Révise les fiches paradigmes et doctrines du glossaire
This commit is contained in:
@@ -7,7 +7,7 @@ mobilizedAuthors: ["Antoinette Rouvroy", "Thomas Berns"]
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comparisonTraditions: ["gouvernementalité algorithmique", "critique de la préemption", "théorie du calcul prédictif"]
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edition: "glossaire"
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status: "referentiel"
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version: "0.2.0"
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version: "0.2.1"
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definitionShort: "Paradigme de régulation dans lequel les comportements sont anticipés, scorés, orientés ou désincités avant même de devenir des actes disputables sur une scène politique ou juridique."
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concepts: ["preemption-algorithmique", "algorithme", "scoring", "nudging", "anticipation", "modulation"]
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links: []
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apply: ["droit-au-differe-contradictoire", "coupe-circuit-citoyen", "tribunal-de-lalgorithme"]
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La préemption algorithmique désigne un paradigme de régulation dans lequel les comportements sont anticipés, scorés, orientés ou désincités avant même de devenir des actes disputables sur une scène politique, juridique ou délibérative.
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La préemption algorithmique désigne ici un paradigme de régulation dans lequel les comportements sont anticipés, scorés, orientés ou désincités avant même de devenir des actes disputables sur une scène politique, juridique ou délibérative.
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Il ne s’agit plus principalement de juger après coup, ni même d’interdire explicitement, mais de moduler en amont les trajectoires possibles par le calcul, la corrélation et l’ajustement continu.
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Elle ne consiste plus à juger après coup, ni même à interdire explicitement, mais à moduler en amont les trajectoires possibles par le calcul, la corrélation et l’ajustement continu.
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## Ancrage théorique minimal
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Dans le prolongement des analyses d’Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, la préemption algorithmique constitue une radicalisation de la gouvernementalité algorithmique.
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Le pouvoir n’agit plus seulement sur les conduites, mais sur les **conditions de possibilité des conduites**. Il opère en amont de l’action, à partir de corrélations statistiques, de profils, de scores et de probabilités.
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Son trait décisif est de déplacer la régulation du registre de la décision vers celui de la **modulation probabiliste**. Il ne s’agit plus de dire ce qui est permis ou interdit, mais de rendre certaines trajectoires plus probables, plus fluides ou plus accessibles que d’autres.
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L’action elle-même tend alors à être reconfigurée : elle n’apparaît plus comme initiative imprévisible, mais comme actualisation d’un espace de possibles déjà pré-structuré.
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## Distinction
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La préemption algorithmique se distingue d’une régulation discursive, procédurale ou litigieuse.
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La préemption algorithmique se distingue radicalement des formes classiques de régulation.
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Elle n’a pas besoin d’attendre que le conflit apparaisse, puisque son efficacité consiste précisément à neutraliser les écarts avant qu’ils n’accèdent à une scène de contestation. Là où d’autres paradigmes rendent la régulation visible et discutable, la préemption algorithmique tend à fonctionner sous le seuil de la dispute.
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Elle ne repose ni sur la loi explicite, ni sur la décision souveraine, ni sur la délibération publique, ni même sur la sanction après coup. Son efficacité consiste précisément à éviter que ces scènes aient lieu.
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Elle se distingue ainsi :
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- de la [Gouvernementalité](/glossaire/gouvernementalite/), qui agit sur les conduites, mais laisse encore subsister des espaces de visibilité et de contestation ;
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- de la [Gouvernementalité algorithmique](/glossaire/gouvernementalite-algorithmique/), dont elle constitue une intensification lorsqu’il ne s’agit plus seulement d’orienter, mais d’**empêcher l’émergence même de l’écart** ;
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- du [Dissensus politique](/glossaire/dissensus-politique/), qui suppose l’apparition d’un conflit sur une scène partageable.
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## Fonction dans le paysage théorique
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Ce paradigme permet de penser :
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- les formes de régulation prédictive ;
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- le gouvernement par anticipation probabiliste ;
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- la transformation des actions en trajectoires calculées ;
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- la neutralisation précoce de la disputabilité ;
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- les architectures de tri comportemental ;
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- l’optimisation silencieuse des conduites ;
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- l’évitement de la scène juridique ou politique.
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- l’évitement des scènes juridiques, politiques ou délibératives ;
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- la substitution de la modulation continue à la décision explicite ;
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- la production de comportements sans passage par l’épreuve du conflit.
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Il éclaire particulièrement les situations où l’ordre tient en empêchant que les écarts deviennent visibles, formulables ou contestables.
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## Rapport à l’archicratie
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L’archicratie rencontre ici l’une de ses antithèses les plus décisives.
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L’archicratie rencontre ici l’une de ses limites critiques les plus fortes.
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Là où l’archicratie cherche à rendre la régulation traversable, contestable et révisable, la préemption algorithmique tend à dissoudre la scène d’épreuve dans l’implémentation discrète, le calcul corrélationnel et la modulation continue. Elle court-circuite la triade tensionnelle en désactivant les conditions mêmes de l’archicration.
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Là où l’archicration suppose une tension mise en scène, une comparution des prises et une possibilité de transformation, la préemption algorithmique agit en amont de cette triade. Elle désactive les conditions mêmes de l’épreuve en empêchant que l’écart advienne comme objet disputable.
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Du point de vue archicratique, elle correspond à une forme avancée d’oblitération : la régulation fonctionne, mais sans scène, sans différé, sans dossier, sans contestation possible.
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La question n’est donc plus seulement : « qui décide ? », mais : **qu’est-ce qui empêche qu’il y ait encore quelque chose à décider publiquement ?**
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## Limite archicratique
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Le gain analytique du concept est très fort : il permet de nommer une forme de pouvoir qui n’attend plus la comparution du conflit.
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Le gain analytique du concept est décisif : il permet de nommer une mutation profonde du pouvoir, qui ne passe plus par la décision visible mais par la pré-structuration invisible des possibles.
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Mais son angle mort est qu’il décrit surtout la fermeture. L’archicratie prolonge alors le diagnostic en demandant quels dispositifs peuvent réintroduire du différé, du dossier, de la contradiction et de l’arrêt.
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Mais, du point de vue archicratique, ce diagnostic doit être prolongé.
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La préemption décrit une fermeture de la scène. L’enjeu devient alors d’identifier les dispositifs capables de la rouvrir : réintroduire du temps, du différé, du conflit, de la documentation, de la contestabilité et de la capacité d’arrêt.
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La question archicratique devient alors : comment rendre à nouveau disputable ce qui a été préempté ?
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C’est dans cette perspective que prennent sens des dispositifs comme le droit au différé contradictoire, le journal de justification, le tribunal de l’algorithme ou le coupe-circuit citoyen.
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Sans ces contre-prises, la régulation tend vers l’autarchicratie : une efficacité sans comparution. Avec elles, elle peut redevenir un objet de co-viabilisation.
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## Références minimales
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- Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, “Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation”, 2013.
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- Antoinette Rouvroy, “La gouvernementalité algorithmique : radicalisation et stratégie immunitaire du capitalisme et du néolibéralisme ?”, 2011.
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- Thomas Berns, travaux sur la statistique et le gouvernement des conduites.
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## Renvois
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Reference in New Issue
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