prolongent ou le sapent. Cette possibilité de tenir le monde commun, nous la nommons *co-viabilité*.\n\nLe terme n'est pas trivial. Il ne s'agit pas simplement d'une viabilité partagée, ni d'une coexistence pacifique, ni même d'une durabilité écologique élargie. Il s'agit d'un état dynamique, instable, fragile, dans lequel un ensemble — une société, d'un système biologique, d'une formation historique, d'un milieu technique ou d'un monde institué — parvient à maintenir une *existence viable*, *malgré et grâce à ses tensions constitutives*.\n\nLa *co-viabilité* ne désigne ni un état d'équilibre, ni une finalité normative. Elle nomme un état dynamique et instable, dans lequel un monde — société, milieu technique, formation historique — tient non pas par homogénéité ou harmonie, mais parce qu'il parvient à réguler ce qui le menace sans se détruire lui-même. Il compose entre des éléments hétérogènes — forces d'inertie et d'innovation, attachements profonds et ruptures nécessaires — sans chercher à les unifier. C'est cette disposition active, faite de compromis fragiles et d'ajustements toujours révisables, que nous tenons pour première, et non dérivée.\n\nCe qui revient à dire que la question politique — au sens fort — n'a peut-être jamais été qui commande ? Mais bien plus : *Comment un ordre tient-il malgré ce qui le défait ?* *Quels sont les dispositifs qui permettent à une société de ne pas se désagréger sous l'effet de ses propres contradictions ?* *Comment sont régulées les tensions qui traversent le tissu du monde commun sans le déchirer ?*\\\nCette bascule de perspective prolonge des intuitions anciennes. Max Weber (*Économie et société*, 1922) rappelait que ce qui fait tenir un ordre, ce n'est pas seulement la force ou la loi, mais les « chances de validité » socialement reconnues. Norbert Elias (*La dynamique de l'Occident*, 1939/1975) montrait, quant à lui, que les sociétés se maintiennent par des équilibres toujours précaires entre interdépendances, rivalités et pacifications. Notre démarche s'inscrit dans ce sillage : travailler cette interrogation sur les *conditions de viabilité d'un monde commun*.\n\nCe changement de perspective implique une rupture profonde dans la manière même de poser la question politique. Pendant des siècles, les sociétés ont pensé le politique à partir de principes transcendants — Dieu, Nature, Volonté générale, Pacte social. Ces principes, supposés extérieurs aux conflits du présent, garantissaient l'ordre en surplomb. Comme le rappelle Michel Foucault, il n'y a pas de principe extérieur au jeu des forces : seulement des rapports de pouvoir situés, modulés, réversibles. C'est précisément cette exigence — trouver dans les relations elles-mêmes les ressources nécessaires pour maintenir des mondes vivables — qui définit notre époque.\n\nCe qui émerge n'est pas de nouveaux principes, ni une nouvelle idéologie, mais une exigence beaucoup plus modeste, mais aussi beaucoup plus difficile à satisfaire : celle de trouver dans les relations elles-mêmes — entre groupes, entre institutions, entre individus, entre temporalités — les ressources nécessaires pour maintenir leurs mondes viables. Autrement dit : c'est *dans* les tensions, *à même* les conflits, *au sein* des alliances, *au cœur* des désaccords et des polémiques, que semble se construire la régulation. Non plus *au-dessus*, par un décret transcendant, mais *au-dedans*, par un agencement toujours révisable. C'est cela que nous voulons dire — sans technicité inutile — quand nous parlons d'un déplacement vers une *instance de régulation située de co-viabilité* : un espace commun où les forces hétérogènes, souvent antagonistes, peuvent coexister, se contredire, se confronter, s'éprouver, sans se détruire mutuellement.\n\nPenser le politique depuis cette approche, c'est renoncer à l'idée même qu'un ordre puisse se fonder définitivement, une fois pour toutes. C'est reconnaître que ce qui fait tenir une société n'est jamais un principe unique, un commandement souverain, une légitimité première, mais *un espace d'épreuve toujours rejoué* où se négocient, se recadrent, s'opposent, s'ajustent des forces hétérogènes dont l'accord est constamment partiel, toujours temporaire, perpétuellement instable.\n\nPar conséquent, un ordre durerait moins par ses fondements proclamés que par ses *capacités régulatrices effectives*. Autant dire que ce sont les dispositifs, les formats, les médiations — parfois massifs, parfois imperceptibles — par lesquels un ordre parvient à faire coexister ce qui, en droit, pourrait s'exclure : des intérêts antagonistes, des affects discordants, des récits historiques incompatibles, des régimes de valeur irréconciliables, des temporalités sociales déphasées, des exigences contradictoires en matière de justice, d\\'efficacité, de mémoire ou d\\'avenir.\n\nCet ordre ne les efface pas. Il ne les réconcilie pas dans un consensus fictif. Il ne les fusionne pas dans une synthèse idéologique illusoire. Il les tient ensemble sans les résoudre, par des équilibres instables, des arrangements contingents, des formats d'ajustement plus ou moins durables. C'est là que se situe toute la puissance — et la fragilité — de la régulation : tenir sans annuler, moduler sans effacer, organiser sans clore.\n\nCette capacité régulatrice, si elle échappe aux regards, n'en est pas moins structurante. Elle repose sur des agencements concrets, souvent silencieux, mais puissamment opératoires : une réforme budgétaire qui stabilise un conflit de génération sans le nommer ; un indicateur économique qui requalifie des arbitrages sociaux sans débat préalable ; un protocole logistique qui reconfigure la hiérarchie entre producteurs et distributeurs sans qu'aucune loi ne l'impose. Chaque fois, il y a régulation sans visibilité, composition sans consensus, opération sans fondement explicite.\n\nIl ne faut donc pas s'y tromper : ce que nous décrivons ici ne relève ni d'un effondrement soudain, ni d'un basculement spectaculaire, mais d'un déplacement discret — pourtant d'une portée considérable : la désactivation lente et diffuse des opérateurs classiques de lisibilité du politique. Ce qui se défait sous nos yeux est une grammaire d'interprétation, un outillage cognitif collectif, une capacité de mise en récit. Et ce processus est loin d'être anodin.\n\nIl y eut un temps — disons moderne — où l'on pouvait encore localiser les lieux de pouvoir, identifier les détenteurs de l'autorité, délimiter les instances de délibération, nommer les figures de légitimation. On pouvait encore croire que la loi émanait d'un espace visible, que la souveraineté résidait quelque part, que la représentation engageait effectivement une parole au nom d'un collectif déterminé. Ce temps — sans avoir disparu totalement — a cessé de produire des repères fonctionnels. Car si les formes demeurent — constitutions, institutions, procédures, déclarations — , une part décisive des arbitrages réels s'est déplacée hors de leur emprise. Le centre de gravité régulateur a migré vers des configurations hors des prises démocratiques.\n\nDésormais, ce sont des métriques qui tranchent à la place des normes, des calculs prédictifs qui se substituent aux débats. Les interfaces filtrent les droits et les voix sans qu'aucune instance délibérative n'ait statué sur leurs paramètres. Les arbitrages majeurs — ceux qui orientent les seuils d'émission de gaz à effet de serre, la sélection scolaire, les répartitions budgétaires, les politiques de logement, les trajectoires de migration, ou l'organisation des chaînes d'approvisionnement mondialisées — ne sont plus discutés collectivement, mais disséminés dans des protocoles techniques, financiers, juridiques, algorithmiques, souvent conçus hors scène, et inaccessibles à toute mise en cause publique.\n\nCela ne veut pas dire que le politique ait disparu, mais plutôt qu'il tend peu à peu à se rendre indiscernable. Il ne s'exerce plus à travers des figures lisibles, mais à travers des chaînes d'acteurs, des scripts techniques, des formats d'optimisation, des boucles de retour automatisées. Cette dissémination ne relève pas d'une abstraction théorique ou d'un soupçon idéologique : elle se manifeste chaque jour dans des configurations concrètes, reconnaissables, pourtant rarement nommées pour ce qu'elles sont. Son efficacité tient précisément à sa banalité. Car désormais, ce ne sont plus des figures du commandement qui décident en surplomb, mais des dispositifs encastrés, des logiques de fonctionnement intégrées à des protocoles d'apparence neutre.\n\nC'est un marché carbone qui, au nom de seuils agrégés à l'échelle continentale, conduit à la fermeture d'un site industriel local, sans qu'aucune figure politique ne puisse rendre visible ni opposable l'arbitrage opéré. C'est un algorithme de régulation hospitalière qui, face à une tension budgétaire ou épidémiologique, déprogramme automatiquement des interventions chirurgicales — sans qu'aucun médecin, aucun patient, aucun responsable politique ne puisse véritablement en discuter les critères. C'est une plateforme numérique de traitement des titres de séjour qui suspend une demande pour \"anomalie de saisie\", sans contact humain, sans justification claire, sans voie de recours instituée. C'est un logiciel de pilotage budgétaire, adossé à des indicateurs d'efficience, qui impose la réduction d'une politique sociale sans passage par une arène délibérative. C'est aussi un score algorithmique de risque bancaire qui écarte discrètement une famille d'un prêt, bien avant qu'elle ait pu formuler son projet.\n\nContrairement aux apparences, ce qui s'offre au regard n'est plus la figure massive du pouvoir trônant dans la clarté de ses apparats, mais la trame patiente d'une régulation en mouvement. Disparues, les instances fixes ; effacée, la demeure solennelle de l'autorité. Le réel geste de gouvernance s'insinue insidieusement dans des protocoles, se glisse sournoisement dans la routine, s'entrelace irrémédiablement dans les habitudes, se ramifie inextricablement dans d'innombrables appareils sans visage. Nul acte inaugural n'en marque ostensiblement la naissance, nulle proclamation n'en scande les rythmes. On constate seulement que la régulation avance sans fracas, tisse patiemment la toile discrète sur laquelle se déplacent nos vies. Ce n'est plus tant le décret ni la loi qui pèsent, bien plus les enchevêtrements de normes, l'imperceptible maillage de procédures et l'ajustement continu de directives flexibles.\n\nLa contrainte n'accable plus par l'ostentation de l'ordre, mais s'inocule par la subtilité des systèmes. Ainsi, il s'agit désormais de façonner, par l'agencement soigné d'équilibres, de données, de flux, où chacun se trouve relié, indexé, impliqué à même cette dentelle administrative, sans jamais croiser le centre, sans jamais savoir nommer celui ou ce qui agit. La régulation moderne tresse ainsi un univers de seuils mobiles et d'agencements souples, où l'on ne peut jamais tout à fait fixer le moment ni le lieu du pouvoir agissant — mais où, à chaque pli de la vie collective, se lit l'empreinte d'une architecture invisible.\n\nLa difficulté d'y résister tient moins à une violence perceptible qu'à leur ontologie d'évidence. Elles ne s'avancent pas comme autorités, ne se proclament pas comme pouvoir : elles fonctionnent, nous relient et donc elles opèrent. Et cette opération sans légitimation démocratique — pouvoir sans figure, contrainte sans théâtre — rend caduques nos anciennes grilles d'interprétation. Désormais, ce qui nous affecte le plus ne s'énonce plus, il s'impose sans discours jusqu'au plus intime.\n\nCela signifie que le politique s'est décousu de ses formes historiques. Il continue d'agir, de décider, d'orienter — mais sous d'autres modalités, dans d'autres lieux, avec d'autres instruments, selon des régimes d'opérativité qu'aucune des catégories anciennes ne parvient plus à saisir, à rendre intelligible et à traduire sans trahir.\n\nAutrement dit, nous avons changé d'époque sans encore avoir pu changé de lexique. Nous continuons de penser avec des formes obsolètes ce qui s'active sous nos yeux. Nous employons les mots d'hier pour décrire des processus qui les excèdent de toutes parts. Nous parlons de gouvernements, là où il faudrait parler de structures de régulation composite. Nous discutons de lois, là où il faudrait décrire des protocoles, des seuils, des scénographies d'ajustement, des mécanismes de *feedback* algorithmique, des normes sans normalisateurs.\n\nCette disjonction entre l'expérience vécue de la contrainte et le vocabulaire disponible pour la dire n'est pas qu'un problème théorique. Elle produit une désorientation profonde. Elle empêche de penser le réel, de localiser les responsabilités et rend inopérantes les critiques. Elle altère la capacité collective à formuler des exigences, jusqu'à dissoudre les repères et les registres d'action.\n\nCette impuissance démocratique généralisée à nommer, situer, orienter les formes réelles de la régulation se donne parfois à voir dans des situations d'apparente clarté — et c'est peut-être là le plus troublant. Prenons un exemple rendu brûlant par l'actualité française en 2025 : la proposition de ce que l'on appelle la *taxe Zucman*. Formulée par l'éminent économiste Gabriel Zucman, cette mesure vise à instaurer un impôt minimal annuel sur le patrimoine des ultra-riches — en France et dans le monde — au-delà d'un seuil (autour de 100 millions d'euros). Le taux proposé est d'environ 2 % sur la valeur totale du patrimoine net, qu'il soit liquide ou partiellement non liquide (actions non cotées, participations, biens immobiliers), ce qui pose des défis de paiement et d'évaluation.\n\nL'idée est de corriger ce que Zucman identifie comme un déséquilibre fiscal majeur : les très grandes fortunes paient aujourd'hui, proportionnellement, beaucoup moins que ce que permettrait une imposition équitable et progressive, notamment en raison de l'évasion fiscale, de la mise sous structures opaques par *holding*, du transfert du patrimoine privée en patrimoine professionnel ou de la dissociation entre richesse effective et revenu imposable.\n\nSi cette proposition est débattue publiquement — soutenue dans certains milieux politiques, évoquée dans les médias, portée par des organisations internationales — elle ne s'est pourtant pas traduite jusqu'à présent en un espace de régulation pleinement opérationnel : pas de dispositif stable, pas de mécanisme universel, pas d'instance de coordination internationale suffisamment puissante ni opposable pour rendre cette taxe effective à l'échelle voulue.\n\nCe cas illustre une modalité très contemporaine de la régulation suspendue : il montre comment une idée peut être reconnue, débattue, même populairement validée, sans jamais franchir le seuil d'une véritable effectuation. On y voit comment une idée peut être claire et manifeste, mais rester orpheline de lieu de confrontation effectif, incapable de franchir les seuils institutionnels, techniques ou politiques qui rendent un projet pleinement opérant. Le principe est clair. Le diagnostic est étayé avec un large appui académique. L'urgence sociale est incontestable. Et pourtant, rien ne se passe. Ou plutôt, rien ne se produit. Il y a blocage. Symbole parfait d'une époque où les régulations se pensent plus vite qu'elles ne s'instituent, où les décisions les plus urgentes s'évaporent faute de structure pour les porter.\n\nCe hiatus, cette fracture, ce décrochage entre l'enjeu perceptible dans l'espace public et le blocage des régulations effectives — voilà ce que nous tentons de cerner, pour en faire le lieu même de notre interrogation. Car c'est bien cela qui se joue, dans le trouble du présent : non pas une simple crise des institutions, mais une crise de lisibilité de la régulation elle-même. Nous ne savons plus nommer ce qui nous oblige, ni situer ce qui nous gouverne, ni identifier ce qui structure encore nos appartenances. Et ce, faute d'un cadre d'intelligibilité commun, apte à relier ce qui contraint et ce qui tient, ce qui évolue et ce qui persiste, ce qui menace et ce qui protège.\n\nÀ mesure que les instruments du pouvoir deviennent techniques, que les décisions se diluent dans des protocoles, que les normes se déterritorialisent dans des scripts ou des seuils, la question de la régulation glisse en dehors du périmètre politique, comme si elle n'avait plus de lieu propre, plus d'arène reconnaissable, plus de langage pour s'énoncer. Le politique ne disparaît pas — il se désinscrit, il se dissimule dans d'autres formats, il s'internalise dans les infrastructures, il se pulvérise dans des régularités sans délibération démocratique.\n\nEt face à cette évanescence, deux réflexes s'affrontent. L'un, nostalgique, cherche à réhabiliter les anciennes figures du pouvoir : l'autorité, la loi, la souveraineté, comme si elles pouvaient encore réactiver un ordre en désagrégation. L'autre, sceptique, postule qu'il n'y a plus rien à faire — que nous vivons l'épuisement définitif de l'arène politique, sa disparition dans le flux, le calcul, le désordre entropique des systèmes.\n\nPour autant quelque chose continue d'agir, de structurer, de différencier, même en l'absence de pouvoir identifiable. Ce quelque chose, c'est la manière dont une société régule ses tensions internes : non plus en les effaçant, mais en les tenant, en les exposant, en les configurant dans des dispositifs — visibles ou non — capables de contenir sans abolir, de moduler sans figer, de différer sans éluder.\n\nNous devons donc reprendre à neuf la question la plus enfouie de la politique : *qu'est-ce qui fait qu'un monde collectif tient ?* Non plus dans l'abstrait, mais dans la matérialité de ses pratiques, la texture de ses conflits, l'architecture de ses médiations. *Par quels agencements tient-il ?* *À travers quelles épreuves ? Selon quelles temporalités ? Et sous quelles conditions de réversibilité ?*\n\nCar il ne suffit plus de dire que le pouvoir est diffus, que les normes sont flexibles, que les algorithmes décident. Encore faut-il comprendre comment ces formes apparemment dispersées composent — ou échouent à composer — un monde co-viable, c'est-à-dire capable de réguler sans brutaliser, de transformer sans dissoudre, d'être robuste et de résister sans exclure. C'est là, dans cette capacité à organiser la tension sans basculer dans la clôture ni dans le chaos, que se joue le cœur du politique contemporain — non plus comme souveraineté, mais comme scénographie régulatrice.\n\nMais cette scénographie, aujourd'hui, est inopérante. Soit elle est fantomatique — laissée à l'abandon, réduite à un formalisme creux. Soit elle est confisquée — captée par des dispositifs opaques, des rationalités techniques, des opérateurs propriétaires fermés. Dans les deux cas, ce qui est mis en péril, ce n'est pas uniquement l'idée de démocratie ou le jeu des institutions, mais la possibilité même d'un monde de confrontation et de controverse, d'un espace commun où la régulation pourrait être rendue visible, négociable, opposable, réversible.\n\nOr ce qui s'efface désormais, c'est la capacité collective à en formuler les conditions, à en penser les formes, à en situer les nouvelles arènes de pouvoir. Ce qui s'érode, plus encore qu'une architecture institutionnelle, c'est notre aptitude à dire ce qui oblige, à comprendre ce qui ajuste, à situer ce qui contraint. L'étrangeté du présent ne réside pas dans une hypertrophie du pouvoir — comme on le répète trop souvent — mais dans un brouillage profond de ses modes d'existence. Nous ne savons plus vraiment comment le pouvoir s'exerce, où il opère, par quels instruments il module, ni selon quels critères il ajuste. Et pourtant, nous continuons de mobiliser les mêmes mots : *monarchie*, *oligarchie*, *démocratie*, *technocratie*, *bureaucratie*, *ploutocratie*, *méritocratie*... Comme si ces termes suffisaient encore à décrire ce qui nous affecte.\n\nCes termes politiques s'organisent autour de deux grands suffixes — *-archie* et *-cratie* — forgés dans les débats de la Grèce antique, et largement sédimentés dans les lexiques modernes. Les suffixes en -*archie* désignent un *pouvoir fondé sur un principe premier* (*arkhè*), une origine ou une légitimité verticale : monarchie, oligarchie, etc. Ceux en -*cratie* désignent plutôt les *modalités pratiques d'exercice du pouvoir* (*kratos*) : démocratie, technocratie, bureaucratie, etc.\n\nCette distinction entre fondement et exercice, légitimation et opération, traverse toute la modernité politique. Cependant cette séparation ne permet plus aujourd'hui de saisir la réalité des régulations effectives. Car les scènes d'*arkhè* se sont en grande partie effondrées sans être remplacées, tandis que les *kratos* contemporains tendent à s'exercer sans adresse, sans représentation, sans théâtre. L'on disserte sur les vertus de la démocratie, mais le *dèmos* n'a plus de lieu de confrontation effective : *serait-ce la rue ? Seraient-ce les réseaux sociaux ? Seraient-ce les médias ? Serait-ce le Parlement ?* Force est de constater qu'il n'en est rien : la première est réprimée ; les seconds sont filtrés et compartimentés ; les suivants sont contrôlés par une poignée de milliardaires ; et ce dernier est loin de représenter l'entièreté de la société. L'on invoque la République, mais la *res publica* — la chose publique, appellation la plus vague et la plus creuse que l'on puisse donner de l'espace politique — se dissout dans des logiques qui échappent à toute délibération commune : absence de débat, passage en force, brutalisme institutionnel. Quant au langage politique, il continue d'énoncer des structures et des projets, mais il ne parvient pas à décrire les opérations effectives de régulation tant le système socio-économique, en plus de s'être libéralisé et privatisé, s'est étendu et complexifié tout en confiant les leviers d'action au niveau supranational.\n\nC'est précisément cette disjonction — entre les principes supposés légitimer le pouvoir, et les dispositifs qui en assurent l'effectuation — qui produit aujourd'hui notre impuissance à penser la régulation. Car aucun de ces termes ne dit où se tiennent les tensions, comment elles sont traitées, par quelles instances elles sont articulées. Aucune *-archie* ne garantit aujourd'hui la dispute de ses fondements. Aucune *-cratie* n'organise les conditions de son opposabilité. Et pendant que nous nous obstinons à nommer des formes de régime, les processus réels de régulation — eux — échappent à tout espace visible d'épreuve. Jusqu'à présent, ils opèrent privés de contradictoire, dépourvus de délai, amputés d'institutions de réversibilité. Autrement dit : nous sommes gouvernés sans être gouvernés, régulés sans régulation légitimée, affectés sans instance délibérative.\n\nCette dissociation — entre pouvoir nommé et régulation agissante — peut sembler abstraite. Elle ne l'est pas. Un cas devenu emblématique en offre la preuve saisissante. Entre 2010 et 2011, l'État belge a connu une situation institutionnelle inédite — près de 540 jours sans gouvernement fédéral de plein exercice. Aucun exécutif formel, aucun nouveau mandat, aucune majorité parlementaire opérationnelle. Et pourtant, rien ne s'est effondré. Les institutions ont continué à fonctionner. Les services publics ont été assurés. L'économie n'a pas sombré. La diplomatie s'est poursuivie. Et la société belge a tenu malgré les tensions communautaires.\n\nCet épisode, souvent évoqué sur le ton de l'anecdote, mérite d'être considéré ici comme un symptôme politique majeur. Il indique que la régulation ne passe plus nécessairement par la verticalité du pouvoir, mais par des dispositifs latents, des agencements structurels, des inerties normatives et des coordinations transversales ou distribuées. Il montre qu'un ordre peut fonctionner sans fondement renouvelé, tenir sans pilotage, résister sans commande visible. Pierre Rosanvallon le soulignait (*La Légitimité démocratique*, 2008), en affirmant que les sociétés reposent aussi sur des « formes de légitimité latentes », moins spectaculaires que le vote ou la loi, mais non moins décisives. L'expérience belge illustre avec force cette persistance d'une régulation sans gouvernement explicite. Ce phénomène suggère que l'architecture régulatrice n'est plus identifiable aux lieux habituels de la souveraineté.\n\nPour autant, le pouvoir n'a pas disparu ; il s'exerce désormais depuis d'autres formes que celles qui le légitimaient. C'est qu'il s'est délocalisé, désinstitutionnalisé, déréférencé — tout en continuant à structurer silencieusement la vie collective. Et c'est dans cet écart grandissant — entre l'absence de gouvernement et la persistance d'une régulation — que se dessine le cœur de la problématique contemporain : pour nombre d'entre nous, nous continuons à chercher le pouvoir là où il n'est plus, et à négliger les régulations implicites là où elles deviennent de plus en plus décisives.\n\nPour que ces dispositifs puissent fonctionner ainsi, discrètement et efficacement, sans qu'on puisse les identifier ni les contester, il faut d'abord que les lieux où ils auraient pu être exposés, discutés ou débattus soient neutralisés, effacés, disqualifiés ou rendus inutiles. Les lieux de pouvoir s'évaporent progressivement, les moyens d'expression se désagrègent, et les cadres d'appel à la responsabilité deviennent in-entendables. L'arène du politique ne disparaît pas brutalement, elle se désagrège lentement à mesure que ses conditions d'existence — la mise en scène, la confrontation et la mise à l'épreuve — se retirent.\n\nLes anciens espaces d'exposition — Parlement, place publique, journal, commission, agora, tribune — ne remplissent plus leur fonction instituante. Non qu'elles soient abolies : elles subsistent, mais tournent à vide par éléments de langage superposés, par logiques oblitératrices, par interruptions des moments d'interpellation et des déploiements de pensées contre-propositionnelles. Elles parlent sans prise. Elles évoquent sans effet. Elles promettent sans adossement réel. En somme, elles hypnotisent et désactivent. Et tandis qu'elles persistent comme formes, les lieux effectifs de la régulation — là où s'arbitrent réellement les seuils, s'ajustent véritablement les normes, se décident les niveaux de tolérance ou d'exclusion — se déplacent hors de la portée de tous.\n\nCette désactivation des anciennes scènes de visibilité ne relève pas d'une abstraction — elle a connu, en France, un moment décisif et révélateur : le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen (TCE). Ce vote ayant pourtant agrégé près de 55 % de refus, n'a pas produit les effets régulateurs que l'on aurait pu attendre. Deux ans plus tard, son contenu central était repris dans le traité de Lisbonne, adopté par voie parlementaire à Versailles, sans jamais redonner la parole aux citoyens.\n\nCe court-circuitage du résultat du référendum n'a pas seulement provoqué un malaise démocratique : il a signalé l'obsolescence d'une arène politique qui prétend encore incarner la souveraineté populaire, tout en s'ajustant aux impératifs d'une régulation supranationale désindexée de tout espace de débat. Depuis, les grandes décisions se prennent largement hors scène, dans des configurations qui échappent aux rituels de la légitimation représentative. L'épisode du TCE fut ainsi moins une exception qu'un révélateur : la souveraineté n'a pas disparu, elle s'est déplacée et s'est muée ; et ce sont les lieux traditionnels de confrontation — qui permettaient de la contester — qui perdent peu à peu de leur puissance.\n\nIl en résulte aujourd'hui ce que l'on pourrait nommer *une vacance des figures politiques*. Non pas un vide institutionnel — les appareils demeurent — ni un abandon total du pouvoir — les décisions continuent de tomber — mais bien un effacement progressif des repères identifiables à travers lesquelles ce pouvoir pouvait encore être *pensé*, *nommé*, *interrogé*, *disputé ou dénoncé*. Ce qui fait défaut, ce ne sont ni les procédures, ni les organigrammes, ni les énoncés de façade ; le pouvoir ne parvient plus à lui donner horizon partagé, épreuve contradictoire et adresse signifiante.\n\nLes institutions demeurent et fonctionnent. Des lois sont encore votées, des ordonnances promulguées, des discours prononcés dans des formes toujours codifiées. Pourtant, ces énoncés institutionnels, malgré leur constance formelle, peinent à produire de l'attachement, du conflit réglé, du récit commun. Il faut dire que lorsque les grandes directives sont déjà prises ailleurs, et qu'une tutelle s'exerce sur les marges de manœuvre budgétaire et les politiques publiques, tout programme de rupture avec l'existant ne peut advenir sans discrédit. Ceci conduit jusqu'à présent à entériner et à traduire en terme juridique les grands principes issus des institutions européennes. Ainsi nos partis politiques et nos institutions s'amenuisent et perdent de leur influence : elles peinent à percer les seuils et à générer des événements rassembleurs. Ils surviennent, puis s'évanouissent — rarement débattus, rarement disputés. Ils tentent néanmoins de transformer mais restent peu crédibles. La vie démocratique ne parvient plus à infléchir ledit pouvoir dans une visée d'horizon partagé puisque sa souveraineté s'est vue entachée.\n\nPeut-être faut-il alors suspendre un instant le flux de l'analyse pour ouvrir la perspective : entendre ce que cette disparition fait à nos imaginaires. Car perdre les lieux de confrontation, ce n'est pas perdre uniquement un espace politique — c'est voir s'effacer le langage commun de la mise en tension, de l'épreuve contradictoire, du désaccord rendu partageable. En somme, celui-ci n'est pas qu'un cadre, mais aussi une forme sensible, un rythme, un tempo, un théâtre où pouvaient s'exprimer les dissensus, mais aussi se nouer des alliances, des compromis, des co-habitations et des promesses de coexistence. C'est cette mise en forme qui vacille aujourd'hui — et avec elle, notre capacité à rendre visibles les lignes de fracture, les régimes d'attachement, les besoins vitaux et leurs modalités d'arbitrage.\n\nDepuis les élections se succèdent, mais l'offre programmatique s'uniformise. En France, lors des campagnes présidentielles de 2022, plusieurs observateurs ont noté une quasi-absence de débats contradictoires sur les infrastructures écologiques, la gestion de l'eau, les algorithmes de tri social ou les seuils budgétaires européens — sujets pourtant structurants et centraux des problématiques actuelles. La parole politique reste intense, mais elle survole en ignorant les points réels d'adhérence et de discordance. Elle n'expose ni la texture du monde vécu ni la réalité du tissu productif. Elle ne donne plus à saisir ni la forme ni la scène où les arbitrages s'opèrent. Elle devient commentaire sans impact, phrase choc ou viralité polémique sans colonne vertébrale permettant de se figurer les problématiques.\n\nCôté médias, le constat est plus ambivalent, mais tout aussi troublant. D'un côté, l'information est surabondante ; de l'autre, les controverses s'enlisent dans le flux. On discute des intentions, rarement des formats. On spécule sur les effets, sans jamais problématiser les dispositifs. Un exemple emblématique en est l'émission télévisée *\"Face à Baba\"*, ou le \"Grand Débat National\" post-Gilets Jaunes qui suscita beaucoup de prises de parole, tout en ayant peu de prise sur le réel. Il y eut certes des paroles fortes, mais sans aucune structure d'intégration. Il y eut des opinions tranchées, mais sans l'énonciation d'une architecture délibérative. De sorte que la parole a circulé, mais elle n'avait pas autorité à s'instituer. Elle n'était pas dans le bon lieu. Le plateau télévisé n'ayant pour autre vocation que l'audience.\n\nMême les commissions d'enquête, qui historiquement cristallisaient un moment de vérité ou de remaniement, semblent affectées. Le rapport de l'Assemblée nationale sur la gestion de la pandémie de Covid-19, par exemple, a bien été publié en 2022. Il formule des dizaines de propositions. Mais pourtant, peu d'entre elles ont fait l'objet d'une reprise effective, ni dans la sphère politique, ni dans la sphére médiatique, ni dans la transformation des pratiques administratives. Là encore, la procédure opère — mais sans relai, sans engagement, sans espace de transformation. Même s'il faut le reconnaître, certaines analyses ont néanmoins nourri un débat plus large sur l'état de la santé publique, contribuant à renforcer la vigilance citoyenne sur les infrastructures hospitalières.\n\nUn autre exemple, plus récent encore, illustre avec une intensité toute particulière ce décalage entre mise en scène délibérative et opérativité réelle : celui de la Convention Citoyenne pour le Climat, initiée en France en 2019 à la suite du mouvement des Gilets Jaunes. Ce dispositif inédit proposait à 150 citoyennes et citoyens, tirés au sort, de formuler des propositions concrètes pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) dans un esprit de justice sociale. La procédure fut longue, exigeante, documentée. Les membres furent encadrés par des scientifiques, des spécialistes, des juristes, des praticiens. Leurs recommandations — 149 au total — furent saluées, y compris par les experts du climat, comme ambitieuses, sérieuses, largement compatibles avec les engagements climatiques de la France. Le président de la République s'était engagé à les transmettre « sans filtre ».\n\nEt pourtant. À l'issue de la convention, la grande majorité des propositions furent vidées de leur substance, renvoyées en commissions, ou transformées jusqu'à l'inverse de leur logique initiale. Certaines furent reprises à la marge dans la loi « Climat et Résilience », d'autres enterrées sans débat, d'autres encore tournées en dérision. L'expression « sans filtre » fut rapidement abandonnée, remplacée par des formules dilatoires. L'instance réflexive a existé, mais elle n'a pas su instituer. La parole a circulé, mais elle n'a pas performé. La procédure bien que dense, n'a pas permis là encore l'instauration d'une architecture de régulation efficiente.\n\nEn ce sens, la Convention n'a pas échoué parce qu'elle était utopique ; elle a échoué parce qu'elle n'a pas trouvé d'ancrage régulateur dans l'architecture politique réelle. Cet exemple montre bien comment un dispositif peut produire de la parole et de la visibilité, sans pour autant parvenir à instituer une régulation opérante. Ce n'est donc pas un lieu de confrontation sans conflit, mais une instance délibérative qui n'a pas donné suite. Et c'est ce type d'effacement — non spectaculaire, mais systémique — qui constitue aujourd'hui le symptôme d'une archéologie du politique désamarrée de ses obligations démocratiques.\n\nContrairement au discours du sens commun pointant la responsabilité du chef de l'État, nous pensons que le pouvoir s'est désincarné. Bien que les figures de l'autorité demeurent — titres, fonctions, attributs symboliques — elles ne rassemblent plus ni contestation structurée (opposant), ni reconnaissance affective (popularité), ni légitimation opérante (autorité). Pendant ce temps, la conflictualité n'a jamais autant submergé le tissu social : désaccords éthiques, désynchronisations temporelles, fractures territoriales, crises multifactorielles, paupérisation systémique, violences symboliques ou physiques. Et malgré nous, cette conflictualité ne trouve plus les lieux où s'exprimer sans exploser. Elle ne se problématise plus dans des dispositifs communs, mais éclate en formes de colère dispersées, parfois illisibles, parfois délégitimées avant même d'avoir trouvé son expression stabilisée. Tel fut le cas du mouvement des Gilets Jaunes.\n\nEt pendant ce temps, les décisions, elles, se ramassent à la pelle : fermeture d'un service hospitalier, recentrage budgétaire, ajustement d'un seuil d'éligibilité, réforme à marche forcée du régime des retraites, réforme de l'assurance chômage, redéfinition d'indicateurs d'évaluation du marché de l'emploi, déremboursements médicaux, désindexation d'aide sociale, etc., etc. Ces décisions viennent, mais sans adresse explicite, sans exposition des arbitrages effectués, sans procès public, sans contradictoire. Elles sont le fruit d'instances spécifiques rendues opaques et qui n'apparaissent pas, ou n'assument pas leur fonction politique. Elles opèrent sous couvert de technique, mais agissent comme pouvoir — sans l'assumer publiquement.\n\nAinsi, ce n'est pas la *capacité d'agir* qui fait défaut — comme nous le voyons les régulations persistent — mais la *possibilité de rendre visible ce qui agit*. Ce qui tend à s'effacer, ce n'est pas le politique comme mécanisme de régulation, mais comme *espace de mise à l'épreuve*. Nous habitons un monde saturé de normes, mais privé de figures crédibles de justification. Les arbitrages se multiplient sans explication, sans délibération, sans lieu d'arbitrage démocratiquement établi.\n\nEt c'est précisément cette disparition d'espaces de controverses et de confrontation — cette disparition des lieux où se mettait en forme le différend, où s'exposait le conflit, où se partageait le sensible — qui constitue une perte capitale. Car c'est par la mise en scène des dissensus que les sociétés humaines ont, pendant des siècles, pu penser ensemble ce qui les liait, les divisait, les orientait. C'est sur cette instance d'épreuve qu'étaient rendues visibles les visions du monde qui s'affrontaient, les justifications qui s'opposaient, les intérêts qui s'exprimaient. Supprimez la scène d'exposition — et ce n'est pas le pouvoir qui disparaît, mais la possibilité d'en débattre. De sorte que la régulation dans les faits ne s'interrompt jamais : c'est la possibilité même qu'elle devienne affaire publique qui s'efface. Quant à l'ordre des choses, il ne se dissout pas, il se mue. Et c'est notre capacité collective à le mettre en cause qui se délite faute de compréhension et de préhension.\n\nPrivés de lieux publics partagés, devenus propriétés privées, nous sommes aussi privés d'une mise en conflit visible et compréhensible. Pourtant, les tensions sont nombreuses, mais elles restent muettes, sans récit commun ni cadre d'expression. Ce qui nous divise cesse d'apparaître clairement. Ce qui nous déchire n'a plus de langage partagé performatif. Ce qui devrait susciter débat et polémique s'efface dans l'indifférence ou se réduit à une simple gestion technique de l'opinion et de la propagande. Le jeu politique ne dispute plus l'ordre du monde, car il semble ne plus le pouvoir, elle en devient seulement le décor figé, répétant sans contradiction les mêmes ritournelles idéologiques.\n\nOr, sans polémique et sans cadre robuste de pensée, il n'y a plus de politique au sens fort. Il y a de la décision, de la gestion, de la réaction, du pilotage. Mais il n'y a plus d'espace où les fins pourraient être débattues, les normes interrogées, les tensions rendues visibles. Ce qui demeure, c'est une sorte de théâtre spectral — où le pouvoir mime encore ses rituels, mais sans adossement, sans prise, sans mise en jeu. Et ce décor fantomatique maintient en vie un imaginaire périmé : celui d'un pouvoir situé, identifiable, contestable. Mais cet imaginaire n'opère plus. Il flotte comme une relique, un fantasme d'époque révolue. C'est tout du moins ce que nous pensons.\n\nCe qui se prépare alors — sans être encore nommé — , c'est un changement de condition politique. Une métamorphose souterraine, silencieuse, mais décisive. Nous traversons un déplacement du sol même sur lequel reposait notre compréhension du pouvoir, du conflit, de la régulation. Et ce déplacement appelle un autre langage. Non pas un mot de plus dans une série — mais un geste de pensée qui permette de reconfigurer les coordonnées même à partir desquelles nous pourrions analyser ce qui fait tenir les mondes. Ce changement de condition politique n'est pas une abstraction. Il s'est incarné historiquement, idéologiquement, structurellement. Et l'un de ses vecteurs majeurs — rarement interrogé comme tel — fut le tournant néolibéral du XXᵉ siècle.\n\nAvec son avènement, ce qui mute, c\\'est la fabrique même de la régulation. Ce qui s'est déplacé, ce sont les modalités par lesquelles un ordre devient opérant, ajusté, imposable — sans jamais se dire tel. Le néolibéralisme, en ce sens, décompose les conditions mêmes de la conflictualité démocratique. Il n'a pas réduit les règles : il a effacé les lieux de confrontation où l'on pouvait encore les contester. Il a opéré une reconfiguration des coordonnées fondamentales du politique : *qui agit ? selon quelles justifications ? selon quels formats ? Et où peut-on encore l'interroger ?*\n\nNous voici donc au bord d'un tournant : bien plus qu'un langage politique qui s'épuise, ce sont les gestes mêmes qui permettaient de nommer, de rendre visible, de mettre à l'épreuve les régulations. Il nous faut donc changer de focale. Non plus partir des régimes connus, des formes visibles du pouvoir, des catégories héritées. Mais remonter au plus près des gestes primitifs qui configurent toute forme de régulation : ce qui fonde, ce qui fait agir, et ce qui articule les deux dans des formes tangibles, contestables, visibles et viables qui pourraient expliquer le mouvement évolutif des sociétés.\n\nDans notre analyse, le moment néolibéral a précisément perturbé cette articulation. Il a introduit un brouillage entre l'origine du pouvoir et ses effets, entre ce qui autorise et ce qui contraint, entre ce qui se dit et ce qui agit. Et c'est dans ce brouillage que se loge aujourd'hui l'impensé du politique contemporain.\n\nPour en sortir, il faut retrouver les gestes fondamentaux à partir desquels un monde collectif peut encore être rendu lisible et vivable. Ce geste, nous le nommons ici : *archéologie de la régulation*. Si l'on veut comprendre ce qui se défait dans les régulations contemporaines — non pas de manière conjoncturelle, mais de façon structurelle — , il est impératif de remonter en amont des formes politiques connues, jusqu'aux forces sémantiques primitives que notre lexique transporte souvent à son insu.\n\nC'est en reprenant le fil depuis ses origines étymologiques que nous pourrons reconstituer la force d'arrachement de ces termes, les faire parler à nouveau — non comme vestiges, mais comme opérateurs toujours actifs, toujours présents, sous des formes multiples et plurielles. Ce détour par la langue n'est pas un exercice érudit. C'est une tentative de ré-accorder le langage à l'expérience vécu, de ressaisir les prises fondamentales du pouvoir à travers leurs gestes constituants et fondateurs.\n\nAinsi, les suffixes en *-archie* et en *-cratie*, que nous avons évoqués plus haut comme désignations de régimes, sont bien plus que des marqueurs grammaticaux, ils condensent des opérations fondamentales du politique. Plus précisément, ils signalent deux gestes constitutifs et irréductibles dans toute structuration collective : *celui du fondement* (*arkhè*) *et celui de l'exercice* (*kratos*). Le premier désigne l'*origine légitime* ; le second, la *puissance agissante*. Mais dans leur réduction lexicale, ces deux gestes ont été figés et dissociés en formes de régime, perdant de vue leur fonction dynamique et conjointe dans tout ordre social : *fonder* et *faire agir.* C'est pour restituer leur opérativité conceptuelle que nous introduisons ici les termes d'*arcalité* et de *cratialité*.\n\nPar *arcalité*, nous entendons tout ce qui fonctionne comme *principe de légitimation*, qu'il soit explicite ou tacite, sacré ou profane, traditionnel ou numérique, juridique ou narratif. Le terme, quitte à nous répéter, est construit à partir de la racine grecque *arkhè* (ἀρχή), qui — comme nous l'avons vu précédemment — désigne dans un même mouvement le commencement, le commandement et le fondement. Ce triple sens — d'origine, de légitimation et d'autorité — est au cœur des opérations symboliques à travers lesquelles les sociétés humaines tentent de rendre leur ordre acceptable, de justifier leurs hiérarchies, de naturaliser leurs choix.\n\nIl ne s'agit donc pas d'une réalité substantielle, mais d'un acte d'instauration, d'un arc de légitimation, d'un marqueur de crédit : toute *arcalité* est un *geste de production de l'autorité*, qu'elle se fonde sur la révélation divine, sur la tradition des ancêtres, sur la puissance d'un nom de famille, sur la volonté générale, sur les données empiriques, sur des décrets ou des lois, sur l'efficience calculée ou sur la science algorithmique. Ce terme est polysémique dans son usage.\n\nDans la pensée grecque ancienne, l'*arkhè* n'était pas une figure du pouvoir, mais un principe d'intelligibilité du cosmos et de la cité. Pour Anaximandre, par exemple, l'*arkhè* est ce qui donne forme et cohérence au monde — ce par quoi tout commence et à quoi tout revient. Chez Aristote, elle devient aussi principe logique, cause première, source de mouvement. Transposée dans l'ordre politique, elle désigne *ce qui autorise un pouvoir à se dire tel, ce à partir de quoi il peut être reconnu, accepté, toléré, voire vénéré*. C'est dans ce sens que *la monarchie* (le pouvoir d'un seul) ou *l'oligarchie* (le pouvoir de quelques-uns) sont fondées sur un principe d'*arkhè*, qu'il s'agisse de droit divin, de naissance, de mérite ou de savoir. Mais une *arcalité* n'est pas forcément une doctrine : elle peut être une forme implicite d'*évidence sociale*, un *consentement tacite intériorisé*.\n\nAlors pourquoi introduire le mot *arcalité*, au risque du néologisme ? Parce qu'à nos yeux, aucun autre terme ne permet de désigner avec suffisamment de précision, de plasticité et de portée opératoire ce qui constitue le noyau de légitimation des dispositifs de pouvoir. Le mot *autorité* est trop général. *Légitimité* est trop juridique. *Fondement* est trop théologique ou métaphysique. *Source* ou *origine* sont trop historicistes. Or, ce que nous cherchons à nommer, ce n'est pas ce qui est vrai, ni même ce qui est légitime en soi, mais *ce qui fonctionne comme légitimation dans un contexte donné* — ce qui est reconnu, assumé ou subi comme *ce à partir de quoi un pouvoir peut s'exercer* sans être immédiatement remis en cause.\n\nL'*arcalité* est donc un concept transversal et multiple : elle traverse les époques, les cultures, les régimes — tout en changeant de visage et de figures. Elle peut prendre la forme d'un texte sacré, d'un contrat social, d'une Constitution, d'un mythe fondateur, d'une promesse technoscientifique, ou même d'un jeu d'indicateurs économiques. Elle peut être verticalement imposée ou horizontalement négociée. Elle peut être stabilisée dans le droit ou émerger dans la rue. Mais dans tous les cas, elle opère comme ce qui justifie le pouvoir, ce qui lui donne son aura d'évidence, ce qui naturalise ses opérations en les rendant pensables et acceptables.\n\nMais au-delà de ces premiers assertions, l'*arcalité* se présente aussi comme un outil épistémologique pour l'analyse des régimes de légitimation — elle peut servir comme *opérateur heuristique* pour lire les sociétés dans leurs *structures de croyance, de reconnaissance, de justification*. Elle permet d'analyser des situations aussi différentes que la réforme d'un système de retraite, le recours à une IA dans la sélection universitaire ou la fondation d'un État théocratique, non pas en fonction de leur contenu normatif, mais en fonction de *ce qui est supposé justifier leur existence*, *ce qui les autorise à s'imposer*.\n\nPour commencer à en saisir la portée, il nous faut sommairement déplier l'*arcalité* dans ses déclinaisons historiques et symboliques. Elle ne renvoie pas à un type de régime, mais à *ce qui autorise un pouvoir à s'exercer sans être récusé* : une scène de légitimation, explicite ou tacite. Ainsi, sous l'Ancien Régime, l'autorité du roi n'était pas justifiée par sa compétence, mais par une *sacralité divine incarnée dans le sang, la lignée, le rite* — une *arcalité théologico-politique* où l'*arkhè* se vivait du trône jusqu'à l'autel.\n\nÀ Rome, l'*arcalité* pouvait se loger dans le *mos maiorum*, cette mémoire des ancêtres qui n'avait pas besoin de s'écrire pour s'imposer. Elle se transmettait par la répétition des gestes, la reprise des rituels, la reproduction des conduites fondatrices. Plus qu'un corpus de lois codifiées, c'était une continuité opérante, un fil invisible bien que contraignant, qui obligeait chacun non parce qu'un texte le disait, mais parce qu'une *tradition vivante* le réactivait dans chaque pratique. L'autorité se rejouait dans l'acte même, dans la persistance d'un style collectif, plus que dans une règle explicitement énoncée.\n\nAvec la modernité politique, un autre geste s'invente : l'*arcalité* devient *récit contractuel*. Hobbes, Locke ou Rousseau projettent l'image d'un pacte inaugural entre égaux libres, d'un *contrat social* qui, bien qu'il n'ait jamais été historiquement conclu, institue l'ordre en lui donnant un mythe d'origine. Peu importe que ce contrat soit fictif : il agit comme s'il avait existé, et c'est précisément cette fiction qui fonde la légitimité moderne. L'*arcalité*, désormais, ne s'incarne plus seulement dans la répétition des pratiques, mais dans la *puissance narrative d'un contrat raconté*.\n\nAujourd'hui, d'autres *arcalités* se font jour, parfois là où on ne les attend pas.\n\nAinsi, dans la *Déclaration des droits de la Pachamama* (Bolivie, 2010), la Terre elle-même est instituée comme *source normative*. La planète, envisagée comme sujet de droit, devient figure d'*arkhè* : principe fondateur d'un ordre politique et juridique qui se justifie par la nature, le vivant et la mémoire écologique. Ici, l'*arcalité* prend la forme d'une *sacralisation de la Terre-mère*, traduite en langage constitutionnel, et ouvre la possibilité d'un autre type de fondement, ni théologique, ni contractuel, mais cosmologique.\n\nDans les technostructures contemporaines, comme les agences de notation, les protocoles de régulation algorithmique, ou les plateformes numériques, l'*arcalité* devient *data* : ce sont les chiffres, les indicateurs, les modèles prédictifs qui justifient l'action. L'autorité repose sur la *robustesse du calcul*, la *neutralité supposée du code*, la *précision des seuils*. Ce que Yuval Noah Harari (*Homo deus, une brève histoire du futur*, 2017) appelle le \"*dataïsme\"* en est une figure actualisée exemplaire, où le flux des données devient source même de vérités.\n\nEnfin, dans certaines configurations capitalistiques contemporaines, l'*arcalité* prend une forme radicalement *autoréférentielle* : elle ne s'appuie plus sur une extériorité normative, ni même sur une validation juridique ou démocratique, mais sur la seule *performance passée érigée en légitimité présente*. C'est ce que l'on pourrait appeler une *arcalité autogénérative*, où le succès ne demande plus de justification externe — il en révèle sa propre preuve. Une entreprise qui attire des investissements massifs, une plateforme dont la valorisation boursière croît de manière exponentielle, une *startup* qui atteint le statut de \"licorne\" (plus d'un milliard de dollars de capitalisation), n'a plus besoin de se légitimer par un utilité sociale, une finalité collective ou un adossement institutionnel : *le simple fait d'avoir réussi* suffit à valider l'ensemble des choix stratégiques. Elle s'impose précisément parce qu'elle se donne à voir comme ayant *toujours déjà* fonctionné.\n\nMais l'*arcalité* dans ses multiples manifestations, si décisive soit-elle, ne suffit pas à faire tenir un monde. Car un ordre social, quel qu'il soit, ne repose jamais uniquement sur ses principes le légitimant. Il doit aussi pouvoir opérer, agir, décider, trancher, maintenir — parfois même contraindre ou punir. Il ne suffit pas qu'un pouvoir soit justifié ; encore faut-il qu'il se déploie, qu'il prenne forme dans des pratiques, des formats, des opérateurs. En somme, il ne suffit pas qu'un ordre se dise fondé ; il faut encore qu'il s'exerce.\n\nIl faut pour cela un autre registre, un autre plan de la régulation : celui de l'action. C'est ici qu'intervient ce que nous nommons la *cratialité* — terme forgé comme pour les régimes en -cratie — à partir de *kratos* (κράτος), qui désigne en grec ancien la force, la puissance agissante, la capacité à faire advenir quelque chose dans le réel. Si l'*arcalité est ce qui autorise*, la *cratialité est ce qui opère*. L'une pose les conditions de validité, l'autre produit les effets. L'une fonde, l'autre exerce.\n\nPar *cratialité*, nous entendons *ce qui agit concrètement dans le tissu des pratiques régulatrices*, ce qui produit des effets sans forcément passer par une scène légitime, visible, ou symboliquement codifiée. C'est la face opératoire du pouvoir, son versant dynamique et actif ; autrement dit : sa *capacité d'effectuation*. Tandis que l'*arcalité* pose, fonde, encadre, la *cratialité* module, infléchit, dévie, ajuste, parfois de manière souterraine, parfois de manière spectaculaire.\n\nCe qui justifie l'introduction du néologisme *cratialité*, c'est précisément l'absence, dans le lexique politique courant, d'un mot qui désigne la force agissante sans forme nécessairement instituée, le pouvoir qui s'exerce sans forcément se nommer. Il nous fallait un terme qui capture cette modalité infra-institutionnelle, trans-opérationnelle, souvent désintriquée de toute légitimation formelle, mais dont les effets façonnent les conduites, les agencements et les structures.\n\nLa *cratialité* constitue la *puissance agissante*, la *pulsation régulatrice*, le *versant infra-symbolique*. Elle n'obéit pas à un modèle de souveraineté ou de commandement, mais plutôt à une *logique d'opérativité distribuée*, qui se manifeste dans les actions physiques, mais aussi dans les procédures, les normes implicites, les scripts techniques, les interfaces, les indicateurs, les routines disciplinaires, les ajustements silencieux.\n\nMais la *cratialité*, pour autant qu'elle désigne une force agissante sans principe visible, ne saurait être une entité homogène ou univoque. Elle se manifeste toujours sous des formes différenciées, selon les milieux, les dispositifs, les instruments, les régimes d'effet, les temporalités d'action. On aurait tort de l'imaginer comme un pouvoir unifié : elle est plutôt un pluriel sans totalisation, un spectre de pratiques régulatrices qui modulent l'expérience collective à partir d'agencements situés, parfois massifs, parfois microscopiques.\n\nPour saisir ce que le concept de *cratialité* permet de penser, il faut l'observer là encore à travers des configurations historiques et contemporaines, où le pouvoir n'agit plus par commandement, mais par *formatage*. La *cratialité* désigne cette *capacité d'un agencement à produire des effets* — non par le droit ou l'autorité, mais par la scénographie, l'attendu, le code, le protocole, la procédure.\n\nSous l'Ancien Régime, par exemple, la cour de Versailles fonctionnait moins comme lieu de majesté que comme machinerie de régulation sociale. Le rituel monarchique — lever du roi, étiquette, spatialisation des corps — opérait comme une *cratialité incorporée*. Norbert Elias parlait de *processus de civilisation* ; ici, c'était d'un *pouvoir par intériorisation* qu'il s'agissait : réglage des affects, des gestes, des postures, sans violence apparente, avec une efficacité néanmoins redoutable.\n\nDans la Rome républicaine, la *cratialité*, ou puissance politique, s'incarnait dans des procédures précises et des institutions conçues pour éviter la concentration excessive du pouvoir : contre-pouvoirs, délais, rituels et magistratures étaient organisés selon une architecture politique équilibrée. Michel Villey a analysé le droit romain comme un art réaliste où la loi ne s'imposait pas arbitrairement du sommet, mais se construisait dans une pratique juridico-politique orientée vers la justice et adaptée aux circonstances. Cette organisation tempérait un pouvoir centralisé par un jeu complexe d'équilibres, où la règle naissait autant de la tradition et des usages que de l'autorité formelle.\n\nAvec la modernité étatique, Michel Foucault a montré que le pouvoir se *biopolitise* : santé publique, statistiques, recensement, école obligatoire... la *cratialité* devient une *fabrique de conduites*, agissant en deçà de la loi, modulant les corps et les populations. Dès lors, le pouvoir ne commande plus : il structure la norme à travers des *dispositifs agissants*.\n\nDans de nombreux États postcoloniaux, la *cratialité* conserve en grande partie ses *formes héritées* du passé colonial. Cadastres construits selon les normes coloniales, routines bureaucratiques reproduisant les modalités administratives imposées, et scripts institutionnels continuent de réinscrire l'autorité coloniale dans le quotidien, infusant ainsi la gestion étatique d'une mémoire et d'une pratique dominantes. Cette régulation politique et administrative perdure, portée par l'*inertie d'une cratialité enracinée dans les structures héritées*.\n\nÀ l'ère écologique, la *cratialité* passe par la *norme chiffrée* : marchés du carbone, seuils ISO, critères ESG. Le droit à polluer se négocie, se calcule, s'échange. Il s'agit moins de régulation morale que d'un *pilotage algorithmique* des équilibres. Bien que la Terre devienne une *arcalité*, sa régulation, elle, repose sur une *cratialité technico-financière*, opaque, désarrimée de tout débat public.\n\nEnfin, dans les régimes numériques contemporains, la *cratialité* se dissout dans les infrastructures : IA décisionnelles, *scoring* social, plateformes automatisées. Comme l'écrit Shoshana Zuboff, nous sommes entrés dans l'ère du *capitalisme de surveillance*, où la gouvernance s'exerce sans discours et sans voie de recours. Byung-Chul Han y voit un \"pouvoir transparent total\" où celui-ci n'est plus énoncé — il agit, module, filtre et exclut.\n\nAprès ce tour d'horizon des *cratialités* à travers l'espace et le temps, s'il fallait justifier, en dernière instance, l'introduction d*e* ce concept, ce serait en raison d'un vide analytique que les cadres existants ne parviennent plus à combler. La question n'est pas tant de créer un terme de plus, que de rendre dicible une opération fondamentale du pouvoir : celle qui consiste à *agir sans autorité explicite*, à contraindre sans justification, à réguler sans discours. En ce sens, la *cratialité* ne s'oppose pas à l'*arcalité*, elles se complètent. Elles révèlent l'une à l'autre leur limite. Car il est possible d'agir sans légitimer, de structurer sans fonder, d'opérer sans lieu de confrontation ni narration instituante.\n\nLe concept de *cratialité* nous offre le terme pour penser ce pouvoir qui ne se proclame plus, mais qui agit partout — dans les flux, les interfaces, les chaînes logistiques, les scripts numériques, les seuils budgétaires, les routines bureaucratiques. Il désigne la capacité d'un agencement à produire des effets, à modifier des comportements, à orienter des trajectoires, sans s'exposer à la délibération, sans se soumettre à l'explication, sans passer par l'énonciation d'un principe délibéré. C'est ce que Foucault entrevoyait dans la notion de *dispositif*, ce que Deleuze pressentait dans la *modulation*, ce que Simondon entrevoyait dans la *concrétisation technique* — mais qu'aucune de ces notions ne rassemble sous un registre proprement politique, assumant sa fonction régulatrice dans l'espace collectif.\n\nC'est pourquoi la *cratialité* ne se confond ni avec la domination, ni avec le pouvoir institutionnel, ni même avec la technique. Elle traverse les formes, en tant qu'*opérativité sans fondement*. Elle n'explique pas pourquoi un ordre existe — elle permet de comprendre comment il s'exerce effectivement. Et c'est là sa puissance critique : déloger le politique de ses seules figures visibles, pour révéler les régulations silencieuses, les contraintes discrètes, les mécanismes délégués, les automatisations sans autorité véritablement légitime. Elle ouvre ainsi une contre-archéologie du pouvoir, attentive à ce qui agit sans se dire, à ce qui règle sans apparaître.\n\nSur le plan épistémologique, la *cratialité* permet donc un déplacement décisif : elle nous extrait du dualisme éculé entre légitimité et illégitimité, démocratie et anarchie, État et société civile. Elle invite à penser un entre-deux, un \"tiers-opératoire\" : là où le politique s'institue non par la Loi ou par le Chaos, mais par l'*agencement de dispositifs producteurs de réalité*. Ce pouvoir-là ne commande pas : il invente et configure. Il ne tranche pas : il jauge et module. Il ne s'expose pas : il infiltre et s'impose. Et c'est pourquoi il faut un mot pour le désigner — non pas pour l'isoler, mais pour en cartographier les régimes, les formats, les seuils d'acceptabilité.\n\nSur le plan critique, la *cratialité* permet aussi de distinguer l'effet de l'auteur : ce n'est pas parce que personne ne commande que rien ne s'impose. Ce n'est pas parce qu'une norme n'a pas été votée qu'elle n'opère pas, et à l'opposé, ce n'est pas parce qu'une norme est appliquée qu'elle opère nécessairement. C'est toute la différence entre l'ordre prescrit et l'ordre effectif — différence aujourd'hui cruciale, tant la puissance régulatrice des systèmes dépasse celle des gouvernements.\n\nEnfin, sur le plan opératoire, la *cratialité* fournit une grille de lecture transversale des phénomènes contemporains : du design d'une application mobile à la réorganisation d'un hôpital, du protocole logistique d'un port à la normalisation de la parole publique, du filtrage des contenus en ligne à la gestion algorithmique de l'emploi. Partout où quelque chose agit sans se dire comme pouvoir, sans se nommer comme décision, sans s'assumer comme contrainte, la *cratialité* est à l'œuvre.\n\nLa *cratialité* ne dit pas ce qui est juste — elle *rend visible ce qui fait effet*. Elle ne produit pas une norme — elle révèle *ce qui règle sans normativité déclarée*. Et c'est à ce titre que le concept de *cratialité* est précieux : parce qu'il nous rend à nouveau capables de penser la régulation là où elle se dissimule, de discuter ce qui semblait inéluctable, de contester ce qui opérait sans discussion. En ce sens, elle ne ferme pas l'espace politique — elle l'ouvre de nouveau, en partant non plus des formes idéales, mais des forces effectives.\n\nMais si ces deux pôles — celui du fondement (*arcalité*) et celui de l'opération (*cratialité*) — peuvent être pensés séparément, ils ne fonctionnent jamais isolément dans les mondes réels. C'est là toute la limite d'une lecture en coupe : on peut analyser un principe, décrire une procédure, mais ce qui fait régulation, ce n'est jamais l'un sans l'autre. La légitimation sans effectuation tourne à la mystification ; l'effectuation sans légitimation vire à l'arbitraire. Ce n'est donc pas dans leur distinction, mais dans leur agencement — dans leur articulation concrète — que se joue le cœur du pouvoir régulateur.\n\nEt c'est précisément ce point d'articulation que nous voulons nommer, penser et problématiser ici.\n\nSi l'*arcalité* est *ce qui légitime*, et la *cratialité* *ce qui exerce*, alors l'*archicration* est le *nœud de leur articulation effective*. Elle désigne cette opération composite, toujours située, par laquelle un pouvoir donné fonde son action et agit selon son fondement — ou, inversement, agit tout en produisant sa propre légitimation — à la condition de se laisser exposer dans une scène d'épreuve. L'*archicration* est ce *point de nouage où se rejoignent la question du pourquoi* (*pourquoi ce pouvoir est-il reconnu ?*) *et celle du comment* (*comment ce pouvoir opère-t-il effectivement ?*), là où cette rencontre devient publiquement opposable. Non pas deux dimensions juxtaposées, mais deux régimes co-constitutifs de toute scène régulatrice.\n\nAinsi, de la fusion des deux termes (*arkhè* et *krateîn*) naît l'*archicration* : *l'acte de fonder en agissant, ou d'agir en fondant*. Factuellement, dans les régulations politiques concrètes, il n'y a jamais de pouvoir qui se contente de dire sans faire, ni d'agir sans justifier. Tout dispositif un tant soit peu structurant articule, à sa manière, un *arkhè* *qui justifie* et un *krateîn qui effectue*.\n\nLa force heuristique du concept d'*archicration*, c'est donc de réinscrire dans un même geste ce que la modernité politique avait tendance à dissocier : d'un côté, la légitimation (par le droit, le peuple, Dieu, la science...), de l'autre, l'effectuation (par les lois, les institutions, les techniques, les procédures...). Le pouvoir moderne s'est souvent construit sur une prétention à l'extériorité : l'action devait découler d'un principe, comme si l'on pouvait d'abord fonder, ensuite agir. Cette dissociation était une fiction structurante, utile pour l'ordre symbolique, mais inopérante pour une lecture du réel.\n\nEn vérité, les régulations contemporaines — et peut-être une grande partie des régulations passées, cela reste à être étayé — peuvent être relues comme des agencements archicratifs, plus ou moins explicites, plus ou moins stables, mais toujours composite : l'État-nation est une *archicration* qui articule une *arcalité constitutionnelle* (la souveraineté populaire) à des *cratialités institutionnelles* (le gouvernement, l'administration, la police, l'armée, etc.). Il en va de même pour les grandes plateformes numériques qui articulent des *arcalités technoscientifiques* (la promesse de l'innovation, la rationalité du code, la neutralité de l'algorithme) à des *cratialités infra-visibles* (le filtrage, l'instrumentation, la captation de données, la modulation du comportement). Même un ordre religieux — ou un régime dit théocratique — n'échappe pas à cette logique : il articule des *arcalités transcendantes* (le texte révélé, la Loi divine, les prophètes, le Messie) à des *cratialités rituelles et doctrinales* (l'interprétation, la sanction, le commandement, la discipline).\n\nL'*archicration* ne désigne donc pas un régime parmi d'autres. Elle nomme, selon toute hypothèse, le nœud vivant d'une régulation politique qui accepte de se rendre visible, différée et contestable, dès lors qu'elle vise à perdurer. De sorte qu'un pouvoir qui échoue à fonder ce qu'il opère s'expose à l'arbitraire ; un pouvoir qui échoue à opérer ce qu'il fonde s'épuise dans l'impuissance. De même, le simulacre surgit quand l'*arcalité* se dissocie de toute effectuation ; l'instabilité s'installe quand la *cratialité* ne s'adosse à aucun principe partagé. Ce que nous appelons *archicration*, c'est donc ce point de tension active et scénique où s'articulent — ou se désarticulent — le fondement et l'opération, la forme et la force, la justification et l'exécution.\n\nOr, c'est lorsque cette articulation devient asymétrique, disjointe, ou captée, que le politique mute en profondeur — non plus sous la forme d'un changement visible de régime, mais d'un glissement silencieux des coordonnées de la régulation. Et parmi les figures contemporaines de cette désarticulation archicrative, le moment néolibéral occupe une place stratégique, tant par son étendue historique que par sa profondeur de reconfiguration. Non qu'il ait aboli la régulation — il l'a redéployée. Non qu'il ait supprimé le politique — il l'a déplacé, technicisé, encodé, rendu algorithme.\n\nÀ partir des années 1970, sous l'impulsion d'intellectuels comme Friedrich Hayek et Milton Friedman, relayés par les *Chicago Boys,* amplifiés par les politiques de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, puis par les prescriptions des grandes organisations transnationales (FMI, Banque mondiale, OMC), le néolibéralisme s'est imposé sans conquête déclarée, par glissement, par ruse, par standardisation. Il n'a pas remplacé les institutions du politique, il les a désactivés en douceur ; il n'a pas détruit l'État, il a recodé ses prérogatives régulatrices selon une nouvelle logique : celles de l'efficience, du marché, du seuil, du calcul et d'un retour sur ses fonctions régaliennes.\n\nD'un côté, cette idéologie a déplacé l'*arcalité* : le principe de fondement ne repose plus sur la souveraineté populaire, la loi, ou la délibération publique, mais sur l'*efficience marchande*. Le marché libre est présenté comme naturel, universel, neutre — et se promeut comme seul critère de légitimité. C'est ce que nous appelons ici *arcalité performative* : le fondement est produit par la performance elle-même. Le succès vaut justification. La croissance devient norme. L'indicateur remplace le débat.\n\nD'un autre côté, elle redéfinit la *cratialité* : la régulation ne passe plus par des institutions politiques visibles, mais par une gouvernance par les normes, les seuils, les indicateurs, les standards, les classements (*rankings*) et les interfaces. La décision n'est plus revendiquée ; elle s'élabore en algorithme opérationnel. Le pouvoir module, ajuste, et encode. Ce que Wendy Brown a appelé, dans *Undoing the Demos*, la \"rationalité néolibérale\" ne se résume pas à un discours ou à une doctrine — c'est une *cratialité généralisée*, une *logique de fonctionnement incorporée* dans les infrastructures mêmes du quotidien, où toute alternative devient impensable.\n\nLe mot d'ordre de \"dérégulation\" prôné par les tenants du néolibéralisme masquaient en réalité un déplacement massif de la régulation et non son annihilation. Ce qui a disparu peu à peu, ce ne sont pas les règles — elles pullulent — mais les scènes d'arbitrage où l'on pouvait encore en contester le sens, la pertinence, les effets. Les espaces publics de reconnaissance où elles pouvaient encore être mises à l'épreuve se sont effacés ou disséminés. Ainsi, chaque réforme — des retraites, de l'assurance chômage, de l'université, de l'hôpital ou de la fiscalité — est dès lors présentée non comme un choix idéologique, mais comme une évidence technico-financière, une réponse dite \"rationnelle\" à une contrainte supposée incontournable.\n\nCe qui s'impose alors est une reconfiguration radicale des conditions d'existence. Le pouvoir n'est ni aboli ni dissimulé — il est redistribué dans des registres et des protocoles privés, encodé dans des métriques non explicites, traduit dans des novlangues tout en se distillant dans des environnements régulateurs où la fabrique du politique a été méthodiquement neutralisée. Ce que le *néolibéralisme* installe, c'est donc une *pseudo-archicration sans scène*, là où la délibération démocratique est dessaisie. Il produit un agencement dans lequel la légitimation ne s'édicte plus, mais s'infiltre sous forme de performance antérieure ; dans lequel la régulation ne tranche plus publiquement, mais opère en souterrain, au travers d'indicateurs, de seuils, d'algorithmes, de traités supranationaux, de conventions de marché.\n\nArrêtons-nous un instant pour bien préciser les termes de notre propos. Par *scène*, nous entendons l'*instance d'épreuve où des* *forces*, des *acteurs*, des *registres* ou des *institutions* d'ordres différents *se confrontent sous règles explicites.* Il ne s'agit donc pas uniquement du seul théâtre institutionnel ; nous parlons ici d'un espace d'apparition conflictuelle, où puisse se rendre audible les dissensus (Jacques Rancière, *La Mésentente*, 1995).\n\nDès lors, penser l'*archicration*, c'est chercher à rendre lisible le point de tension vive où un ordre se constitue en tenant ensemble des forces hétérogènes. Ce que nous proposons ici n'est pas un modèle, mais un geste : un mode d'attention aux lignes d'opération du pouvoir, une manière de cartographier les régulations en acte, une tentative de réouverture d'espaces démocratiques. L'objectif étant de refonder la possibilité d'épreuves là où l'opacité et l'occultation s'est installée, et pour rouvrir un espace de visibilité critique là où l'efficacité s'auto-justifie et prétend se suffire à elle-même.\n\nSous notre prisme d'analyse, l'*archicration* s'éprouve comme une réalité concrète, un espace vivant traversé de tensions permanentes, où se cherche sans cesse un fragile *équilibre entre des formes d'assise, des forces productives et des vulnérabilités constitutives*. Or, cet équilibre n'a rien de garanti : il peut basculer, se rompre, se déformer.\n\nQue faut-il entendre par là ? Certaines *configurations archicratives* tendent à surinvestir l'*affectation* — entendu par là, les dimensions idéologique, symbolique, émotionnelle qui prétendent donner sens et légitimer un ordre — tout en négligeant l'*effectuation,* soit la capacité de traduire ces principes en dispositifs opératoires stables et durables. L'exemple de la République jacobine de 1793 en fournit une illustration saisissante : exaltée par la fiction d'une souveraineté populaire absolue, elle n'a pas su consolider ses mécanismes de régulation pour perdurer. L'énergie de l'idéal a vite été dévorée par l'incapacité d'instaurer des équilibres viables, précipitant le régime dans la Terreur et l'épuisement institutionnel.\n\nD'autres *archicrations*, à l'inverse, s'enferment dans l'*effectuation* en oubliant tout récit justificatif. L'Union européenne en fournit un cas exemplaire : sa gouvernance repose sur une accumulation de normes techniques, de seuils budgétaires, de critères de convergence, d'indicateurs chiffrés (3 % de déficit, 60 % de dette, pactes de stabilité, règles de concurrence, standards environnementaux\\...). Ce régime régulateur, d'une efficacité incontestable dans sa capacité à contraindre les États membres, opère par une effectuation puissante, mais trop souvent déliée d'un langage politique partagé. Les décisions se justifient au nom de la « rationalité économique » ou de la « soutenabilité financière », sans se traduire dans un récit de légitimité accessible aux citoyens. C'est cette asymétrie — abondance de dispositifs opératoires, rareté des justifications symboliques — qui alimente le sentiment d'un déficit démocratique chronique, relevé par de nombreux observateurs et confirmé par les épisodes de rejet populaire (référendum français de 2005, Brexit, poussées eurosceptiques). Ici, l'*archicration* s'épuise dans l'opération : elle agit, ajuste, module, mais peine à convaincre et à rassembler.\n\nÀ l'autre extrême, certaines *archicrations* se construisent sur une *fausse fusion* entre fondement et opération. Les régimes autoritaires modernes, comme ceux de la Russie de Vladimir Poutine ou de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, en offrent des incarnations saisissantes. L'*arkhè* proclamé — la Nation, la Tradition, la Religion, parfois la Civilisation — est érigé en principe indiscutable, en vérité d'origine inattaquable. Mais cette légitimation abstraite fonctionne comme paravent et sert de couverture à des pratiques de régulation brutales, des répressions ciblées, des ajustements institutionnels opportunistes, des captations oligarchiques et des dispositifs de contrôle opaque. L'illusion d'une concordance parfaite entre fondement et action masque en réalité une dissociation : le fondement est vidé de son contenu normatif, réduit à une invocation rituelle, tandis que l'effectuation se déploie dans la violence, l'arbitraire ou la manipulation technique. Dans ce type d'*archicration captée*, l'absence de véritable contradictoire — presse muselée, opposition criminalisée, société civile réduite — empêche toute mise à l'épreuve du pouvoir. Au lieu d'être travaillé dans une tension féconde, l'équilibre *arcalité/cratialité* est réduit à un simulacre qui absolutise le principe pour mieux immuniser l'action.\n\nC'est pourquoi penser la régulation politique à travers le prisme de l'*archicration*, ce n'est pas inventer un nouveau régime ni esquisser une utopie institutionnelle. C'est surtout déplacer le regard. Refuser de prendre les formes pour des essences, les régimes pour des totalités closes ou les normes pour des évidences. C'est ouvrir une autre cartographie du pouvoir, fondée non sur les déclarations, mais sur les agencements ; non seulement sur les formes héritées, mais aussi sur les opérations effectives. Une cartographie qui permette d'interroger chaque configuration politique en termes d'articulation concrète entre ce qui justifie (l'*arcalité*) et ce qui agit (la *cratialité*).\n\nC'est là le cœur du geste archicratique : restituer aux sociétés la lisibilité critique de leurs propres agencements, là où le pouvoir cherche à effacer ses fondements, et sa régulation à se rendre inattaquable.\n\nMais allons plus loin. Si l'*archicration* désigne, dans une régulation, le moment où l'articulation mouvante de la légitimation et de l'opération devient scénique, explicite et publiquement opposable, alors l'*archicratie* peut être pensée comme la configuration historique dominante dans laquelle cette articulation s'effectue aujourd'hui sous condition de défiguration, de dissimulation et de dissémination.\n\nPar *archicratie*, nous entendons une forme contemporaine de *gouvernementalité désancrée* — au sens où Michel Foucault a dégagé, dans ses cours au Collège de France, comme *méta-régime de rationalité politique* qui déportent l'exercice du pouvoir vers des dispositifs et des techniques (Sécurité, territoire, population, 1977--1978 ; Naissance de la biopolitique, 1978--1979) — dans laquelle l'arène politique est défaite, le fondement rendu flottant, et l'opération disséminée dans des dispositifs qui ne se laissent plus nommer, ni questionner. Il ne s'agit ni d'un type de régime, ni d'un idéal-type ; c'est une *condition régulatrice dépolitisée* — où l'*arcalité* est rendue *automatisée* (par et pour la data) et où, l'*archicration* étant *oblitérée*, la *cratialité* s'exerce *hors de toute instance publique* (algorithme, protocole, contrat, externalisation).\n\nCette entrée en matière aura eu comme visée de dégager le lieu exact où se joue aujourd'hui notre impuissance politique. Cette situation n'est pas un déficit de principes ni un excès de pouvoir ; c'est le dérèglement a-démocratique des régimes de régulation, rendu illisible faute de scènes délibératives et d'instruments partagés.\n\nC'est en remontant aux rouages primitifs du pouvoir — l'*arcalité*, *polarité des formes d'affectation* ; la *cratialité*, *polarité des forces d'effectuation* — que nous déplaçons la question politique des figures du gouvernement vers les prises différenciées de sa régulation.\n\nEn nommant *archicration* cette *articulation dynamique* — souvent instable — *entre ce qui affecte le pouvoir et ce qui en déploie les effets*, nous avons pu construire une première grille de lecture propre aux configurations contemporaines, où les dispositifs agissent sans toujours se légitimer, et où les fondements proclamés — droits humains, droits du travail, droits du vivant — voient décroître leur force d'obligation effective, au profit d'agencements opératoires qui ne se légitiment plus qu'à la marge.\n\nCe que cette notion permet de mettre au jour, ne se limite pas au fonctionnement des régulations, mais aux difficultés croissantes à les voir être interrogées, éprouvées, exposées au contradictoire. Loin de n'être qu'une propriété secondaire, cette mise à distance de toute possibilité de contestation structurée constitue désormais un trait central de notre condition politique. Ce qui agit n'est plus exposé qu'à la marge de la discussion publique et ce qui régule dorénavant s'exerce de plus en plus en silence, dans l'ombre, à l'abri des regards, dans un retrait radical du débat sur ses formes, ses conditions, ses seuils, ses formats.\n\nMais ce geste inaugural — critique, archéologique, modélisateur — ne restera légitime et significatif que s'il s'éprouve. Et c'est justement à cette mise à l'épreuve que se consacreront les chapitres à venir. Car le paradigme archicratique n'est pas pur appareillage conceptuel, il est avant tout une méthode de dévoilement, une topologie des régimes régulateurs, un cadre opératoire pour penser la viabilité politique en situation.\n\nLe chapitre I en établira le socle épistémologique rigoureux, en articulant les trois prises fondamentales du modèle — *arcalité, cratialité, archicration* — à une grammaire formelle et symbolique, pensée comme modèle falsifiable, susceptible de simulation et d'interprétation. Il posera la structure tripolaire comme condition d'une intelligibilité systémique, traversable tant par l'histoire que par la technique ou la psychologie collective.\n\nLe chapitre II délaissera toute abstraction normative pour réinscrire le politique dans la généalogie profonde des régimes de co-viabilité. Il retracera, de manière située et incarnée, les formes empiriques de régulation, depuis les dispositifs totémiques mésolithiques jusqu'aux technorégulations cryptographiques contemporaines. Il tentera de montrer que toute société se constitue d'abord comme régime de *co-viabilité* régulée — dont certaines configurations seulement atteignent un seuil proprement archicratique — bien avant de se penser comme État, comme droit, ou comme nation.\n\nLe chapitre III, d'inspiration philosophique, viendra tester l'*archicratie* comme outil de relecture des grandes pensées du pouvoir. Plutôt que de les aligner par écoles ou doctrines, il les confrontera à une grille archicratique : *quelle arcalité y opère ? Quelle cratialité s'y manifeste ? Quelle scène d'épreuve, d'opposition, ou de captation y est rendue possible ou empêchée ?* Ce faisant, il opérera un déplacement crucial passant de la justification du pouvoir à la morphologie des régimes de régulation.\n\nLe chapitre IV, d'orientation techno-historique, incarnera ces tensions dans l'histoire matérielle même de la modernité. Il ne se contentera pas de relire les révolutions industrielles comme des ruptures productives, mais comme des reconfigurations archicratiques profondes. Chaque mutation technique — de la vapeur à l'électricité, du numérique à l'automatisme — a transformé la manière dont un pouvoir se légitime, agit, se distribue ou se dérobe. La technologie, dans sa manifestation même, devient une instance cratiale, et parfois une matrice d'*archicration* détournée, empêchée ou rendu invisible. C'est donc à une lecture de la régulation des bifurcations industrielles que ce chapitre s'attachera, afin d'en révéler les architectures implicites de pouvoir.\n\nEnfin, le chapitre V affrontera la conflictualité maximale de notre temps : celle des tensions de co-viabilité. Il abordera, l'une après l'autre, les grandes scènes critiques — économique, écologique, sociale, médiatique, psychique, politique, technologique, géopolitique, cosmopolitique et culturelle — en les traitant non comme objets disciplinaires, mais comme *archicrations* problématiques. Chaque tension y sera relue comme une bifurcation possible : vers une régulation viable, une impasse pathologique ou une captation silencieuse. Ce chapitre constituera le point de bascule, le test ultime du paradigme archicratique : *permet-il de nous aider à discerner, sans dogme, ce qui tient un monde debout — ou le fait vaciller ?*\n\nCet essai-thèse convie à une lucidité active : observer l'effectivité du pouvoir, discerner l'articulation du fondement et de l'opération, rouvrir des formes de conflictualité légitime. Il propose une lecture critique et située des régulations qui nous gouvernent. Une manière d'observer ce qui se joue, non dans les proclamations du pouvoir, mais dans ses agencements concrets. Une méthode pour discerner les formes différenciées par lesquelles une société s'ajuste, se tient, ou s'effondre.\n\nCe livre a pour unique vocation de fonder le concept d'*archicratie* — articulé par le triptyque *arcalité* / *cratialité* / *archicration* — comme hypothèse heuristique pour lire les situations politiques réelles et situées. Les mentions de détectabilité, d'opérativité ou d'épreuve critique qui apparaissent çà et là n'engagent aucun protocole métrique dans le présent volume : elles signalent de simples repères de lecture et d'éventuelles pistes de recherche ultérieures. L'ouvrage n'édicte pas de méthode d'évaluation, n'agrège pas d'indicateurs, ne promet pas de simulation ; il propose une grammaire conceptuelle pour rendre intelligibles des configurations de pouvoir.\n\nPenser l'*archicratie*, ce n'est pas restaurer une essence perdue, ni bâtir un système clos. C'est remettre la pensée politique là où elle devient la plus nécessaire : dans les frictions entre ce qui agit et ce qui justifie ; dans les écarts entre ce qui régule et ce qui est vécu ; dans les tensions entre ce qui tient ensemble et ce qui menace de rompre.\n\nCe que propose cette entrée en *archicratie*, c'est une autre orientation du regard : vers les conditions d'effectivité du pouvoir, vers les agencements où le fondement et l'opération cessent d'être dissociés, vers les formes nouvelles de conflictualité légitime et de co-viabilité existentielle.\n\nC'est à cette cartographie critique, située, différenciée et incarnée des régulations contemporaines que nous allons maintenant nous atteler. Non pour clore le politique. Mais pour le rouvrir là où il se donne à penser, c'est-à-dire dans l'*archicration* — là où se nouent, toujours : ce qui fonde, ce qui agit, et ce qui fait tenir.","src/content/archicratie/prologue.mdx","5f6aac89285df2c1","prologue.mdx","ia",["Map",11,45],{"id":11,"data":46,"body":52,"filePath":53,"digest":54,"rendered":55,"legacyId":65},{"title":47,"level":15,"version":16,"concepts":48,"links":50,"order":23,"summary":24,"edition":43,"status":51},"Démarrage — Cas pratique IA",[49],"gouvernance-ia",[],"application","Ceci est une page de test pour valider la structure du **Cas pratique IA**.","src/content/ia/00-demarrage.md","ed59ca1c6eb73117",{"html":56,"metadata":57},"\u003Cp id=\"p-0-e2fcdd67\">Ceci est une page de test pour valider la structure du \u003Cstrong>Cas pratique IA\u003C/strong>.\u003C/p>",{"headings":58,"localImagePaths":59,"remoteImagePaths":60,"frontmatter":61,"imagePaths":64},[],[],[],{"title":47,"edition":43,"status":51,"level":15,"version":16,"concepts":62,"links":63,"order":23,"summary":24},[49],[],[],"00-demarrage.md","traite",["Map",11,68],{"id":11,"data":69,"body":75,"filePath":76,"digest":77,"rendered":78,"legacyId":65},{"title":70,"level":15,"version":16,"concepts":71,"links":73,"order":23,"summary":24,"edition":66,"status":74},"Démarrage — Traité",[72],"ontodynamique-generative",[],"theorie_fondamentale","Ceci est une page de test pour valider la structure du **Traité**.","src/content/traite/00-demarrage.md","71cbf99341690f2c",{"html":79,"metadata":80},"\u003Cp id=\"p-0-5abe0849\">Ceci est une page de test pour valider la structure du \u003Cstrong>Traité\u003C/strong>.\u003C/p>",{"headings":81,"localImagePaths":82,"remoteImagePaths":83,"frontmatter":84,"imagePaths":87},[],[],[],{"title":70,"edition":66,"status":74,"level":15,"version":16,"concepts":85,"links":86,"order":23,"summary":24},[72],[],[],"atlas",["Map",11,90],{"id":11,"data":91,"body":97,"filePath":98,"digest":99,"rendered":100,"legacyId":65},{"title":92,"level":15,"version":16,"concepts":93,"links":95,"order":23,"summary":24,"edition":88,"status":96},"Démarrage — Atlas",[94],"archicrates",[],"cartographie","Ceci est une page de test pour valider la structure de l’**Atlas**.","src/content/atlas/00-demarrage.md","0ac8681ab1d22508",{"html":101,"metadata":102},"\u003Cp id=\"p-0-97681330\">Ceci est une page de test pour valider la structure de l’\u003Cstrong>Atlas\u003C/strong>.\u003C/p>",{"headings":103,"localImagePaths":104,"remoteImagePaths":105,"frontmatter":106,"imagePaths":109},[],[],[],{"title":92,"edition":88,"status":96,"level":15,"version":16,"concepts":107,"links":108,"order":23,"summary":24},[94],[],[],"glossaire",["Map",9,112],{"id":9,"data":113,"body":121,"filePath":122,"digest":123,"rendered":124,"legacyId":135},{"title":114,"term":114,"aliases":115,"edition":110,"status":117,"version":16,"definitionShort":118,"concepts":119,"links":120},"Archicratie",[116],"Paradigme archicratique","referentiel","Régime où l’instance régulatrice est tenue d’exposer ses prises, ses critères et ses scènes d’épreuve.",[9],[],"Définition longue (à enrichir). \nIci, on mettra la définition complète, les usages, les distinctions, et des renvois typés.","src/content/glossaire/archicratie.md","65b9cb1c01b5f9c3",{"html":125,"metadata":126},"\u003Cp id=\"p-0-942a2447\">Définition longue (à enrichir).\u003Cbr>\nIci, on mettra la définition complète, les usages, les distinctions, et des renvois typés.\u003C/p>",{"headings":127,"localImagePaths":128,"remoteImagePaths":129,"frontmatter":130,"imagePaths":134},[],[],[],{"title":114,"term":114,"aliases":131,"edition":110,"status":117,"version":16,"definitionShort":118,"concepts":132,"links":133},[116],[9],[],[],"archicratie.md"]